12 décembre 2009

"Vivre devrait être aussi facile que bouffer une glace..."

7427_medium_1_Le Saule ; Hubert Selby Jr
Editions de l'Olivier ; 302 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1998
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Last Exit to Brooklyn a été une lecture coup de poing en début d'année, si bien que, profitant de l'esprit de Noël qui règne actuellement, j'ai décidé de me refaire une lecture particulièrement réjouissante en compagnie d'Hubert Selby Jr. Je ne croyais pas si bien penser.

Bobby est un jeune Noir qui vit dans le Bronx, avec sa mère, ses frères et soeurs, ainsi que les rats qui occupent les murs de leur taudis. Sa maman peut encore le consoler à ce moment, lorsqu'il a peur.

"Bobby savait que quand elle aurait fini elle ne crierait plus pendant un moment et qu'elle lui ferait un câlin et lui donnerait peut-être une grenadine et tout irait bien...
                                                               pendant un moment..."
 

    
Et puis, il a Maria, une jeune Portoricaine, avec laquelle il vit le grand amour. Le livre débute à peine lorsque le couple est agressé en pleine rue par une bande qui n'accepte pas qu'un Noir et une Hispanique se fréquentent. Bobby est sauvagement battu avec une chaîne, tandis que Maria reçoit de l'acide en plein visage. Elle est transportée d'urgence à l'hôpital, où accourent sa mère et sa grand-mère. Quant à Bobby, il est recueilli par un vieillard étrange, un Allemand au prénom juif, Moishe. Il s'agit d'un ancien rescapé des camps de la mort, qui a perdu son fils au Viêtnam, puis la femme de sa vie. Moishe, qui n'avait plus la moindre raison de vivre, s'attache à Bobby, le soigne, et tente de le faire renoncer à ses plans de vengeance en essayant de ne pas se le mettre à dos. Il essaie aussi, à travers cette rencontre, de surmonter ses propres démons.   

Curieusement, Le Saule, livre de la douleur, de la haine de la solitude et de l'injustice, se révèle plutôt tourné vers l'espérance, le pardon, la rédemption (trop sur la fin). L'arbre du titre symbolise d'ailleurs l'immortalité, la renaissance, tout un programme.
Mais avant d'y parvenir, il faut parcourir un chemin composé d'allers-retours, et de moments d'immobilisme. Ce texte est tout en contrastes durant la quasi-totalité de l'histoire. On passe de la terreur au rire, de la haine aux souvenirs heureux presque à chaque page.

"il savait que c'était une erreur de lanterner ici, à chialer, sans défense, incapable de voir à plus d'1 mètre à cause de la buée qu'il avait dans les yeux, mais il était collé sur place, il pouvait pas bouger parce que, s'il bougeait, s'il cessait de regarder ses larmes tomber de la hauteur vertigineuse de son visage sur le sol entre ses pieds, alors peut-être il n'entendrait plus jamais la voix de Maria, et là maintenant planté sans défense au milieu du danger qu'il avait essayé d'éviter, il entendait sa voix... "

Certaines scènes sont d'une violence inouïe. L'agression de Bobby et de Maria intervient alors que le lecteur n'a pas encore eu le temps de comprendre qui sont ces enfants. Et déjà il faut courir, suivre Maria qui hurle de douleur, s'inquiéter pour Bobby, complètement brisé. Savoir ce qu'il faut faire, ou pas. Lorsque l’on souffre, que l’on n’a plus rien, et que l’on n’est plus rien, il est facile de se mettre dans une cage, aussi moisie soit elle, pour ne plus voir le monde tel qu’il est. C’est réconfortant, mais aussi terrifiant, pire parfois. Moishe s’est bâti un bunker, Maria s’envole pour ne plus souffrir, sa grand-mère se terre dans son silence, et Bobby se réfugie dans sa haine. Les personnages de ce roman frappent par le déni de leurs souffrances dont ils font preuve, qui les rend si proches du lecteur.
Une fois cachés, ils cherchent un sens à ce qui s'est passé, mais il n'y en a pas.

"Il regardait Moishe [...] Moishe qui sentait la douleur de Bobby lui moudre les boyaux et relancer sa propre douleur tout à l'heure réveillée par ces souvenirs revécus, et son coeur qui faisait mal et pleurait en voyant Bobby enrager, éventré par la colère, par la bestialité totale, insensée de la mort de Maria, une petite fille qui pour une raison inconnue s'était jetée dans la mort et dont Bobby cherchait les morceaux épars, et personne ne pourrait expliquer pourquoi ça s'était passé, personne ne pourrais avancer un argument rationnel, dire Eh bien voici la cause, nous avons compris, ça ne se produira plus...personne..."

Ce sens que l'on cherche, c'est avant tout sa propre responsabilité dans les drames de sa vie. Moishe, alors appelé Werner, a été accusé d'être juif par un associé crapuleux. L'horreur des camps est telle qu'il est convaincu que la punition infligée aux juifs a forcément une raison d'être. La grand-mère et la mère de Maria ont quitté leur île, et cherchent à savoir si c'est pour cela que Maria, une enfant presque, qui prend soin des siens, a été tuée avec une telle haine. Accepter qu'il n'y a aucun sens à l'horreur, que le hasard est tout-puissant est aussi frustrant qu'effrayant. C'est pourtant le quotidien des personnages de ce livre, d'autant plus qu'ils évoluent dans un espace où la justice ne s'exerce pas. Tous n'ont jamais été considérés que comme des déchets de la société, et leur volonté de s'en sortir semble à la fois admirable et totalement vaine.
Être encore plus cynique que l'auteur de Last Exit to Brooklyn me fait un peu peur, mais j'ai trouvé la fin du roman presque naïve. Je n'imagine pas des lendemains glorieux pour Bobby, et je ne trouve pas réconfortant de se dire qu'il a surmonté ses démons, et que c'est ce qui compte le plus. Maria continuera éternellement à tomber, et tous les principes chrétiens du monde n'y changeront rien.
Toutefois, si le roman s'arrête là, il ne nous dit certainement pas que tout sera simple désormais. Selby est un immense écrivain dont l'écriture, faite de phrases très longues, parfaitement rythmées, jonglant avec les registres, les modes de discours, exprime toutes ces nuances, toutes ces émotions, et Le Saule un très beau livre que l'on ne lâche pas avant de l'avoir fini.

challenge 100 ans billet


06 octobre 2009

Le Triomphe de la nuit ; Edith Wharton

6907_medium_1_Joelle Losfeld ; 182 pages.
Traduit par Florence Lévy-Paolini.
The Ghost Stories of Edith Wharton
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Je ne participe pas au Bloody Swap, mais on dirait que Lou a quand même réussit à donner une certaine orientation à mes lectures. C'est ainsi que je me suis retrouvée nez à nez avec ce livre d'Edith Wharton.

Cinq nouvelles composent le recueil.
Dans La cloche de la femme de chambre, sans doute la plus influencée par Le Tour d'écrou, publié seulement quelques années auparavant, une jeune femme frêle se rend dans une belle demeure isolée où une ancienne servante décédée apparaît.
Les Yeux est l'histoire d'un homme qui a été poursuivi toute sa vie par des yeux, symbole de sa culpabilité.
Plus tard raconte comment un couple d'Américains va faire connaissance avec le fantôme qui habite sa demeure anglaise.
Kerfol est l'évocation d'une histoire bretonne tragique suite à un mariage malheureux.
Quant à Le Triomphe de la nuit, il met en scène un jeune homme qui se rend dans un lieu reculé du New Hampshire, qui passe la soirée en compagnie de quatre hommes et d'un fantôme qui semble vouloir lui faire comprendre quelque chose.

Je vais encore passer pour une idiote, mais j'ai compris seulement à la fin du premier "chapitre" qu'il s'agissait d'un recueil de nouvelles... Je n'ai pas réussi à retrouver toutes les dates, mais je crois qu'elles ont été réunies pour la publication seulement plus tard, ce qui explique que les sujets traités soient si variés. Tous ces textes ont une part de mystère, mais le fantôme qu'ils mettent en scène peut prendre la forme d'une métaphore, relever de la légende ou être réellement présent. Les lieux sont également variés, puisque l'on se rend des Etats-Unis à l'Italie en passant par l'Angleterre et la Bretagne.
Dire que ce recueil est un incontournable serait un énorme mensonge. Edith Wharton est loin d'avoir le talent d'Henry James pour les histoires de fantômes. Chacun de ces textes est plaisant à lire, offre une ambiance plutôt réussie, mais je n'ai tremblé à aucun moment quand je ne suis pas simplement restée sur ma faim. Plusieurs des nouvelles ressemblent à des esquisses auxquelles il manque un minimum d'explications (ou simplement de pistes) pour vraiment marquer le lecteur, et les autres glissent un peu sur nous.
Après, comme je l'ai dit, tout n'est pas négatif dans ces nouvelles. Elles ont vraiment du charme, et je les ai lues en une journée, alors que ce genre n'est pas ce qui me plaît le plus d'ordinaire. Je n'en veux donc pas à Edith Wharton, et je pense que je la retrouverai d'ici peu.

L'avis de Lou, très proche du mien en fait.

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27 septembre 2009

Lolita ; Vladimir Nabokov

LolitaFolio ; 501 pages.
Traduit par E.H. Kahane.
1955
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Lettre N du Challenge ABC 2009 :

C'est un long monologue que nous livre Lolita, écrit par un homme qui tente d'expliquer ses actes aux juges que constituent à la fois les individus qui exercent cette profession mais aussi les lecteurs.
Humbert Humbert débute par son enfance, et par celle par qui, nous dit-il, tout a commencé. Elle s'appelait Annabelle, ils étaient enfants, ils se sont aimés, puis il l'a perdue. Dès lors, Humbert Humbert cherche un type particulier de jeunes filles, pas forcément très jolies, pas forcément remarquables par la plupart des gens, mais qui correspondent à sa définition des nymphettes.
Il se marie tout de même à l'âge adulte, puis divorce avant de se rendre aux Etats-Unis. Là-bas, il est interné quelques temps pour des troubles psychologiques. A sa sortie, un concours de circonstances l'amène à prendre pension chez une certaine Mrs Haze. C'est là qu'il voit pour la première fois celle qui deviendra sa plus grande obsession, la fameuse Lolita.

Comme tout le monde, je connaissais ce que l’on dit toujours lorsqu'on évoque le plus célèbre roman de Vladimir Nabokov, à savoir qu’il raconte l’histoire d’un homme d’âge mûr qui tombe amoureux d’une nymphette, Dolorès Haze, douze ans. A première vue, il n’y a pas de raison de chercher plus loin la raison pour laquelle les éditeurs américains refusèrent le texte en 1955. Pourtant, si Lolita est un chef d’œuvre, c’est parce que chaque fibre de ce roman provoque délibérément le lecteur, et pas nécessairement en faisant appel à la relation Humbert Humbert/Lolita.

Lolita nous entraîne en effet dans une histoire où le sarcasme, la mauvaise foi et le délire sont rois. Nabokov n’épargne aucune exagération à son lecteur. Je pense notamment au moment où là mère de Lolita, qui vient de découvrir la personnalité d’Humbert Humbert est éliminée en se faisant réduire le crâne en bouillie. Notre narrateur ainsi libéré peut aller récupérer sa Lolita, et en faire sa maîtresse dans un établissement appelé Les Chasseurs Enchantés, sans doute rempli de personnes bien pensantes. Avec elle, il parcourt l’Amérique, toujours plus vers l’ouest comme un pionnier, et peut intenter un procès à la société de consommation, aux apparences, à la psychiatrie (ce n’est pas Sylvia Plath qui le contredira), etc...

« Je me surprends à penser aujourd’hui que notre voyage n’avait fait que souiller de longs méandres de fange de ce pays immense et admirable, cette Amérique confiante et pleine de rêves, qui n’était déjà plus pour nous, rétrospectivement, qu’une collection de cartes écornées, de guides disloqués, de pneus usés –et des sanglots de Lo dans la nuit, chaque nuit, chaque nuit, dès que je feignais de dormir. »

Lolita est aussi un hymne à la littérature. Humbert Humbert n’est qu’un surnom, son histoire est un récit écrit. Il se protège dernière Poe et sa Virginia pour défendre son amour, la préface du livre est une fausse. On peut aussi voir dans cette œuvre un pastiche des contes de fées, et plus particulièrement du Petit Chaperon Rouge, avec le Grand Méchant Loup et la petite fille qui se fait croquer*. Le texte entier est de toute façon une pure merveille. Quand on prononce le titre « Lolita », il est bien difficile de ne pas ajouter la suite de l’incipit du roman tellement il fait partie de la mélodie. Nabokov joue avec les mots, leur donne une dimension poétique humoristique puis de plus en plus tragique.
Pour preuve, mon stock de mouchoirs a sérieusement souffert durant la dernière partie du livre. Les masques tombent un peu, le propos se fait moins assuré, et on a du mal à s’y retrouver. On pleure pour Lolita, Lolita la manipulatrice qui n’est qu’une enfant, dont on ne connaîtra jamais les pensées, mais qui a été brisée par son existence et qui n’a plus aucun repère.


« Il m’a brisé le cœur. Toi, tu n’as brisé que ma vie. »

Et puis on pleure aussi pour Humbert Humbert, cet homme détestable, qui finit par devenir pathétique. Nabokov avait bien calculé sont coup, car en donnant la parole à un narrateur tel que H.H., qui écrit pour se réhabiliter mais aussi peut-être pour les raisons qu'il énonce à la fin du roman, dans ses dernières lignes, il est impossible pour le lecteur de ne pas finir par ressentir de l'empathie pour le "monstre" de l'histoire. La confrontation entre poésie et perversité est irrésistible, et j'ai refermé le livre complètement piégée par l'auteur et son héros.


"Il était indispensable que H.H. subsiste deux ou trois mois de plus afin qu'il te fasse vivre à jamais dans l'esprit des générations futures. Ainsi subsistent les aurochs et les anges, tel est le secret des pigments immuables, tels sont les sonnets prophétiques, tel est le refuge de l'art. Et c'est la seule immortalité que je puisse partager avec toi, oh, ma Lolita."

Je parle très mal de ce livre, mais il m’a véritablement bouleversée. Alors bien sûr, Lolita est un roman sulfureux, même aujourd’hui. Mais pour le lecteur qui parvient à prendre un peu de recul, c’est la découverte d’un chef d'oeuvre qu'il y a au bout.


Les avis d'Erzébeth, Dominique, Essel, Le Livraire, et d'autres sur Blog o Book.


Les plus attentifs d’entre vous se souviennent peut-être que j’ai lu, au début de l’année, un livre de Francis Garnung, La pomme rouge. En relisant mon billet sur ce dernier texte, je réalise à quel point les parcours de François et d’Humbert Humbert sont semblables quand débutent leurs récits. Tous deux ont perdu leur premier amour, tiennent les rênes de l'histoire. Y avait-il des études sur les pédophiles leur donnant un profil type ? Les auteurs se sont-ils influencés (ça paraît étrange) ? Quelqu'un a t-il une explication ?

* Il se peut aussi que Ne le dites pas aux grands d'Alison Lurie, que j'ai lu juste après, me fasse un peu délirer.

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25 septembre 2009

Ethan Frome ; Edith Wharton & Ethan Brand ; Nathaniel Hawthorne

34869442_p_1_Gallimard ; 201 pages.
Traduit par Pierre Leyris.
1911
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Lorsque j'ai acheté Ethan Frome cet été, après avoir découvert de façon plus approfondie Edith Wharton par le biais de L'écueil et d'Eté, ma curiosité était d'autant plus piquée que ce livre de la romancière américaine semble s'inspirer d'un texte très court de Nathaniel Hawthorne, Ethan Brand. Ma récente lecture de La Maison aux sept pignons m'ayant donné envie de me replonger un peu dans la littérature américaine et plus particulièrement dans celle d'Hawthorne, j'en ai profité pour prendre connaissance des deux textes. Il ne s'agit pas du tout de comparer les deux textes, j'en suis bien incapable, mais ces deux lectures sont liées au moins dans mon esprit, donc je les regroupe dans un seul billet.

Notre narrateur est coincé pour une grande partie de l'hiver à Starkfield, un village du Massachussetts. Là-bas vit un étrange personnage, Ethan Frome. Il a une cinquantaine d'années mais en paraît trente de plus. Sa vie est misérable et sa mine basse.
Il porte toute la culpabilité du monde sur ses épaules depuis vingt-quatre ans, lorsqu'un "écrasement" l'a laissé boîteux. Il était alors un jeune homme volontaire, mais mal marié à l'acariâtre et hypocondriaque Zenobia. Dans son malheur était tout de même arrivée une bulle de fraîcheur, la cousine de Zenobia, Mattie. Recueillie par sa parente après le décès de son père, la jeune fille ne tarde pas à faire succomber Ethan.

Je crois que j'ai rarement lu un texte aussi sombre. Sachez qu'en ouvrant Ethan Frome, vous vous embarquez dans un hiver sans fin. Il symbolise les malheurs des personnages, l'isolement dans lequel ils se trouvent, et l'absence de toute issue. Ethan et Mattie sont des êtres naturellement gais, et leurs rires résonnent dans ce livre, mais le contexte dramatique qui les entoure est tel que l'on se sent oppressé en permanence.
Les trois personnages qui habitent la petite ferme des Frome sont emprisonnés, chacun à leur manière, par les autres. Ethan tout d'abord, s'est laissé marier à une femme qui ne sait que se plaindre, et avec laquelle il n'a jamais rien pu partager. La quitter est impossible pourtant, il a trop de conscience pour cela, et ses conditions matérielles ne le permettent pas. Mattie est une jeune fille sans ressources, fragile, maladroite, et qui aurait été condamnée à mort sans le "secours" de sa cousine. Quant à Zenobia, son personnage est peut-être le plus intrigant. Bien entendu, son opposition à l'amour unissant Ethan à Mattie s'explique par le fait qu'être la femme délaissée n'est pas un sort enviable, surtout au début du XXe siècle. Je lui donnerais presque un coeur lorsqu'elle fond en larmes devant son plat de mariage brisé. Mais elle est certainement davantage terrorisée à l'idée de ne plus avoir un petit chien auquel elle peut parler de ses délires d'hypocondriaque, que véritablement attachée à son mari. Tout le livre tourne autour de ce trio, avec seulement quelques incursions dans la vie du village de Starkfield.
Le dénuement du texte est d'ailleurs voulu par Edith Wharton, qui l'indique dans sa préface. Ses personnages sont tout en retenue, il n'y a pas d'étalage de grands sentiments, la misère s'impose d'elle même, et c'est sans doute ce qui rend ce texte si attachant. L'écriture de Wharton nous offre quelques pâles soleils d'hiver, beaucoup de neige et de mélancolie. C'est un très beau texte.

Si vous voulez vous remonter le moral, allez lire le fabuleux billet de la regrettée Renarde  (encore des malheurs) sur ce livre. Alice aussi a lu ce livre.


J'ai donc, suite à ma lecture d'Ethan Frome, découvert Ethan Brand, un texte contenu dans le recueil Contes et récits de Nathaniel Hawthorne (que j'avais déjà commencé à lire l'année dernière et que9782742769308_1_ je recommande). 

Ce n'est pas la neige et le froid qui dominent dans ce texte, mais au contraire le feu et la lumière éblouissante qu'il dégage.

Un chaufournier et son fils s'apprêtent à passer la nuit près du four dont ils ont la garde lorsqu'un rire retentit, celui d'un homme "qui ne rit pas comme un homme qui est content." Lorsque l'inconnu se montre, c'est Ethan Brand, l'ancien chaufournier qui apparaît. Il était parti à la recherche du Péché sans Pardon.

On ne saura jamais avec exactitude ce qu'a fait Ethan Brand, mais ce texte se concentre, comme d'habitude semble t-il avec Hawthorne, sur la culpabilité des personnages. Le texte est très court (une vingtaine de pages), mais la plume d'Hawthorne est puissante et efficace, et l'on en ressort sonné.

Je n'irai pas au-delà de ces quelques mots, ce qui est indigne, parce qu'Ethan Brand mériterait davantage d'attention. J'espère que la curiosité vous amènera quand même à le lire.

11 juin 2009

Les palmiers sauvages (Si je t'oublie Jérusalem) ; William Faulkner

resize_3_Gallimard ; 348 pages.
Traduit par M.-E. Coindreau.
V.O. : The Wild Palms. 1939.

L'histoire commence par la fin, comme souvent chez Faulkner, mais cela ne l'empêche pas d'être énigmatique. Un médecin, propriétaire de plusieurs villas, en loue une à un couple qu'il sait non marié (mais tant qu'on ne dit rien, tout va bien), et qui semble blessé à mort. Surtout la femme, qui passe ses journées assise, et qui semble indifférente à ce qui l'entoure. Une nuit, l'homme réveille le médecin, parce que la femme saigne gravement.
En parallèle, un forçat se retrouve malgré lui au milieu d'un Mississippi furieux, qui ne coule même plus dans le bon sens. Il ne songe qu'à rejoindre son pénitencier, mais il doit d'abord affronter de nombreuses épreuves, accompagné d'une femme enceinte.

Le bruit et la fureur a été pour moi LE livre de l'année 2008, Les palmiers sauvages pourrait bien être celui de 2009. Et bien sûr, je suis incapable de trouver comment vous en parler, même une semaine après.
La construction de ce roman est bien évidemment soignée, quoique différente des techniques de brouillages habituelles de l'auteur, et permet aux deux récits qui s'entremêlent, et qui n'ont pas grand chose en commun à première vue, de se nourrir l'un l'autre. La force du Vieux Père, le Mississippi, intervient seulement dans le récit du forçat, mais le tragique de l'histoire d'amour entre Charlotte et Harry résonne aussi dans les mouvements du fleuve. La liberté est également un point central du roman. Les uns la cherchent en vain, l'autre la subit, ou du moins la conçoit d'une manière très personnelle.
La nature est complètement maîtresse du destin de nos quatre héros. Les références bibliques (le Déluge, les créatures monstrueuses), le vent, le froid, sont très présents, et ajoutent à l'intensité du récit. Pour le forçat, l'aventure tourne au tragi-comique, quand Charlotte et Harry nous font plonger dans le pathétique. Faulkner est impressionnant dans sa façon de nous présenter l'amour. Les mots n'ont rien de tendre, et les personnages pourraient sembler presque indifférents l'un à l'autre si l'on se fiait seulement à leurs paroles d'amour. Pourtant, la volonté d'aimer viscérale de Harry et surtout de Charlotte, qui fuient sans cesse, combattus par le quotidien et les difficultés matérielles, imprègne tout le récit, et fait de cette histoire l'une des plus émouvantes que j'ai lues. Les rôles sont quelque peu inversés dans ce couple. C'est Charlotte qui mène, qui sait le plus précisément où elle veut aller, jusqu'à en mourir. Harry est beaucoup plus passif, mais sa dernière décision lui confère une importance nouvelle dans sa relation.
Etrangement, j'ai trouvé ce livre moins directement déprimant que les autres romans de Faulkner que j'ai lus. L'humour est particulier certes, et pointe du doigt la décadence du Vieux Sud, mais est bien présent. Le sort s'acharne sur les personnages, et laisse un goût amer dans la bouche du lecteur, mais les personnages, parce qu'ils sont aveugles, n'ont sans doute pas le sentiment de si mal s'en sortir.

Faut-il vraiment que j'ajoute en toutes lettres que j'ai trouvé ce livre grandiose ?

L'avis de Sylvie.   


08 juin 2009

L'écueil ; Edith Wharton

resize_5_10/18 ; 389 pages.
Traduit par Sabine Porte.
V.O. : The Reef. 1911.

Je crois avoir trouvé en Edith Wharton une nouvelle amie. J'ai bien aimé Eté, mais surtout parce qu'il me semblait très prometteur. L'écueil, que Lou m'a offert, m'a vraiment permis de passer un très bon moment.

George Darrow a retrouvé, après une quinzaine d'années de séparation, son amour de jeunesse, Anna Summers. Ils sont tous les deux établis en Europe. Lui, travaille à Londres, et ne s'est jamais marié. Quant à elle, elle vient de perdre son mari, et vit à Givré, en France, la demeure de sa belle-famille. Alors que Darrow se rend à Paris, pour rendre public ses fiançailles avec Anna, il reçoit un télégramme de cette dernière, qui lui demande de renoncer à son voyage. Il ne le fait pas, convaincu de recevoir des explications.
Par ailleurs, il rencontre Sophy Viner, une jeune fille qu'il a vaguement connu chez une dame dont elle était l'employée, et qui semble être dans une grande détresse. Sans qu'ils l'aient prémédité, Darrow et Sophy vont avoir une liaison de quelques jours, qui s'achèvera complètement avec le retour de George à Londres. Quand il retrouve finalement Anna à Givré, quelques mois plus tard, il a tout oublié. Mais il découvre que l'institutrice de la fille de sa future épouse n'est autre que Sophy Viner.

Il est très difficile de faire un résumé de ce livre. D'ailleurs, ceux que j'avais lus racontent pratiquement toute l'histoire. Parce que L'écueil est un livre que l'on ressent avant tout. Certains aspects ne sont clairement établis que très tard dans le roman, mais ils empoisonnent tout le récit.
Edith Wharton nous offre une opposition entre plusieurs conceptions de la société, et plus précisément de la façon d'aimer et de l'intimité. Les personnages ne sont pas complètement manichéens, mais on peut voir d'un côté Sophy Viner, qui est une jeune fille pure, fraîche et entière, presque animale tellement les "bonnes manières" semblent ne pas l'avoir contaminée, et de l'autre des individus qui ont du mal à se dégager de l'éducation qu'ils ont reçue, même s'ils se sentent en proie à des sentiments et à des envies passionnés. Anna est particulièrement touchante. Elle plaint de tout son coeur la première épouse de son défunt mari, "morte bien avant qu'ils ne l'enterrent", elle a vécu avec un homme aux idées très modernes (mais surtout purement théoriques), mais son potentiel est complètement bridé par ses devoirs. Et par son intuition.
En effet, la société empêche la communication sur les sujets intimes, mais elle brise surtout les coeurs, parce que les êtres humains sont aptes à deviner ce qui n'est pas formulé en paroles. De même que Charity Royall avait compris qu'Harney ne pouvait l'épouser, Anna est affectée par ce qu'elle ignore, à savoir la relation qui a existé entre Darrow et Sophy. 
Malgré ce fond sombre, le cadre dans lequel est installée cette histoire est somptueux. L'écriture d'Edith Wharton est un délice, alternant les pensées d'Anna et de Darrow, les dialogues, et les descriptions souvent très éloquentes. Bref, on ne s'ennuie pas une seule seconde. Je vous recommande chaudement ce livre ! 

   

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01 juin 2009

Une rose pour Emily ; William Faulkner

untitledFolio ; 21 pages.
Traduit par M.E. Coindreau.
1930. V.O. : A rose for Emily.

Je n'aime pas vraiment les nouvelles, mais cet extrait de recueil (un peu étrange de la part de l'éditeur, non ?) est le premier livre de Faulkner que j'ai acheté, et contrairement aux apparences, je tente parfois de diminuer ma PAL. Il était prévu que je lise les quatre nouvelles, mais Une rose pour Emily m'a tellement impressionnée que j'ai reposé mon exemplaire pour reprendre mon souffle.

Miss Emily Grierson vient de mourir dans sa maison de Jefferson. Elle était un objet de curiosité pour toute la ville, en raison de ses excentricités, qui donnaient lieu à des ragots étranges autour de sa personne.

Ce texte fait vingt pages, mais il est tout simplement parfait. Pas de chronologie et de narration fortement brouillées ici, mais la maîtrise est comme toujours là.
Cette nouvelle très fraîche dresse un portrait drôle et bouleversant à la fois d'une drôle de dame. Je me suis fais la remarque en lisant cette nouvelle qu'on rencontrait décidément des individus étranges à Jefferson, avant de réaliser que, pris séparément, on pourrait tous faire l'objet d'une étude de la sorte...
Pour en revenir à Miss Emily, elle m'a fascinée. Impossible de ne pas penser à la Miss Havisham de Dickens, lorsque l'on pénètre dans cette maison où le temps semble s'être arrêté, où un amoureux a disparu. "On aurait dit qu'un voile mortuaire, ténu et âcre, était déployé sur tout ce qui se trouvait dans cette chambre parée et meublée comme pour des épousailles, sur les rideaux de damas d'un rose passé, sur les abat-jour roses des lampes, sur la coiffeuse, sur les délicats objets de cristal, sur les pièces du nécessaire de toilette avec leur dos d'argent terni, si terni que le monogramme en  était obscurci." Coup du sort, j'ai aussi lu cette phrase de La Dame blanche de Christian Bobin cette semaine, qui évoque Emily Dickinson : "Personne dans la ville d'Amherst n'a vu son visage depuis un quart de siècle." Si Miss Emily m'a autant travaillée, c'est parce qu'on n'apprend finalement rien sur elle, étant donné que le portrait reste extérieur, et que la chute, non seulement ne répond pas aux questions du lecteur, mais en pose même de nouvelles.

On est ici dans le glauque et le glaçant, et pourtant, Une rose pour Emily est surtout un texte tendre, qui me laisse penser pour la première fois que même Faulkner avait ses moments de faiblesse (exprimés de façon étrange, certes).

Je me suis maintenant lancée dans Les palmiers sauvages, qui est très prometteur pour l'instant !

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28 mai 2009

Eté ; Edith Wharton

resize_4_10/18 ; 253 pages.
1917. V.O. : Summer.

J'ai découvert Edith Wharton l'année dernière, grâce à Lou, qui m'a offert deux livres de cette romancière américaine qu'elle apprécie énormément. Xingu m'avait beaucoup plus, mais n'était encore qu'un court texte, donc il s'agissait de choisir un livre qui me permettrait de vraiment pénétrer dans l'oeuvre de Wharton. Eté est le roman de cet auteur qui me semblait le plus abordable et le plus frais, donc j'ai choisi de me pencher sur ce titre.

C'est l'été à North Dormer en Nouvelle Angleterre, et Charity Royall, la petite bibliothécaire s'ennuie. Elle a été recueillie très jeune par Mr Royall et son épouse, après avoir vécu plusieurs années dans la Montagne, au milieu de colons qui vivent en-dehors du système américain. Depuis, elle a été plutôt privilégiée, mais son existence offre peu de distractions. Aussi, quand un jeune homme élégant pénètre dans sa bibliothèque, les choses s'emballent.

Voilà un roman qui a dû faire couler beaucoup d'encre à sa sortie. Certes, il ne se passe rien à North Dormer et les choses sont dites de façon voilées, mais le décalage est grand entre la tranquilité de la nature et les tourments auxquelles Charity Royall est confrontée. La jeune fille, malgré son passé dans la montagne, est tout ce qu'il y a de plus convenable aux yeux de ses voisins, tant que les choses du sexe sont restreintes à l'intimité de son domicile (en gros, avoir un père adoptif qui louche sur vous n'est pas un sujet problématique si rien n'est ébruité).
Sa rencontre avec Lucius Harney change tout. L'éveil des sentiments chez cette jeune fille au caractère bien trempé est merveilleusement décrit par Edith Wharton, qui nous offre un livre dans lequel la sensualité réside dans des images telles un feu d'artifice du 4 juillet. Ironie du sort, cet amour, pourtant vrai, est inacceptable, et ses conséquences, bien que prévisibles, sont impitoyables.
Ce livre est bien plus sombre que je ne le pensais lorsque je l'ai ouvert. Il est frustrant aussi, puisque tout s'achève rapidement, et que l'on ignore la réaction de Harney aux nouvelles qui lui parviennent finalement.

Maintenant, je suis suffisamment intriguée pour vouloir continuer ma découverte de cet auteur.

"Un remous plus vif décoiffa un jeune homme qui passait par là, fit tournoyer un instant son chapeau et le déposa au milieu de l'étang.
Comme le jeune homme courait, cherchant à le repêcher, Charity Royall remarqua que c'était un étranger et qu'il était habillé avec une certaine recherche. Elles vit aussi qu'il riait à belles dents, comme la jeunesse sait rire de pareilles mésaventures.
Le coeur de la jeune fille se contracta. Elle avait toujours eu ce mouvement de recul qui se produisait toujours chez elle à la vue d'un visage insouciant et heureux."
   

Les avis de Lou, Florinette, Tamara et Stéphanie.

07 avril 2009

Contes de la folie ordinaire ; Charles Bukowski

resize_2_Le Livre de Poche ; 192 pages.
Traduite par Léon Mercadet et Jean-François Bizot.
V.O. :
Erections, Ejaculations, Exhibitions, and General Tales of Ordinary Madness. 1972.

Je suis sortie de chez le libraire en me demandant ce qui m'était passé par la tête. Déjà, j'étais sûre que j'allais détester Bukowski. En plus, j'avais choisi non pas un roman, mais des contes de quelques pages, genre que j'apprécie de moins en moins. Et le pire était qu'il s'agissait vraiment d'un choix réfléchi : ce bouquin, je l'ai commandé chez mon libraire, je ne suis même pas tombée dessus par hasard.
Si vous ajoutez cela à mon achat de Si je t'oublie Jérusalem de Faulkner, qui s'est avéré n'être autre que Les palmiers sauvages, que j'avais déjà (j'adore les romans dont le titre varie, même si je ne suis pas totalement blanche sur ce coup-là), vous pouvez vous dire que je n'étais vraiment pas dans mon assiette dernièrement.

En fin de compte, dès la première page, j'ai su que je n'allais pas regretter mon achat. Je vous fais d'habitude un résumé des livres que je lis, mais d'ordinaire, je ne lis pas de recueils, donc c'est plus facile. Disons qu'il s'agit de tranches de vie de personnages dont la personnalité est généralement très proche de celle de Bukowski, quand l'auteur ne se met pas clairement lui même en scène. A travers elles, ce livre évoque des thèmes qui reviennent sans cesse au fil des contes : le désamour, l'écriture, l'auteur maudit, le sexe facile, l'alcool, la violence, le puritanisme de la société américaine, le genre humain en fait...

Tous les contes ne m'ont pas captivée (un livre un peu plus court ne m'aurait pas du tout gênée), mais beaucoup sont vraiment excellents, variés tout en traitant de thèmes semblables. Je craignais de me retrouver face à des histoires qui ne parlent que de sexe et d'alcool, et effectivement on en a à volonté. Mais la réflexion proposée par ce livre va beaucoup plus loin. Certains contes font vraiment mal, surtout La plus jolie fille de la ville (conte qui ouvre le livre en douceur), Le petit ramoneur, La machine à baiser, Trois femmes, J'ai descendu un type à Reno, et Le Zoo libéré (qui achève le livre en beauté). A un moment, Bukowski est hilare parce qu'on l'a qualifié de "sensible". C'est terrible, parce que tous ces hommes, qui ne parlent que de s'envoyer la première fille qu'ils croisent et qui semblent ne rêver que de ne rien faire, sont exactement ce qu'ils jurent ne pas être. J'ai aussi un gros faible pour les récits où les femmes ne sont pas que des ombres, et où au final ce sont les hommes qui se font baiser.
Étrangement, on rit beaucoup dans ce livre provocateur, qui dresse un portrait sans concession de la société américaine et de ses habitants. Parce que l'auteur n'y va pas de main morte (la description du type écrasé après s'être défenestré par exemple illustre bien cela), mais aussi parce qu'il écrit très bien, et qu'il sait se servir de ce don pour mêler une certaine poésie à l'absurde et au répugnant (j'avais lu un début de poème de Bukowski chez Erzébeth qui m'avait beaucoup plu). 

Ce livre m'a un peu fait penser à Last Exit to Brooklyn, mais légèrement, hein ! Il s'agit donc d'une très bonne surprise, et encore d'un auteur que je retrouverai dans un avenir que j'espère pas trop lointain.

Les avis de Sylvie, Thom, et Praline.

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05 avril 2009

Le coeur est un chasseur solitaire ; Carson McCullers

untitledLe Livre de Poche ; 448 pages.
Traduit par Marie-Madeleine Fayet.
The Heart is a Lonely Hunter. 1940.

Je ne sais même plus ce qui m'a poussée à me procurer ce roman. Son titre sans doute, et quelques très bons avis lus je ne sais plus trop où.

Nous sommes dans une petite ville du sud des Etats-Unis. Mr Singer, un sourd-muet bienveillant et très discret, reçoit les confidences de plusieurs personnes aussi blessées que lui. Mick d'abord, est une gamine qui joue à la fois les garçons manqués et les mamans pour ses petits frères. Elle aime la musique, et rêve d'un ailleurs. Le docteur Copeland est un Noir engagé, qui n'est pas parvenu à transmettre ses idéaux à ses enfants, mais qui espère des jours meilleurs. Biff est un patron d'un café très seul et plein de sentiments qu'il ne devrait pas éprouver pour sa survie, et Mr Blount est convaincu d'être le gardien d'un message particulier pour l'espèce humaine.
Nous les suivons, ainsi que leurs proches, à travers des étés trop chauds et des hivers glaciaux.

Voilà encore un très beau roman américain. Difficile de croire qu'il a été écrit par une jeune fille de seulement vingt-deux ans tellement il cerne le coeur humain et tellement il met à jour la résignation de son auteur face au destin de chacun de nous.
L'individu apparaît en effet très seul dans ce roman. L'amour, ou ce qui s'en rapproche, n'est jamais retourné. Ni l'envie, ni l'espoir. Tous les personnages que nous suivons sont des rêveurs, des individus qui croient que le meilleur est encore possible. Ils veulent vivre, faire éclater leurs sentiments, mais leur réunion ne donne que le silence. Le muet, celui sur lequel circulent toutes sortes de légendes traduisant la fascination qu'il inspire, et qui fait (bien involontairement) croire à ses compagnons que le mot possibilité existe, ne donne que l'illusion d'une communication. Mick, Blount, Copeland et Biff lui donnent chacun un rôle, une identité, mais ils ne réalisent même pas qu'ils parlent seuls. Et quand ces quatre là se trouvent réunis, ils tombent à leur tour dans un mutisme profond, éventuellement précédé par des cris exprimant leurs désaccords.
Le seul qui semble avoir inconsciemment compris sa situation est donc Mr Singer. Il ne se confie pas, et s'il écrit à Antonapoulos, le fait qu'il n'envoie pas ses lettres montre qu'il sait qu'au fond, il ne le fait que pour lui même.
En raison de cette solitude absolue à laquelle est condamné le coeur humain, tout semble vain, et ce qui semble donner un sens à l'existence n'est qu'éphémère. Voir Antonapoulos, croire en la musique ou en d'autres idéaux, ne permet que de se tromper soi même. Tous nos compagnons finissent par devenir de plus en plus transparents, et il devient vite évident qu'ils ne tarderont pas à s'oublier eux-mêmes. Au loin, on entend le bruit de la Seconde Guerre mondiale. 
Pourtant, bien que très lent (même trop parfois) et plutôt déprimant, sans doute afin d'accentuer le caractère vain de l'existence, ce roman n'a rien de monocorde, et nous fait passer par toute une palette d'émotions. Il nous prend d'abord délicatement, nous fait aimer tous ces personnages. Surtout Mick bien sûr, cette gamine dans laquelle il est difficile de ne pas voir des échos de soi même. Beaucoup de situations, qui n'ont parfois rien de risible en elles-mêmes, ne peuvent faire que sourire. On se révolte aussi face à toutes ces injustices. On espère, et finalement on est déçu. On le savait dès le début, mais on n'y peut rien, on espérait quand même.      

Un livre profondément pessimiste donc, mais qui n'en est pas moins un très beau roman. Je ne suis vraiment pas sûre de le relire un jour, mais je retrouverai certainement l'auteur. 

Les avis de Papillon, Tamara et Kalistina.   

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