lilly et ses livres

10 octobre 2018

Trajectoire - Richard Russo

russoAuteur de romans reconnus, Richard Russo revient pour cette rentrée littéraire avec Trajectoire, un recueil de nouvelles. Bien que n'étant pas amatrice du genre la plupart du temps, je suis ravie de m'être laissé tenter.

Dans la première nouvelle de ce recueil, Cavalier, il ne faut que quelques vers lus à son fils autiste le soir et le devoir plagié d'un étudiant pour que Janet se remémore sa rencontre avec le professeur qui a fait d'elle l'universitaire qu'elle est devenue.
Voix nous promène dans Venise. Alors qu'il traverse une mauvaise passe professionnelle, Nate, la soixantaine, a la surprise d'être convié par son frère Julian à un voyage organisé.  Ces vacances seront-elles l'occasion de briser la glace entre eux ?
Intervention met en scène Ray, agent immobilier. La crise a touché durement le marché, aussi bien pour les professionnels que pour les particuliers. Ray essaie ainsi de vendre la maison d'une amie de sa femme qui ne parvient plus à payer son crédit tout en se refusant à vendre ses biens inutiles et à désencombrer sa maison des cartons qui occupent tout l'espace.
Enfin, Ryan est contacté pour scénariser Milton et Marcus, un texte dont il a écrit l'ébauche des années auparavant et alors que l'un des deux acteurs principaux envisagés pour ce film est décédé.

Les deux premières nouvelles forment un sorte de dyptique et sont particulièrement puissantes. Elles mettent toutes deux en scène le milieu universitaire et cherchent ce qui fait qu'un étudiant en lettres est brillant ou simplement banal. Qu'est-ce qui permet à un travail de laisser transparaître la présence et la personnalité de son auteur ?
Richard Russo fait un parallèle judicieux entre les devoirs copiés presque exclusivement sur internet et ceux produits trop timidement par leur auteur, sans voix.

"J'en suis sûr, Janet. C'est un devoir soigné. Impeccable." Il recula pour avoir une vue d'ensemble des livres et périodiques entreposés sur l'étagère du haut. "Seulement, ce n'est pas la vôtre."
- Je crois que je ne comprends pas, répondit-elle en déglutissant à peine. Vous insinuez que j'ai plagié un autre devoir ?
-Mon Dieu, non ! Détendez-vous."
Comme si c'était possible.
"Même si, reprit-il sans se retourner, un plagiat serait plus révélateur. Au moins, je saurais ce que vous admirez, alors que je suis incapable de savoir où vous êtes dans ce que vous avez écrit. Idem avec vos devoirs précédents. C'est comme si vous n'existiez pas... "

Parler à voix haute n'est pas non plus une condition indispensable à la réussite d'un travail. Nate est estomaqué par la qualité des devoirs rendus par Opal Mauntz, son étudiante autiste dont il n'a même jamais croisé le regard.
L'écriture est également un thème fort de Milton et Marcus qui évoque le travail déconsidéré des scénaristes et met en scène l'un d'entre eux, aussi auteur de romans de moins en moins réussis.
Derrière cette idée d'exister par l'écriture, Richard Russo s'interroge sur ce qui permet de définir si une personne traverse l'existence ou fait réellement ses propres choix. Il n'est pas question d'étudiants en lettres ou d'auteurs dans Intervention, mais Ray, tout comme son père ont eu un baratineur dans leur vie, toujours prêt à leur répéter qu'ils gâchaient leur vie à ne pas s'engager dans toutes sortes de plans douteux.

Dans ces nouvelles, l'auteur nous dépeint avec brio l'Amérique actuelle, ses habitants les plus ordinaires et les relations souvent compliquées entre proches. A chaque fois, les personnages prennent une leçon de vie qui leur en apprend un peu plus sur eux-mêmes. C'est simple, écrit avec peu de mots mais diablement émouvant.

L'avis de Maeve.

Je remercie les éditions de La Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 296 pages.
Traduit par Jean Esch.
2017 pour l'édition originale.

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05 octobre 2018

12 ans !!! (concours "Mrs Dalloway" inside)

 IMG_0547

Cela fait des années que je ne poste plus à l'occasion de l'anniversaire de mon blog, mais celui-ci étant de nouveau très actif (à mon humble niveau), j'ai eu envie de marquer un peu le coup. Je retrouve depuis un an environ le plaisir de bloguer que j'avais durant les premières années où j'écrivais ici. Je pense que je m'étais un peu perdue en fait. La blogosphère, les réseaux sociaux et le travail m'amenaient à lire des romans agréables, mais je n'avais plus que rarement de véritables coups de coeur.

Depuis un an, je me force à me tourner vers davantage de classiques, et le plaisir de lire est à son maximum, d'où sans doute mon besoin de partager avec vous. J'ai (re)découvert des blogs, et je sais désormais mieux déterminer les livres qui me tentent de façon éphémère et ceux qui ont des chances de me marquer durablement ou de me faire cogiter (d'où mon obsession actuelle pour les Russes).

Après ma lecture de ce livre, je suis ravie de fêter les douze ans de mon blog (en retard, comme d'habitude) en vous faisant gagner trois exemplaires de Mrs Dalloway illustrés par Nathalie Novi qui seront accompagnés d'ex-libris et de marque-page.

Pour cela, il faut m'indiquer en commentaire que vous participez. Vous pouvez avoir une chance supplémentaire en likant les pages de Tibert Editions et de Nathalie Novi sur Facebook ou Instagram (indiquez-le moi) ou en partageant ce billet.

Vous pouvez participer jusqu'au 14 octobre minuit. Concours réservé à la France métropolitaine (mais si vous connaissez quelqu'un qui y vit et peut vous l'envoyer...).

CONCOURS TERMINE ! Les gagnantes sont Sylire, Marilyne et Maggie. Envoyez-moi vos coordonnées que je les transmette à Tibert Editions.

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03 octobre 2018

Mrs Dalloway de Virginia Woolf illustré par Nathalie Novi

IMG_0562Clarissa, l'honorable épouse de Richard Dalloway, donne une réception. Pour que cette dernière soit aussi réussie qu'elle le souhaite, elle sort dès le matin acheter des fleurs.
Dans le tumulte de Londres, alors que Big Ben sonne les heures, les personnages du roman se croisent. Peter Walsh, ancien soupirant de Clarissa, vient d'arriver d'Inde. Septimus Warren Smith, survivant de la Grande Guerre, et sa femme Rezzia se promènent dans Londres. Dans une voiture, un inconnu attire tous les regards. Et si c'était le Prince de Galles ?

Si vous êtes un habitué de ce blog, vous connaissez mon admiration pour Virginia Woolf. Ainsi, quand Tibert Editions m'a proposé de recevoir un exemplaire de Mrs Dalloway illustré par Nathalie Novi, je n'ai pas hésité longtemps.

Je ne sais pas si vous avez entendu parler de Tibert Editions. Pour ma part, je suis leur travail depuis leur édition d'Orgueil et Préjugés l'année dernière. Une cagnotte Ulule est lancée pour chaque livre. Les contributeurs choisissent leur lot (le livre, accompagné de goodies en nombre plus ou moins important). Lorsque le temps de la cagnotte est écoulé, les livres sont envoyés aux participants. Après Orgueil et Préjugés, Les Hirondelles de Kaboul et Mrs Dalloway, c'est Persuasion qui sera très bientôt disponible. 

Je n'ai eu l'occasion de découvrir que le roman de Virginia Woolf pour l'instant, mais c'est un coup de coeur. Le livre est magnifique, et j'ai redécouvert ce texte avec un immense plaisir. 

IMG_0547Ma première rencontre avec Clarissa Dalloway avait été intéressante, mais je n'étais pas aussi passionnée par son auteur que je le suis aujourd'hui et je n'avais pas la même connaissance de son oeuvre.
Cette relecture m'a permis de voir à quel point ce roman s'inscrit dans la lignée des oeuvres de Virginia Woolf.

Le temps, comme toujours chez Woolf, rythme ce roman. Elle nous raconte une seule journée de son héroïne, mais dans cette journée sont aussi présents les temps passés et à venir.

« Vous souvenez-vous du lac ? » dit-elle d’une voix rauque sous la poussée d’une émotion qui étreignit son cœur, raidit les muscles de sa gorge et contracta ses lèvres en un spasme, lorsqu’elle dit : lac. Car elle était encore une enfant, qui jetait du pain aux canards à côté de ses parents, et en même temps une femme qui venait vers ses parents debout, près du lac, tenant dans ses bras sa vie qui, à mesure qu’elle approchait, grandissait, grandissait dans ses bras jusqu’à devenir une vie entière, une vie complète, qu’elle déposait près d’eux en disant : « Voilà ce que j’en ai fait ! voilà ! » Qu’en avait-elle fait ? Quoi donc, en vérité, cousant ainsi ce matin, avec Peter ?

IMG_0556Les personnages aussi sont à la fois uniques et un tout. Leurs pensées fusent, se mêlent, comme un chant unique.
Clarissa Dalloway et Septimus, le poète, sont particulièrement liés, bien qu'ils ne se rencontrent jamais. Ils ne voient pas les choses comme tout le monde, il leur arrive d'entendre les ormes et les moineaux parler. Leurs pensées sont décousues, parfois impénétrables, ce qui interloque le lecteur sans le perdre tant les mots de Woolf sont beaux. De plus, l'auteur a ce talent que je n'ai jamais trouvé ailleurs de parvenir à faire fourmiller des pensées non reliées entre elles tout en gardant un cadre général parfaitement clair. En 1925, lorsque Mrs Dalloway est publié, Woolf est au sommet de son art et les errements de Nuit et Jour ou les maladresses de jeunesse de La Traversée de apparences sont derrière elle.

En peu de pages, nous saisissons l'atmosphère de Londres en ce début de juin. Viginia Woolf nous décrit, tel un peintre, les décors de son roman :

" Une bouffée de vent (malgré la chaleur, il y avait du vent) jeta un mince nuage noir sur le soleil et sur le Strand. Les visages s’assombrirent ; les omnibus perdirent soudain leur éclat. Car, parmi les nuages, bien qu’ils eussent l’aspect de montagnes de neige dure – il semblait qu’on pût les déchiqueter à la hache – avec de grandes pentes dorées, sur leurs flancs, de célestes pelouses, et qu’ils parussent offrir aux dieux des demeures préparées pour leurs assemblées au-dessus du monde, le mouvement était continuel. Des changements se faisaient comme d’après un plan arrêté d’avance ; tantôt un sommet s’affaissait, tantôt un bloc pyramidal, jusque-là ferme à son poste, s’avançait dans l’espace libre ou bien conduisait gravement une procession vers un autre rivage. Malgré la fixité, la solidité de ces amoncellements, malgré leur apparence de repos, leur ensemble immobile, rien n’était plus libre, léger, sensitif, mobile que ces étendues blanches comme la neige ou enflammées d’or. Changer, s’en aller, se démolir, rien n’était plus facile ; et la terre recevait tantôt de la lumière, tantôt de l’ombre. "

Sur ce livre plane également l'ombre de la Première Guerre mondiale :

IMG_0568" Quelque chose se prépare, Mr Brewer l’affirmait. Mr Brewer, directeur de la maison Sibleys and Arrowsmith, Agence Immobilière, Ventes et Locations. Quelque chose se prépare, pensait-il ; et comme il était paternel avec ses employés, qu’il faisait grand cas des capacités de Smith et qu’il prophétisait que, dans dix ou quinze ans, ce serait lui qui prendrait sa place dans le fauteuil de cuir de la pièce du fond, sous le vasistas, au milieu des dossiers, « si sa santé ne lui joue pas un mauvais tour », disait Mr Brewer et c’était le danger, il n’avait pas l’air fort, il lui conseillait le football, l’invitait à dîner et pensait que, peut-être, on pourrait penser à l’augmenter ; mais ce qui arriva déjoua bien des plans de Mr Brewer, lui enleva ses meilleurs employés et finalement – la guerre européenne étendit si loin ses doigts insidieux – écrasa un moulage de Cérès, creusa un trou dans une plate-bande de géraniums et détraqua les nerfs de la cuisinière de Mr Brewer, dans sa propriété de Muswell Hill. "

Au cours de ma lecture, j'ai noté moults passages qui me rappelaient les autres oeuvres ainsi que les biographies de Virginia Woolf que j'ai lu. Ce que je trouve extraordinaire avec cet auteur, ce sont toutes les pistes de lecture qu'offre son oeuvre. Je sais qu'une troisième lecture me permettra de m'attacher à de nouveaux éléments et que, même alors, je serai loin d'avoir fait le tour de ce livre. 

Une édition que je vous recommande vivement et dont vous pourrez gagner des exemplaires sur ce blog d'ici quelques jours.

Tibert Editions. 250 pages.
Traduit par Simone David.
1925 pour l'édition originale.

26 septembre 2018

La Seule histoire - Julian Barnes

barnesPaul, jeune homme de bonne famille de dix-neuf ans, rencontre Susan, quarante-huit ans, à son cours de tennis. Celle-ci a beau être mariée et mère de deux grandes filles, la complicité des deux personnages se transforme vite en une histoire d'amour qui va durer de nombreuses années.
Ce n'est que bien plus tard, alors que Paul est un vieil homme, qu'il se retourne sur sa vie et nous raconte son histoire.

Voilà un livre que j'avais repéré dans les nouveautés audio sans savoir qu'il s'agissait d'un roman de la rentrée littéraire. Cette lecture n'a pas été désagréable, mais elle m'a bien moins convaincue qu'Une fille, qui danse du même auteur qui avait été un coup de coeur.
J'ai été gênée par le choix du narrateur, qui lit ce livre comme il racontait Les Animaux fantastiques, avec un ton assuré et joyeux. Cela convenait parfaitement à Norbert Dragonneau, mais j'ai touvé que ce ton correspondait mal à un vieil homme parlant d'une histoire formatrice, certes, mais surtout impitoyable.
Dans ce livre, l'auteur nous parle de "la seule histoire", celle qui selon lui formate pour toute une vie le parcours sentimental d'un individu.

" Un premier amour détermine une vie pour toujours : c’est ce que j’ai découvert au fil des ans. Il n’occupe pas forcément un rang supérieur à celui des amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence. Il peut servir de modèle, ou de contre-exemple. Il peut éclipser les amours ultérieures ; d’un autre côté, il peut les rendre plus faciles, meilleures. Mais parfois aussi, un premier amour cautérise le cœur, et tout ce qu’on pourra trouver ensuite, c’est une large cicatrice. "

Ni licorne ni paillettes ici. L'histoire qui nous est racontée n'est pas une histoire d'amour qui pourrait figurer dans les contes de fées. C'est une relation dans toute sa complexité. Paul est fou de Susan, mais cela ne dure qu'un temps et ne reste au bout de quelques années qu'un attachement qui n'a plus grand chose de sain.
Un couple n'est pas entouré d'une bulle ni imperméable aux difficultés qui lui sont extérieures. Dans les années 1960 ou 1970, on ne prend pas un amant, surtout aussi jeune. Les conséquences sur la vie sociale sont immédiates. Susan et Paul ne sont pas complètement rejetés. Ils ont une amie fidèle et leurs proches, bien qu'ils ne les approuvent pas, restent présents. Leur relation demeure cependant très discrète. Quant au mari trompé, qui passe de benêt inconscient de ce qui se passe sous son nez à homme violent et pervers dans l'esprit du lecteur, je l'ai trouvé assez réussi et inquiétant. On ne rompt pas un mariage, quel qu'en soit le motif, quand on vit à cette époque et dans un milieu privilégié.

Barnes est clairement un auteur anglais, son style est vif et l'on a souvent un arrière-goût amer dans la bouche en le lisant. Il analyse avec méthode les relations humaines. A l'instar d'un McEwan ou d'une Angela Huth, il nous plonge dans l'intimité des familles et en sort tout ce qui n'est jamais montré, ce qui est sale et ce qui est laid. Il nous raconte tout, jusqu'à la fin.

Sur le papier, il y avait donc beaucoup d'éléments en faveur d'une lecture réussie. Pourtant, j'ai trouvé que l'on restait trop en surface. Il m'a manqué des éléments pour être vraiment touchée par cette histoire tristement banale. Dans le même genre, je vous conseille Sur la plage de Chesil qui est un vrai bijou, avec pourtant moins de pages.

Un avis bien plus enthousiaste ici.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour ce livre.

Audible Studios. 8h19.
Traduit par Jean-Pierre Aoustin.
2018.

19 septembre 2018

Anton Tchekhov, la famille et la Russie

oncleQuiconque souhaite découvrir les grands auteurs russes ne peut ignorer les oeuvres d'Anton Tchekhov, fréquemment citées dans la littérature. Je le croyais seulement dramaturge, mais j'ai découvert que ce médecin de formation était tout autant auteur de nouvelles et même d'un roman, Drame de chasse, que j'espère découvrir très prochainement.

Je n'ai pour l'heure lu que deux de ses pièces, Oncle Vania et Les Trois soeurs et ai savouré l'écoute de La Steppe, une longue nouvelle publiée en 1888.
Dans Oncle Vania, l'un des textes les plus célèbres de Tchekhov, le professeur Sérébriakov et sa jeune épouse Eléna, sont contraints de se retirer dans leur propriété campagnarde suite à des difficultés financières. La demeure est occupée jusqu'à présent par la fille que Sérébriakov a eue de son premier mariage, Sonia, et de l'oncle de celle-ci, Ivan Petrovitch Voïnitzki, le fameux oncle Vania.
Le thème des Trois soeurs est assez similaire puisqu'il évoque le quotidien de Macha, Olga et Irina, coincées contre leur gré dans une ville de province dont elles espèrent parvenir à s'échapper pour retourner à Moscou.

N'étant pas une grande lectrice ou spectatrice de théâtre, je suis bien incapable de vous donner autre chose que mes impressions sur ces pièces, mais Tchekhov est un auteur qui m'a véritablement fascinée. Ces deux pièces ne sont pas remplies d'action, ni écrites avec un style époustouflant. Les dialogues entre les personnages sont souvent limités, un peu décousus et donnent l'impression qu'il nous manque des éléments pour comprendre la conversation. Etrangement, j'ai eu le sentiment de lire des pièces qui auraient pu être écrite par Ionesco tant le quotidien et les propos des personnages tendent vers l'absurde parfois.
Pourtant, ces pièces sont plus grinçantes que drôles. Les personnages de Tchekhov existent en attendant la mort, avec l'espoir que, dans de nombreuses années, les choses s'amélioreront pour les hommes.

trois" Autrefois, l'humanité était accaparée par les guerres, son existence était entièrement prise par des campagnes militaires, des invasions, des victoires ; à présent, tout cela a vécu et laisse derrière soi un vide énorme que, pour le moment, nous ne savons pas comment remplir ; l'humanité cherche passionnément, et elle trouvera, c'est certain. Ah, mais qu'elle fasse vite ! "

Les mariages sont malheureux, plein de désillusions. Eléna voyait en Sérébriakov un homme brillant et l'a épousé par amour avant de s'apercevoir qu'il n'était qu'un imposteur. Oncle Vania est du même avis :

" VONITSKI. Pour nous, tu étais un être supérieur, et tes articles, nous les connaissions par coeur... Mais maintenant mes yeux se sont ouverts ! Je vois tout ! Tu écris sur l'art mais tu ne comprends rien à l'art ! Tous tes travaux que j'aimais, ils ne valent pas un sou ! Tu nous jetais de la poudre aux yeux. "

Andreï, le frère des Trois soeurs, qui placent en lui tous leurs espoirs, fait un mariage tout aussi malheureux et la promesse de sa future carrière brillante ne tarde pas à s'évanouir. Quant à Macha, elle n'a rien à envier à Eléna Sérébriakov :

" Elle s'est mariée à dix-huit ans - elle le prenait pour le plus brillant des hommes. A présent, ce n'est plus ça. C'est le meilleur des hommes, mais ce n'est pas le plus intelligent. "

J'ai appris en lisant ces livres qu'Anton Tchekhov était médecin, et il est notable que ses textes contiennent un personnage exerçant cette profession. Ils ne sont pas forcément mis en valeur, mais un discours d'Astrov, le médecin d'Oncle Vania, est particulièrement visionnaire.

" ASTROV. Tes poêles, tu peux y mettre de la tourbe, et, tes hangars, tu peux les faire en pierre. Soit, je veux bien, qu'on abatte les arbres par nécessité, mais pourquoi les exterminer ? Les forêts russes craquent sous la hache, des milliards d'arbres sont tués, on change en désert les habitations des animaux et des oiseaux, les rivières baissent et tarissent, des paysages merveilleux disparaissent en retour, tout ça parce que l'homme, dans sa paresse, n'a pas le bon sens de se baisser pour prendre son combustible dans la terre. "

Plus loin, il parle du "climat détraqué". J'ignorais que ces questionnements existaient déjà au XIXe siècle.

la-steppe-anton-tchekhovSi la province et la campagne ne sont pas toujours valorisés dans Les Trois soeurs et Oncle Vania, on peut trouver dans La Steppe une véritable ode à la nature.
Ce texte raconte l'histoire de deux hommes et d'un gamin traversant la steppe. Le premier est prêtre, le second est marchand et l'oncle d'Igor, le jeune garçon qui doit rejoindre la ville pour suivre des études. Leur périple est ponctué de rencontres. Dans la steppe, on croise parfois des brigands, des violents orages ou encore des moujiks à l'allure de géants. Iégorouchka est fasciné par ce qu'il voit et les histoires qu'on lui conte.
De ce texte émane une beauté mystique. On sent l'amour du narrateur pour les paysages qu'il nous décrit. La steppe n'est pas un endroit dont on perçoit facilement la grandeur. Seul un personnage que nos voyageurs croisent semble la voir clairement et l'aimer en conséquence.

" Quand on regarde longtemps la profondeur du ciel, sans en détacher les yeux, les pensées et les sentiments se rejoignent inexplicablement dans une sensation de solitude infinie. On se sent soudain irrémédiablement seul. Tout ce qui nous était proche et familier nous devient terriblement étranger et indifférent. Si on reste seul en présence des étoiles millénaires, du ciel et des ténèbres, énigmatiques et indifférents à la courte destinée humaine, si on essaie de comprendre leur signification, on ne peut être qu’angoissé par leur mutisme et on songe inévitablement à la solitude qui attend chacun de nous dans la tombe. Notre existence même paraît alors désespérée et effrayante...
Iégorouchka songeait à sa grand-mère qui dormait maintenant sous les cerisiers du cimetière. Il la revit couchée dans le cercueil avec les sous de cuivre sur les yeux ; puis on avait cloué le couvercle et elle était descendue dans la tombe. Il se rappelait aussi le bruit des mottes de terre sur le cercueil. Il imaginait grand-mère abandonnée de tous et totalement impuissante dans sa tombe étroite et obscure. Et si elle se réveillait tout à coup et, ne sachant pas où elle est, commençait à frapper le couvercle et à appeler au secours et, épuisée par l'horreur, finissait par mourir une seconde fois ? Il imagina que sa mère était morte et le Père Christophe, et la comtesse Dranitski, et Salomon... "

J'ai lu que ce texte était un long poème, cette définition est parfaitement exacte.

Les Trois soeurs. Babel. 152 pages.
Oncle Vania. Babel. 136 pages.
La Steppe. Thélème. 3h52.


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17 septembre 2018

Charlie et la chocolaterie - Roald Dahl

charlieCharlie Bucket vit dans un tout petit logement avec ses parents et ses quatre grands-parents. Bien qu'il travaille dur, M. Bucket ne parvient pas à subvenir correctement aux besoins de sa famille. La seule entorse à la rigueur financière des Bucket est l'achat annuel d'une petite barre de chocolat pour l'anniversaire de Charlie. Ce chocolat n'est pas ordinaire puisqu'il vient de la fabrique de M. Willy Wonka, un créateur de génie qui vit cloîtré dans son usine pour échapper aux gens et à l'espionage industriel.
Un jour, alors que les Bucket doivent faire face à une nouvelle épreuve suite au licenciement du père de Charlie, Willy Wonka annonce qu'il a décidé d'ouvrir son usine aux cinq enfants qui trouveront un ticket d'or dans une barre de chocolat. 

J'ai découvert ce roman pour la première fois lorsque j'avais une dizaine d'années et j'avais été émerveillée. Ma relecture a été tout aussi délicieuse.
Les bruitages sont encore une fois excellents (le catalogue audio jeunesse de Gallimard est décidément irréprochable) et les comédiens font un travail remarquable. Je lirai sans nul doute d'autres titres de Roald Dahl dans ce format.
Le texte de Roald Dahl est également savoureux et intemporel. Nous plongeons avec délice dans la chocolaterie de Willy Wonka qui ressemble bien plus à un univers merveilleux qu'à une usine traditionnelle. 
L'histoire même de Charlie est un vrai conte. La pauvreté de sa famille est extrême. Malgré les sacrifices des adultes, le jeune garçon est maigre à force de manquer de nourriture. Heureusement, la famille reste unie et les relations entre Charlie et ses grands-parents sont très belles.
Je ne me souvenais pas que Willy Wonka était un homme aussi singulier, une sorte de génie à la fois hypersensible et complètement irresponsable. Moi qui aime les être inadaptés au monde, c'est sans doute le personnage qui m'a le plus touchée.

Bien qu'il soit souvent grave dans son propos, Charlie et la chocolaterie est un livre avant tout réjouissant. Roald Dahl est un maître de l'humour noir. Nous nous réjouissons de voir certains personnages caricaturés à l'extrême et les sales gosses pris dans des situations fort désagréables (d'autant qu'il ne leur arrive rien de vraiment fâcheux). L'adulte que je suis a forcément un peu froncé les sourcils en écoutant les remarques humiliantes sur le physique de certains enfant (j'ai le même problème avec la famille Dudley dans Harry Potter, série que je vénère pourtant) et les Oompas-Loompas sont un peu trop considérés comme des animaux à mon goût. Cela dit, remis dans son contexte, la magie opère, et il n'y a rien d'étonnant à ce que ce livre ait fait rêver des générations d'enfants.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour ce livre.

Ecoutez lire. 2h52.
1964 pour l'édition originale.

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10 septembre 2018

Pères et Fils - Ivan Tourguéniev

pères et filsAlors que son père Nicolas Petrovitch Kirsanov l'attend impatiemment, Arcade, jeune homme issu de la bourgeoisie rurale, rentre chez lui accompagné de son ami Eugène Vassiliev Bazarov. Ce qui devait être des retrouvailles familiales chaleureuses se transforme alors, sous l'impulsion de Bazarov, en un affrontement passionné entre deux visions du monde. La visite ultérieure des deux jeunes gens aux parents de Bazarov ne sera pas plus agréable.

Pères et Fils est connu pour avoir popularisé le terme de "nihiliste", ce qui après ma lecture de Sophie Kovalevskaïa ne pouvait que m'intriguer. Chez Tourgueniev, cette appellation est cependant bien plus précise. En effet, les jeunes gens de ce roman, surtout Bazarov, ne sont pas de simples opposants au régime en place. Ils sont animés par un rejet presque total de tout ce qui fait l'humanité. Les sciences seules trouvent grâce à leurs yeux. Le reste, de l'autorité jusqu'aux sentiments humains les plus ordinaires (amour en tête), est décrié au nom d'un but plus grand.
Tourgueniev se moque clairement de ceux qu'il appelle des nihilistes dans ce livre. Ainsi, il fait ressembler Bazarov à un adolescent mal luné, sûr de sa toute puissance et de sa supériorité. Il le tourne en ridicule et montre tour à tour son égoïsme, son hypocrisie et ses failles. Ainsi, lorsque le jeune homme, qui rejette absolument toute forme de servitude se voit proposer des boissons, il fait mine de ne pas savoir que le domestique n'a pas d'autre choix que de faire son métier :

" Pas d'ordres, pas d'ordres, mon vénérable ami, répondit Bazarov ; à moins que vous ne vouliez bien nous apporter un petit verre de Vodka, par un effet de votre bonté. "

Arcade également est un peu malmené par Tourgueniev. Doté d'une sincère affection pour ses père et oncle, il apparaît très vite qu'il acquiesce souvent aux paroles de son gourou sans réellement saisir leur signification.
Les pères sont moins caricaturaux. Chez les Kirsanov, la réforme de 1861 a été anticipée et la bienveillance est de mise. La fin du servage apporte son lot de bouleversements et un appauvrissement des propriétaires terriens, mais Nicolas Petrovitch et son frère sont plus résignés qu'abattus. Il me semble que l'on a reproché à Tourgueniev d'avoir ridiculisé les nihilistes, mais ce roman montre bien que l'auteur n'était pas un opposant aux libéraux.

Outre sa dimension politique, ce livre est une peinture romanesque de la société russe de la fin du XIXe, dans laquelle les relations familiales sont superbement décrites. J'ai été particulièrement touchée par le lien unissant les Kirsanov qu'ils soient frères ou père et fils. Arcade, Nicolas Petrovitch et Paul Petrovitch forment un foyer uni, mais les "anciens" (qui, ayant bien entamé la quarantaine, sont indéniablement des vieillards...) se sentent rejetés par celui qui a été le point central de leur existence et dont le retour est la source d'un bonheur immense.

" - Oui, il est prétentieux, dit Nicolas Petrovitch. Mais cela paraît inévitable ; il n'y a qu'une chose que je n'arrive pas à saisir. Je crois que je fais tout pour ne pas être en retard sur mon temps : j'ai assuré l'avenir des paysans, j'ai créé une ferme, tant et si bien que je passe pour un rouge dans toute la province ; je lis, je m'instruis, enfin j'essaie de me maintenir au niveau des exigences du monde actuel, et ils disent que j'ai fait mon temps. Que veux-tu, frère, je commence à croire qu'ils disent vrai. "

Une belle lecture.

Ne manquez pas le superbe billet de Claudialucia sur ce livre.

Folio. 314 pages.
Traduit par Françoise Flamand.
1862 pour l'édition originale.

06 septembre 2018

Une Place à prendre - J.K. Rowling

placeBarry Fairbrother, conseiller paroissial à Pagford et père de quatre enfants très apprécié, s'écroule le soir de son dix-neuvième anniversaire de mariage, victime d'une rupture d'anévrisme. Les habitants de la bourgade sont choqués, mais très vite ce sont surtout les prétendants à sa succession qui se manifestent. D'un côté, certains voudraient préserver le travail de Barry en faveur d'un quartier défavorisé et d'une clinique à destination des toxicomanes. De l'autre, les notables locaux, emmenés par Howard Mollison, entendent bien profiter de l'occasion pour se débarasser de ceux qu'ils jugent indignes d'attention.

J'ai commencé cette lecture en imaginant retrouver l'auteur de Harry Potter dans son univers habituel. Si on peut retrouver dans ce livre le soin habituel que J.K. Rowling met dans ses personnages, le parallèle avec sa série phare s'arrête là. Et encore, je n'étais pas au bout de mes surprises. L'auteur a un style cru, sarcastique. Aucun de ses personnages, à l'exception des adolescents, qui sont avant tout des victimes, ne peut se vanter de vouloir autre chose que satisfaire sa petite personne. J'étais décidée à me moquer d'eux tout en grinçant occasionnellement des dents. Finalement, il n'y a rien d'amusant dans Une place à prendre. J'ai ragé contre ces ordures de Mollison, espérant jusqu'au bout qu'ils finiraient par mourir dans d'atroces souffrances, les mots de Parminder à sa fille harcelée et mal-aimée m'ont soulevé le coeur et les discours des conseillers paroissiaux sur l'argent inutilement dépensé pour les plus défavorisés m'ont trop rappelé les politiques actuelles pour que je me sente autrement qu'impuissante. Je crois que c'est ce qu'il y a de pire dans ce livre. Il a l'air caricatural, mais les propos tenus par les personnages, sur les services d'aide à l'enfance, la mixité sociale ou les allocations n'ont rien d'inventé.

« … mentalité d’assisté, disait Aubrey Fowley. Des gens qui n’ont littéralement jamais travaillé de leur vie.
— Et, voyons les choses en face, ajouta Howard, la solution à ce problème est très simple. Qu’ils arrêtent de se droguer. »

Il faut un temps d'adaptation avant d'identifier clairement la multitude de personnages, adultes et adolescents, dont nous suivons les traces. J'ai cru comprendre que certains avaient trouvé que l'auteur prenait trop de temps à poser son cadre, mais je n'ai pas eu ce sentiment. Ce n'est pas un roman rempli d'action, c'est certain, et j'imagine que cela a causé de nombreuses déceptions. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Ce dont l'auteur parle, c'est de la vie de tous les jours, avec simplicité et éloquence. A moins d'être de mauvaise foi, après avoir lu ce livre, on ne peut plus considérer que vouloir une grossesse et vivre des allocations est forcément un acte stupide et égoïste. Parfois, c'est une question de survie, la seule porte de sortie possible.

Une fable sociale désenchantée et cruelle, qui prouve que J.K. Rowling est un auteur capable de proposer des oeuvres très différentes sans sacrifier son talent. J'ai hâte de la découvrir en tant qu'auteur de romans policiers désormais.

Karine a adoré mais Maggie a été très déçue (une telle discordance entre nous deux est surprenante ! ).

Grasset. 20h57.
Traduit par Pierre Demarty.
Lu par Philippe Résimont.
2012 pour l'édition originale.

pavé

30 août 2018

Jean-Philippe Arrou-Vignod et la série des Jean-Quelque-chose

omeletteNous sommes en Normandie en 1968, et Jean-B est le second de cinq frères. Pour que leur père réussisse à retenir les prénoms de ses enfants, il les a tous appelés Jean : Jean-A, Jean-B, Jean-C, Jean-D et Jean-E. Pour Noël, Jean-A a été très clair, les enfants ne veulent qu'une seule chose, la télévision. Mais, les parents ont une grande nouvelle à annoncer qui va tout chambouler.

On me vend depuis longtemps la qualité des livres de Jean-Philippe Arrou-Vignod. J'avais pourtant été un peu déçue par Le Collège fantôme il y a quelques années. L'Omelette au sucre, offert par Audible, a été un régal, à tel point que j'ai acheté La Soupe de poissons rouges pour rester avec les Jean-Quelque-chose un peu plus longtemps.
Ce sont de très jolis petits romans sur l'enfance, avec des anecdotes à la piscine, en vacances, au ski ou encore à l'école. Toutes ces scénètes regorgent d'humour et d'affection.
Dans La Soupe de poissons rouges, la famille déménage à Toulon et Jean-B fait sa rentrée en sixième. Les choses semblent mal engagées lorsqu'il insulte involontairement le surveillant général dès le premier jour et que la voisine alsacienne commence à leur offrir des spécialités immangeables de sa région d'origine. Heureusement, les Jean ont de la ressource.
Les enfants de famille nombreuse ou qui en ont fréquenté se reconnaîtront dans les disputes, les rivalités, les inquiétudes et les manigances entre frères rapportées par Jean B. Les parents sont ravis avec leurs cinq (puis six) enfants, mais ils sont souvent épuisés, et les menaces d'inscrire les garçons aux scouts marins sont quotidiennes.
soupeAu fil de la lecture, les personnalités se détachent, surtout les deux aînés : Jean-A avec ses lunettes et ses cours de latin, est obsédé par l'idée d'avoir la télévision. Jean-B, le narrateur, a quelques rondeurs, et rêve d'être agent secret puis écrivain. A se demander si l'auteur n'a pas mis de lui dans ces histoires.*

Une série à recommander à tous ceux qui ont envie de replonger dans leurs souvenirs d'enfance. Cela m'a fait penser au Petit Nicolas (mes lectures remontent à une bonne vingtaine d'années) et je pense que les petits lecteurs seront charmés dès six ou sept ans. Pour ma part, je compte bien poursuivre la série des Jean-Quelque-chose.

Gallimard propose généralement des versions audio de très bonne qualité, et celles-ci ne dérogent pas à la règle avec un lecteur impeccable et une mise en scène sonore permettant de s'imerger complètement dans l'histoire.

Clarabel est aussi conquise que moi.

*Si j'en crois Wikipédia, c'est bien le cas.

Ecoutez lire. 2h20 et 2h14.
Livres lus par Laurent Stocker.
2000 et 2007.

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28 août 2018

Les Fantômes du vieux pays - Nathan Hill

hill« Quand Samuel était enfant et lisait une Histoire dont vous êtes le héros, il plaçait toujours un marque-page à l’endroit où il devait prendre une décision très difficile, de sorte que, si l’histoire tournait mal, il pouvait revenir en arrière et recommencer autrement. »

Samuel Andresen-Anderson est apparu un jour sur la liste des futurs meilleurs écrivains américains grâce à la publication d'une seule nouvelle. Il n'a pas écrit une seule ligne depuis, l'avance versée par son éditeur pour son prochain roman lui a permis d'acheter une maison que la crise a dévaluée de façon spectaculaire, et sa carrière de professeur de littérature anglaise à l'université de Chicago l'ennuie. Pour contrer cette monotonie, il joue à Elfscape, un jeu en ligne dans lequel il fait équipe avec un certain Pwnage.
Tout bascule lorsqu'il reçoit un appel de l'avocat de sa mère qui lui apprend que cette dernière est accusée d'avoir agressé le gouverneur Packer, politicien n'ayant pas grand chose à envier aux membres les plus acharnés de l'alt-right américaine. Cette nouvelle est d'autant plus choquante pour Samuel qu'il n'a pas vu sa mère depuis qu'elle l'a abandonné à l'âge de dix ans.
Simultanément, Laura Pottsdam, une étudiante que Samuel a prise en flagrant délit de plagiat, mène une campagne afin de le faire renvoyer de l'université et son éditeur lui réclame le remboursement de la somme payée pour le livre qu'il n'a jamais écrit.

Alors que la rentrée littéraire 2018 commence, j'ai enfin pris le temps de lire cette parution 2017 qui avait été encensée par presque tout le monde.
Nathan Hill s'inscrit dans la lignée des auteurs américains de ce début du XXIe siècle en nous servant la tête de la société américaine sur un plateau. Tout y passe, les médias, le système scolaire, les réseaux sociaux, la société de consommation, la politique, le système électoral, les banques, la justice... Ses personnages sont souvent de parfaits produits de ce mode de vie individualiste et sans pitié pour ceux qui se montreraient trop honnêtes. Il nous sert nombre de phrases interminables, des listes de restaurants de fast-food, de produits bios, d'émotions standardisées donnant l'impression que l'on évolue dans un monde complètement fou dans lequel tout libre-arbitre est impossible.
Pire que cela, il fait preuve de beaucoup de cynisme, renvoyant dos à dos les actions des conservateurs et de ceux qu'il qualifie de militants libéraux. Comme si, finalement, on ne pouvait rien changer. Alors, on rit jaune. Beaucoup.

« Ils pensaient qu’ils étaient en train de changer le monde alors qu’ils aidaient Nixon à se faire élire. À leurs yeux, le Vietnam était intolérable, mais ils avaient répliqué en devenant eux-mêmes intolérables. »

« En fait, c’est assez génial. Les manifestants et la police, les progressistes et les conservateurs — ils ont besoin les uns des autres, ils n’existent pas les uns sans les autres, chacun a besoin d’un opposant à diaboliser. La meilleure façon de se sentir appartenir à un groupe, c’est d’en inventer un autre qu’on déteste. En un sens, aujourd’hui, c’était une journée extraordinaire, du point de vue de la publicité. »

Pourquoi Faye a-t-elle agressé ce gouverneur ? Pourquoi a-t-elle brutalement abandonné son fils ? Pour le savoir, nous remontons avec Samuel jusqu'en en 1968. Il a découvert que sa mère avait étudié durant un mois à Chicago, et qu'elle y avait été arrêtée pour prostitution. On y découvre une ville en ébullition, touchée par les émeutes ayant suivi la mort de Martin Luther King et foyer de protestation contre la guerre du Viêtnam. On y suit des cours pour être une bonne épouse docile, des jeunes gens idéalistes, des policiers lamentables et des journalistes bien frileux, qui commencent à céder aux sirènes du sensationalisme.

« Car c’est l’avenir de la télévision qui se joue sous leurs yeux : une pure sensation de combat. Le vieux Cronkite fait de la télévision comme on fait du journalisme papier, avec toutes les limites qui vont avec. La caméra de l’hélico, elle, donne une nouvelle perspective. Plus rapide, plus immédiate, plus riche, plus ambiguë — pas de filtre entre l’événement et la perception de l’événement. L’information et l’opinion des oncles face à l’information, lissées dans la même temporalité. »

Malgré toutes les qualités de ce roman, ce n'est pas un coup de coeur. Je l'ai trouvé moins maîtrisé que Freedom de Jonathan Franzen. Certains passages sont franchement longs et le propos devient assez naïf dans les dernières pages, où l'auteur se met à nous expliquer les choses de la vie de manière bien peu subtile. J'appréciais par ailleurs beaucoup l'idée de mêler cette histoire aux légendes norvégiennes, mais Nathan Hill exploite cela de façon maladroite (je ne pense pas que certaines révélations apportent grand chose à l'intrigue).

Un roman ambitieux, plutôt original dans sa forme et qui plaira à ceux qui aiment la littérature américaine malgré ses quelques maladresses (sans doute parce qu'il s'agit d'un premier roman).

D'autres avis chez Kathel, Karine, Claudialucia et Eva.

Gallimard. 706 pages.
Traduit par Mathilde Bach.
2016 pour l'édition originale.

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