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lilly et ses livres

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13 janvier 2024

A l'irlandaise - Joseph O'Connor

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" -Les chrétiens professionnels, ai-je ironisé. Mais regarde-toi, mon vieux, regarde-toi bien, espèce de sale tartuffe ! Et toi et tes collègues vous demandez pourquoi vous êtes dans la merde dans ce pays aujourd'hui... Le foutu contingent de Dieu ! "

Maeve, la fille de Billy Sweeney, est dans le coma depuis des mois suite à une terrible agression. Le premier jour du procès, Quinn, l'un des accusés, parvient à s'enfuir. Dévasté par la nouvelle, Billy décide de mettre la main sur le fugitif et de se faire justice lui-même.

A l'irlandaise est un roman magnifique, à la fois brutal et lumineux, peut-être mon plus gros coup de coeur 2023.

Il décrit une société brutale. Qu'il s'agisse des jeunes toxicomanes, dont un fait partie des agresseurs de Maeve, de l'alcoolisme du narrateur qui a détruit sa famille, ou des règles et punitions instaurées par l'IRA, nous plongeons dans une société où les culpabilités individuelles côtoient une évidente responsabilité collective. Maeve est dans un état épouvantable dont elle ne sortira pas, ou alors avec de lourdes séquelles, et Billy lui-même a un passé très lourd qu'il nous dévoile peu à peu.

Malgré cela, Joseph O'Connor nous offre une histoire dans laquelle les fautes des uns leur permettent de se voir dans celles des autres. Billy n'accuse pas la mère qui défend l'un des bourreaux de sa fille. Lorsqu'il se retrouve dans une situation qui semble absurde et indigne à quiconque ne la vit pas, il ne s'en préoccupe pas car l'essentiel est ailleurs pour lui. Ce livre est une confession dont la destinaraire n'aura peut-être jamais connaissance, mais son père ne veut plus rien lui dissimuler. Certaines scènes, bien que glaçantes, sont empreintes d'une grande poésie et l'auteur est si talentueux qu'il parvient à nous arracher de la compassion pour ce qui nous faisait pourtant horreur.

Il nous fait rire aussi. Il y a un humour brut et spontané tout au long du récit, qu'il s'agisse de détails  tels les échecs de l'éducation parentale ou bien de sarcasmes qu'échangent deux ennemis partageant contre toute attente le même fond d'humanité.

Mes lectures irlandaises ont souvent été des demi-déceptions (ou pire), mais j'ai renoué ici avec l'immense plaisir que j'ai ressenti il y a longtemps en découvrant Robert McLiam Wilson.

Robert Laffont. 595 pages.
Traduit par Isabelle D. Philippe.
1998 pour l'édition originale.

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2 janvier 2024

Bilan littéraire 2023

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Avant de se lancer dans 2024, il est l'heure de faire un bilan littéraire de 2023.

J'ai lu 100 livres tout pile. Diminuer ma PAL était mon objectif principal, et cela s'améliore puisque 59 de mes lectures venaient de ma bibliothèque. Mon objectif est bien sûr d'augmenter ce nombre de manière à adopter une attitude plus réfléchie dans le choix de mes lectures. N'y voyez aucune tendance zéro déchet ou déconsommation, cela vient de la simple observation que tous les livres de mon top 10 étaient dans ma bibliothèque depuis au moins un an et la moitié depuis plus de dix ans !
J'ai plutôt respecté mon principe selon lequel je n'achète un livre que pour le lire immédiatement puisque seuls onze livres (dont la moitié sont des cadeaux de Noël) n'ont pas eu cette chance. Avec mes différents désherbages, je finis l'année avec un peu plus de 330 livres à lire, ce qui est beaucoup, mais en nette diminution depuis l'année dernière (406) et celle d'avant (469).

Mes coups de coeurs se répartissent de manière assez étonnante. On trouve ainsi trois auteurs hispanophones, moi qui n'en lisais jamais il y a encore peu de temps. J'ai découvert Javier Marias en janvier avec Un coeur si blanc, le coup de foudre a été immédiat. En me rendant en Argentine pour le Mois de l'Amérique Latine, j'ai dévoré La Bibliothèque, la nuit d'Alberto Manguel qui se lit comme un roman, puis j'ai navigué dans les eaux sombres de Notre part de nuit de Mariana Enriquez.

C'est aussi cette année que j'ai terminé la saga de L'Amie prodigieuse, qui a été une belle aventure. Elle méritait d'être dans ce top rien que pour la drôle d'amitié entre les deux héroïnes. Deux titres français, Boussole de Mathias Enard, qui m'a hypnotisée, et Germinal, le plus incroyable des trois Zola découverts cette année.

Les Anglo-Saxons gardent de justesse mon coeur grâce au sublime A l'irlandaise de Joseph O'Conor, mon dernier (et sûrement plus gros) coup de coeur 2023. Autre histoire d'amour paternel, La Route m'a brisé le coeur. Watership Down a été la belle surprise du Mois Anglais. Enfin, un classique avec Washington Square d'Henry James, le plus fin de tous les écrivains.

D'autres titres méritent quelques mots. Tout d'abord, l'immense Fouché de Stefan Zweig. J'ai lu quatre titres de Balzac, dont Illusions perdues. J'ai pris parti pour Le Rouge et le Noir de Stendhal contre La Chartreuse de Parme (il paraît qu'on ne peut pas aimer les deux). Confession d'un masque de Yukio Mishima et La Servante écarlate de Margaret Atwood manquent de peu le podium. J'ai également adoré retrouver Marlen Haushofer avec Dans la mansarde et Nous avons tué Stella. Si aucun victorien lu n'est le meilleur de son auteur, Le Quinconce de Charles Palliser a été une grande aventure.

Côté bulles, j'ai passé des moments délicieux avec Brontëana de Paulina Spucches et Le Jardin Secret de Maud Begon. Coup de coeur confirmé pour le manga Les Carnets de l'apothicaire dont je dévore les tomes à chaque sortie.

Peu de déceptions, mais un abandon, L'ombre du vent de Carlos Ruiz Zafon. Je suis la seule qu'Hamnet de Maggie O'Farrell n'a pas envoûtée. Mauvaise pioche enfin avec Le Rêve d'un homme ridicule de Dostoïevski.

Rythmé par divers mois thématiques sur les blogs (le Mois de l'Amérique Latine, le Mois de l'Europe de l'Est, Un Mois au Japon, le Mois Anglais, Les Feuilles Allemandes) et clubs de lecture sur Instagram, mon calendrier m'a permis d'organiser des défis personnels qui m'ont sortie de ma zone de confort tout en allant de pair avec ma personnalité de lectrice puisque j'ai tendance à grouper mes lectures d'une manière logique (comme en témoigne mon été parmi les auteurs français du XIXe) et parce que j'ai bien entendu choisi mes participations.

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Après un début catastrophique, mon défi "En sortir 23 en 2023" s'est amélioré et c'est donc 14 titres (+1 en cours de lecture) de cette liste que j'ai découverts, auxquels on peut ajouter 6 titres de mon défi "En sortir 22 et 2022" (ce qui porte mon score à 18/22 en ce qui concerne cette pile). 

Je poursuis donc cette année avec En sortir 24 en 2024. Mon objectif est de lire davantage en anglais (trois ou quatre livres en 2023), de terminer les Rougon-Macquart (plus que trois !) et de pouvoir piocher dans une pile variée. 

 Je termine en vous souhaitant une très belle année 2024 !

24 décembre 2023

Villette -Charlotte Brontë

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Lucy Snowe est une jeune fille sans attaches, mais dont l'éducation soignée lui a permis d'être dame de compagnie en Angleterre. Lorsque sa maîtresse décède, elle décide de s'embarquer pour la Belgique où elle trouve une place de gouvernante puis d'enseignante d'anglais dans le pensionnat de Madame Beck. Ses principes anglais et protestants se heurtent vite au catholicisme et aux manières continentales, mais sa drôle d'amitié avec une pensionnaire britannique, ses retrouvailles avec un compagnon de son passé et ses relations complexes avec le professeur Emmanuel animent son quotidien.

Si j'ai lu Jane Eyre et les romans des autres soeurs Brontë il y a bien longtemps, je n'avais jamais pris le temps de découvrir le reste de l'oeuvre de Charlotte, publiée après la mort de ses soeurs. Ce nouveau livre est très intéressant, mais j'ai le sentiment de l'avoir en partie apprécié pour des raisons qui n'étaient pas prévues par l'autrice.

Largement autobiographique, Villette s'inspire de l'expérience de l'autrice au pensionnat de Madame Héger à Bruxelles. Comme Lucy Snowe, Charlotte Brontë espérait pouvoir une jour ouvrir sa propre école. Quant au professeur Paul Emmanuel, il s'agit sans doute d'un hommage à Constantin Héger, pour lequel l'autrice a éprouvé des sentiments ambigus.

Cette expérience bruxelloise n'a vraisemblablement pas été très positive tant la rancoeur de l'autrice à l'égard de la Belgique (nommée de façon peu subtile Labassecour ! ) et des Français, est visible. Lucy Snowe se montre ainsi très critique de la religion qui se fiche bien de l'intelligence tant que les individus lui sont soumis, et des principes rigides du catholicisme en général et du jésuitisme en particulier. Les passages abordant ces questions sont très justes, mais Charlotte Brontë ne pousse pas le talent jusqu'à faire preuve d'une telle clairvoyance envers sa propre foi et cet aspect est avant tout nourri par ses propres préjugés anti-papistes.

Consciente de sa condition de femme n'ayant que peu d'attraits et aucune fortune (ce que son élève-amie Ginevra Fanshawe prend un malin plaisir à lui rappeler), Lucy est une héroïne bien moins lisse qu'il n'y paraît. Elle a des opinions très sûres en matière de religion (nous venons de le voir) ou d'art. Les scènes où elle se moque ouvertement de Ginevra au point de jouer avec la vérité donnent au livre une vraie dimension comique. Même lorsqu'elle se laisse toucher par des remarques masculines sur le comportement que doivent adopter les femmes, elle souhaite rendre avant tout des comptes à elle-même. Face à elle, le (pas si) parfait Docteur John, qui s'émeut d'un regard un peu lubrique, et le très autoritaire Paul Emmanuel n'ont que peu de chances de briller pour un lecteur du XXIe siècle. Le professeur est initialement écrit pour séduire les lecteurs en même temps que l'héroïne, mais mon intérêt pour ce personnage s'explique avant tout pour ce qu'il exprime de médiocre.

"Quelles que fussent mes capacités -féminines ou non-, c'est Dieu qui me les avait octroyées et j'étais bien décidée à n'avoir honte d'aucun de Ses dons."

Roman beaucoup moins sulfureux que Jane Eyre, il y a cependant dans Villette une dimension inquiétante qui se manifeste à plusieurs reprises. Ainsi, la nonne dans le grenier est l'occasion d'évoquer les maladies mentales, thème omniprésent dans l'univers des Brontë (hanté par la mort de la mère et des soeurs, l'alcoolisme et la violence du frère aîné). La légende du pensionnat est-elle vraie, s'agit-il d'une plaisanterie ou bien Lucy Snowe souffre-t-elle de dépression nerveuse, de mal du pays ou de folie ? Certaines scènes de la fin (et jusqu'aux tous derniers paragraphes) nous plongent dans une ambiguïté qui contraste avec la tranquillité du reste du récit. Les personnages deviennent alors plus complexes à appréhender et moins fiables que ce que l'on croyait au premier abord.

Une lecture étrange donc, qui m'a occasionné des sentiments contradictoires, mais que je ne regrette absolument pas.

Archipoche. 713 pages.
Traduit par Gaston Baccara.

16 décembre 2023

Le Quinconce - Charles Palliser

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Il est difficile de résumer ce livre en cinq parties elles-mêmes divisées en cinq parties formées de cinq chapitres (vous suivez ?). Lorsque débute Le Quinconce, John Mellamphy vit dans une relative aisance avec sa mère, Mary. Alors qu'un cambriolage se produit chez eux, il commence à percevoir l'étrangeté de certains comportements de cette dernière. Peu après, des changements dramatiques dans la situation financière de la famille conduiront John à tenter de découvrir le rôle qu'il joue dans une querelle d'héritage et à chercher refuge à Londres.

Je suis vraiment tombée amoureuse de la littérature en rencontrant les auteurs anglo-saxons. Fouiller le web à la recherche de titres à lire m'a permis de découvrir certains éditeurs, dont Phébus/Libretto, qui a sa propre étagère dans ma bibliothèque*. Lorsqu'on m'a proposé de recevoir le premier tome de ce roman écrit par un Américain passé par Oxford et passionné de littérature victorienne, j'y ai vu l'opportunité de sortir les trois tomes qui m'attendaient dans ma bibliothèque depuis plusieurs années. Cela a si bien fonctionné que j'ai lu toute la série en quelques semaines.

Cette œuvre à tiroirs, parsemée de rebondissements et aux innombrables personnages, emprunte aux plus grands auteurs victoriens, tels Charles Dickens, Wilkie Collins, et même George Eliot. Le mystère qui entoure l’héritage et les arcanes de la justice anglaise rappellent Bleak House. Les personnages n'ont pas le charisme de ceux de Dickens, mais chacun, du brigand pilleur de tombe à la vieille fille, a son rôle à jouer dans l'intrigue. Et gare à ne pas se fier à n'importe qui, les rares moments de confiance étant très souvent payés par les plus cruelles trahisons.

J'ai trouvé que l'auteur assommait un peu trop ses personnages de toutes les malchances dans les deux premiers tomes, mais il faut reconnaître que la reconstitution historique est remarquable. La ville de Londres surgit devant nos yeux dans toute sa crasse. Les pauvres le sont de nombreuses manières, des ateliers de couture où l’on travaille comme des forcenés pour une misère aux chercheurs d’or dans les égouts aussi répugnant que dangereux de la capitale**.

Attention à ceux qui n'aiment pas la frustration. Nous découvrons au compte-goutte, à travers les yeux du héros, le mystère qui l'entoure. Ce qui est à l'origine un combat pour sa vie se transforme peu à peu en dilemme moral. J'ai bien perçu dans le dernier tome qu'il se tramait des choses étranges. Mais quand Charles Palliser nous fait un pied de nez à la dernière seconde avec une habile non-révélation, il faut avoir le sens de l'auto-dérision...  et du temps pour tout relire !

*Je déplore toutefois le remplacement des vieilles couvertures pas des visuels plus modernes mais beaucoup trop lisses à mon goût.
** Un thème repris par Jack London dans Le Peuple d'en bas.

Libretto. 5 tomes.

9 décembre 2023

Brooklyn - Colm Toibin

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Il n'y a pas beaucoup de perspectives pour les jeunes irlandaises dans les petites villes du comté de Wexford au milieu du XXe siècle. Ainsi, lorsqu'un prêtre, ami de sa soeur, lui propose de venir vivre aux Etats-Unis, Eilis n'ose pas refuser. Pour cette jeune fille timide et bien élevée, le défi est de taille.

J'éprouve un sentiment ambivalent à l'égard de ce livre. J'ai lu les deux cents premières pages avec une grande facilité mais sans enthousiasme. Le dernier tiers, en revanche, m'a fait refermer le roman avec regret. Le style de l'auteur est très simple, mais cela se ressent sur ses personnages qui manquent beaucoup de profondeur. Eilis vit une épreuvre particulièrement difficile. Dans les années 1950, un tel voyage n'avait rien de simple, surtout pour une jeune femme célibataire qui n'a pour la recommander qu'un homme (prêtre, certes) qu'elle a rencontré une seule fois. Pourtant, à part quelques vagues à l'âmes, elle ne rencontre que des individus bienveillants et réussit haut la main tout ce qu'elle entreprend. Dans un pays dont les romanciers ne cessent de célébrer les mensonges du rêve américain, j'imaginais qu'une personne aussi introvertie rencontrerait des obstacles plus importants.

En revanche, j'ai adoré le tiraillement final de l'héroïne, que je ne peux pas détailler pour ne pas vous gâcher la surprise. Brooklyn se transforme presque en roman d'apprentissage amer. Les choix que d'autres font à notre place nous engagent parfois pour la vie, surtout à cette époque. Cela peut frustrer certain lecteurs qui trouveraient le parti pris de l'auteur cruel. Pour ma part, je l'ai trouvé très juste.

10/18. 331 pages.
Traduit par Anna Gibson.
2009 pour l'édition originale.

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8 décembre 2023

Hamnet - Maggie O'Farrell

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Avec beaucoup de retard, je publie mon avis sur ce livre lu en juin et qui était resté dans mes brouillons.

Angleterre, XVIe siècle. Le jeune Hamnet court dans la maison de ses grands-parents paternels afin de trouver de l'aide. Sa sœur jumelle, Judith, est malade. Mais personne ne lui répond. Sa mère, Agnes, est à la campagne, dans la maison où elle a grandi, entre un père fuyant ses responsabilités et une belle-mère mauvaise. Quant au père des jumeaux, cela fait des mois qu'il est à Londres, où il a délaissé la profession de gantier pour devenir auteur de théâtre.

J'espérais beaucoup de ce roman, mais si j'ai trouvé ce livre plus réussi qu' I am, I am, I am, j'en suis ressortie mitigée.

Ni l'alternance des époques ni les différents points de vue n'ont été suffisant pour donner au livre un rythme suffisant. On sait dès le début qu'Hamnet est condamné, et pourtant, la tension dramatique qui sous-tend généralement les romans dont le point de bascule est connu des lecteurs, est ici inexistante. Cela vient de la construction du roman, qui ronronne longtemps et qui suggère des éléments cruciaux sans les expliciter (cela dit, on doit reconnaître que l'autrice ne tombe pas dans la sur-documentation qui alourdit souvent les biographies romancées).

Même Agnes, le véritable centre du roman, ne m'a pas convaincue. Maggie O'Farrell en fait un archétype de la puissance féminine très à la mode qui ne fonctionne absolument pas chez moi. Toutes ses réactions et ses certitudes semblent reliées à des intuitions. Elle est fille de sorcière et sorcière elle-même, ce qui l'empêche d'exister, jusqu'au drame où, enfin, elle se pare d'attributs humains. Comme je l'avais noté lors de ma précédente lecture de cette autrice, cette dernière fait preuve d'une pudeur qui conduit à une certaine superficialité, empêchant les personnages d'être véritablement incarnés (sauf de manière factice donc, comme avec la sorcellerie, mais cela ne fonctionne pas avec tout le monde).

Pendant longtemps, je me suis demandé pourquoi Maggie O'Farrell avait pris la peine d'emprunter la vie de quelqu'un pour écrire ce livre. Shakespeare n'est jamais nommé, et si ce n'est dans une très belle scène finale, sa particularité n'est jamais exploitée. La deuxième partie est de façon générale supérieure à la première, mais à l'exception de rares moments, je suis complètement passée à côté de cette lecture...

10/08. 403 pages.
Traduit par Sarah Tardy.
2020 pour l'édition originale.

3 décembre 2023

Evelina - Frances Burney

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Evelina Ainville, jeune orpheline reniée par son père, est élevée par son bienfaiteur, Mr Villars. Elle grandit à la campagne à l'abri du monde et de sa vulgaire grand-mère française. Lorsque Lady Howard, une amie de Mr Villars, invite Evelina à séjourner chez elle, elle y fait la connaissance de Mrs Mirvan et sa fille, puis accompagne ces dernières à Londres pour ce qui doit être un bref séjour.

C'est peu dire que la thématique des Classiques c'est fantastique sur le XVIIIe ne m'enthousiasmait pas franchement. Cependant, je me suis rappelée l'existence de ce roman épistolaire de Frances Burney qui, à l'instar d'Ann Radcliffe ou encore Samuel Richardson, a inspiré Jane Austen. Et en cette période lugubre, un livre aussi charmant était exactement ce dont j'avais besoin.

Frances Burney n'a pas la finesse d'une Jane Austen. Ses personnages sont excessifs. Que ce soit devant la vulgarité d'un capitaine Mirvan et d'une Mrs Duval, ou face à la perfection d'un Lord Orville, on lève souvent les yeux aux ciel. De même, Evelina n'est pas une héroïne très vive, à tel point qu'on se demande ce que tous les hommes qui succombent à ses charmes peuvent bien lui trouver d'original. La forme épistolaire est également peu adaptée à un tel roman. La grande majorité des lettres est rédigée par Evelina, qui conte tout ce qui lui arrive à Mr Villars sans la moindre retenue, comportement pour le moins étrange venant d'une jeune fille si réservée.

Ces commentaires mis à part, je n'ai pas boudé mon plaisir en retrouvant la belle société déjà rencontrée dans l'oeuvre austenienne, dont l'existence est rythmée par des rencontres réglées selon un code de bienséance précis. Beaucoup de personnages et de lieux préfigurent ceux que l'on retrouvera plus tard dans Orgueil et Préjugés, Raison et sentiments, ou Northanger Abbey. Les scènes grotesques m'ont arrachée plus d'un sourire, et derrière le divertissement se cachent plusieurs réflexions d'Evelina sur la réputation extrêmement fragile des femmes et son impuissance face à des hommes qui ne tiennent souvent aucun cas de son ressenti et de son avis.

Penguin. 1778.

Source: Externe

22 novembre 2023

Quand tu es parti - Maggie O'Farrell

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Sur un coup de tête, Alice décide de quitter Londres pour voir sa famille qui vit toujours en Ecosse. A peine arrivée à Edimbourg cependant, ses soeurs qui sont venues l'accueillir, la voient remonter immédiatement dans un train vers son point de départ. Quelques heures plus tard, Alice est dans le coma après avoir été renversée par une voiture.

Je pensais sincèrement en avoir fini avec Maggie O'Farrell après mes deux dernières lectures de cette autrice. Mon vieux coup de coeur pour La Disparition d'Esme Lennox, la critique dithyrambique d'une bookstagrammeuse et le fait que le premier roman de l'autrice était présent dans ma bibliothèque depuis une quinzaine d'années (les lois de la PAL sont impénétrables...) m'ont cependant poussée à lui accorder une nouvelle chance.

Quand tu es parti est un roman imparfait. Il est parfois caricatural et j'ai ressenti des longueurs au milieu du livre. Pourtant, j'ai retrouvé ce qui m'avait tant séduite lors de ma première rencontre avec Maggie O'Farrell : de l'émotion. Alice, Ann, et même Elpeth, sont des femmes dont la vie et les relations n'ont pas toujours été évidentes. Leurs intérêts et leurs principes ne se rencontraient pas toujours de manière pacifique. Une mère et sa fille adolescente, une belle-mère et sa bru. Mais comme souvent dans les familles, le tourbillon de la vie les a forcées à se serrer les coudes et à tolérer ce qui semblait pourtant insupportable. 

La narration, brouillée, ne sert pas seulement ici à donner un semblant de rythme à un roman poussif comme c'est le cas dans Hamnet. Elle vise à montrer la complexité des choses et à exposer comment une femme a pu se retrouver au chevet de sa fille et ne pas s'inquiéter uniquement pour sa survie. Elle montre la fragilité du bonheur et la douleur du deuil (une thématique chère à l'autrice).

Bilan : deux déceptions et deux beaux moments d'émotion. Balle au centre.

10/18. 364 pages.
Traduit par Marianne Véron.
2000 pour l'édition originale.

8 novembre 2023

Dans la mansarde - Marlen Haushofer

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"J'ai un but précis mais je n'imagine pas ce que je ferais si je l'atteignais un jour. C'est peut-être une des raisons de mon absence de progression véritable. Je voudrais dessiner un oiseau qui ne serait pas le seul oiseau sur terre."

Une femme au foyer entre deux âges voit son quotidien bouleversé lorsqu'elle commence à recevoir les pages d'un journal qu'elle a tenu autrefois, après avoir été atteinte de surdité d'origine psychologique.

"La folie qui s'est emparée de toute ma génération est la conséquence d'événements que nous n'étions pas capables d'assumer."

J'ai découvert Marlen Haushofer grâce à une merveilleuse libraire il y a plus de dix ans. Si Une poignée de vie m'a ensuite déçue, ce n'est pas le cas de ce nouveau titre, à la fois différent et très proche du Mur invisible. Il y a chez cette autrice des motifs qui en font à la fois une autrice flirtant avec la science-fiction, une spécialiste de l'intériorité humaine en général et féminine en particulier, ainsi qu'une poétesse ayant une perception des beautés et des messages de la nature contagieuse.

Les angoisses de l'autrice concernant l'humanité sont intactes, tout comme cette culpabilité qui hante beaucoup d'oeuvres de langue allemande de cette époque. Qui envoie ces lettres ? Que s'est-il passé dans l'existence de cette femme pour qu'elle soit éloignée à jamais des siens et du bonheur ? Les non-dits, qui resteront intacts, ne nous apparaissent que par bribes. Nous contemplons leurs conséquences à travers le mariage brisé de la narratrice.

"L'essentiel est que nous soyons assis ici et que nous jouions une scène qui ne sonne pas vraiment juste mais qui se substitue très bien à l'autre scène, la vraie, qui, elle, n'est jamais jouée."

Tout, dans ce livre, semble indéfini. Le lecteur est plongé puis expulsé de cette vie dans laquelle les jours s'écoulent. Le quotidien, morne et répétitif, avec la seule mansarde éponyme comme refuge, est bouleversé de manière seulement temporaire. Notre narratrice, apathique en apparence mais intérieurement d'une lucidité folle, retourne sans mal vers le confort de ses repères. Sans doute parce qu'à défaut d'être une solide montagne, elle risquerait d'être telle "la courtilière qu'on humilie et qui s'étonne" si elle se rebellait, si elle se rappelait. Pour notre part, nous ne pouvons que plaquer nos projections sur les éléments qui nous sont offerts.

"Etre un humain est une condition bien précaire, peut-être ne sommes-nous plus depuis longtemps ce que l'on appelait autrefois des êtres humains, seulement nous ne le saurions pas."

Babel. 220 pages.
Traduit par Miguel Couffon.
1969 pour l'édition originale.

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5 novembre 2023

Boussole - Mathias Enard

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"Nous-mêmes, au désert, sous la tente des Bédouins, pourtant face à la réalité la plus tangible de la vie nomade, nous nous heurtions à nos propres représentations qui parasitaient, par leurs attentes, la possibilité de l’expérience de cette vie qui n’était pas la nôtre ; la pauvreté de ces femmes et de ces hommes nous paraissait emplie de la poésie des anciens, leur dénuement nous rappelait celui des ermites et des illuminés, leurs superstitions nous faisaient voyager dans le temps, l’exotisme de leur condition nous empêchait de comprendre, certainement, leur vision de l’existence [...]. "

Au cours d'une longue, très longue nuit, Franz Ritter, musicologue viennois atteint d'un mal incurable, remonte le fil de sa passion pour l'Orient et pour Sarah, la femme qu'il a aimée toute sa vie.

Raconter les rapports, les liens, les affrontements, les incompréhensions et les fantasmes entre l'Orient et l'Occident, voilà une mission parfaitement impossible. Mille anecdotes dont le choix est forcément subjectif ne peuvent que fournir une vision très incomplète du sujet tout en le rendant indigeste. Et pourtant, à la manière des Mille et Une nuits (oeuvre si emblématique des projections de l'Occident sur cet ailleurs qui le fascine) et dans un style sublime (si travaillé qu'il devrait être ampoulé, mais Mathias Enard doit être magicien), Boussole nous embarque dans un voyage dont on voudrait qu'il ne s'achève jamais. On suit Annemarie Scharzenbach, Alois Musil et bien d'autres, dont nos personnages, à travers les routes d'Irak, de Syrie et d'Iran.

Tous sont pris par la fièvre orientaliste. Franz Ritter en tête, plaide coupable. Il refuse cependant de s'en tenir à une vision unique où l'Orient serait seulement la victime de l'Occident. Il révèle par de nombreux exemples ce que les échanges culturels ont produit (dont, a priori, L'Origine du monde). Des absurdités aussi, comme l'orientalisme nazi ou les barbaries dans les deux camps (l'humanité n'est pas différente à Damas ou à Paris).

" j’entendais un spécialiste du Moyen-Orient préconiser qu’on laisse partir tous les aspirants djihadistes en Syrie, qu’ils aillent se faire pendre ailleurs ; ils mourraient sous les bombes ou dans des escarmouches et on n’en entendrait plus parler. Il suffisait juste d’empêcher les survivants de revenir. Cette séduisante suggestion pose tout de même un problème moral, peut-on raisonnablement envoyer nos régiments de barbus se venger de l’Europe sur des populations civiles innocentes de Syrie et d’Irak ; c’est un peu comme balancer ses ordures dans le jardin du voisin, pas joli joli. Pratique, certes, mais pas très éthique. "

En cette période si déchirante pour l'humanité, où les discours fanatiques et les crimes atroces nous font croire que seule la haine peut exister et que nous n'avons rien en commun, Boussole est un roman essentiel, drôle et émouvant, qu'une médiocre chronique ne peut décrire honorablement.

" Weimar a été bombardée trois fois massivement en 1945. Tu imagines ? Bombarder une ville de soixante mille habitants sans enjeu militaire, alors que la guerre est presque gagnée ? Pure violence, pure vengeance. Bombarder le symbole de la première république parlementaire allemande, chercher à détruire la maison de Goethe, celle de Cranach, les archives de Nietzsche… avec des centaines de tonnes de bombes larguées par de jeunes aviateurs fraîchement débarqués de l’Iowa ou du Wyoming, qui mourront à leur tour brûlés vifs dans la carlingue de leurs avions, difficile d’y percevoir le moindre sens, je préfère me taire. "

Actes Sud. 377 pages.
2015.

Publié trop récemment, Boussole n'est pas (encore) un classique. Mais c'est un Goncourt, que je n'aurais pas lu si rapidement sans nos chères Fanny et Moka. Elles me pardonneront sûrement cette entorse au règlement.

Source: Externe

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