lilly et ses livres

19 août 2018

Americanah - Chimamanda Ngozi Adichie

Americanah" À mes camarades noirs non américains : En Amérique, tu es noir, chéri

Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. "

Ifemelu décide, après treize ans en Amérique, de retourner vivre à Lagos. Alors qu'elle se fait coiffer dans un salon afro, elle se remémore son adolescence au Nigéria puis son arrivée aux Etats-Unis, où elle a découvert à quel point la couleur de sa peau comptait.
Devenue blogueuse à succès spécialisée dans les questions de race, elle interpelle les Américains à travers diverses anecdotes afin d'expliquer le quotidien d'une personne noire aux Etats-Unis, pays qui refuse de parler de race, tout en étant encore fondamentalement raciste.
A Lagos, Ifemelu espère retrouver son grand amour, Obinze, qu'elle n'a pas revu depuis son départ et qui a lui aussi été confronté à des difficultés lorsqu'il a voulu s'installer en Angleterre.

Dans un passage du livre, un personnage dit à Ifemelu qu'écrire un livre sur la race qui soit à la fois pertinent et accessible à tous, notamment les Blancs, est impossible. Americanah est la preuve que le défi a été brillamment relevé.
Je ne pense pas que Chimamanda Ngozi Adichie soit un écrivain hors du commun, son style étant très simple, mais elle a définitivement un don pour raconter des histoires d'une grande richesse, très documentées, et qui permettent à n'importe qui de comprendre son propos pourtant complexe. Ainsi, le choix du salon de coiffure spécialisée dans les cheveux crépus qui sert de fil conducteur aux trois-quart du roman n'a rien d'anecdotique. Les cheveux sont l'un des symboles de la différence faite entre les Noirs et les autres. Les cheveux crépus doivent être disciplinés, lissés ou tressés, c'est indispensable pour être pris au sérieux.

Quand elle parla à Ruth de sa prochaine entrevue à Baltimore, celle-ci lui dit : « Mon seul conseil ? Défaites vos tresses et défrisez vos cheveux. Personne n’en parle jamais, mais c’est important. Il faut que vous obteniez ce boulot. »

Un article paru dans le magazine Causette il y a quelques mois expliquait très bien ce phénomène. Les cheveux crépus ne font pas sérieux à tel point qu'ils sont un handicap pour s'insérer dans la société.
Ce point d'entrée capillaire est également accompagné de réflexions sur la ségrégation encore présente aux Etats-Unis, réflexions souvent valables dans les autres sociétés occidentales. Americanah est un livre qui bouscule le lecteur, particulièrement lorsqu'il est blanc. J'ai eu un peu honte de me reconnaître dans certaines descriptions. Le racisme est tellement ancré dans nos sociétés que, même lorsqu'on est de bonne volonté et prêt à se remettre en question, on ne peut s'empêcher d'avoir des attitudes et de tenir des propos qui font légitimement bondir les personnes de couleur. Ifemelu, ainsi qu'Obinze à Londres, évoquent aussi bien les difficultés pour les Noirs de ne pas être vus comme des humains sous-éduqués ou trafiquant de la drogue, que les Blancs essayant de montrer leur tolérance en évoquant la "richesse" des cultures africaines ou leur volonté d'aider les pauvres petits Africains.

« Bonjour, je m’appelle Ifemelu.
— Quel beau nom, dit Kimberly. Est-ce qu’il signifie quelque chose de particulier ? J’adore les noms multiculturels parce qu’ils ont des significations merveilleuses, venant de cultures merveilleusement riches. » Kimberly avait le sourire bienveillant des gens qui voyaient dans la « culture » l’univers inhabituel et coloré des gens de couleur, un mot qui devait toujours être accompagné de « riche ». Elle ne pensait pas que la Norvège ait une « culture riche ».

" Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude. "

L'auteur explique à quel point le racisme envers les Noirs est unique, et démontre à quel point dans une situation similaire, un Noir et un non Noir ne seront pas également désavantagés. Le seul point qui m'a gênée concerne les propos de l'auteur sur l'antisémitisme qui ne serait pas aussi humiliant que le racisme envers les Noirs car basé sur de la jalousie. Je pense qu'elle n'a pas, du fait de son expérience au Nigéria et aux Etats-Unis, une vision de ce qu'ont pu vivre les Juifs pendant des siècles en Europe, avec le bouquet final de l'horreur nazi. Les Juifs aussi ont été martyrisés, victimes de ségrégation et de préjugés terribles. Quant à la jalousie censée être une chose plutôt positive, elle a plutôt donné lieu à des faits divers sordides dans nos régions. C'est anecdotique (à peine quelques lignes), et je pense vraiment que Chimamanda Ngozi Adichie est de bonne foi, mais il me semble important de nuancer son propos. A aucun moment l'auteur ne se montre violente, agressive. Elle énonce des faits, adopte un ton railleur, et crée les conditions idéales pour que son lecteur l'écoute.

Le retour au pays d'Ifemelu permet à la jeune femme de laisser en grande partie la question de sa couleur de peau derrière elle, mais il n'est pas simple pour autant. Chimamanda Ngozi Adichie n'a pas mâché ses mots à propos de l'Amérique et de l'Angleterre, elle est tout aussi virulente envers le Nigéria et ses habitants. Elle évoque la politique et la corruption dans son pays, est sensible à la place des femmes (elle n'hésite pas à monter au créneau lorsqu'on lui parle des soi-disant sages et soumises Nigériannes), aux questions d'éducation et se moque du comportement des expatriés rentrés comme elles au Nigéria. Notre héroïne s'est parfois sentie très seule aux Etats-Unis, le Nigéria après treize ans d'absence est comme un étranger. Partie à peine sortie de l'adolescence, elle revient adulte.

On lit ce roman avec beaucoup de facilité parce que ses personnages sont très bien croqués. Ifemelu ne peut que plaire si l'on s'intéresse un peu aux questions de société. C'est aussi une personne attachante parce que faillible. Son parcours du combattant aux Etats-Unis nous fait rager et souffrir avec elle. Sa grande histoire d'amour avec Obinze est un peu trop belle, mais ça ne fait pas de mal. Comme dans son précédent roman, L'Autre moitié du soleil, l'auteur évoque surtout des personnages issus des classes moyennes ou aisées, éduqués, parfaitement anglophones, et ses héros sont igbos. Ces éléments ainsi que d'autres indices laissent penser que Chimamanda Ngozi Adichie a mis beaucoup de choses personnelles dans ce livre, et c'est peut-être ce qui lui permet de sonner si vrai.

Un livre passionnant et très facile à lire que je recommande à tout le monde. Difficile de faire un billet qui énumère toutes les pistes qu'il explore tant il y en a.

Les avis d'Ellettres, d'Ys et d'Hélène.

Folio. 684 pages.
Traduit par Anne Damour.
2013 pour l'édition originale.

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13 août 2018

Les Filles au lion - Jessie Burton

burton" Quasiment tous les Anglais, y compris les plus instruits, croyaient que nous avions plus de points communs avec les Soudanais qu’avec eux. Mais que connaissais-je du Sahara, des chameaux ou des Bédouins ? Pendant toute mon enfance, mon idéal de beauté et de glamour avait été la princesse Margaret. "

Odelle Bastien, installée à Londres depuis cinq ans, obtient un poste de secrétaire dans une grande galerie d'art. Pour cette jeune femme noire venue des Caraïbes, ce poste est inespéré dans l'Angleterre des années 1960. Peu après, elle rencontre Lawrie Scott, un jeune homme dont la mère vient de mourir en lui léguant uniquement un tableau étrange. Lorsque Lawrie montre cette oeuvre aux employeurs d'Odelle, ceux-ci sont stupéfaits : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un peintre de Malaga disparu pendant la guerre civile espagnole.
Nous remontons alors le temps jusqu'en 1936 pour rencontrer Olive Schloss, installée dans le sud de l'Espagne avec son père Harold et sa mère Sarah. Alors que les tensions sont à leur comble entre l'extrême-droite et les communistes, Harold Schloss, qui est marchand d'art, pense avoir découvert en son voisin un artiste hors du commun.

Lorsque l'on passe du temps sur la blogosphère, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de Jessie Burton, dont le premier roman, Miniaturiste, a connu un succès énorme.
J'ai rapidement été captivée par cette histoire ressemblant à une sorte de chasse au trésor et alternant les époques et les lieux. Indéniablement, Jessie Burton a le sens du suspens. Chaque partie s'achève sur une révélation donnant une furieuse envie de connaître la suite de l'histoire. Les secrets de famille, les tableaux oubliés, les amours contrariés et surtout les intrigues que l'on pense cerner mais qui se révèlent bien plus tordues au dernier moment, j'adore ça. 
J'ai rapidement trouvé la construction des Filles au lion moins solide que des livres comme ceux de Marisha Pessl ou Confiteor de Jaume Cabré (je serais curieuse de savoir si Jessie Burton l'a lu) et j'avais deviné la principale supercherie dès le tout début du roman, mais l'enquête menée par Odelle est prenante, Marjorie Quick fascine et Lawrie ne manque pas non plus d'intérêt. Côté espagnol, on est aussi touché par Olive et Teresa, qui essaient de faire reconnaître leurs qualités dans un monde d'hommes. A défaut d'être particulièrement charismatiques et complexes, les personnages de Jessie Burton sont sympathiques.
Les descriptions des tableaux stimulent fortement notre imagination et nous amènent à nous interroger sur le sens de l'art, la nécessité ou non de connaître l'intention de l'artiste et également sur le sort des oeuvres lors des conflits.

" Peu importe la vérité, ce que les gens croient devient la vérité. "

Pourtant, je suis un peu déçue, et ma lecture est devenue pénible dans les cent dernières pages. Les coïncidences, déjà nombreuses jusque là, s'enchaînent et ne surprennent pas le lecteur parce que Jessie Burton s'est montrée habile mais au contraire parce qu'elle cède à toutes les facilités. J'ai aussi regretté que certaines pistes intéressantes soient à peine explorées, comme le talent d'écrivain d'Odelle.

Une lecture d'été agréable, mais une intrigue cousue de gros fils qui gâche la dernière partie du roman.

Je remercie Folio pour cette lecture.

D'autres avis chez Hélène et Maggie.

Folio. 513 pages.
Traduit par Jean Esch.
2016 pour l'édition originale.

11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.

06 août 2018

L'Echelle de Jacob - Ludmila Oulitskaïa

oulitskaia« Mon nom est Nora. C’est ta mère qui l’a choisi. Tu as lu Ibsen ? »

Moscou, 1975. Alors que Nora vient de mettre au monde son fils, elle reçoit un appel de son père, lui annonçant la mort de sa grand-mère Maria (Maroussia). L'enterrement doit être organisé rapidement et la responsable de l'immeuble communautaire dans lequel vivait la défunte ne donne que quelques heures à Nora et Heinrich pour vider les lieux. Nora choisit donc de garder les livres de Maroussia et s'empare également d'une malle contenant les lettres échangées par sa grand-mère et son grand-père, qu'elle n'a jamais connu. Pourquoi Maria a-t-elle expressément demandé à ne pas être enterrée auprès de son époux ? Pourquoi Jacob Ossetski a-t-il été rejeté par sa famille ? En remontant au début du XXe siècle et en suivant tour à tour Nora, ses parents, ses grands-parents mais aussi son fils, nous découvrons avec l'auteur l'histoire d'une famille depuis la Russie tsariste jusqu'au début des années Poutine.

J'ai découvert Ludmila Oulitskaïa en début d'années avec Sonietchka, qui m'avait beaucoup plu, mais la froideur du style me faisait craindre de ne pas réussir à apprécier un livre de six cents pages écrit avec le même détachement. En fin de compte, je suis restée plutôt à l'écart des personnages certes, mais les seuls passages qui m'ont ennuyée sont les lettres de Jacob à sa femme. L'auteur n'est pas complètement responsable puisqu'il s'agit au moins en partie de documents authentiques. En effet, Ludmila Oulitskaïa nous raconte dans ce livre l'histoire (romancée) de ses propres grands-parents.
La Grande Histoire est indissociable des joies et des drames qui ont accompagné ces quatre générations d'Ossetski. Tout d'abord, ils sont juifs. Les pogroms, comme ceux de 1919 à Kiev, emportent plusieurs de leurs membres. Être juif signifie ne pas avoir accès aux études comme les autres, être sur la liste des boucs-émissaires, être comme marqué d'un sceau spécial, même lorsque les pratiques religieuses et communautaires sont devenues limitées ou inexistantes. Ensuite, si Maria vient d'une famille modeste, celle de Jacob est aisée, du moins jusqu'à la révolution de 1917 où l'entreprise familiale est nationalisée. Les personnages s'en sortent plutôt bien, les rationnements et la rareté des produits ne les empêchent pas de manger à leur faim, ils ont un toit et se débrouillent toujours pour travailler. Cependant, Jacob passera de nombreuses années en exil et cette famille d'artistes voit à plusieurs reprises son travail censuré. Indirectement, nous assistons également à des purges qui mèneront à des exécutions.
L'Echelle de Jacob, c'est aussi l'histoire d'une famille aussi dérangée que les autres. Lorsque Jacob et Maroussia se rencontrent, c'est le coup de foudre. Bien que passionnés l'un par l'autre, les années de séparation et leurs dissensions politiques (Maria est une communiste convaincue) finissent par briser leur couple.

« il y a une limite à ce qui est agréable. Ensuite, c’est horriblement désagréable. Au début, c’est très très agréable, mais quand c'est très très, on passe du paradis à l'enfer. »

Les unions sont rarement heureuses ou conventionnelles ici. Heinrich, le fils de Jacob et Maria, épouse une femme qui ne l'aime pas et qui le quitte pour un grand amour digne d'adolescents mielleux. Quant à Nora, sa vie sentimentale se partage entre un mari inadapté au monde (très beau personnage) et un metteur en scène avec lequel elle vivra plusieurs décennies d'une relation aussi sincère que sporadique. C'est sans doute le prix à payer pour être des femmes fortes.

« Cette nuit, j’ai relu des récits de Tchekhov. Le pauvre, le pauvre ! Quelles expériences malheureuses il a eues, selon toute évidence, dans ses relations avec les femmes. Et comme cela s’est reflété dans ses récits. J’ai mis du temps à trouver le sommeil, parce que d’autres idées se bousculaient dans ma tête – des récits sur l’audace et la détermination des femmes, sur leur aptitude au sacrifice. Nekrassov est le seul à avoir décrit cela dans la littérature russe, quand il parle des femmes des décembristes. Même chez Tolstoï, il n’y a pas de personnage positif de femme moderne, il y a de charmantes jeunes filles, mais pas de vraies femmes, des femmes d’action. C’est bizarre, mais c’est Pouchkine qui a le mieux senti cela ! À une époque où l’éducation des filles n’existait tout simplement pas. Un minimum d’éducation religieuse, plus l’art de tenir une maison. Et avec ce minimum, la Tatiana d’Eugène Onéguine, une vraie personnalité ! Le sens de sa propre dignité. »

Je termine par ce qui m'a le plus plu, l'amour des livres et de l'art présent presque à chaque page. Oulitskaïa parle avec passion d'inombrables auteurs, russes pour la plupart. On sent tout ce que les livres ont apporté aux personnages et il est impossible de ne pas avoir envie d'y jeter aussi un oeil. Il y a bien quelques passages sur des essais scientifiques trop pointus pour l'allergique aux sciences dures que je suis, mais j'ai appris que Ludmila Oulitskaïa avait eu une carrière de biologiste avant d'écrire des romans, ce qui explique cet intérêt. Jacob rêvait d'écriture et de musique, Maroussia aurait dû être une actrice exceptionnelle, Nora est scénographe (les descriptions de ses dessins sont merveilleuses et m'ont fait découvrir un métier dont j'ignorais tout). Quant à Yourik, il est obsédé par les Beatles. Si une naissance finit par réconcilier les Ossetski avec leur passé, c'est aussi cette passion de l'art qui les lie quoi qu'il arrive.

Un roman foisonnant, souvent addictif, qui m'a donné envie de lire aussi bien des auteurs russes que des témoignages sur la période soviétique.

Gallimard. 619 pages.
Traduit par Sophie Benech.
2015 pour l'édition originale.

pavé

04 août 2018

The Travelling Cat Chronicles (Mémoires d'un chat) - Hiro Arikawa

catQuoi ? Si c’est vrai que nous, les chats, on peut voir les esprits ? Eh bien, figurez-vous… qu’il y a certaines choses qu’il vaut mieux laisser sans explication. Un peu de mystère, ça fait pas de mal dans la vie, non ?

Un chat errant, renversé par une voiture, est recueilli par Satoru Miyawaki, un jeune homme de vingt-cinq ans. Celui-ci finit par l'adopter et le nomme "Nana", "sept" en japonais. Nana n'aime pas beaucoup ce prénom, trop féminin à son goût, mais il abandonne volontiers la rue pour vivre avec son nouvel ami.
Cinq ans plus tard, Satoru ne peut plus garder Nana, et se met en quête d'un nouveau maître pour lui. Il contacte alors ses anciens amis, et leur rend visite avec son chat afin de vérifier qu'il pourra s'épanouir chez eux.

Lorsque j'ai découvert l'existence de ce livre, je n'ai lu que des extraits mettant en scène Nana. De ce fait, je pensais lire un texte très léger. Je n'irai pas jusqu'à dire que ce livre m'a bouleversée durablement, ce n'est pas un grand roman, mais il en dit beaucoup sur les liens pouvant attacher un animal à son maître ainsi que sur les relations humaines.
La forme du livre est à mi-chemin entre le roman et un recueil de nouvelles qui aurait toujours les mêmes personnages principaux, Satoru et Nana. Seules les dernières parties permettent de relier entre eux les autres textes. Il y a peu d'action, et la dernière étape du voyage de Nana et Satoru est même plutôt contemplative, mais j'ai effectué cette lecture presque d'une traite.
Bien entendu, si vous n'êtes pas ce que Nana appelle un amoureux des chats, vous ne serez pas autant touché que moi par ce livre. Hiro Arikawa décrit toutes les manies et bizarreries que peuvent avoir les chats et se moque avec tendresse de leur indépendance, de leur possessivité et de leur fierté.

" Rester jusqu’à ce que je sois rétabli, oui, évidemment, mais après… ciao bye-bye ! Enfin, peut-être pas exactement. Disons qu’il me semblait que je devais partir. Partir avant de me faire mettre à la porte, question d’amour-propre. Rester toujours droit dans ses bottes, c'est important pour un chat. "

Si Nana et les autres animaux que nous croisons nous permettent de rire et de mieux comprendre certaines réactions des humains (comme ce garçon qui a toujours pensé que sa femme lui aurait peut-être préféré Satoru si celui-ci s'était déclaré), ce roman est également un beau livre sur les amitiés enfantines.
En cherchant un nouveau propriétaire pour son chat, Satoru remonte le fil de sa vie et chacun de ses amis fait également ressurgir ses propres souvenirs. Si peu de mots sont échangés entre eux, leurs pensées sont nombreuses et l'on s'attache à tous ces personnages. Je ne peux pas vous en dire trop, car l'intérêt du lecteur est maintenu par les différentes surprises qui parsèment le livre, mais j'ai terminé ce roman avec la gorge nouée. Comme Aki Shimazaki, Hiro Arikawa ne fait pas de grandes phrases, mais cela ne l'empêche pas plus de faire des descriptions superbes des paysages d'Hokkaido que de nous faire ressentir l'amour qui unit Nana et Satoru.

Un roman au style léger mais émouvant et attachant pour ceux qui aiment les animaux. Je l'ai lu en anglais car on me l'a offert dans cette langue, mais il est traduit du japonais et disponible en français chez Actes Sud.

Penguin. 246 pages.
Traduit par Philip Gabriel.
2015 pour l'édition originale.

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28 juillet 2018

Le Joueur - Fédor Dostoïevski

joueur" Vous êtes courageux ! vous êtes très courageux ! me dirent-ils, mais partez demain matin, sans faute, aussitôt que vous pourrez, sinon, vous allez tout reperdre, tout... "

Alexei Ivanovitch, un précepteur de vingt-cinq ans, se rend à Roulettenbourg avec la famille du général pour lequel il travaille. Ruiné, ce dernier attend avec impatience le message qui lui apprendra la mort d'une vieille tante. Si Alexei Ivanovitch n'éprouve pas la moindre compassion pour son employeur, il est en revanche fou amoureux de Polina, la belle-fille du général. Bien qu'elle refuse de se confier, il devient vite évident quela jeune fille est dans une situation délicate et qu'elle a un besoin d'argent pressant. Pour l'aider, Alexei Ivanovitch commence à jouer à la roulette.

Je n'ai pas tout aimé dans ce livre. Malgré ses deux cents pages, j'ai été tour à tour captivée et franchement ennuyée. Malgré tout, c'est un texte extrêmement intéressant.
Ce qui frappe d'abord, c'est la modernité du style. Notre héros a beau avoir des airs bien de son époque, frappé par le spleen qui touche les héros romantiques, j'ai eu du mal à ne pas rapprocher son histoire de celles vécues par les héros de Schnitzler et de Zweig. Pas de narrateur omniscient ici, l'histoire est racontée avec fébrilité par Alexei Ivanovitch, qui couche ses émotions sur le papier durant près de deux ans. Nous pénétrons brutalement dans ses pensées, obscures, dès le début du livre, ce qui me paraît très peu commun pour un livre du XIXe siècle. La psychologie du personnage occupe une telle place dans ce roman que je n'ai pas été surprise d'apprendre que Freud l'avait étudié de près. On sent le personnage principal instable, inconséquent. Ses émotions sont exacerbées et malgré sa clairvoyance il laisse les autres le manipuler à leur guise.
Si vous cherchez des personnages attachants, passez votre chemin. Le général, Alexei Ivanovitch, Des Grieux, Mademoiselle Blanche, Polina, tous sont intéressés, égoïstes, méprisants et méprisables. La seule qui se détache un peu du lot et qui apporte de la légèreté est la vieille tante qui refuse de mourir et à laquelle on permet tout en raison de son âge et de son argent. On trouve dans ce livre toute la haine que l'auteur éprouvait pour les Allemands, les Français, même si les Russes sont loin d'être épargnés à travers leurs représentants.
Il semblerait que ce livre soit partiellement autobiographique puisque Dostoïevski était joueur, et qu'une fois sa passion du jeu vaincue, il l'a remplacée par une dévotion religieuse extrême. J'ai toujours trouvé les casinos sordides, mais l'auteur nous décrit si bien la fièvre qui s'empare du joueur, qu'il ait gagné ou qu'il soit au bord de la ruine, que l'on est comme hypnotisé par le jeu décrit.

Dostoïevski continue à me surprendre et à me bousculer, et je dois dire que j'aime plutôt ça.

Babel. 233 pages.
Traduit par André Markowicz.
1866 pour l'édition originale.

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24 juillet 2018

Le Quidditch à travers les âges - J.K. Rowling

quidditch"J’ai lu pire."

Rita Skeeter, La Gazette du sorcier

Après avoir lu avec beaucoup de plaisir Les Animaux fantastiques, je me suis régalée avec l'écoute du Quidditch à travers les âges. Au livre publié il y a quelques années, cette édition ajoute le récit de la coupe du monde 2014, commentée par Rita Skeeter et Ginny Potter (devenue journaliste).

Tout comme Les Animaux fantastiques, ce livre est cité par J.K. Rowling dans Harry Potter. Le quidditch étant le sport le plus populaire du monde des sorciers, il fallait bien quelques ouvrages sur le sujet. Et, n'en déplaise à Mrs Pince, l'acariâtre bibliothécaire de Poudlard qui effraie même un peu Albus Dumbledore, Le Quidditch à travers les âges de Kennilworthy Whisp a été diffusé largement pour satisfaire tous les fans.

Ainsi, nous découvrons les origines du quidditch, un sport aux règles floues au départ, qui rend dubitatifs ceux qui ne s'y intéressent pas et qui risque d'attirer l'attention des Moldus (les traces des cognards, qui ressemblent à des boulets de canon, ne sont pas des plus discrètes). Assez vite, au Royaume-Uni et en Irlande, les adeptes du quidditch deviennent innombrables. Le ministère de la magie intervient alors pour normaliser et sécuriser ce sport, s'attirant les foudres de certains joueurs, qui préféraient la méthode dure et déloyale (tours de magie, buts de taille scandaleusement grande pour les adversaires et minimale pour les accueillants...). Puis, à mesure que le quidditch se répand à travers le monde, une compétition internationale est mise en place, la fameuse coupe du monde. 
En fait, J.K. Rowling s'est très largement inspirée de l'histoire du football pour écrire celle du quidditch. Les jeux de balais rudimentaires pratiqués par les sorciers un peu partout en Europe décrits dans le livre de Kennilworthy Whisp rappellent Les antiques jeux de balle. Quant au quodpot, qui surclasse le quidditch aux Etats-Unis, c'est évidemment l'équivalent sorcier du football américain.
Je ne suis pas une grande fan de sport en général, surtout ceux que l'on pratique depuis son canapé, mais l'auteur ajoute à l'énumération des équipes et des règles tellement d'anecdotes que j'ai ri pendant la majeure partie de mon écoute. Les sorciers ne sont pas meilleurs que les Moldus en matière de sport. Ils trichent, sont mauvais joueurs, de mauvaise foi, en résumé ils se comportent comme de vrais gosses.
Avec le récit de la coupe du monde 2014, nous retrouvons notre trio préféré, ainsi que Neville et Luna, décrits par une Rita Skeeter bien plus intéressée par l'observation des membres de l'ancienne armée de Dumbledore que par la finale opposant la Bulgarie au Brésil. Pourtant, à trente-huit ans, l'attrapeur Victor Krum pourrait bien réaliser son rêve de devenir enfin champion du monde de quidditch...

A réserver aux adeptes de l'univers d'Harry Potter, mais un délicieux moment découte, avec des lecteurs et des bruitages excellents.

D'autres avis ici et ici.

Je remercie Angèle Boutin et Audible pour cette lecture.

Pottermore. 3h28.
Lu par Féodor Atkine, Jessie Lambotte et Marie-Christine Letort.
2001 pour l'édition originale.

22 juillet 2018

Le Comte de Monte-Cristo - Alexandre Dumas

cristo1A l'aube des Cent Jours, alors que les tensions sont à leur apogée entre royalistes et bonapartistes, Edmond Dantès rentre à Marseille. Ce jeune marin de dix-neuf ans a un bel avenir devant lui. M. Morrel, son employeur, veut le nommer capitaine. Il s'apprête également à épouser la belle Mercédès, une catalane de dix-sept ans à qui personne ne résiste.
Trois hommes, jaloux des succès de Dantès, vont alors comploter pour le faire accuser de bonapartisme. Arrêté, on le conduit au substitut du procureur du roi, qui va définitivement le réduire au silence pour ne pas se compromettre, et l'envoyer au château d'If. Lorsque le prisonnier s'échappe enfin, au bout de quatorze ans, il est bien décidé à se venger de ceux qui l'ont brisé.

Quel roman ! Je souhaitais le lire depuis très longtemps, mais entreprendre la lecture d'un tel pavé fait souvent peur. J'avais lu, il y a quelques mois, une adaptation manga de ce texte, et je craignais donc que cela me gâche ma lecture. Cela n'a absolument pas été le cas. Ce livre est tellement foisonnant, passionnant, que je ne me suis pas ennuyée une seule seconde.
Dans cette immense fresque qu'est Le Comte de Monte-Cristo, il est question de trésors enfouis, de contrebandiers, de brigands, de beautés orientales. On y croise aussi des empoisonneuses, des duélistes et des êtres sans scrupules, prêts à tout pour l'argent ou le pouvoir. On voyage de Marseille à Paris, en passant par les îles méditerrannéennes et l'Italie. En arrière-plan se dessine le contexte historique dans lequel se déroule l'action. Tous ces éléments vont être utilisés par le comte pour mettre en oeuvre sa vengeance.
Lui-même est un personnage duquel émane un charisme hors du commun. On imagine sans peine ses cheveux noirs et son regard sombre, son impassibilité, sa bestialité. Son sens de la mise en scène donne lieu à des tableaux toujours frappant, parfois terrifiants, comme lorsqu'il savoure le malaise du fils de son pire ennemi lors d'une exécution.

« Pour cette fois, Franz n’y put tenir plus longtemps; il se rejeta en arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.
Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la fenêtre.
Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange. »

P1200687Il n'hésite pas à revêtir toutes sortes de costumes ou à prendre différents noms aux accents exotiques (oui, pour moi un nom de lord anglais est exotique). Tous les regards se tournent vers lui lorsqu'il pénètre dans une pièce, il désarme avec éloquence ceux qui tentent de le contredire, tout procureurs du roi qu'ils soient. Ses années de captivité l'ont rendu insensible à la détresse de ceux qu'il veut punir, et ce caractère impitoyable confine parfois à la cruauté. Si les ennemis du comte souffrent de la vengeance qui s'abat sur eux, ses amis sont également les victimes de sa dureté. Son comportement avec Haydée, mise en présence de l'assassin de son père sans qu'elle y ait été préparée, ou envers les Morrel père et fils, qui auraient tous deux pu s'ôter la vie si le comte avait été moins chanceux dans ses calculs, m'a peut-être davantage glacée que ce que Monte-Cristo fait subir à ses ennemis.

« — Oh ! si fait ! dit le comte. Entendons-nous : je me battrais en duel pour une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh ! si fait ! je me battrais en duel pour tout cela ; mais pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur pareille à celle que l'on m'aurait faite : œil pour œil, dent pour dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de réalités.
— Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer. »

cristo2L'autre personnage que j'ai trouvé sublime dans chacune de ses (rares) apparitions est Mercédès. Je me suis longtemps demandé comment une femme pouvait ne pas reconnaître son ancien amant adoré, je n'ai pas été déçue.  Cette femme est magnifique, je regrette qu'il paraisse impossible dans les romans de cette époque qu'un personnage de sexe féminin puisse s'émanciper ailleurs qu'au couvent, dans un nouveau mariage ou dans un célibat béat. Mais alors, que d'étincelles dans chacune de ses rencontres avec Monte-Cristo ! Elle est la seule capable de lui imposer des limites, d'opposer sa fermeté à l'orgueil démesuré de ce personnage qui désarme tout Paris. Face à Mercédès, le comte redevient Edmond, malgré tous ses déguisements.
Alexandre Dumas, payé à la ligne, donne moult détails. Pourtant, à aucun moment je n'ai senti qu'un passage aurait pu être enlevé. Les techniques de travail de l'abbé Faria sont indispensables pour comprendre comment son oeuvre, matérielle et intellectuelle, est possible. La description du carnaval de Rome est l'une des plus visuelles du roman. Toutes les intrigues secondaires, de la relation amoureuse secrète aux histoires de brigands kidnappeurs, en passant par les esclaves venus d'Orient et les nouveaux-nés sacrifiés, s'imbriquent parfaitement, et servent à construire l'intrigue principale. La jeune génération, très présente, remplie d'honneur et de passion, est parfois un peu excessive dans ses chagrins, mais Albert, Valentine, Maximilien, Beauchamp ou encore Franz sont si sympathiques qu'on leur pardonne tout.

Pas de grandes réflexions, de l'action en permanence, des personnages un peu trop passionnés ou manichéens parfois, Le Comte de Monte-Cristo est ce que je considère comme un vrai roman populaire. Cela ne l'empêche pas d'être très bien écrit, solidement construit et de mettre en scène des figures inoubliables.

Les avis de Karine, Lili et Tiphanie (plus mitigée).

Sixtrid. Environ 50h d'écoute.
Lu par Eric Herson-Macarel
1844-1846 pour l'édition originale.

pavé

13 juillet 2018

Ma cousine Rachel - Daphne du Maurier

RACHEL« Il existe des femmes, Philip, de bonnes femmes peut-être, qui, sans qu’il y ait de leur faute, attirent le malheur. Tout ce qu’elles touchent se tourne en tragédie. Je ne sais pourquoi je te dis cela mais il me semble que c’est mon devoir. »

Lorsque l'on cherche des recommandations de romans à l'ambiance mystérieuse, il n'est pas rare de tomber sur des titres de Daphne du Maurier. Si Rebecca est son roman le plus connu mettant en scène un personnage ambigu, Ma Cousine Rachel n'est pas en reste. 

Philip Ashley a été élevé par son cousin Ambroise après la mort de ses parents lorsqu'il n'était qu'un très jeune enfant. Il grandit donc dans une belle et immense demeure de Cornouailles, entouré presque exclusivement d'hommes, et Ambroise suffit à combler son besoin d'affection. Alors que Philip est étudiant, son cousin commence à avoir des problèmes de santé qui l'obligent à voyager de longs mois dans le sud de l'Europe, où le climat est plus clément. Dans une lettre, Ambroise finit par annoncer son mariage avec Rachel, une femme rencontrée à Florence dont il est tombé éperdument amoureux. D'abord jaloux, Philip devient très inquiet lorsqu'au bout de quelques mois, Ambroise se met à lui écrire des lettres dans lesquelles il dit soupçonner son épouse de vouloir l'empoisonner.
Quand Philip arrive enfin en Italie, c'est trop tard, son cousin est décédé, officiellement d'une tumeur au cerveau...

Je ne pense pas avoir lu ce livre dans les meilleures conditions, puisque je l'ai associé à d'autres lectures et qu'un roman d'ambiance comme celui-ci mériterait qu'on le dévore d'une seule traite, mais j'ai passé un très bon moment avec Ma Cousine Rachel.
L'intérêt principal du roman réside dans le personnage de Rachel, incroyablement mystérieux, ambigu et charismatique, et dans sa relation avec Philip. Bien que décidé à la haïr, elle pénètre dans sa vie avec une facilité déconcertante.

"Elle me vit rire, j'étais perdu."

Celle qu'il voyait comme une mégère âgée au physique désagréable est tout autre lorsqu'il la rencontre enfin.
La relation qui naît entre le jeune homme et sa cousine est à la fois malsaine et envoûtante. L'auteur, habile, met en scène le mystère qui couvre la vraie Rachel en faisant communiquer Philip et la jeune femme à travers une porte, un voile, les rideaux d'un lit ou encore l'obscurité dans les moments importants de leur relation, soulignant ainsi l'inaccessibilité des sentiments de l'héroïne.
Philip, qui n'a jamais fréquenté de femmes, si l'on excepte la fille de son parrain, qu'il aime comme une soeur ou les filles du pasteur qu'il dédaigne, n'est pas préparé à se défendre devant une telle femme et ne peut qu'en tomber éperdument amoureux. Il est inexpérimenté, elle a derrière elle deux mariages et une conscience parfaite de ses intérêts qui l'amène à ne pas céder à ses émotions de façon irréfléchie.

Mais alors, qui est Rachel ? Une femme malheureuse, dont les épreuves n'ont pas su détruire la bonté ou une meurtrière froide et calculatrice ? Nous ne nous départirons pas du doute instillé dès le début, mais Philip naviguera entre les deux hypothèses selon les événements et surtout selon ses émotions. Les actions seules de Rachel ne suffisent pas à soutenir l'intrigue. Philip trouve d'autres indices, accablants, auxquels il refuse de croire ou, au contraire, qui le laissent dans un état proche de la paranoïa. La fin, glaçante, laisse personnages et lecteurs complètement démunis.

Un livre que je vous recommande chaudement, qui donne envie d'aller admirer les paysages de Cornouailles.

Les billes de LéoCryssilda et Titine.

Le Livre de Poche. 382 pages.
Traduit par Denise Van Moppès.
1951 pour l'édition originale.

08 juillet 2018

Pot-Bouille - Emile Zola

pot bouille" - Tenez, je vous rapporte votre Balzac, je n'ai pas pu le finir... C'est trop triste, il n'a que des choses désagréables à vous dire, ce monsieur-là ! "

Si Au Bonheur des Dames a d'innombrables adeptes, Pot-Bouille, qui raconte les débuts d'Octave Mouret à Paris, semble moins connu et apprécié. Pour ma part, alors que je craignais d'être déçue, j'ai savouré ce livre de la première à la dernière ligne, alternant les versions papier et audio. 

Rue de Choiseul, l'immeuble haussmanien de Monsieur Vabre jouit d'une réputation très respectable. Tout juste arrivé de Plassans, Octave Mouret s'installe auprès des Campardon, qui vivent avec leur fille Adèle. Dans ce même immeuble vivent les Vabre, les Duveyrier, les Josserand et les Pichon qui emploient les bonnes logées au dernier étage.
En suivant chacun des personnages, nous découvrons bientôt une société où l'hypocrisie règne en maître.

Il est indéniable que Zola se montre d'une cruauté sans nom à l'égard de la petite bourgeoisie, mais la description de toutes les mesquineries des personnages du roman est rendue extrêmement drôle. Pendant tout le roman, j'ai vu en Mme Josserand une Mrs Bennet en puissance (le personnage de Jane Austen est une femme merveilleuse en comparaison de cette horrible femme), avec tous ses calculs pour marier ses filles et sa mauvaise foi inébranlable. Comme dans d'autres romans de la série, Zola ne parvient pas à décrire un mariage ou une agonie durant laquelle ses personnages ne se conduisent pas de façon pitoyable, et imaginer Berthe courant en chemise pour échapper à son mari qui vient de la surprendre avec son amant ne m'a pas paru cher payé pour son attitude à l'égard de son frère handicapé. Certes, on rit souvent jaune, et la démonstration est poussée à l'extrême, mais Zola n'est pas le seul auteur du XIXe siècle à avoir évoqué les mariages arrangés et leurs travers ainsi que le rapport malsain à l'argent dans de nombreuses familles.
Par ailleurs, sous ses airs de caricature, ce roman soulève des questions importantes, notamment en ce qui concerne les femmes. Zola nous livre des scènes crues mettant en lumière leur situation toujours plus difficile que celle des hommes dans des cas pourtant similaires. Une femme ne peut tromper son mari sans se déshonorer quand les frasques de ces messieurs sont un plaisir sans fin pour eux et leurs amis. De même, les bonnes, bien qu'elles ne soient pas décrites comme des saintes (loin de là), n'ont souvent pas d'autre choix que de céder aux avances de leurs employeurs, qui se fichent bien de savoir comment elle gèreront une grossesse non désirée hors mariage.
Sans même évoquer ces liaisons illégitimes, Zola, par l'intermédiaire de Berthe, donne l'une des définitions les plus justes que j'ai lues de la chasse aux maris, ramenant bonnes et maîtresses au même niveau :

" Toute l’histoire de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux : les trois hivers de chasse à l’homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois ; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l’innocence spéculant sur les appétits des niais ; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir. "

Certes, là où une ouvrière termine en prison pour infanticide, une fille de bonne famille sera sauvée par la toute puissance des apparences qui règne dans la bourgeoisie, mais personne n'est complètement dupe.
Si Pot-Bouille ne peut détrôner Au Bonheur des Dames dans sa description des débuts du capitalisme et de la consommation de masse, nous voyons dès à présent les ravages d'un magasin aux stratégies commerciales agressives sur le petit commerce. Le futur empire d'Octave Mouret rachète des locaux et commence à grignoter des parts de marché. Le représentant des Rougon-Macquart n'est pas le seul personnage principal, mais on voit déjà se dessiner chez lui les traits de caractère qui feront de lui l'homme que rencontre Denise dans le roman suivant.

Zola semble assumer ce roman non pas comme un romancier mais presque comme un journaliste, ce qui l'amène à sous-entendre sa présence dans le roman. Je ne connais pas assez sa vie pour en deviner davantage, mais j'imagine qu'il a dû faire grincer bien des dents.

Les avis de Lili, Tiphanie et Karine.

Sixtrid. 14h36.
Lu par Marc-Henri Boisse.
1882 pour l'édition originale.

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