lilly et ses livres

15 septembre 2016

Celle que vous croyez - Camille Laurens

A14387Camille Laurens est un auteur que j'ai découvert à l'occasion de la polémique l'opposant à Marie Darrieussecq qui avait fait couler beaucoup d'encre il y a quelques années. N'ayant jamais lu ni l'une ni l'autre, j'avais simplement été découragée de me plonger dans leurs oeuvres. C'est Carolivre qui a publié une vidéo faisant une présentation alléchante de ce livre qui m'a fait changer d'avis.

Claire est en hôpital psychiatrique. Cette femme brillante, cinquantenaire, divorcée et mère de deux enfants, a chaviré quelques années plus tôt.
Alors dans une relation toxique avec un certain Joël, elle décide pour l'espionner de faire par le biais d'un faux profil Facebook, une demande d'amitié à son colocataire, Chris. Celui-ci est un photographe trentenaire très conscient de l'effet qu'il produit sur la gente féminine. Chris tombe immédiatement sous le charme du personnage créé par Claire, et cette dernière ne tarde pas à se prendre bien trop au jeu également.

Ce livre pourrait être une banale histoire d'amour qui a mal tourné, mais le profil de l'héroïne, la construction du livre et le style de l'auteur en font un très bon roman.
D'abord, la narratrice raconte ce qui lui est arrivé, à toute allure, sans reprendre son souffle. L'ensemble est brouillon, décousu. Elle s'adresse à un psychiatre que l'on n'entend qu'à travers sa patiente, lorsqu'elle reformule ses questions. Cette partie est sous tension, car on sait qu'il s'est passé quelque chose d'horrible, mais on ignore quoi, et dans quel mesure Claire est responsable.
Puis, par deux fois, on pense toucher la vérité. Les personnages sont toujours les mêmes, mais ils ne tiennent plus le même rôle, et on referme finalement ce livre en se demandant si l'auteur ne s'est pas un peu moqué de nous. Ce roman est-il un roman totalement inventé ? de l'autofiction ? un peu des deux ?
Dans tous les cas, à travers son personnage, Camille Laurens en profite pour évoquer la place peu reluisante accordée aux femmes de plus de cinquante ans (voire moins) dans notre société. La charge est violente, mais elle corrobore ce que j'ai moi-même constaté plusieurs fois dans mon entourage (même si la presse nous assure ces derniers jours que les femmes sont de plus en plus nombreuses à avoir un compagnon plus jeune, au moins 10% ! *). Tout, la littérature, les sites de rencontres, le monsieur avec qui l'on discute qui se détourne dès qu'une jeune fille arrive, comme si sa précédente interlocutrice était transparente, tout rappelle aux femmes qu'elles ont une date de péremption.
Alors, dans ce monde, comment ne pas céder à la tentation de se créer un personnage ? Tout le monde le fait après tout. Je connais peu de profils qui montrent autre chose qu'une vie parfaite sur les réseaux sociaux. Notre narratrice vole donc une identité et en savoure les avantages tout en sachant que le temps lui est compté. Et là, ironie du sort, c'est bien son expérience qui lui permet de savoir ce que Chris veut entendre, et comment le séduire. Cela dit, l'auteur nous propose une héroïne loin d'être irréprochable elle-même, pleine de failles et agaçante, ce qui évite de rendre le tout trop manichéen.

Une réflexion originale sur certains aspects de notre société. J'ai été bluffée par cette première lecture de Camille Laurens.

Les avis de Papillon et de Violette.

*Non, je ne suis pas du tout sarcastique.

Gallimard. 192 pages.
2016.

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23 août 2016

Ma bibliothèque : Lire, écrire, transmettre - Cécile Ladjali

ladjaliN'importe quel lecteur, lorsqu'il se rend chez une connaissance, ne peut s'empêcher de regarder la bibliothèque (si elle existe). C'est indiscret, cela donne tellement d'indications celui qui la possède. Alors, lorsque Cécile Ladjali nous invite d'elle-même à découvrir ses livres, il n'y a pas le moindre scrupule à avoir.

On se figure dès les premières pages le lieu qu'elle décrit. "Elle tient sur un grand mur de pierre. Une colonne de livres la prolonge sur la gauche. Et au milieu, il y a une porte. Quand il entre dans l'appartement, le visiteur paraît au milieu des in-folio, et quand il en sort, il disparaît englouti par eux." Cette bibliothèque a bien entendu été construite au fil des envies, des rencontres et des travaux de sa propriétaire. Elle a son propre classement, personnel. On y trouve les auteurs qu'elle a aimés, les auteurs aujourd'hui délaissés, les livres de ses amis écrivains, des livres plus ou moins chéris, certains toujours à portée de vue, d'autres presque dissimulés.
Aux énumérations s'ajoutent des passages sur les auteurs importants. Virginia Woolf, Dostoïevski, Emily Dickinson, Paul Celan et Ingeborg Bachmann (évidemment)... Et au milieu de ces poètes et romanciers, George Steiner, le "maître" de Cécile Ladjali. Tous, ils permettent à cette dernière de s'interroger sur l'écriture, le rapport entre la lecture et le travail de l'écrivain, la possibilité d'innover dans l'art, la transmission (faut-il un intermédiaire ? quel est son rôle ? tout le monde peut-il être touché par les plus grands ?). "Qu'est-ce qu'un classique ? Un texte que l'on relit, et qui nous semble toujours nouveau. Une fable qui nous en apprend davantage sur nous-mêmes que sur le monde. Un poème qui nous parle plus que nous le disons. Pourquoi refuser aux élèves pareils enchantements ?"
En évoquant sa bibliothèque, Cécile Lajali nous parle avant tout d'elle-même et de son métier d'écrivain. Elle nous raconte la genèse de ses livres, qui évoquent (pour ceux que je connais du moins) directement des auteurs qu'elle aime, le besoin irrépressible d'écrire sur un sujet, sa peur d'être illégitime pour parler d'une guerre, son sentiment de petitesse lorsqu'on la sermonne sur ce qu'elle a dit de Paul Celan.
Les écrivains, nous dit-elle, ont un pouvoir certain, celui du langage. Celui-ci n'est pas sans risque, il a inspiré nombre de bourreaux. Mais c'est avant tout un pouvoir merveilleux qui permet à celui qui prend le temps de lire d'avancer dans sa réflexion. A condition bien entendu de vivre, de désirer, en dehors des livres. D'être soi, pas semblable à ses maîtres.

Lorsqu'elle évoque George Steiner, Cécile Ladjali le décrit comme étant "de ceux qui ne placent rien au-dessus de la création authentique". Elle égratine au passage la critique, qui "oublie trop souvent qu'elle est au service des textes, et non l'inverse". Après avoir décrit sa bibliothèque, l'auteur rappelle que le rapport entre le texte et le lecteur est avant tout personnel, que l'analyse technique (surtout scolaire) peut l'abîmer. Sans aucun doute. Cependant, parce que je sais que je peux prendre et laisser ce que je veux dans les livres qui parlent de livres, et parce que j'aime la plume de Cécile Ladjali, je me suis laissée envoûtée par cet essai.

Un grand merci à Margotte dont l'avis m'a donné envie de faire cette lecture.

Seuil. 196 pages. Version électronique.
2014.

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08 juin 2016

La Passe-miroir. 2. Les disparus du Clairdelune - Christelle Dabos

couv49338046Après un premier tome enchanteur qui a conquis de nombreux lecteurs (dans l'actualité, Gallimard a proposé son concours du premier roman jeunesse pour la deuxième fois, et le lauréat vient d'être dévoilé), Christelle Dabos nous permet de retrouver ses personnages dans un deuxième opus à nouveau très réussi.

Ophélie doit cesser de dissimuler son identité et faire son entrée officielle en tant que fiancée du sinistre Thorn à la cour de Farouk, le redoutable esprit de famille du Pôle. Bien que celui-ci tombe curieusement sous le charme de la maladroite jeune fille, la position du clan des Dragons, décimé depuis le terrible accident de chasse du tome précédent, reste précaire. Quelqu'un semble de plus décidé à ce que le mariage de l'intendant et de la jeune animiste n'ait jamais lieu, par crainte qu'il ne permette le déchiffrage du Livre de Farouk. Cet enjeu semble si important que des disparitions commencent à se produire au Clairdelune, l'ambassade, le seul lieu sûr du Pôle jusqu'à présent.
Et comme la situation n'était pas assez inquiétante, la famille d'Ophélie annonce son arrivée au Pôle.

J'avais dévoré le premier tome, je n'ai fait qu'une bouchée du second. Retrouver le Pôle et ses illusions, ses complots, la maladresse d'Ophélie, les tentatives de Thorn de se comporter en être humain, a été un véritable délice.
L'intrigue avance beaucoup. Bien entendu, de nombreuses questions restent en suspens (Christelle Dabos ayant décidé de nous gâter avec quatre tomes), mais les personnages se dévoilent, et leurs projets également. Par ailleurs, nous quittons Ophélie à intervalles réguliers dans ce tome pour découvrir les souvenirs intrigants d'un jeune être. Le fameux "Dieu" (dont il est question de façon si succinte dans le tome précédent, qu'on pense à des passages sans importance), commence à apparaître, et il ferait presque peur.
La Déchirure qui a fait naître les arches se met à occuper une place de plus en plus centrale. L'intrigue amoureuse est également développée, et si les ficelles utilisées n'ont rien de très original, je n'ai pas boudé mon plaisir et le couple formé par Ophélie et Thorn a fait battre mon grand coeur.

Je pourrais regretter le fait que les membres de l'entourage d'Ophélie (Bérénilde en tête) semblent avoir été privés des aspects de leur personnalité qui en faisait des êtres avec lesquels on ne savait pas sur quel pied danser, mais ce deuxième tome est autant un coup de coeur que le premier.

A quand la suite ?

Gallimard. 549 pages.
2015.

 

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02 juin 2016

Magies secrètes - Hervé Jubert

couv35280622Il se passe des choses étranges à Sequana. Des femmes de l'aristocratie se sont retrouvées figées lors de la constitution d'un tableau vivant, un parasite semble prendre possession des corps, et Udolphe, le neveu d'Obéron III et de l'impératrice Titania, a été enlevé. D'après le message envoyé à l'ingénieur-mage Georges Beauregard, le prisonnier sera amputé d'une extrémité toutes les vingt-quatre heures, puis de la tête le cinquième jour.
Que se passe t-il dans la Féerie ? Pourquoi Beauregard est-il le destinataire du message ? Quel lien avec son étrange rêve dans lequel il a vécu les derniers instants d'un poète suicidé ?

Magies secrètes est le premier tome des aventures de l'ingénieur-mage Beauregard. Il s'agit d'un roman initialement publié dans une collection jeunesse, ce que j'ai deviné assez rapidement en débutant ma lecture. Il y a beaucoup d'action, quelques scènes gentiment sanglantes pour ravir les adolescents (et les autres) en manque d'hémoglobine et surtout de l'humour. De nombreuses notes de bas de page faisant penser à Terry Pratchett alimentent le récit de détails complémentaire et d'anecdotes loufoques. On pense aussi parfois à une version parisienne de Neverwhere de Neil Gaiman (qui reste un bon cran au-dessus tout de même).
En tant que premier volet d'une série, l'accent est essentiellement mis sur l'univers créé par Hervé Jubert. Il devient vite évident que l'action se situe dans un Paris haussmannien relevé à la sauce steampunk. Les transformations du préfet de la capitale, appelé baron Hoffmann ici, servent à évoquer un monde dont les bouleversements sont défavorables aux membres de la Féérie, qui cohabitaient jusqu'à présent avec les autres habitants de Sequana.
Au niveau de l'enquête, je dois admettre qu'elle ne m'a pas passionnée. J'ai préféré la découverte des personnages, dont beaucoup semblent receler des mystères, à commencer par Beauregard lui-même et sa protégée, Jeanne.

Une lecture sympathique. Je lirai volontiers les tomes suivants.

Les avis de La tête dans les livres (très semblable au mien, même si elle déplore un manque d'action général) et de Nourritures en tout genre, beaucoup moins enthousiaste.

Je remercie les éditions Folio pour ce livre.

Folio. 300 pages.
2012 pour l'édition originale.

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25 avril 2016

L'heure zéro - Agatha Christie

9782253030164Neville Strange est un homme comblé. Sa situation matérielle est assurée par ses activités professionnelles et par sa position d'héritier d'une immense fortune venant de Sir Matthew, son père adoptif, qui a cependant laissé l'usufruit de ses biens à sa veuve, Lady Tressilian. Sa vie sentimentale est tout aussi merveilleuse. Après huit ans de mariage avec la belle et impénétrable Audrey, il a tout quitté pour la sublime Kay, jeune femme de vingt-trois ans pleine de vie, qui l'adore et partage son amour du sport.
La seule ombre au tableau est son malaise à l'idée d'avoir brisé le coeur d'Audrey. Suite à une modification d'emploi du temps, il saute sur l'occasion de réunir les deux femmes de sa vie à Saltcreek, dans la demeure des Tressilian, où ils sont tous les trois conviés en même temps. ll espère que Kay et Audrey deviendront amies.
Cependant, l'atmosphère pendant le séjour est  extrêmement lourde. Malgré tous les efforts de Mary Aldin, la dame de compagnie et parente éloignée de Lady Tressilian, et la présence de Thomas Royde, ami d'enfance d'Audrey revenu d'Extrême-Orient, les crises de nerfs ne sont pas loin.
Puis, le drame survient...

Parmi les inombrables romans d'Agatha Christie, il est souvent difficile de décider lequel choisir. Si je n'ai pas le souvenir d'avoir déjà passé un horrible moment en compagnie de cet auteur, il faut bien admettre que certaines de ses oeuvres n'ont passé l'épreuve du temps que grâce à la notoriété de leur créatrice. Ce n'est absolument pas le cas de L'heure zéro.
Outre les recettes habituelles qui font le délice des romans d'Agatha Christie, avec les vieilles dames, les potins, les vielles demeures et leur charme fou, l'auteur nous livre une enquête policière inhabituelle.
En effet, Agatha Christie décide de débuter le roman bien avant le crime, la fameuse "heure zéro", et d'intervenir en tant que narrateur spécialiste des romans policiers pour nous dire comment on devrait normalement évoquer un meurtre. Ainsi, nous suivons dès le début le meurtrier, dont on ne devine rien (ce serait trop facile), en train de préparer minutieusement son affaire. Puis, les acteurs du drame arrive sur la scène du crime.
L'atmosphère créée est pesante, les personnages évoluant en huis-clos, et certains se vouant une haine plus ou moins avouée. Le lecteur est d'autant plus sensible à la tension qui l'entoure qu'il sait qu'un meurtre va avoir lieu. Il guette alors les indices qui pourraient lui indiquer quels sont les coupables et les victimes potentielles.
Finalement, Agatha Christie nous mène en bateau du début à la fin. Les réactions de ses personnages ont une explication qui échappe complètement au narrateur, qui interprète les faits froidement, sans évoquer la possibilité que les réactions des personnages puissent avoir une explication qui n'est pas celle qu'il expose.

J'imagine que les vrais amateurs de romans policiers ne vivront pas la résolution de l'enquête avec la sensation d'assister à un coup de théâtre, mais ce livre vaut de toute façon la peine d'être lu pour son propos sur la construction d'un roman policier. Un très bon Agatha Christie.

L'avis de Restling.

Le Livre de poche. 250 pages.
1944 pour l'édition originale.

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17 avril 2016

La physique des catastrophes - Marisha Pessl

9782070361311Attention, coup de coeur !

Bleue von Meer se souvient à peine de sa mère, amatrice de papillons, décédée dans un accident de voiture. Depuis, elle vit seule avec son père, le charismatique professeur de sciences politiques Gareth von Meer. Leur duo est à peine perturbé par les nombreuses conquêtes de ce dernier, que Bleue surnomme les Sauterelles, et qui ont toutes en commun d'avoir fait des passages fort éphémères et souvent pathétiques dans la vie de Gareth.
Jusqu'à ses dix-sept ans, Bleue n'a jamais effectué une année complète dans la même ville, son père travaillant en tant que professeur invité de deux ou trois (souvent obscures) universités par an.
Pourtant, pour l'année de terminale de Bleue, le père et la fille s'installent à Stockton, où se trouve la prestigieuse école de St-Gallway.
Là-bas, un groupe d'élèves surnommé "Le Sang Bleu" par les autres membres de l'école, à la fois envieux et effrayés, l'intègre étrangement. Bleue ne tarde pas à découvrir que cette invitation est en fait l'oeuvre d'Hannah Schneider, professeur à St-Gallway, amie secrète du Sang Bleu, qui porte un intérêt particulier à la nouvelle venue.

Marisha Pessl a publié ce premier roman avant même ses trente ans, et pourtant il a tout des grands.
Lorsqu'on lit le résumé et le début du roman, difficile de ne pas penser à un autre pavé enchanteur, Le maître des illusions. Comme dans le livre de Donna Tartt, Marisha Pessl évoque un groupe d'étudiants à part, choisi par un professeur, dont les réunions vont s'achever sur un drame annoncé dès le départ. Sauf que cette fois, ce n'est pas un élève qui est victime du dérapage, mais Hannah Schneider, le professeur.
Celle-ci est assez insaisissable. Dès le début, de nombreuses questions émergent. D'où lui vient cet intérêt pour Bleue ? Est-elle déséquilibrée, perverse, meurtrière ou simplement naïve, immature et amoureuse ? Le lecteur est dans la même position que l'héroïne, à la recherche d'indices. Mais chaque théorie est enterrée par des éléments contradictoires, puis revient sur la liste des hypothèses envisageables dans un cercle qui ne prend fin (et de façon incomplète) que lorsque le récit s'achève.
Résumer ce livre à un genre précis n'est pas possible. Officiellement, c'est une autobiographie fictive (celle de Bleue). Son universitaire de père l'a prévenue, on n'écrit pas le récit de sa vie sans bonne raison, sinon ça n'interessera personne, à part notre mère et notre chat. Il l'a aussi avertie de la nécessité de faire un travail rigoureux.

"Arrange-toi toujours pour que tes affirmations soient référencées avec précision, et, dès que possible, ajoute des supports visuels..."

De ce fait, Bleue parsème son récit de citations d'auteurs (sans doute pas tous réels, j'admets ne pas avoir vérifié), organise tous ses chapitres autour d'un livre classique (au lecteur de trouver le lien entre le titre du chapitre et son contenu, certains font mal au coeur lorsqu'on les relis). Cet hommage à la littérature rend le livre ludique, souvent drôle, érudit, et plutôt original. 
Mais La physique des catastrophes, on s'en rend compte essentiellement dans la deuxième moitié du livre, c'est aussi un thriller. A partir de la fête masquée chez Hannah, il n'est plus possible de nier que la relation qui lie le groupe d'élèves à son enseignante est malsaine, et qu'ils n'ont pas saisi quelle était leur place exacte dans le puzzle que Bleue tente tant bien que mal de reconstituer.
Enfin, on pourrait qualifier ce livre de roman d'apprentissage. Bleue arrive à Stockton avec une vision de la vie, de ses parents, du monde qui l'entoure, qui se retrouve totalement bouleversée un an plus tard. Il n'est alors plus question de courses de choses totalement inutiles dans des hypermarchés symbolisant le capitalisme triomphant.

Je pourrais vous dire que ce roman a des défauts. Quelques longueurs sur huit cents pages, des coïncidences un peu grosses. Mais étrangement, tout passe. Avec une vue d'ensemble, on s'aperçoit que de nombreux passages qui ressemblaient à des ellipses sans lien avec l'intrigue principale étaient en fait primordiaux pour comprendre l'histoire. Comme si Marisha Pessl avait joué avec nous en nous endormissant un peu avant de nous asséner une formidable gifle.

On ressort de cette lecture à la fois mal à l'aise et en manque d'un autre livre de cette trempe. Ca tombe bien, Marisha Pessl vient de publier Intérieur nuit, qui semble reprendre les ficelles de son premier roman.

Folio. 822 pages.
Traduit par Laeticia Devaux.
2006 pour l'édition originale.

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10 avril 2016

Le ravissement des innocents - Taiye Selasi

product_9782070468294_195x320Kweku Sai meurt un matin d'une crise cardiaque alors qu'il contemple son jardin. Il n'a pas mis ses pantoufles. Comment cet éminent chirurgien a t-il pu ne pas reconnaître les signes d'une attaque ? Pourquoi était-il pieds nus ? Ces questions vont bouleverser son ex-femme, Folà, et les quatre enfants adultes qu'il a eu avec elle. Olu, l'aîné, les jumeaux Taiwo et Kehinde, et la dernière, Sadie. A travers cet événement qui les réunit, ils vont retracer le parcours de leur famille, les relations qu'ils entretenaient avec leur père et entre eux, et aussi évoquer le sentiment d'exil qui les a toujours habités.

Voilà une lecture qui m'a un peu secouée dans mes habitudes. Certes, l'auteur a vécu en Angleterre et aux Etats-Unis, mais elle évoque aussi ses origines ghanéennes et nigérianes dans son roman. 
Celui-ci nous offre un récit qui n'a rien de linéaire. On se perd dans une sorte de spirale faisant des allers-retours constants entre le présent et le passé de chacun des personnages. Chaque élément de l'existence d'un membre de la famille Sai peut avoir une résonnance beaucoup plus ancienne et souvent douloureuse.
Beaucoup de thèmes sont abordés : l'espoir d'une vie meilleure, le racisme contre les Noirs, qui est la goutte d'eau qui fait exploser le couple parental et sépare les enfants de leurs parents. L'histoire du Nigéria aussi a une place importante. J'avais heureusement des bases grâce à ma lecture d'un autre livre, L'autre moitié du soleil. Les blessures de Folà trouvent leurs racines dans le conflit qui a déchiré son pays d'origine à la fin des années 1960. Certains de ses enfants subiront à leur façon les conséquences de ces événements dont on leur a dissimulé de nombreux détails. Mais le sujet qui habite véritablement ce livre, c'est surtout l'exil, le sentiment de n'appartenir à aucun endroit ni à aucun groupe familial. Il y a quelque chose de pourri chez les Sai, qui fait que ses membres en viennent à rejeter l'idée même de famille. Kweku, cet homme qui a quitté la misérable demeure de sa mère (son père l'ayant abandonné depuis longtemps) pour devenir un éminent chirurgien aux Etats-Unis, n'a jamais totalement assumé ses origines.

"Celui qui a honte n'a jamais l'impression d'être chez lui, ne l'aura jamais."

Ce mal-être, il l'a transmis aux siens. Ces gens qui brillent tous, chacun dans leur domaine, ont été blessés, abandonnés. Leurs retrouvailles font éclater des secrets douloureux et des colères tues ou enfouies.

Un roman qui se lit avec facilité, doté d'une belle plume, mais un peu trop brouillon parfois et dont je dois admettre qu'il ne pas garder un souvenir très précis seulement quelques semaines après l'avoir achevé.

Papillon a adoré.

Merci aux éditions Folio pour ce livre.

Folio. 421 pages.
Traduit par Sylvie Schneiter.
2013 pour l'édition originale.

01 avril 2016

Tarte aux framboises et aux fraises

04

Ce n'est pas tout à fait la période, mais les fruits surgelés permettant d'avoir de délicieuses tartes tout au long de l'année, j'ai décidé de ne pas m'en priver.

Cette recette est très simple, et j'ai toujours eu des retours très positifs.

Pour la pâte :

180g de farine
60g de poudre d'amande
90g de sucre glace
90g de beurre
1 oeuf

Pour la crème mascarpone :

250g de macarpone
2 oeufs
50g de sucre
1 cc d'arôme vanille
1CS de sucre glace

Pour la garniture :

300g de fruits rouges


Pour commencer, faire la pâte. Mélanger le sucre glace et le beurre. Ajouter l'oeuf. Verser la poudre d'amande et la farine.
Mettre la pâte au four à 160° (mon four chauffe très fort) pendant une vingtaine de minutes (les bords doivent être dorés). Sortir la pâte et la laisser refroidir.

Mélanger le mascarpone, les jaunes d'oeufs, la vanille et le sucre. Battre les blancs en neige et ajouter le sucre glace. Incorporer les blancs.¹ Verser la crème mascarpone sur la pâte.

Disposer les fruits sur la tarte.

Mettre au frais avant de servir pour que la crème reste bien ferme.

¹ En vrai, j'ai parfois la flemme de battre les blancs en neige et je mets directement les oeufs entiers dans le mascarpone. C'est très bon aussi, même si le mélange est un peu moins ferme et aérien.

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30 mars 2016

La part des flammes - Gaëlle Nohant

9782253087434-001-TLe Bazar de la Charité est un événement incontournable en 1897. Toutes les femmes de la haute société veulent en être afin de montrer à tous leur générosité.
Violaine de Raezal, une jeune veuve dont le nom est entaché d'un scandale plus ou moins oublié, tente de s'y introduire. Après avoir essuyé un refus plein de mépris de la part d'une marquise hypocrite, le hasard la mène à la rencontre de la plus flamboyante (ah, ah) des participantes à la grande vente de bienfaisance, la duchesse d'Alençon. Violaine, peu sûre d'elle et un peu trop tendre pour le monde qui l'entoure, découvre une femme qu'elle ne tarde pas à admirer pour son indépendance d'esprit et son altruisme. La duchesse également s'entiche de Violaine, et lui propose une place à son comptoir au Bazar de la Charité, où les deux femmes rencontreront également la jeune et très pieuse Constance d'Estingel.
L'incendie qui éclate le deuxième jour de la vente va rapprocher d'une façon étrange ces trois femmes un peu trop intelligentes et volontaires.

A partir d'un fait divers retentissant, Gaëlle Nohant traite de la question des femmes dans la société française du XIXe siècle. Tout est mis en oeuvre pour les cloîtrer et les conformer au moule prévu pour elles. La religion poursuit son oeuvre entreprise depuis des siècles pour les réduire à des créatures qu'il faut infantiliser, dont il faut se méfier et susceptibles d'être touchées par le péché à tout moment. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, certaines évolutions de la société, au lieu d'apporter une vision plus moderne des femmes, contribue à les rendre suspectes. La presse d'abord, bien que plus développée et libre, peut ruiner des réputations en un article. Quant à la médecine, elle ne sert qu'à confirmer grâce à certains de ses praticiens les diagnostics de maladies typiquement féminines, telles l'hystérie ou la nymphomanie, maladies qui touchent systématiquement les femmes vues comme indépendantes.
On peut cependant regretter des personnages un peu trop prévisibles (Lazlo, le beau noble au nom exotique, poète et journaliste, en est un parfait exemple) et manichéens. Ce manque de consistance des héros gâche un peu un propos par ailleurs bien documenté. Seuls les "méchants" sont plutôt bien croqués, en particulier la marquise de Fontenilles, qui nous ferait presque de la peine dans sa volonté de briser Lazlo pour faire oublier qu'une femme autrefois exhibée comme un trophée ne vaut plus rien quand elle est défigurée.
L'écriture aussi m'a tantôt charmée, tantôt laissée de marbre. Elle est très juste dans la description de l'incendie, dans l'évocation de la soufrance des victimes ou encore dans la charge contre les aliéniste, mais tend à devenir un peu trop banale voire artificielle dès lors qu'il s'agit d'évoquer l'intrigue amoureuse.

Si j'ai lu ce livre avec beaucoup de facilité et apprécié ses qualités, je n'ai pas éprouvé le coup de coeur qu'ont eu Choupynette et Yueyin. Je suis cependant ravie de voir que Gaëlle Nohant poursuit sa route d'écrivain en rencontrant un joli succès.

Le Livre de Poche. 544 pages.
2015 pour l'édition originale.

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20 mars 2016

Sarnia - G.B. Edwards

sarniaEbenezer Le Page, vieil homme de quatre-vingt ans, décide de coucher sur papier le récit de sa vie à Guernesey. A l'exception d'une rapide excursion sur Jersey et d'une nuit forcée sur l'île de Lihou, il n'a jamais quitté sa petite terre natale.
Il a connu deux guerres, vu vivre et mourir la plupart de ses proches, aimé les femmes (surtout la belle Liza Quéripel), soigné ses tomates. C'est aussi au cours de son existence que Guernesey est devenue un territoire moderne, touristique, contre lequel il a du mal à ne pas se dresser.

Je pensais en ouvrant ce roman trouver une oeuvre dont le souffle romanesque m'emporterait immédiatement. L'image qu'évoque Guernesey pour moi est tellement empreinte de romantisme, de vent, de furie, d'ambiance délicieusement désuète, que lorsque j'ai dû freiner mes ardeurs face à un début de récit tranquille et très factuel, je me suis demandé où j'avais atterri.
Au final, on tombe très vite sous le charme d'Ebenezer (en même temps, comment ne pas tomber sous le charme d'un Ebenezer ?). Il est ronchon, réactionnaire, assez misogyne (les femmes en pantalon, quelle horreur !), mais c'est un tel numéro qu'on ne peut que l'apprécier. 

"J'ai bien peur mon cher Mister Le Page, a-t-il dit, l'air franchement désolé pour moi, que vous soyez un anachronisme."


A travers son récit, on découvre l'histoire de Guernesey, cette île pas vraiment anglaise ni vraiment normande comme on a tendance à la désigner. Lorsqu'Ebenezer vient au monde à la fin du XIXe siècle, c'est une île dont les habitants ont pour beaucoup des liens de parenté, où l'on parle en patois, et qui est peu fréquentée par les touristes. Il y grandit avec sa soeur Tabitha, son ami Jim, ses petits cousins Raymond et Horace. La vie de famille est d'abord rythmée par les querelles ridicules des deux tantes, Hetty et Prissy. Puis, les premiers drames se produisent avec la Première Guerre mondiale, qui emporte des maris et des fils.
Ce qui m'a le plus plu dans ce livre, c'est de voir la petite Guernesey prise dans la grande Histoire. Cette île minuscule, du fait de son appartenance à la Grande-Bretagne, envoie des soldats, subit l'Occupation, et semble si fragile face à ces grandes armées.

"La guerre vint. Elle vint à mon insu. Un jour tout était normal, et le lendemain, c'était la guerre."

Mais n'allez pas croire que Sarnia est un livre déprimant. Certes, on passe du rire aux larmes à de nombreuses reprises. Mais c'est surtout une déclaration d'amour pour Guernesey (on a envie de s'y précipiter après avoir achevé notre lecture), pour ses habitants (Ebenezer est un grand sentimental) et une histoire pleine d'anecdotes familiales comme seules les vieilles personnes en ont, qui redonnent le sourire même dans les moments les plus sombres.

Un livre unique et passionnant servi par une magnifique plume.

Points. 637 pages.
Traduit par Jeanine Hérisson.
1981 pour l'édition originale.