lilly et ses livres

17 septembre 2017

Freedom - Jonathan Franzen

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"Pour l'accusation : Ses motivations étaient mauvaises. Elle était en compétition avec sa mère et ses soeurs. Elle voulait que ses enfants soient un reproche vivant adressé à ces dernières.
Pour la défense : elle adorait ses enfants."

Difficile de se lancer dans une lecture exigeante, surtout quand tout le monde appuie sur le fait qu'elle n'est pas toujours facile. Pourtant, quelle récompense !

Patty et Walter Berglund habitent un tranquille quartier pavillonaire dans le Minnesota. Mère au foyer dévouée, voisine exemplaire et épouse comblée, l'image d'elle-même que Patty s'est forgée en plus de vingt ans de vie de famille se fissure lorsqu'elle découvre que son fils Joey fréquente Connie, la fille de la vulgaire voisine des Berglund.
Dès lors, Patty sombre dans la dépression et l'alcool, devenant la risée de ses voisins conservateurs et une source d'embarras pour ses proches.
Comment cette championne de basket universitaire, fille de bonne famille, promise à un bel avenir, a-t-elle pu choisir le sérieux Walter plutôt que Richard, celui qui lui plaisait vraiment ? En prenant la plume pour rédiger son autobiographie, Patty va revenir sur sa vie et celle de sa famille, dressant au passage le portrait de la société dans laquelle elle vit.

Difficile de résumer ce livre foisonnant, au style percutant et dont les personnages, bien que pour la plupart antipathiques, sont tellement vivants qu'il est difficile de les quitter une fois la dernière page tournée. 
C'est Patty la principale narratrice du livre, bien qu'il s'agisse d'un roman choral faisant aussi intervenir directement Walter, Richard et Joey. En rédigeant un livre dans le livre, Franzen nous propose un roman aux ramifications complexes mais parfaitement maîtrisé. C'est grâce à cette structure que l'on comprend les personnages de Freedom, leurs interactions, leurs choix, leurs regrets et leurs excès. Ils sont souvent ridicules et faibles et le lecteur a souvent le sentiment qu'il y a des claques qui se perdent. En même temps, Patty, Walter et Joey sont tellement humains dans leurs maladresses et leurs mesquineries (voire leurs trahisons), qu'ils ressemblent à n'importe quelle famille psychotique sur laquelle les voisins se délectent de bavasser. La relation entre Patty et Walter, qui résulte du hasard au départ, ne fait pas franchement rêver à première vue. Pourtant, en découvrant leurs histoires familiales respectives jusqu'à une remarque de Richard, le jour où il découvre le livre de Patty, c'est une tout autre vision de leur relation que l'on adopte.
En arrière-plan de l'histoire de ces personnages se dessine une fresque incroyable de l'Amérique. Culture du viol, sytème judiciaire américain, attentats, guerre en Irak, environnement, batailles entre écologistes, hypocrisie, augmentation de la population mondiale, capitalisme, tout y passe à travers des scènes et des portraits souvent très drôles. Cela a beau être avant tout une critique de l'ère Bush, le discours n'a pas pris une ride.

Ce portrait de l'Amérique est dur, et l'espoir et les relations saines se font rares. J'ai aimé que Jonathan Franzen n'accable pas ses personnages outre mesure et qu'il leur offre une fin presque heureuse. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la patience de lire ce livre en format papier. La version audio, en revanche, m'a enchantée du début à la fin.

Le beau billet de Papillon.

C'est ma quatrième participation au challenge Pavé de l'été de Brize et également un billet pour le Mois américain de Titine.

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Thélème. 21h.
2010 pour l'édition originale.

 


03 septembre 2017

Pêle-mêle de lectures

J'ai lu un certain nombre de livres sur lesquels je n'aurais pas le temps de faire des billets spécifiques, alors c'est parti pour un post commun.

001992658Le premier livre que j'ai lu n'est plus vraiment à présenter puisqu'il a eu un immense succès lors de sa sortie en 2009 et a été adapté au cinéma dès 2011.

Nous suivons trois femmes à Jackson, dans le Mississippi, au début des années 1960. Minnie et Aibileen sont employées de maison, considérées comme des êtres pas tout à fait humains et même indignes de s'asseoir sur les mêmes toilettes que les Blancs. Skeeter est quant à elle la fille d'un propriétaire terrien. Fraîchement sortie de l'université et déterminée à percer dans le journalisme, elle décide d'écrire sur les conditions de travail des femmes noires dans le sud des Etats-Unis, traditionnellement attaché à la ségrégation entre Blancs et Noirs.

J'ai adoré ce livre que je craignais de ne pas apprécier après en avoir autant entendu parler.
Les personnages sont bien campés, crédibles. Sans être un roman trop violent (il n'aurait jamais pu toucher autant de monde si ça avait été le cas), il contient des épisodes montrant bien l'horreur de la ségrégation et la dangerosité de ce que font les trois héroïnes qui prennent tour à tour la parole.
J'ai aimé aussi l'absence de manichéisme dans les témoignages, l'existence de belles histoires, et aussi l'emploi de l'humour. Si certains, comme Holly, sont clairement cruels, on voit aussi que le racisme dont font preuve d'autres personnages n'est pas de la méchanceté, mais vraiment dû à leur ignorance (ce qui est encore plus difficile à combattre).

J'ai aussi apprécié la fin, qui montre les conséquences d'une telle entreprise tout en laissant un peu de place pour l'espoir.

Un découverte à faire absolument.

Actes Sud. 608 pages.
Traduit par Pierre Girard.
2009 pour l'édition originale.

 

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La loterie annuelle du village va avoir lieu. En attendant que les habitants se rassemblent, les enfants jouent avec des cailloux, les parents discutent. Deux heures plus tard, la fête sera finie et tout le monde pourra retourner vaquer à ses occupations. 

Suite à plusieurs billets sur l'album tiré de la nouvelle La Loterie de Shirley Jackson, j'ai pris le temps de découvrir cette histoire glaçante. Elle fait une dizaine de pages, mais l'auteur a le temps de créer une atmosphère angoissante en nous décrivant cette journée du 26 juin où toutes les conditions semblent réunies pour que tout se passe bien, mais qui va tourner au cauchemar. C'est cruel, gratuit, et c'est sans doute pour cela que ce texte réussit si bien à nous horrifier.
Je pense sortir rapidement Nous avons toujours vécu au château de ma bibliothèque.

Le billet de Brize sur l'album.

Pocket. 1949 pour l'édition originale.

 

9782356419910-TOn finit avec un autre succès planétaire en littérature young adult cette fois, Nos étoiles contraires.

Hazel est atteinte d'un cancer. Bien qu'elle se sente plutôt bien parfois, elle se sait condamnée à plus ou moins brève échéance. Alors qu'elle participe à une séance de thérapie de groupe, elle rencontre Augustus, lui aussi touché très jeune par la maladie, mais en rémission. Ensemble, ils découvrent l'amour évidemment, mais cherchent aussi à connaître la fin d'Une impériale affliction de Peter Van Houten, un roman qui raconte l'histoire d'une jeune fille dont le destin est semblable à celui d'Hazel et d'Augustus.

J'ai lu ce livre suite à des avis très enthousiastes de lectrices dont je respecte particulièrement les avis et qui juraient que John Green était une voix originale de la littérature jeunesse. Sans crier au chef d'oeuvre, c'est effectivement un bon roman, mêlant humour (parfois très noir, les funérailles anticipées étant une scène très réussie) et réalisme. Au-delà de la réflexion sur la maladie, John Green interpelle chacun de nous sur la brièveté de la vie et son intérêt. 

Le billet de Tiphanie.

Audiolib. Lu par Jessica Monceau.
7h57.
2012 pour l'édition originale.

Ces trois lectures permettent de participer au Mois américain de Titine.

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28 août 2017

L'Amie prodigieuse & Le Nouveau nom - Elena Ferrante

l-amie-prodigieuse-713457-621x1024J'ai tellement vu ce livre sur les blogs et en librairie l'an dernier que j'ai fini par avoir envie de découvrir cette série qui a conquis l'Italie avant de s'attaquer au reste du monde. Je n'ai pour l'instant lu que les deux premiers que je vous présente ensemble.

Lorsqu'Elena apprend que Lila, son amie d'enfance, a disparu, elle se perd dans ses souvenirs et remonte le fil de leur amitié. Elles sont encore de très jeunes enfants lorsqu'elles se rencontrent dans le Naples populaire des années 1950. Elena, dite Lenù, est aussi gentille et blonde que Lila est colérique et brune. 
A l'école, Elena est forte, mais pas autant que Lila. En dehors, c'est aussi cette dernière qui l'emporte dans le coeur des garçons. Lorsqu'à la fin de l'école primaire, Lila doit cesser sa scolarité tandis qu'Elena peut poursuivre ses études, les deux jeunes filles vont commencer à vivre leurs propres expériences tout en ayant pour objectif commun de quitter leur quartier misérable et en étant liées par une amitié souvent aussi douloureuse qu'indefectible.

Si je ne trouve pas le style d'Elena Ferrante particulièrement remarquable, elle propose une histoire particulièrement vivante et intéressante à plus d'un titre.
L'amie prodigieuse fait revivre le Naples de l'enfance de Lila et de Lenù. On arpente avec elles les rues misérables de leur quartier, on entend la voix des pères et des mères, on imagine l'épicerie. Lorsque les deux fillettes découvrent les endroits plus aisés, la mer, et même plus tard Ischia, l'île des vacances, on se perd avec elles.
Le milieu napolitain n'est pourtant pas tendre pour les enfants, surtout lorsqu'il s'agit de filles. Les magouilles, les bagarres entres fascistes et communistes, les passages à tabac, voire les meurtres, font partie de la vie du quartier. Le machisme est tout puissant.

"Nous avions grandi en pensant qu'un étranger de devait pas même nous effleurer alors qu'un parent, un fiancé ou un mari pouvaient nous donner des claques quand ils le voulaient, par amour, pour nous éduquer ou nous rééduquer."

Lila est une parfaite victime de ce machisme, condamnée par tous pour avoir voulu en tirer parti. Alors qu'elle a dû renoncer à s'élever socialement en étudiant, elle utilise son pouvoir de séduction et ses talents de manipulatrice pour obtenir de l'indépendance. Elle a beau savoir se comporter comme une véritable garce, il est difficile de ne pas la comprendre en partie. Tous ses actes, même le mal qu'elle fait à Elena s'expliquent par la frustration qu'elle éprouve face à ses limites.
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La scolarité d'Elena, elle, est exceptionnelle. Il se trouve que juste avant de lire L'amie prodigieuse, j'ai découvert Les Années d'Annie Ernaux. Difficile alors de ne pas rapprocher les deux auteurs lorsqu'elles évoquent le décalage de plus en plus grand entre leur personnage principal (Annie Ernaux elle-même dans Les Années, Elena ici) et leur milieu d'origine. A Naples, les enfants scolarisés s'expriment de plus en plus en italien et abandonnent le dialecte. Annie Ernaux et Lénù ont honte de leurs parents, des métiers qu'ils exercent, des vêtements qu'ils portent et de leur langage [1].

" [...] j'eus honte de la différence qu'il y avait entre la silhouette harmonieuse et bien habillée de l'enseignante, et son italien qui ressemblait un peu à celui de L'Iliade, et la silhouette toute tordue de ma mère, avec ses vieilles chaussures, ses cheveux ternes et son italien bourré de fautes dues au dialecte."

Cette conscience d'appartenir à une couche inférieure de la société est déjà forte à Naples, lorsqu'Elena assiste à certains événements et côtoie des individus qui baignent dans un monde cultivé depuis toujours. Lorsqu'elle se rend à Pise pour ses études, la bienveillance de ses camarades masque surtout de la condescendance. Elle s'applique alors à gommer davantage encore ses origines, en modifiant son accent, ses gestes ou même son apparence.

Pourtant, elle envie aussi Lila. A seize ans, difficile de ne pas envier sa meilleure amie qui remporte le coeur de tous les garçons. Lila ne se prive pas de mettre en avant ses avantages et son expérience, ni d'infliger une belle trahison à sa meilleure amie qui ne peut alors que la protéger. De plus, Elena a beau suivre des études brillantes, elle est victime du syndrôme de l'imposteur. Elle sait qu'elle n'est la meilleure que parce que Lila n'a pas pu aller au lycée.

Cette amitié-rivalité est habilement construite. Lila et Elena ont beau parfois se haïr, elles se sont construites l'une avec l'autre et parfois l'une contre l'autre. En cela, elles ne peuvent briser les liens qui les unissent. 

J'ai mis un peu de temps avant de rentrer dans cette histoire, et la dernière partie du Nouveau nom était un peu longue, mais les deux héroïnes arrivent à un tournant assez inattendu qui me donne envie de ne pas trop tarder avant de découvrir la suite de leurs aventures.

Lili est un peu moins enthousiaste sur le premier tome (et pointe avec raison le côté toxique de la relation entre Lenù et Lila, surtout pour la première). Titine a adoré. Les billets de Kathel et de Violette sur Le Nouveau nom.

[1] Pourtant, bien que décrite comme une femme aigrie, pas du tout affectueuse, c'est bien la mère d'Elena qui remet plusieurs fois sa fille (qui reste aveugle) sur le chemin de la réussite. Et c'est bien parce qu'elle a ses propres regrets que la mère de Lila se comporte de façon si inconséquente vis-à-vis des jeunes filles qu'elle chaperonne plus tard à Ischia.

Troisième participation au challenge Pavé de l'été de Brize.

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L'amie prodigieuse. Folio. 429 pages.
2011 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

L'amie prodigieuse. II. Le nouveau nom. Folio. 622 pages.
2012 pour l'édition originale.
Traduit par Elsa Damien.

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25 août 2017

Poussière - Rosamond Lehmann

CVT_Poussiere_4908Contemporaine des membres du Groupe de Bloomsbury, c'est en 1927 que Rosamond Lehmann publie son premier roman, Poussière. Il s'agit de l'un des deux seuls romans de l'auteur que l'on trouve actuellement édité en France, par les éditions Phébus. Jonathan Coe lui a rendu hommage avec La pluie avant qu'elle ne tombe, roman que j'ai lu il y a quelques années, sans comprendre les références à cette oeuvre donc.

Judith Earl est une jeune fille issue de la bonne société du sud de l'Angleterre du tout début du XXe siècle. N'ayant jamais fréquenté l'école, elle passe son temps dans la vaste demeure de ses parents. Ses seules fréquentations sont les Fyfe, un groupe de quatre cousins et d'une cousine, qui vivent chez leur grand-mère dans la propriété voisine de celle des Earl.
Plus jeune qu'eux de quelques années, Judith est fascinée par les Fyfe. La beauté de Charlie et de Mariella l'envoûte, le dévoué Martin la rassure, et les airs mystérieux et inaccessibles de Julien et Roddy l'attirent de façon irrésistible.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale qui a emporté Charlie, elle mêle ses souvenirs à ses rencontres avec eux, tentant de mêler son avenir avec le leur.

S'il m'arrive parfois de faire des overdoses de romans anglais se déroulant dans les belles demeures bourgeoises du début du XXe siècle, je finis toujours par y revenir.

Ce qui m'a d'abord frappée dans Poussière est le style de Rosamond Lehmann. Je n'avais pas remarqué dans l'autre roman que j'ai lu d'elle à quel point elle était moderne dans son écriture. Les scènes qu'elle décrit sont presque des peintures impressionnistes. Elle n'a pas le talent d'une Virginia Woolf, et insère ces tableaux dans un déroulé beaucoup plus traditionnel, mais l'on sent l'influence du début du XXe siècle et de Bloomsbury dans ce roman. 
C'est grâce à cette écriture que l'on est saisi par de la nostalgie tout au long de notre lecture. Judith évoque son passé, son enfance, comme un doux rêve. Toutes les scènes qui la rapprochent de sa maison sont entourées par une ambiance de conte de fées. Bien que d'ordinaire plutôt brillante, Judith fait preuve d'une grande naïveté face aux Fyfe. Cette idéalisation des cousins, très typique de l'adolescence, est parfaitement évoquée, mais cela m'a paradoxalement tenue à l'écart des personnages. Judith se plaît à imaginer les Fyfe, mais ces personnages sont trop énigmatiques pour qui ne partage pas l'obsession de la jeune fille à leur égard. Quant à cette dernière, c'est un personnage qui ne suscite guère l'empathie, à la fois trop immature et de plus en plus narquoise voire cruelle avec des personnages qui ne le méritent pas (bien que cela soit encore une fois une peinture assez réaliste des adolescents).
Vers le milieu du livre, le cadre change puisque notre héroïne part étudier à Cambridge. Là-bas, elle fait des rencontres, fréquente par intermittence ses anciens voisins, et surtout, grandit. Cette partie, plus portée vers l'action, avec des scènes rappelant d'autres romans de la même époque se déroulant à Cambridge, m'a beaucoup plu. L'amour, l'amitié sont des sentiments que Judith vit avec tout l'excès de sa jeunesse, les mêlant souvent et les rencontrant sans toujours le comprendre jusqu'à ce que la réalité des choses lui revienne en pleine figure. Alors, enfin, elle ouvre les yeux. 
La façon dont Judith s'émancipe des Fyfe n'est pas forcément très bien construite. Elle obtient de nombreuses réponses à la toute fin avec une lettre arrivant de façon bien improbable, après une triple rencontre et un rendez-vous raté plutôt opportuns. J'ai toutefois trouvé la dernière page très belle et pleine d'espoir.

Un livre auquel je trouve de nombreuses qualités et que j'ai lu avec un certain intérêt. J'ai cependant été un peu déçue de rester aussi extérieure à l'histoire et de ne pas avoir le même coup de coeur que la plupart des blogueuses dont j'avais lu les avis.

L'avis de Romanza.

Libretto. 376 pages.
Traduit par Jean Talva.
1927 pour l'édition originale.

19 août 2017

Intérieur nuit - Marisha Pessl

intérieur-nuitMarisha Pessl aura eu besoin de sept ans pour publier un second roman après une entrée remarquable dans le monde littéraire avec La Physique des catastrophes. Cette fois, elle nous embarque dans le monde de l'épouvante.

Scott McGrath, journaliste reconnu, auteur de plusieurs livres reportages salués, voit sa carrière brisée le jour où il sous-entend lors d'une émission que Stanislas Cordova, réalisateur de films d'horreur culte, serait l'auteur d'actes ignobles envers les enfants. Contraint de reconnaître qu'il a inventé son témoin et d'indémniser le réalisateur qui n'a pas été aperçu publiquement depuis plusieurs décennies, McGrath voit également sa femme le quitter pour un autre et emporter leur enfant.
Lorsqu'Ashley Cordova, la fille du cinéaste, est retrouvée morte après s'être jetée dans une cage d'escalier sur un chantier, le journaliste décide de reprendre son enquête pour comprendre ce qui lui est arrivé.

J'avais eu un énorme coup de coeur pour le premier roman de Marisha Pessl. Retrouver un autre de ses pavés à la forme originale et au sujet passionnant a été un vrai bonheur,  même si j'ai moins aimé ce livre que le précédent.
Comme je le disais à Maggie récemment, La Physique des catastrophes était un roman au scénario pour le moins tordu. Je n'en attendais donc pas moins d'Intérieur Nuit. Mais ce dernier propose une histoire un peu trop tirée par les cheveux, que le mystère entourant Cordova ne peut entièrement justifier sans tomber dans la facilité.
J'ai également trouvé quelques longueurs dans ce livre. Marisha Pessl nous livre une enquête journalistique dont certaines parties m'ont paru interminables, notamment au début. Quant au personnage du journaliste divorcé et déchu qui reprend le travail qui l'a fait sombrer, ce n'est pas l'invention la plus originale de Marisha Pessl.

31lRh4fQhqLOutre ces quelques reproches qui font que ce livre n'est pas un coup de coeur, je ne peux que vous recommander ce roman. Si Scott McGrath n'est pas un personnage très fouillé, Marisha Pessl a en revanche entrepris un travail titanesque pour créer l'univers cordoviste. Stanislas Cordova n'est pas un simple réalisateur à grand succès. Ses films sont tellement terrifiants qu'ils ne sont plus distribués sur le circuit habituel. Seuls les initiés parviennent à visionner ses oeuvres en se retrouvant dans des lieux insolites telles les catacombes de Paris après avoir suivi un itinéraire digne d'une chasse au trésor. Les copies pirates des films sont rares et s'arrachent à des prix exorbitants. Cordova lui-même est inaccessible. Personne ne l'a vu depuis des lustres en dehors de ses quelques proches et des acteurs de ses films qui refusent de s'exprimer à son sujet. Certains se demandent même s'il existe réellement. Ce mystère autour de Cordova et son univers horrifique ont créé sa légende noire, celle qui hante chaque page d'Intérieur nuit.
Qu'est-il réellement arrivé à Ashley Cordova ? A mesure qu'avance l'enquête, on pourrait penser que la vérité n'est plus très loin. Cependant, Marisha Pessl a travaillé dur pour que l'on ne puisse rien prendre pour acquis. Tous les personnages ont un lien particulier avec Cordova, certains en sont même des spécialistes. Aucun témoignage n'est objectif et tous pourraient être là pour faire échouer McGrath une seconde fois. Le journaliste lui-même n'est pas toujours clair, ce qui donne un passage où l'on est complètement à bout de souffle, immergé dans les décors des films de Cordova sans plus savoir où se situe la frontière entre fiction et réalité.
De plus, quand on a déjà lu Pessl, on sait qu'il y a deux histoires. Jouer avec la fiction est un art auquel elle excelle, et elle s'en donne à coeur joie avec toutes sortes de fac-similés disséminés tout au long du livre. Ma culture cinématographique a beau être mince, j'ai détecté un certain nombre d'éléments se rapportant à des réalisateurs ou à des acteurs ayant réellement existé, ancrant l'univers cordoviste dans l'histoire du cinéma. Tout se tient, même le plus invraisemblable. Et le pire est sans doute qu'on a envie que le fantasme soit la réalité, qui forcément va se révéler décevante.

Une réussite et une deuxième lecture pour le challenge Pavé de l'été de Brize.

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L'avis de Maggie.

Gallimard. 717 pages.
Traduit par Clément Baude.
2014 pour l'édition originale.

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03 août 2017

La Tour Sombre - Stephen King

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"L'homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistoléro le suivait."

Roland de Gilead est le dernier pistoléro. Dans un monde qui ressemble à un Far West où les sorciers existent, il cherche à capturer un mystérieux homme en noir. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Quelle est cette Tour Sombre que cherche le Pistoléro et quelle rôle doit-elle jouer ?

J'avais tenté de lire le premier tome de La Tour sombre il y a quelques années. Si je me rappelle avoir passé un bon moment, j'avais surtout gardé l'impression qu'il ne s'y passait pas grand chose et qu'on en ressortait avec le sentiment de ne pas avoir avancé depuis la première page. D'une certaine manière, mes souvenirs ne m'avaient pas trompée. J'irai même jusqu'à dire qu'on pourrait en dire autant à la fin du second tome. On pourrait résumer en trois phrases ces vingt-cinq heures d'écoute. Et en même temps, cette lecture a été passionnante, à l'exception de quelques longueurs.
Je n'avais jamais lu Stephen King, mais cela ne m'empêche pas de savoir qu'il est considéré comme un maître du suspens et de l'horreur. C'est aussi un créateur de mondes remarquable. Lorsque débute le livre, nous n'avons aucune présentation des personnages et de leur univers. Il m'a fallu quelques chapitres pour comprendre qui était le héros de l'histoire. Les repères sont d'autant plus difficiles à trouver que l'auteur prend un malin plaisir à déstabiliser son lecteur dès qu'il pense savoir à peu près où il se trouve. Dans un monde où le temps et l'espace ont été bouleversés, on voit ainsi un personnage parler tout à coup de voiture et de télévision. Puis, nous partons dans une sorte de passé moyen-âgeux ressemblant à Game of Thrones, sans comprendre comment ce monde a pu se transformer en paysage de western lorsqu'il s'est écroulé.
Le deuxième tome jongle quant à lui entre une partie du monde du Pistoléro et le nôtre, mais à différentes époques, et dans le désordre afin que l'on ne se repose pas trop sur nos lauriers. De plus, nous ne passons jamais notre temps dans un joli pavillon de banlieue. Les milieux que nous fréquentons sont violents, racistes, et les personnages recrutés par le Pistoléro doivent sacrifier beaucoup avant de le rejoindre.

51VJbMSoabLOutre l'univers créé par Stephen King, ce qui fait l'intérêt de ces deux premiers tomes est la description des personnages qui croisent la route du Pistoléro. Certains ont un rôle primordial à jouer, d'autres sont seulement les héros de quelques pages. Il est surprenant de voir que d'un côté, King en fait de véritables caricatures : nous croisons une patronne de saloon également prostituée, des policiers mangeurs de donuts, un junkie à la botte d'un très vilain baron de la drogue, une schyzophrène tendance Gollum... Pourtant, ces personnages sont tous décrits avec un soin particulier. L'auteur nous fait pénétrer dans leur esprit, leur donnant ainsi un profondeur rare pour des personnages souvent secondaires à l'échelle du livre et laissant envisager à chaque fois qu'ils pourraient avoir un rôle plus important à jouer.
Le format audio est particulièrement adapté pour cette raison. Jacques Frantz interprète avec toute l'exagération nécessaire les nombreux personnages de cette histoire.

Dans ces deux premiers tomes, il y a une grande absente, la fameuse Tour Sombre. Son ombre plane, mais elle reste pour l'instant un but final. Les préparatifs étant désormais bien avancés et les compagnons de voyage recrutés, le prochain tome devrait voir Roland se mettre en marche. Ou pas.

Des avis bien plus éclairés que le mien sur le Golb ici et ici.

Je remercie Hermine Dammame pour ces lectures.

Ecoutez lire. 8 heures et 55 minutes et 16 heures et 4 minutes.
1982 et 1987 pour les éditions originales.

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21 juillet 2017

Le choeur des femmes - Martin Winckler

product_9782072722677_195x320Jean [Djinn] Atwood est un prodige de la médecine. Lorsqu'on est major de sa promotion, que les représentants des groupes pharmaceutiques nous courtisent et que la chirurgie gynécologique nous tend les bras, difficile de se sentir concerné par les "histoires de bonnes femmes". Pour valider son internat, le docteur Atwood va cependant devoir effectuer un stage de six mois avec le docteur Karma. Un cauchemar, car ce médecin pratique son métier de façon peu conventionnelle.

C'est un énorme malentendu qui m'a conduite vers ce livre. J'avais le souvenir que la regrettée Erzébeth avait adoré cette lecture. En retournant voir son billet après avoir acheté ce roman, j'ai eu la surprise de lire qu'elle l'avait en fait détesté.
Que les choses soient claires, c'est mauvais. C'est même très mauvais. Et surtout, c'est de pire en pire. Mais, il y a certains passages intéressants.
Pour ceux qui ne connaissent pas Martin Winckler, il s'agit d'un (ancien) médecin qui, via son site internet, lutte contre les idées fausses concernant la sexualité, la contraception, le désir d'enfant... Il dénonce également l'attitude d'une grande partie du corps médical, qui se montre infantilisant vis-à-vis des patients. J'ai beau ne pas avoir une grande expérience du corps médical, j'ai quand même été confrontée à des médecins pas toujours ouverts à certaines demandes et à de l'agacement quand je posais trop de questions à leur goût. Et si j'en crois les demandes de noms "bons" médecins dans mon entourage, mon cas est loin d'être isolé. Attention, je connais des médecins dévoués, patients et bienveillants. Je suis aussi persuadée que l'on agit aussi souvent par mimétisme, comme le faisait telle ou telle personne, sans forcément réaliser que ce n'est pas l'idéal. Mais il est aussi normal qu'on dise que ces comportements sont inadaptés voire destructeurs. J'ai apprécié de lire que la médecine n'avait pas réponse à tout, et que les patientes remettant en cause certaines vérités (comme la pilule efficace à 100% si elle est prise correctement) ne sont pas forcément des menteuses. A travers le personnage du docteur Karma, Martin Winckler rappelle également que le rôle du médecin n'est pas de juger ses patientes, et encore moins de les punir.
Nombre des patientes que les deux médecins reçoivent, mais aussi celles qui leur écrivent, ont droit à la parole dans ce livre, et l'effet choral est en effet plutôt bien réussi. On sent toute la frustration, la colère, la douleur des ces femmes qui ne sont pas toujours bien traitées, que ce soit chez elles ou en dehors.

Cependant, si l'aspect documentaire et les idées de départ sont plutôt louables, Martin Winckler n'est pas du tout convaincant lorsqu'il prend la casquette de romancier. Ses personnages sont extrêmement caricaturaux. Karma n'est même pas attachant, sa bienveillance est tellement poussée à l'extrême qu'elle sonne faux et qu'il en devient insupportable. Le docteur Atwood est encore pire en passant d'interne butée et formatée à médecin encore plus fabuleux que Karma... Inutile de chercher des nuances chez les personnages secondaires, il n'y en a pas non plus.
Si la lecture est fluide, il y a beaucoup de redites, de passages inutiles et mal écrits (les chansons/poèmes en particulier).
Impossible également de ne pas évoquer les énormes ficelles. Les rebondissements de la fin sont ridicules, et Winckler n'hésite pas à en ajouter encore et encore pour nous caser toutes les thématiques possibles : secrets de famille, perversion, transsexualité, gros complexe d'Oedipe, mutilations, euthanasie...  le tout enrobé d'une dose supplémentaire de bons sentiments ! Difficile de desservir davantage ces questions complexes et donc de mieux rater son roman. Quant à la façon dont l'auteur boucle la boucle... je préfère ne pas en parler.

Une lecture catastrophique pour commencer le challenge Pavé de l'été de Brize.

L'avis d'Erzébeth. Yue Yin a été enchantée.

Folio. 682 pages.
2009 pour l'édition originale.

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19 juillet 2017

Ecouter des contes lus par Marlène Jobert

9782344019313-LMarlène Jobert met en scène de nombreux contes populaires disponibles en version audio. On m'a proposé de vous en présenter deux. J'ai choisi le premier car c'est une histoire que j'ai toujours appréciée, et le second parce qu'à l'inverse, je ne connaissais pas la version originale.

Très rapidement, parce que tout le monde connaît l'histoire, je vous remets le résumé de Robin des Bois. Alors que le roi Richard est en croisade, son frère Jean a usurpé son trône avec l'aide du cruel Guy de Guisbourne. Pour venir en aide au peuple d'Angleterre, Robin de Locksley est entré en résistance et mène la lutte depuis la forêt de Sherwood.

Quant àLa Reine des Neiges, elle brise un miroir ensorcelé dont un morceau se loge dans le coeur du jeune Kay. La maléfique souveraine enlève alors le jeune garçon afin de récupérer ce qu'il lui a involontairement volé. Gerda, la meilleure amie de Kay, se lance alors à leur poursuite pour le ramener chez eux. Elle devra déjouer tous les pièges et affronter les alliés de la reine pour atteindre son but.

9782344014592

Normalement, ces histoires se lisent avec un livre support, que je n'avais pas. Si je pense qu'un enfant de quatre ans aura sûrement quelques difficultés supplémentaires à se concentrer sans les illustrations, ces lectures sont suffisamment vivantes pour maintenir l'attention des petits lecteurs. Le format est court, puisque chacune de ces deux histoires dure une quinzaine de minutes. La lecture est mise en musique et différents acteurs accompagnent Marlène Jobert pour incarner les personnages secondaires.

Les histoires en elles-mêmes ne sont pas très originales. Si vous avez simplement vu la version Disney de Robin des Bois, cette lecture en propose une version encore plus écourtée. L'écoute de La Reine des Neiges m'a davantage intéressée, puisque comme je l'ai dit, je n'avais jamais lu ce conte. Il va maintenant falloir que je lise la version d'Andersen (disponible ici).

Simple mais efficace pour les jeunes lecteurs.

Glénat Jeunesse.

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01 juillet 2017

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants - Mathias Enard

9782356412881-TUn titre poétique, une couverture brumeuse, il ne m'en avait pas fallu plus pour acheter ce livre à sa sortie...  tout ça pour le ranger dans ma bibliothèque où il patientait depuis. Ayant quelques heures de travail peu prenantes intellectuellement cette semaine, j'ai sauté sur l'occasion d'enfin découvrir ce texte de Mathias Enard en version audio.

Michel-Ange vient de subir une fois de trop les caprices du pape Jules II. Furieux, il retourne à Florence, où des émissaires du sultan ottoman lui demandent de se rendre à Constantinople. Bajazet veut construire un pont au-dessus de la Corne d'Or, reliant les deux rives de la capitale ottomane. Dans cette entreprise, il a fait appel aux plus grands. Michel-Ange réussira-t-il là où le grand Léonard de Vinci en personne a échoué ?

Lire ce livre, c'est plonger dans une ambiance rappelant les histoires de sultans et de princesses des Mille et une nuits, les odalisques d'Ingres et les romans de Pierre Loti. J'ignore si Mathias Enard a lu Aziyadé et Fantômes d'Orient, mais j'ai souvent eu l'impression d'y trouver des références. Je ne suis jamais allée à Istanbul, mais cette ville habite les romans qui s'y déroulent comme peu d'autres.
A la frontière de civilisations qui tour à tour s'affrontent, échangent, se mêlent, cette cité permet plus qu'une autre au génie des artistes de s'exprimer. Ce n'est bien sûr pas un hasard si Michel-Ange a été choisi par le sultan Bajazet. Il s'agit de créer un pont hautement symbolique, sublime. De faire rayonner Constantinople, ville refuge pour les non chrétiens chassés d'Espagne, et pour cela d'utiliser tous les talents disponibles sans se soucier de leurs origines. Une tâche que la plupart des nations aimeraient accomplir encore aujourd'hui.
Mais là où les intentions sont bonnes, les hommes échouent souvent. A son arrivée, Michel-Ange est accueilli et guidé par le poète Mesihi, qui tombe amoureux de l'artiste florentin. Il admire la force de travail de celui qui est déjà un héros dans les cités italiennes et qui en tire un immense orgueil (à défaut d'être bien traité et rémunéré par ses illustres commanditaires). L'esprit de l'architecte est cependant préoccupé par son coup d'éclat. Jules II ne risque-t-il pas de le punir s'il apprend sa présence auprès d'un infidèle ? Lequel de ses rivaux menace de tout révéler ? Michel-Ange est aussi fasciné par la créature andalouse (homme ou femme, il l'ignore) qu'il a vue danser et noue des amitiés qui pourraient se révéler dangereuses.
Chacun des membres du trio amoureux s'exprime, via des missives réellement écrites ou par le biais de monologues amoureux ou menaçant prononcés au-dessus de la tête de Michel-Ange endormi. La musique ajoutée au livre audio renforce également cette impression de lointain et de monde imaginaire.

La fin abrupte ramène cependant bien vite le lecteur sur Terre, qui laisse à regret ce livre s'achever.

Une histoire prenante, servie par une jolie plume et la voix rapidement envoûtante de Thibault de Montalembert (qui double Hugh Grant quand même !). 

L'avis de Karine.

Audiolib. 3h20.
2010 pour l'édition originale.

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25 juin 2017

L'amour et les forêts - Eric Reinhardt

81j+ZjS8dcLBénédicte Ombredanne est professeur agrégé de lettres dans un lycée de Metz. Egalement mariée et mère de deux enfants, propriétaire, elle a coché la plupart des cases qui permettent pour beaucoup d'estimer si une personne est heureuse. Elle-même fait tout ce qu'elle peut pour préserver l'image parfaite que sa famille renvoie.
Pourtant, lorsque les Ombredanne sont bien à l'abri des regards, Jean-François, le mari, n'a plus rien du compagnon idéal.

J'ai éprouvé pour ce livre une certaine fascination, je l'ai lu avec avidité, mais je ne suis pas entièrement convaincue.
La construction du livre, sa chronologie, sont intéressantes. J'ai apprécié la première partie, lorsque l'on découvre à travers les yeux de Bénédicte Ombredanne (impossible de l'appeler par son prénom, l'auteur lui-même ne le fait jamais) le personnage de Jean-François. Il a l'air perdu, vaincu, comme si le livre commençait par la fin. Le mépris avec lequel son épouse le traite alors ressemble à s'y méprendre à celui de toutes ces épouses qui décident qu'elles ont entendu pour la dernière fois leur mari leur dire qu'il ne recommencera plus. Et qui partent en claquant la porte... ou en s'inscrivant sur Meetic. Le retournement du rapport de force n'en est que plus violent pour le lecteur (qui pensait finalement lire l'histoire d'une reconstruction).
Les descriptions des maltraitances dont Bénédicte Ombredanne est victime sont impitoyables. L'utilisation de nombreux dialogues renforce la violence verbale du mari, et le lecteur en vient à prendre pour lui les accusations et les  phrases humiliantes destinées à la jeune femme. L'auteur est d'autant plus habile que, pour nous montrer la solitude à laquelle Bénédicte Ombredanne est condamnée, il utilise les enfants du couple (et sa fille Lola en priorité). Leur égoïsme (il est normal que leur mère fasse tout pour eux, c'est leur mère) se transforme en mépris puis en rejet total.
Comment alors, ne pas plonger dans la littérature, l'imaginaire ? Les parenthèses enchantées permettent à l'héroïne et au lecteur de trouver un refuge. Bénédicte Ombredanne est professeur de lettres, spécialiste de Villiers de L'Isle-Adam. Sa lecture d'Eric Reinhardt lui a rappelé l'un des pouvoirs de la fiction, celui d'imaginer différentes existences possibles pour une seule personne. J'ai moins marché avec les dialogues amoureux. Ils ne sont pas seulement surannés, mais aussi très mièvres, et les dialogues dignes d'une tragédie qui aurait été écrite par certains rappeurs très populaires dont je m'abstiendrai de prononcer le nom.

A14779" - Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon coeur ! Est-ce que je puis vivre sans vous ? Le seul air que je veuille respirer, c'est le vôtre ! "

J'ose penser que c'est volontaire, que ces échanges visent à contrebalancer complètement la réalité.

Ce qui m'a gênée dans ce livre, c'est sa construction finale. Je n'ai pas trouvé le personnage d'Eric Reinhardt utile dans la dernière partie. La façon dont il découvre ce qui est arrivé à Bénédicte Ombredanne est peu crédible. Les nouveaux personnages sortent de nulle part et je n'ai pas non plus aimé les raisons données au comportement de Jean-François. La perversion ne s'explique pas si simplement. Céder à la facilité et aux grosses ficelles est décevant lorsque le reste est plus subtile.

Un roman sur un sujet plutôt difficile en ces temps où tout le monde est un pervers narcissique, qu'Eric Reinhardt traite avec les moyens qu'il maîtrise le mieux, ceux d'un auteur. Quelques longueurs, quelques défauts, mais un livre qui reste longtemps en tête.

Une lecture un peu spéciale car il se trouve que j'avais ce roman dans deux formats, dont la version audio. C'est cette dernière que j'ai utilisée pour la première moitié du roman. Marie-Sophie Ferdane incarne très bien Bénédicte Ombredanne et rend les tableaux des forêts particulièrement vivants.

Les avis de Sylvie et de Dominique.

Folio. 412 pages.
2014 pour l'édition originale.

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