lilly et ses livres

05 novembre 2022

Le Côté de Guermantes - Marcel Proust

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Alors qu'il déménage avec ses parents, le narrateur se prend d'admiration pour la duchesse de Guermantes. Une admiration sincère, bien qu'éphémère et non exclusive. Cela lui permet toutefois, aidé de son ami Robert de Saint-Loup, de pénétrer dans l'intimité de cette grande famille.

Le Côté de Guermantes est une chronique mondaine très détaillée (au point, je dois l'admettre, d'être assez assommante par moments). On retrouve heureusement ici l'humour du narrateur qui m'avait séduite et surprise dans le premier tome et qui était moins présent dans le deuxième. Cela donne une saveur exquise aux interminables conversations auxquelles nous sommes associés. Chacun joue un rôle. L'Affaire Dreyfus, qui traverse tout le livre, est le prétexte idéal pour que chacun réaffirme une solidarité familiale, un basculement dans l'ordre des choses ou même une prise de distance.

Autour de ces mondains gravitent des milieux leur offrant du divertissement et du ravissement pour leurs yeux, leurs oreilles. Revoyant la Berma, le narrateur est ébranlé dans ses précédentes conclusions. Plus tard, le médecin de sa grand-mère tient involontairement un discours valant le détour.

L'esprit acéré du narrateur n'épargne personne, y compris lui-même. Proust exprime merveilleusement bien le tiraillement de la vie des l'homme entre la permanence et la fugacité des choses. On a beau prendre des résolutions, changer n'est pas chose aisée. Par ailleurs, bien que l'on sache en théorie combien les moments précieux et les gens qu'on aime ne sont pas éternels, on ne peut s'empêcher d'agir comme si c'était le cas.

Des retrouvailles réussies avec Proust dans le cadre des Classiques c'est fantastique. Je poursuis avec Sodome et Gomorrhe.

Le Livre de Poche. 733 pages.
1920-1921 pour l'édition originale.

Source: Externe

 

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19 octobre 2022

La Maison des Feuilles - Mark Z. Danielewski

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" Vous essaierez alors peut-être, comme je l'ai fait, de trouver un ciel si rempli d'étoiles qu'il vous aveuglera à nouveau. Sauf qu'aucun ciel ne pourra plus désormais vous aveugler. Même avec toute cette magie iridescente là-haut, votre oeil ne s'attardera plus sur la lumière, il ne parcourra plus les constellations. Vous ne vous préoccuperez plus que de l'obscurité, vous la fixerez pendant des heures, des jours, peut-être même des années, vous efforçant de croire en vain que vous êtes en quelque sorte indispensable, une sentinelle engagée par l'univers, comme si le simple fait de regarder vous permettait de tout garder à distance. Les choses empireront au point que vous aurez peur de détourner les yeux, peur de dormir. "

En rentrant d'un mariage, Will et Karen Navidson découvrent une nouvelle pièce dans leur maison (un côté TARDIS en nettement moins sympa). Leurs tentatives de rationnaliser le phénomène s'avèrent vaines. Des explorations sont alors entreprises et le fossé se creuse au sein du couple, puisque Will est obsédé par les secrets de sa demeure tandis que Karen ne souhaite rien d'autre que fuir. Tout est enregistré par des caméras que les protagonistes utilisent en permanence.
Cela donne lieu à un film présenté comme un véritable documentaire, Le Navidson Record, qui bénéficie de la popularité de Will, photo-reporter mondialement reconnu. D'innombrables universitaires décortiquent alors à la fois le film, cette maison défiant les lois de la physique, la personnalité et la vie intime des Navidson.
Johnny Errand, jeune homme paumé, découvre l'existence du film en visitant l'appartement de Zampano, un vieil homme aveugle qui vient de mourir. Des liasses de feuilles présentes dans l'appartement compilent toute l'histoire du Navidson Record et des publications qu'il a provoquées. Johnny va alors lui-même se perdre dans cette histoire et ajouter ses propres commentaires à la thèse de Zampano.

C'est après avoir lu Intérieur nuit de Marisha Pessl que j'ai entendu parler pour la première fois de ce roman culte, qui était alors publié chez Points (édition épuisée depuis, et à des prix délirants en occasion, renforçant ainsi l'hystérie autour de l'oeuvre). Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ayant décidé de proposer une réédition en couleurs et plus proche de la version anglaise, j'ai acquis cette version et ait enfin trouvé le courage de découvrir ce texte.

Tout d'abord, ce livre est extrêmement original par sa forme (à la fois dans son esthétisme et dans son agencement). Feuilleter l'objet est ainsi une première expérience pouvant se révéler intimidante. Le lecteur est invité à repérer les passages correspondant à tel ou tel narrateur. Certains mots sont mis en couleur, il faut parfois tourner le livre ou chercher des notes et des annexes situés des centaines de pages plus loin. Le fond n'est pas moins complexe puisque nous lisons trois histoires qui elles-mêmes s'analysent de différentes manières.
Cependant, la lecture du livre est très fluide, n'allez pas imaginer un texte qui serait réservé seulement à quelques happy few dignes de le lire.

J'ai lu ou vu des avis reprochant à ce livre un enrobage faramineux dissimulant une intrigue très mince (un sentiment que j'éprouve face à Murakami). Je comprends la critique (Le Navidson Record peut se résumer en très peu de lignes), mais je pense que l'intérêt du livre n'est pas seulement là (en bonne angoissée, la dimension horrifique du livre m'a quand même touchée). Ce sont les échos que provoque ce qui arrive aux Navidson qui font de La Maison des Feuilles un roman passionnant et riche. Même si l'auteur en fait des tonnes, se moquant ostensiblement des universitaires (fictifs ou réels) y allant chacun de sa théorie pour analyser la moindre tasse, les différentes interprétations proposées et les répercussions sur les personnages m'ont passionnée.

"Le monde des adultes, toutefois, produit des devinettes d'une variété différente. Elles n'ont pas de réponses et sont souvent qualifiées d'énigmes ou de paradoxes. Mais la trace d'une formulation propre à la devinette les corrompt et laisse entendre l'écho de la règle fondamentale du genre : il doit y avoir une réponse. De là naît le tourment."

La réflexion sur le cinéma, la fonction de l'art et l'image sont aussi diablement d'actualité à l'heure des deepfakes et de la profusion d'informations que l'on avale aussi vite qu'on les oublie.

Un roman protéiforme dans tous les sens du terme. Qui souhaite s'y perdre ?

L'avis de Karine.

Monsieur Toussaint Louverture. 693 pages.
Traduit par Claro.
2000 pour l'édition originale.

12 octobre 2022

Le Maire de Casterbridge - Thomas Hardy

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Alors qu'il est ivre et amer, Michel Henchard "vend" sa femme et sa fille à un marin de passage lors d'une foire. Le lendemain, affolé par son geste, il tente de les retrouver. Ses recherches resteront vaines. Il fait alors le serment de ne plus boire une goutte d'alcool pendant vingt ans, soit l'âge qu'il a au moment de sa faute. Alors que ce délai est presque écoulé et qu'il est devenu marchand de blé et maire de la respectable ville de Casterbridge, les deux disparues refont surface.

Quel enchantement que de retrouver la plume de Thomas Hardy en cette période de l'année ! Il saisit comme peu d'autres l'atmosphère et les paysages de l'Angleterre rurale du XIXe siècle. A Casterbridge, on voit défiler fermiers et marchands de blé, travailleurs et bourgeois. La spéculation qui va bon train et les aléas de la météo peuvent faire monter un homme tout en haut de l'échelle sociale ou le rejeter dans les quartiers les plus tristes de la ville.

La menace est d'autant plus grande que la morale n'est jamais loin chez Hardy. Gare à ceux qui fautent ! Contrairement à d'autres romans de l'auteur, nous n'avons pas ici de personnage particulièrement attachant. Henchard est aussi prompt à se repentir de ses erreurs qu'à céder à l'impulsion du moment. Jalousie, cruauté et vanité rodent en permanence autour de cet homme terrifié par la solitude qui s'arrange pour éloigner tous ceux qui tentent de l'aimer. Ferfrae, son protégé puis rival, est plus appréciable, mais il n'a pas l'envergure d'autres fermiers de l'auteur.
De même, les personnages féminins sont soit trop effacés soit au contraire trop égoïstes pour susciter une véritable empathie. Ils n'en sont pas moins des objets d'étude fascinants. Elizabeth-Jane et sa mère sont effacées et naïves. Cela ne permet ni de retenir l'attention d'un homme ni d'échapper aux comportements que la très stricte société victorienne abhorre et punit avec la plus grande sévérité. Quant à Lucetta, pauvre jeune fille déshonnorée que la fortune a rendue indépendante et ambitieuse, elle provoque l'agacement du lecteur (provoqué par l'auteur) tout en incarnant pour le lecteur contemporain un exemple de personnage tentant de forcer le destin (ce qui n'est jamais une bonne idée quand on est une création de Thomas Hardy).

Ce livre n'a pas la beauté des Forestiers, incontestablement mon roman préféré de Thomas Hardy jusqu'à présent, mais cela ne l'empêche pas d'être un texte à découvrir absolument.

Archipoche. 448 pages.
Traduit par Philippe Neel.
1886 pour l'édition originale.

05 octobre 2022

Les Chroniques de San Francisco - Armistead Maupin

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Mary-Ann Singleton décide de s'installer à San Francisco. Elle trouve un appartement chez Anna Madrigal, propriétaire d'une maison au 28 Barbary Lane, puis un travail de secrétaire dans l'entreprise de la très perturbée famille Halcyon. 

Je crois n'avoir jamais lu que des éloges sur cette série culte se déroulant dans les années 1970. C'est effectivement avec plaisir que j'ai retrouvé quelques lieux familiers de cette ville dont j’ai arpenté les rues il y a quelques années. On y perçoit l'ambiance libertaire d'alors, jurant avec le puritanisme américain traditionnel. 

Je suis cependant très déçue par cette lecture. L'auteur nous livre une histoire qui défile dans notre tête comme le ferait une mauvaise série télévisée. Les personnages, les dialogues et les intrigues sont caricaturaux, voire grotesques. Difficile dans ces conditions de ressentir une grande empathie pour les personnages et mon intérêt s'est si rapidement émoussé que j'ai hésité à abandonner mon livre. 

Peut-être que j’en attendais trop. Toujours est-il que ce deuxième livre de la session "Friendship never dies” de #lesclassiquescestfantastique est un gros flop.

10/18. 384 pages.
1978 pour l'édition originale.

26 septembre 2022

Sur la route : le rouleau original - Jack Kerouac

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Alors qu'il vient de perdre son père, Jack Kerouac fait la connaissance de Neal Cassady. Celui-ci est âgé d'une vingtaine d'années et vit de manière nomade, au jour le jour. Il exerce une influence profonde sur les gens qu'il rencontre. Kerouac, après une première traversée du pays jusqu'à San Francisco pour rejoindre un bateau sur lequel il n'embarquera finalement pas, croise de nouveau la route de Neal et partage son existence lors de virées irrésistibles à travers tout le pays.

Le texte original, rédigé sans mise en forme et, selon la légende, en un temps record, a été retravaillé pour sa première publication en 1957 avant d'être finalement édité en français tel, que Kerouac l'avait écrit, en 2010. C'est cette version que j'ai lue, ou plutôt écoutée avec la version d'écoutez lire.
S'il est vrai qu'on ne peut pas reprendre notre souffle, il y a dans ce texte une musicalité qui m'a maintenue en haleine presque tout au long du roman sans que je me sente égarée. Je ne suis pourtant pas le public cible d'un tel texte.

Nul doute que ce livre, moins factuel que Les Vagabonds du rail d'un autre Jack, a de quoi faire rêver des générations de jeunes hommes. Le refus du conformisme, le culte de l'amitié et les expériences que propose la vie nomade sont des fantasmes partagés par beaucoup d'adolescents (parfois attardés). Kerouac et ses amis ont grandi avec la Grande Dépression (on croise d'ailleurs ici les Okies de Steinbeck) et les conflits. Leur vie en marge est une forme de rébellion et une quête de quelque chose qu'ils ne savent probablement pas définir précisément. Avec eux, on se rend à San Francisco, Denver ou encore New York. On s'imprègne de l'ambiance des Etats-Unis de cette époque, dont les personnages tente de se détacher. Mais quelles que soient les justifications "philosophiques" que l'on peut accoler à ce mode de vie,  cela se traduit avant tout par la recherche de sensations fortes et de règles à enfreindre. A d'autres (épouses, rencontres éphémères, parents), la charge d'en assumer les conséquences.

Une lecture que j'ai appréciée au-delà de ce que j'imaginais, mais un modèle qui ne me convaincra jamais plus longtemps que le temps d'un livre.

Folio. 611 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

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25 septembre 2022

Laissez-moi : Commentaire - Marcelle Sauvagot

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"Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête [...]. Il ne faut pas être absent de son bonheur. "

Alors qu'elle se soigne dans un sanatorium, une femme reçoit une lettre de rupture de l'homme qu'elle aime. Il lui annonce son mariage et l'assure de son amitié. La narratrice lui répond dans des lettres qu'elle ne lui enverra jamais.

Ce court texte écrit au début des années 1930 est un concentré de finesse et d’intelligence (sans parler du style, superbe). Cette introspection nous montre tout ce qu'il y a d'égoïste dans l'amour (et en quoi ce n'est pas forcément négatif). La narratrice commente les sentiments provoqués par sa rupture, mais aussi ses rapports passés avec son ancien partenaire et les actions qu’elle entreprend suite à l’annonce qui lui est faite.

Le sentiment d’être aimé nous fait exister, encore plus lorsqu’on vit comme la narratrice, hors du monde. La rupture fait douter, provoque une remise en question. Pour ceux qui la connaissent, elle provoque la crainte les heures sombres à venir.
On est avant Beauvoir et la femme comme Autre, pourtant cela n’a pas échappé à Marcelle Sauvageot. "L’homme est : tout semble avoir été mis à sa disposition. " Il serait ainsi, dans une rupture, facile d’oublier sa propre valeur face aux reproches pointés par l’homme pour justifier sa désertion.

Blessée et déçue ne veut pourtant pas dire détruite et incapable de raisonner. L’esprit d’indépendance de la narratrice, qui agaçait l’homme lorsqu’ils étaient en couple, est ce qui lui permet de conserver un certain contrôle sur sa vie.

Un texte remarquable. A lire en période de rupture ou pour ne pas oublier que l’on existe avant tout en tant qu’individualité.

Phébus. 134 pages.
1934 pour l'édition originale.

 

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14 septembre 2022

La Fin d'une ère (La Saga des Cazalet, V) - Elizabeth Jane Howard

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" Son rôle dans la vie consistait à prendre soin des autres, à ne jamais se soucier de son apparence, à comprendre que les hommes étaient plus importants que les femmes, à veiller sur ses parents, à organiser les repas et superviser les domestiques qui, hommes ou femmes, l'adoraient pour son dévouement et l'intérêt qu'elle leur manifestait. "

1956. Après presque quatre-vingt-dix ans de règne, la Duche s'éteint paisiblement. Les Cazalet sont d'autant plus déstabilisés que l'entreprise familiale est dans une situation périlleuse. Certains vieillissent ou tombent malades, les autres essaient péniblement de jongler entre leur situation financière, leurs obligations familiales et leurs ambitions personnelles. Serait-ce le temps des désillusions ?

Ce tome se lit avec beaucoup de plaisir puisqu'il s'agit de retrouver des personnages auxquels on s'est attachés durant les quatre délicieux tomes précédents (même si le deuxième et le troisième ont ma préférence). Les tentatives des frères pour sauver l'héritage transmis par leurs parents, leurs querelles dues à des visions antagonistes raviront les lecteurs qui apprécient la dimension historique de la saga. L'époque où un simple nom garantissait la prospérité est révolue. Par ailleurs, Rachel, sans doute le personnage le plus touchant et le plus constant, occupe ici une place prépondérante. C'est un déchirement de quitter Home Place pour toujours.

On m'avait prévenue que ce tome additionnel n'avait pas fait l'unanimité et même si cela m'ennuie de critiquer une saga que j'ai adorée jusqu'à présent, je suis très déçue par certains aspects de ce livre.
Tout d'abord, la brièveté des chapitres et le très grand nombre de parties rendent le récit superficiel, d'autant plus que de nombreux passages concernent les jeunes enfants des protagonistes, dont les brouilles et les passions sont ennuyeuses et redondantes.
Cela se fait particulièrement aux dépens des personnages féminins, qui étaient le gros point fort de la saga. Polly, Louise et Clary ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. La première est désormais une mère de famille respectable si inintéressante qu'on la voit à peine. Les deux autres se débattent avec leur compagnon, chacune à sa manière. Si Villy, Zoë et Jemima s'en sortent bien, c'est surtout pour faire ressortir le contraste avec la vulgaire Diana. J'adore détester cette dernière, soyons clair, mais cela sert avant tout à réhabiliter Edward, qui n'en mérite pas tant.
Elizabeth Jane Howard ne semble accorder son indulgence et mettre l'accent sur la complexité des situations que lorsqu'il s'agit de dédouaner les personnages masculins. Tentative infructueuse en général. Ainsi, Archie, autrefois chevalier blanc, enterrine son statut de parfait goujat lorsqu'après avoir eu une attitude franchement méprisable durant l'intégralité du roman (je ne parle pas de ses erreurs humaines, mais de son incapacité à les assumer), il s'excuse avec condescendance et paternalisme pour le caractère pleurnichard de son épouse devant toute la famille.

Il y a de très beaux passages, en particulier sur la solitude de Villy et la fin de Miss Milliment. Quelques phrases éparpillées laissent entendre que l'autrice n'a pas complètement oublié les sacrifices qu'impose le mariage, mais c'est comme si elle avait écrit ce livre dans la précipitation et était tombée dans la facilité du conservatisme.

Une note un peu amère pour clôturer cette aventure avec les Cazalet, mais je relirai très certainement cette saga un jour. Je remercie les Editions de la Table Ronde pour le livre et pour avoir encore une fois rendu disponible une incontournable autrice anglaise.

La Table Ronde. 552 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
2013 pour l'édition originale.

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10 septembre 2022

L'Hibiscus pourpre - Chimamanda Ngozi Adichie

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La famille de Kambili, quinze ans, est l'une des plus respectées d'Enugu. Son père, Eugène, fervent chrétien, soutient financièrement sa communauté et ne plie pas devant les militaires qui prennent le pouvoir dans le pays. Il n'a jamais voulu prendre une autre épouse lorsque la première n'a plus été en mesure de lui donner des fils. Il veille à ce que ses enfants, Kambili et son frère, Jaja, soient premiers de leur classe en les soumettant à un emploi du temps rigoureux. Cette perfection apparente cache toutefois une réalité bien plus sombre.
Lorsque Kambili et sa famille retrouvent, lors des fêtes de fin d'année, leur tante Ifeoma, la soeur d'Eugène, tout change.  Au contact de cette femme, veuve, mère célibataire et professeur d'université, la jeune fille et son frère découvrent que les certitudes qu'on leur assène depuis toujours ne relèvent que d'une vision du monde parmi d'autres.

L'Hibiscus pourpre est le premier roman de Chimamanda Ngozi Adichie, dont la popularité a explosé avec la publication d'Americanah et son adoubement par Beyoncé. Il me tardait de le découvrir.

Ce livre est une plongée dans le Nigéria de la fin du XXe siècle. Les élites sont, comme toujours chez l'autrice, partagées entre l'amour de leur pays et la tentation de l'Occident. Les marques du colonialisme s'expriment dans la langue, la religion, le mode de vie. Si pour la plupart, les traditions cohabitent de manière harmonieuse avec les principes et les manières importées, pour d'autres il n'est pas question de transiger avec ce qu'ils considèrent comme la vérité, quitte à laisser ses propres parents dans la solitude et la pauvreté.

L'autrice est d'autant plus habile dans ses descriptions qu'elle nous livre un panel de personnages variés, et se garde à tout moment de tomber dans la caricature. Car L'Hibiscus pourpre aussi un beau livre sur l'emprise. Alors que ses actions publiques lui valent l'admiration et le respect de tous, Eugène est un tyran domestique. Les violences physiques qu'il inflige aux siens n'empêchent pas ces derniers de l'aimer puisqu'ils lui sont redevables de leur position, de leur réussite et parce qu'il enrobe ses actes de paroles d'un amour aussi pervers que sincère.

Il y a une certaine pudeur dans L'Hibiscus pourpre(les brimades qu'elle subit éteignent jusqu'au rire de Kambili). Si cela le rend de fait bien moins flamboyant que L'Autre moitié du soleil, vous auriez cependant tort de passer à côté.

Folio. 403 pages.
Traduit par Mona de Pracontal.
2003 pour l'édition originale.

02 septembre 2022

Là où chantent les écrevisses - Delia Owens

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« Il était une maman geai, qui réussit à s’envoler, moi aussi je m’envolerais, si seulement je le pouvais. »

Kya a grandi dans le Marais. Un à un, tous les membres de sa famille sont partis, la laissant entièrement seule. Echappant aux services sociaux, elle survit en vendant des moules et passe son temps sur la vieille barque de son père. Ses seuls amis sont Jumpin et Mabel, un couple de Noirs qui lui fournit de quoi se vêtir et achète ses moules, et Tate Walker, un garçon de la ville fasciné par le Marais.
Quand le corps de Chase Andrews, l'enfant chéri de la ville, est retrouvé flottant au pied de la tour de garde, la ville se met à murmurer que Kya aurait bien pu le tuer.

J'avais abandonné l'idée de lire ce roman trop souvent comparé à Pat Conroy (qui m'ennuie...), surtout après avoir lu des mitigés. La sortie prochaine du film (qui annonce des paysages à couper le souffle et des retrouvailles avec la merveilleuse Daisy Edgar-Jones) ainsi que l'écoute de la très belle chanson de Taylor Swift m'ont convaincue de revoir mon jugement.

Je ne peux pas dire que j'ai passé un mauvais moment. Là où chantent les écrevisses est un livre dont on tourne les pages sans la moindre difficulté. Il flotte autour de Kya une ambiance irréelle qui donne envie de se précipiter en Caroline du Nord et de se prendre pour une spécialiste du marais. Kya est une héroïne touchante, une enfant blessée, une femme maltraitée, mais aussi un personnage fort qui refuse de se laisser dicter sa vie. .

En revanche, ce roman souffre d'un gros manque de crédibilité. L'héroïne est une pestiférée illétrée vivant dans le plus grand dénuement. Pourtant, deux garçons très séduisants (dont le playboy du coin) craquent pour elle. De même, Kya apprend à lire et devient une experte reconnue avec une facilité déconcertante. J’aime l’idée que la nature s'observe et se vit avant tout, mais on a quand même du mal à y croire.

Quant à l'enquête, si elle m'a maintenue en alerte, elle est menée avec un manque de rigueur qui ne peut pas être attribué au seul shérif. Personne ne se demande ce que Chase faisait là-haut ou ne semble chercher des informations précises à ce sujet. Par ailleurs, qui peut envisager un procès où l'on oublierait d'interroger l'accusée ?

Une lecture agréable mais très imparfaite. Et vous, avez-vous aimé ?

Les avis de Kathel et Keisha.

Points. 461 pages.
Traduit par Marc Amfreville.
2018 pour l'édition originale.

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29 août 2022

L'Heure de l'étoile - Clarice Lispector

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" Si le lecteur est assez aisé pour mener une vie relativement confortable, qu’il aille donc voir comment vivent les pauvres ! S’il est pauvre, il ne me lira pas, car c’est chose superflue quand on ne mange jamais à sa faim. Quant à moi, je fais fonction de soupape de sécurité, en me mettant à la place d’une classe moyenne à l’existence ravagée. "

Qu'est-ce qui définit la condition humaine ? Où est notre humanité ?

L'intrigue tient en peu de mots. Rodrigo S.M., écrivain, prend sa plume pour nous raconter l'histoire d'une jeune fille pauvre, laide et sans éducation.

Ma première lecture de Clarice Lispector a été une telle épreuve que je n'étais pas franchement enchantée à l'idée de la relire. Heureusement, la session mensuelle des Classiques c'est fantastique m'a donné le courage d'ouvrir cette nouvelle contenue dans le coffret que j'avais acheté avec La Passion selon G.H. .

Ce texte est, de l'aveu même de l'autrice qui s'incarne ici dans un alter ego masculin, d'une forme étonnamment classique. " Aussi, contrairement à mes habitudes, tenterai-je d’écrire une histoire comprenant début, développement et grand final, suivi de silence et de pluie battante. " Ajoutez à cela une bonne dose d'humour (noir) de la part du narrateur, et vous obtiendrez une nouvelle lue avec plaisir qui vous triturera bien les méninges.

L'héroïne, dont le prénom est une malédiction à lui tout seul, grandit dans un Brésil où le capitalisme règne en maitre. Elle fait partie de cette masse de personnes dont les existences semblent indissociables les unes des autres tant elles se ressemblent. Il s'agit de réussir à se nourrir au jour le jour, de s'offrir, rarement, du rouge à lèvres ou une séance de cinéma et de permettre à d'autres de faire des profits. La jeune fille peut tout au plus espérer trouver un mari (même violent) et faire des enfants.

Le narrateur désespère, tout en admettant que sa propre existence n'a pas plus de sens que celle de son héroïne. Avec elle, il cherche une chose à laquelle se raccrocher. Mais quoi ? A quoi bon écouter la radio et entendre des émissions auxquelles elle ne comprend rien ? Un jour, elle se fait porter pâle et passe une journée sans les femmes qui partagent sa chambre.

" Jusqu’alors, elle n’avait jamais eu le privilège de jouir de sa propre personne. De ma vie, je n’ai jamais été aussi heureuse, se dit-elle. Elle ne devait rien à personne et personne ne lui devait rien. Elle s’offrit même le luxe d’éprouver un certain écœurement – mais un écœurement fort distingué. "

Est-ce que tout le monde a le droit de rêver ?

Lire Clarice Lispector, c'est accepter de ne pas tout comprendre. C'est aussi ouvrir les yeux sur des évidences que l'on a sous les yeux mais que l'on n'avait jamais pensé à formuler.

Editions des femmes. 110 pages.
Traduit par Marguerite Wünscher.
1977 pour l'édition originale.

Source: Externe

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