I_Grande_47737_lointain_souvenir_de_la_peauLe Kid, jeune homme de vingt et un ans, vit sous le Viaduc où se réfugient les délinquants sexuels du comté de Calusa. Après avoir purgé une peine de prison, il doit porter un bracelet électronique et ne pas vivre à moins de huit cents mètres d'une école pendant dix ans. Alors, il s'est construit un semblant de vie, avec une tente et un vélo, un boulot d'aide-serveur dans un restaurant, et son seul ami, Iggy, qui a la particularité d'être un iguane.
Un jour, un homme se présentant comme le Professeur et travaillant au département de sociologie d'une université vient parler au Kid. Il lui dit souhaiter faire une enquête sur les délinquants sexuels sans-abri.

J'avais beaucoup aimé De beaux lendemains, j'ai de nouveau été séduite par Russell Banks. Dans ce roman, l'auteur fait encore le procès de la société américaine, mais cette fois à l'heure d'internet. Il évoque l'hypocrisie qui existe entre l'hypersexualisation des jeunes filles (assumée et encouragée par la publicité, la mode, etc)  et l'horreur de la pédophilie, à travers le personnage du Kid, encore un gamin lui-même. Cabossé, seul, physiquement petit et maigre, incapable de faire la distinction entre fantasme et réalité, entre affection et égocentrisme, il est tombé sans aucune surprise dans le premier piège qu'on lui a tendu. Evidemment, il n'est pas question de complètement le disculper, et encore moins d'innocenter d'autres personnages tels le Verreux, mais de recentrer le débat. Ce livre rappelle en effet qu'il y a des questions sur lesquelles la société est loin d'être claire. La haine des gens à l'égard de ce qu'ils ont contribué à créer, et leur façon de se défouler sur les autres de leur propre culpabilité, sont violemment mises en scène ici. Le lecteur boit la tasse avec le Kid, qui se retrouve jeté hors du seul endroit qu'il connaît par la police ou par les éléments, et séparé des quelques êtres auxquels il s'est lié. 

C'est un livre dur, sans espoir de progression réelle. Malgré tout, je l'ai trouvé bien plus fluide et moins oppressant que De beaux lendemains qui m'avait vraiment mise mal à l'aise. J'ai en effet trouvé quelques échappatoires avec les compagnons du Kid : Iggy, Annie, Einstein, respectivement iguane, chienne et péroquet. Il y a aussi Dolorès Driscoll (la conductrice du bus dans De beaux lendemains)  et son compagnon qui viennent un peu rompre la solitude du Kid, et qui laissent penser que l'humanité n'est pas complètement fichue. 

Je n'ai pas l'habitude de lire des livres aussi rapidement après leur sortie, mais je suis contente d'avoir fait une exception pour ce très bon roman.

"Il n'y avait évidemment aucun consensus sur l'endroit où les délinquants sexuels devaient être envoyés. C'étaient les parias absolus, les intouchables américains, une caste d'hommes classés bien au-dessous des simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans-abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitaient simplement qu'ils cessent d'exister."

D'autres avis chez Yueyin et Sylire.

Actes Sud. 443 pages.
Traduit par Pierre Furlan.
2011 pour l'édition originale.