beauxDans une petite ville isolée de l'Etat de New York, alors qu'il neige, le bus scolaire conduit par Dolorès Driscoll quitte brutalement la route. Quatorze enfants sont tués, d'autres sont gravement blessés. Jusque là, Sam Dent était une bourgade plutôt calme. Elle va devoir faire le deuil de ce qui s'est passé en se regardant pour la première fois dans le miroir.

De beaux lendemains est un roman à quatre voix. Dolorès Driscoll d'abord, la conductrice du bus, livre son témoignage sur l'accident. Elle est physiquement indemne mais brisée, et pourrait faire une coupable idéale. C'est elle qui conduisait, et certains parents tentent de surmonter leur chagrin en déclarant que cet accident était prévisible, qu'ils l'avaient vu venir, et que Dolorès n'aurait pas dû être au volant du bus. Cependant, elle a un mari infirme et aucun argent, aussi la colère des gens cherche à se reporter sur quelqu'un d'autre. Mitchell Stephens, un avocat new-yorkais en colère lui aussi a trouvé d'autres personnes à blâmer. Répétant qu'il n'y a pas d'accidents, il tente de convaincre les familles des victimes de s'en prendre à la ville, à l'Etat, et de les faire payer pour ce qui s'est passé. Son combat est sincère, mais il cherche aussi à se perdre dans cette affaire pour oublier qu'il est lui-même un père blessé.
Billy Ansel est une épave. Veuf depuis quelques années d'une épouse qu'il adorait rencontrée au lycée de Sam Dent, il n'avait plus que ses enfants, des jumeaux, qui ont péri dans l'accident sous le regard de leur père, qui suivait le bus dans son véhicule.
Enfin, Nicole Burnell avait tout pour être la prochaine Miss America, et quitter la misère de Sam Dent. L'accident lui a pris ses jambes, mais elle se servira de ce drame pour obtenir autre chose que ce que l'on attendait d'elle.

Ce livre évoque le deuil évidemment. Celui d'un avant, celui d'un enfant, celui de ce qu'on aurait dû devenir à travers lui. Je m'attendais à des étincelles lorsque j'ai ouvert ce livre, j'y ai trouvé des gens complexes, vrais, et qui ne réagissent donc pas de la même façon au drame qui les touche. En fait, les étincelles sont bien présentes, mais elles sont discrètes, et ne déclenchent pas ce à quoi on s'attend. L'accident n'est pas un début, c'est un événement dans la vie de gens qui existaient déjà avant. Ce qu'il provoque ne découle donc pas seulement de ce bus qui a dévié de sa trajectoire. Ce qui était caché, nié, devient insupportable. Les rapports de force s'inversent. J'ai été très touchée par Nicole en particulier. Cette jeune fille était peut-être une pimbêche avant l'accident (reine de beauté, très populaire, un vrai cliché), mais nous ne le sauront jamais. En revanche, on découvre une enfant blessée mais suffisamment intelligente pour utiliser ce qui lui est arrivé pour prendre sa revanche.

"Moi je le regardais, par contre. Je regardais au-dedans de lui. J'avais changé depuis l'accident, pas seulement dans mon corps, et il le savait. Son secret m'appartenait désormais ; il était à moi. Avant, c'était comme si je l'avais partagé avec lui, mais ça c'était fini."

Ce qu'elle fait est égoïste, et pourtant elle sauve Sam Dent d'une certaine manière. J'ai été choquée de voir ces avocats tourner autour des victimes, j'ai eu envie de hurler aux parents d'écouter Billy Ansel, l'ancien héros du Vietnam devenu l'ivrogne du village. Dans tout ce carnage, ce sont finalement les trois personnes les plus marginalisées, Billy, Abbott et Nicole, qui gardent les pieds sur terre, et refusent d'adhérer au besoin de trouver absolument un coupable.

"Cette ville entière est devenue complètement cinglée."

Un livre dans lequel j'ai eu du mal à me plonger, qui m'a demandé de gros efforts de concentration, mais qui en dit beaucoup sur l'âme humaine. Russell Banks est un auteur que je voulais découvrir depuis des années, je ne regrette pas d'avoir enfin pris le temps de le faire.

Sylvie a été moins conquise que moi. Dédale a en revanche beaucoup aimé sur Biblioblog.

1991.
Actes Sud. Traduit par Christine Le Boeuf.

252 p.