liv-3694-bent-roadArthur Scott retourne au Kansas après vingt ans d'absence en compagnie de son épouse Celia et d'Elaine, Daniel et Evie, leurs trois enfants. Arthur avait fui la ferme de ses parents après que la mort de sa soeur Eve, disparue dans d'horribles circonstances. En revenant chez lui sur la très dangereuse Bent Road, il retrouve son autre soeur, Ruth, qui a épousé Ray, le fiancé d'Eve. Au même moment, un fou furieux s'échappe, et la petite Julianne Robison aux grands yeux bleus et aux cheveux blonds, comme Eve, disparaît.

Inutile de faire durer le suspens, Bent Road est une très belle découverte en cette rentrée littéraire, un livre aussi poignant qu'original.
Tous ses personnages sont touchants et très seuls dans le malheur qui semble les emprisonner un peu plus chaque jour. Nous suivons leurs pensées et leurs confidences, tour à tour. Celia, la mère, se heurte à un mari distant, un beau-frère dont elle n'apprécie pas le regard, une belle-mère désagréable, et surtout à un fantôme, celui d'Eve. Celle-ci lui ressemblait paraît-il, mais personne ne veut lui dire qui l'a assassinée et pourquoi. Les Scott s'acharnent à laisser le passé dans le passé et à refuser son incidence sur le présent.
Daniel a perdu tous ses amis en venant. Son père ne cesse de lui dire qu'il n'est pas un homme et de lui préférer Jonathon, le prétendant de sa soeur Elaine. Alors il apprend à tirer en cachette avec Ian, un être difforme et malade, le seul ami qu'il se soit fait. 
La petite Evie est très isolée également. A l'école, tout le monde lui reproche sa présence, comme si elle était responsable de la disparition de Julianne. Elle s'imagine donc que la tante Eve qui lui ressemble tant et dont elle porte le nom est à ses côtés. Elle porte ses robes en cachette, lui offre à déjeuner et garde précieusement une photo de sa tante disparue dans les bras d'un Ray fou de bonheur.
Enfin, Ruth est une femme adorable mais très malheureuse. Elle a épousé Ray, dont beaucoup pensent qu'il a assassiné sa soeur et qu'il est responsable de la disparition de Julianne, tout en sachant qu'il ne l'aimerait jamais. Devenu alcoolique, il est aussi violent avec elle. L'arrivée de son frère lui permet de voir que tout le monde ne la rejette pas.

"Arthur ne l'a pas regardée comme tous les autres. Il l'a regardée comme s'ils étaient de nouveau jeunes, avant que le malheur frappe. Avant qu'Eve meure. Il l'a regardée comme s'il l'aimait toujours."

Ce livre est décrit comme un roman policier, mais c'est beaucoup plus que ça. Il n'y a pas d'enquête à proprement parler, le rythme est beaucoup plus lent que celui d'un livre à suspens, et les réponses viennent en même temps que les secrets de famille se dévoilent. Bent Road est d'abord un roman d'ambiance, l'histoire d'une famille, d'une communauté. Il parle de drames familiaux, de culpabilité, d'enfants qui voudraient être grands, ou encore du poids du catholicisme. Ray est rejeté et soupçonné par tous d'être un malade, mais aux yeux des gens, et en particulier du Père Flannery, Ruth devrait rester sous sa coupe et serrer les dents. Jusqu'au bout, on ne saisit pas à quel point la malveillance des gens a pu briser des vies.
La fin, que je ne dévoilerais pas, a un côté généreux qui aurait pu être exaspérant mais qui m'a finalement beaucoup plu. Que se serait-il passé si les langues s'étaient déliées plus tôt ? Quelle aurait été la vie des gens alors ? Il n'est pas question d'excuser n'importe quoi, mais d'admettre que les choses ne sont pas aussi simples que le disent le Père Flannery ou même Arthur, et cela seule Celia, avec son regard extérieur, peut le faire.

L'avis de Ys.

Le Masque. 317 pages.
Traduit par Valérie Bourgeois.
2011 pour l'édition originale.