10 février 2009

Les vies d'Emily Pearl ; Cécile Ladjali

resize_3_Actes Sud ; 191 pages.
2008.

Il y a des livres qui vous semblent plein d'espoir, qu'il vous faut absolument, mais que vous méprisez quand même un peu, puisque leurs ambitions ont l'air ridiculement grandes. Quand je lis des romans dits "d'inspiration victorienne", il s'agit essentiellement pour moi de trouver des clins d'oeil aux oeuvres des maîtres de l'époque. Cette fois, ce but n'a pas été atteint, mais c'est parce que Cécile Ladjali a accompli quelque chose de beaucoup plus grand.   

Emily Pearl est une pauvre fille de la campagne à l'extrême fin du XIXe siècle anglais. Dans un cahier, elle inscrit sa vie, vécue ou rêvée, peu importe. Elle parle des lettres de sa soeur Virginia, qui a fuit une existence misérable pour une autre existence misérable, mais choisie celle-là, de son rôle de perceptrice auprès de Terrence, le fils malade de Lord Auskin, de sa relation avec ce dernier, de la vie à Green Worps, d'elle même en fait.

Moi qui aime si peu les auteurs français contemporains, j'ai complètement succombé à la poésie, à la fantaisie et à la tristesse de ce petit livre. A côté de Rachel, Lucy, Kath ou Angel, se trouvera Emily Pearl désormais. Je pourrais vous dire qu'on perçoit les ombres de Jane Eyre et Virginia Woolf en lisant ce livre, mais cela n'a aucune importance en fin de compte. J'ai été totalement éblouie par l'héroïne de Cécile Ladjali. Elle est bourrée de défauts, et certaines de ses actions peuvent rebuter nombre de personnes, mais j'ai toujours eu un faible pour les héroïnes à l'imagination débordante, qui cherchent dans l'écriture un sens à leur vie. Elles sont finalement avant tout des prisonnières, même lorsque, comme Emily, elles ont conscience des conséquences de leurs actes :

" Virginia et son époux luttent pour la vérité et la liberté. Alors que moi, je fais enfermer les innocentes. Qu'est-ce qu'il y a donc de pourri en moi ? Qu'est-ce qui me fait, dans le banal petit jour du matin, haïr à ce point l'humanité ? "

En fait, paradoxalement, Emily est la seule à percevoir la réalité des choses. Elle veut être libre, être heureuse, mais elle a quand même conscience de la médiocrité de son existence et de celle des autres, quand ces derniers se voilent la face, par refus du chagrin ou par vanité :

" J'enviai alors cet homme et sa capacité à sélectionner les détails de la vie susceptibles de ne lui apporter que du bonheur et à jeter dans les douves de l'amnésie ceux qui auraient pu le conduire au désespoir. Je n'avais pas cette force. "

"Ce vieil homme connaît aujourd'hui ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir vivre : une apothéose sociale ! Il ne réalise pas que la moitié de l'assistance est composée des plus grands marginaux du pays, de toute la fratrie artiste et homosexuelle du Nord de l'Angleterre. Non, cela il ne le voit pas. Il ne retient de cette faune bizarre que ce qu'en retiendrait un parvenu : le velours des redingotes, la cherté des toilettes, la lourdeur des parfums coûteux qui empoisonnent l'air, le fait que trois prêtres, dix enfants de choeur et cinq choristes soient convoqués pour le mariage de sa cadette. Je suis certaine aussi qu'il n'a pas manqué de considérer, à l'entrée de la chapelle, les trente superbes bêtes, harnachées à de profondes calèches couvertes d'armoiries ducales. Mon père n'a d'yeux que pour ces spectacles. En revanche, il reste aveugle à celui de ma détresse, il ne devine même pas le ventre de Pitch qui déborde de son habit, il ne voit pas non plus sa femme, secouée par les sanglots de bonheur, et que compresse une abominable robe d'apparat vert canard. "

Emily sait aussi aimer, même si elle se répète sans cesse le contraire. Fuir ses sentiments, ce n'est pas ne pas les éprouver. Terrence, ce gamin difforme, encore un genre de personnages que j'aime inévitablement, Emily est prête à tout pour le soulager, et elle le fera.

On ne sait pas ce qui est exact, qui existe vraiment, ce qui est écrit, ce qui est réellement dit. Cécile Ladjali ne signale pas les dialogues par une ponctuation spécifique. Ce livre est un tout, parfaitement harmonieux, une longue réflexion sur ce que l'on fait de sa vie, sur ce que l'on n'ose pas et sur les peines inévitables auxquelles il faut faire face. C'est enchanteur malgré la tristesse qui se dégage de l'histoire. Un bijou !

Malice et Lou ont adoré.
Emjy est plus mitigée. 

Posté par lillounette à 19:15 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
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Commentaires sur Les vies d'Emily Pearl ; Cécile Ladjali

    Je ne parviens plus à me souvenir de l'endroit où j'avais entendu parler de ce livre...
    Tu sais que tu as un certain don (ou un don certain) pour donner envie de lire les livres que tu as aimés??

    Posté par Pimpi, 10 février 2009 à 22:13 | | Répondre
  • Hum, je le note. J'ai lu un essai de Ladjali l'an dernier qui m'avait beaucoup plu.

    Posté par Leiloona, 10 février 2009 à 22:14 | | Répondre
  • "Je pourrais vous dire qu'on perçoit les ombres de Jane Eyre et Virginia Woolf en lisant ce livre" Hum... forcément, c'est tentant ! Si jamais il croise ma route, peut-être que...

    Posté par Caro[line], 10 février 2009 à 22:21 | | Répondre
  • Eh bien ! Quel enthousiasme ! Tu me donnes envie de le découvrir !

    Posté par Alwenn, 10 février 2009 à 22:30 | | Répondre
  • Je l'ai chez moi, celui-là, envoi d'une bonne âme vivant dans son coin de blog!! Je pense que je vais le mettre haut dans la pile!!

    Posté par Karine :), 11 février 2009 à 01:33 | | Répondre
  • Je le note dans ma liste de livres à lire, tu as employé des mots magiques "Jane Eyre", "Virginia Woolf", "d'inspiration victorienne" qui m'allèchent à chaque fois que je les entends!

    Posté par Titine, 11 février 2009 à 10:45 | | Répondre
  • Oh ! Oui je rajoute une couche livre magnifique ! Un livre À lire ! Excellent oui comme tu le dis Lilly j'avais vraiment adoré

    Posté par Alice, 11 février 2009 à 12:10 | | Répondre
  • Pimpi : j'en suis ravie, parce que c'est précisément ce que je tente de faire ;o) En plus, je pense que tu aimerais beaucoup !

    Leiloona : je ne connaissais pas du tout Cécile Ladjali avant ce livre, mais je vais me pencher très sérieusement sur ses autres oeuvres.

    Caro[line] et Titine : en fait, je l'exprime mal, mais on oublie totalement ces références très vite. Ce livre vit de lui même, et doit être lu pour lui même.

    Alwenn : toi aussi tu devrais beaucoup aimer ;o)

    Karine : je crois que je vois de qui tu parles, mais c'est très joliment tourné ;o))

    Malice : merci du soutien, ce livre le mérite vraiment !

    Posté par Lilly, 11 février 2009 à 12:38 | | Répondre
  • Déjà noté chez Lou, tu confirmes qu'il faut que je le lise !
    Tu sais que tu as failli le recevoir lors d'un certain swap celui-ci? Mais je ne l'avais pas trouvé à temps. Mais apparemment, tu l'avais déjà, donc ça tombe bien

    Posté par Manu, 11 février 2009 à 16:12 | | Répondre
  • Je voulais demander à Delphine de me le prêter mais il est un peu loin... )
    Je vais donc attendre. )

    Posté par fashion, 12 février 2009 à 08:23 | | Répondre
  • Hum ... je note deux fois plutôt qu'une ...

    Posté par Romanza, 12 février 2009 à 08:27 | | Répondre
  • J'ai beaucoup aimé ce roman, très travaillé, bien écrit, à l'influence anglaise subtile... je l'ai préféré aux "Souffleurs", livre pourtant curieux (je n'en ai toujours pas parlé mais je ne désespère pas). Et tu me donnes envie de lire Ishiguro, j'avais été arrêtée par la toute première page ! Bon là il est resté à Paris, ca devra attendre encore un peu, mais j'ai à nouveau vraiment envie de l'ouvrir.

    Posté par Lou, 12 février 2009 à 12:47 | | Répondre
  • Tu sais donner envie ! Hop, ce livre vient de rejoindre ma LAL !!!

    Posté par Cécile, 12 février 2009 à 21:17 | | Répondre
  • Manu : en fait, je l'ai acheté fin décembre celui-là, en occasion, mais en parfait état. Je vais encore plus le chérir maintenant que je l'ai lu !

    Fashion : Delphine ??? Tu veux dire un coin de blog ?

    Romanza : je pense que tu aimeras !

    Lou : J'ai "Les souffleurs" qui m'attendent maintenant, et je pense le lire très vite d'ailleurs. C'est dommage que tu n'aies pas écrit de billet dessus !
    Sinon, je t'assure que tu rates une aubaine avec Ishiguro, ce livre est l'un des plus beaux que j'ai lus.

    Cécile : n'hésite pas à le lire, vraiment !

    Posté par Lilly, 13 février 2009 à 17:27 | | Répondre
  • je surligne ce titre tout de suite!

    Posté par cathulu, 13 février 2009 à 19:37 | | Répondre
  • Cathulu : excellente idée, j'espère qu'il te plaira !

    Posté par Lilly, 14 février 2009 à 18:42 | | Répondre
  • un roman "d'inspiration victorienne" il ne m'en faut pas plus pour l'inscrire sur ma PAL! merci pour ce billet alléchant

    Posté par lael, 15 février 2009 à 08:51 | | Répondre
  • Lael : il ne s'agit pas de n'importe quel roman d'inspiration victorienne, je t'assure qu'il faut le noter pour ses autres qualités !

    Posté par Lilly, 16 février 2009 à 09:02 | | Répondre
  • Je l'ai lu grâce à toi et je t'en remercie.

    Posté par Stephie, 17 mars 2009 à 21:08 | | Répondre
  • Stephie : ça me fait très plaisir !

    Posté par Lilly, 17 mars 2009 à 21:27 | | Répondre
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