La pomme rouge ; Francis Garnung
Avant la Lolita de Nabokov, il y a eu La Pomme rouge de Francis Garnung. Je me suis toujours demandé comment un roman mettant en scène un amour entre un homme et une enfant pouvait ne pas sembler malsain. Cette interrogation m'a poursuivie au cours de ma lecture, et je ne pense pas pouvoir totalement la dépasser, même maintenant, mais ce livre est paradoxalement très délicat. Ne vous attendez pas à lire un vrai billet sur ce livre. J'ai su l'aimer, mais je ne crois pas être réellement capable d'en parler. Il s'agit d'un roman dont le contenu me dépasse de beaucoup.
Quelques mots sur l'histoire pour commencer : François est un homme de trente ans, qui tombe amoureux de sa voisine, Guillemette, douze ans. Il lui écrit des lettres dont on ne voit jamais les réponses, et qui, "à peine lues", "doivent disparaître".
Ce livre est un magnifique texte sur l'enfance et sur ce que signifie grandir. Le style est d'une incroyable douceur. C'est presque un conte que l'on croit entendre. Le narrateur n'est jamais un ami. Son affection pour Guillemette répulse.
" J'ai découvert la légende de sainte Guillemette, et je vous la confie pour votre édification personnelle. Ça ressemble au Petit Chaperon rouge, direz-vous ? Parce qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et les loups guettent toujours les petites filles."
Peut-on vraiment rester accroché à son enfance comme François le fait ? La première lettre qu'il envoie à Guillemette est celle d'un gosse. Elle l'attire, elle le vexe, il lui dit qu'elle est repoussante. Six fois à la suite, il emploie le mot "laide" pour la qualifier. Avant de la tutoyer, de l'appeler par des mots d'amour. Il est envieux de sa jeunesse. La mère de Guillemette tente de le séduire, mais il n'a d'yeux que pour l'enfant, en qui il croit retrouver la fillette qu'il a aimée quand il était petit garçon, et qu'il n'a jamais oubliée.Elle est odieuse cette mère d'ailleurs, prête à encourager le loup qui frappe à sa porte.
Tout va de travers dans ce livre. Les adultes sont à la recherche de leur jeunesse qui s'envole, et l'enfant appelle l'âge adulte adulte, porte les sous-vêtements de sa mère en espérant être ainsi plus désirable aux yeux de François.
" Quand toi tu aimes à te déguiser en femme (ne le nie pas, je t'ai vue de ma fenêtre...), ta mère se déguise en minette, avec socquettes et minijupe. A quand des couettes avec des rubans roses ? "
Mais voilà, François et la mère de Guillemette ne peuvent rien contre les années. Là où François se contente de s'interroger,
"Suis-je arrivé trop tôt dans ta vie ? Es-tu venue trop tard dans la mienne ? "
Guillemette parvient à percevoir le loup qui l'habite et qu'il ne peut dissimuler. La réponse qu'elle apporte est évidente aux yeux de tous, sauf aux yeux de ceux qui aimeraient croire en cette relation, qui leur donne le sentiment de retrouver ce qu'ils ont perdu. On les blâme ces deux êtres, ce sont eux les vrais adultes après tout, et Guillemette, bien que provocante, n'agit pas moins en enfant, quelque soit le rôle et la responsabilité que François tente de lui attribuer. Il sait se déguiser en agneau, en victime presque, mais il ne trompe personne, et surtout pas lui même. Il le dit lui même, "toute grande personne ternit tout ce qu'elle touche si elle ne redevient pas enfant."
Lily a écrit un merveilleux billet sur ce livre.
Commentaires sur La pomme rouge ; Francis Garnung
- Le sujet est extrêmement délicat (et je pèse mes mots) mais c'est la façon de le traiter qui est ici merveilleuse, tout en subtilité, complexe.
Je vais vous dire un "scoop", nous avons rencontré Francis Garnung et sa femme, Vanessa ("Je suis comme je suis") et moi, il y a près d'un an. C'est un couple merveilleux. Elle, vive, enjouée, restée très jeune, lui, calme, pondéré, au regard limpide et clair...
nous en avons gardé, Vanessa et moi, un très beau souvenir... - Je n'ai pas encore lu "Lolita", je sais que le ferai même si j'ai depuis toujours en tête le qualificatif employé par mon père : "répugnant". Pourtant j'ai lu un recueil depuis et j'ai trouvé l'écriture de toute beauté, bien que les nouvelles soient à mon avis très inégales. Difficile d'aborder des sujets de ce type sans appréhension, pourtant c'est sans doute indispensable pour les apprécier ces oeuvres à leur juste valeur.
- Erzébeth : non, je n'ai pas lu "Lolita", mais je compte bien le faire. Je n'ai pas vu le billet de Vanessa qui le qualifie de "malsain", j'irais voir.
"La pomme rouge" mérite que tu surmontes ta passion pour les romans épistolaires sinon, je pense que tu l'apprécieras.
Et tu ne parles jamais trop ;o))
Fashion et Clarabel : c'est merveilleusement bien écrit. Je n'ai pas d'enfants, et aucune affinité pour eux (à un point qui fait rire bien des gens), mais ce sujet me met quand même mal à l'aise, alors je comprends qu'il repousse une mère.
Lily : ton billet est magnifique, on voit bien à quel point le livre t'a touchée. J'imagine à quel point tu as dû apprécier ta rencontre avec l'auteur du coup.
Lou : j'ai lu la première page de "Mademoiselle O", et Nabokov et moi sommes faits pour nous entendre, c'est certain.
Sinon, je n'avais pas vraiment d'appréhension en ouvrant ce livre, et cela m'a certainement encore plus débousolée. Tu devrais aimer toi aussi ;o) - Ravie de voir que ce livre si "délicat" à bien des sens commence à être lu dans la bloggosphère!
Je suis maman, comme Lily, je n'ai aucune affinité sensuelle avec les enfants, et j'ai trouvé ce livre merveilleux... justement pour reprendre nos sentiments, nos questionnements et enlever toute la poussière bien pensante que nous avons gardé sur des liens filiaux pas si évidents. - VanessaV : bienvenue ici !
Je ne suis pas mère, et je ne compte pas le devenir avant un bon moment, mais j'imagine que cela doit provoquer nombre de bouleversements émotionnels pas toujours évidents à régler (sans en arriver aux extrémités du livre, mais en littérature, les extrêmes sont parfois les plus éclairants).

















Mais tu as lu "Lolita", toi ? Il faut le lire. En allant chez Lily, je suis remontée chez Vanessa, qui dit que "Lolita" est "vicieux" et "malsain" et comparaison.
Bon.
"Lolita" est un chef-d'œuvre, dont le sujet est certes malsain (idem ici) mais dont le traitement me paraît pourtant immensément poétique... Enfin, c'est tellement subjectif...
Cette "Pomme rouge" me fait peur (en fait, je suis très étroite d'esprit, mais ça reste entre nous, ok ?), aussi par sa forme (mais POURQUOI des lettres ?!
(je parle trop)