08 juillet 2009

Les Années ; Virginia Woolf

untitledFolio ; 572 pages.
Traduit par Germaine Delamain et Colette-Marie Huet. Préface de Christine Jordis.
V.O. : The Years. 1937.

Il est très difficile de parler des romans d'un auteur que l'on aime comme j'aime Virginia Woolf. Dans ces cas là, l'objectivité est encore plus éloignée, et il ne s'agit plus seulement de parler d'un texte, mais d'une relation (je suis très sentimentale, mais si vous saviez tout ce que je dois à Virginia Woolf...).

Je me suis plongée dans Les Années parce qu'après Céline, je savais qu'il serait difficile de ne pas trouver mes lectures fades. J'ai eu mille fois raison, ce livre est un immense roman.
Que s'y passe t-il ? Tout et rien en même temps. Nous suivons une famille anglaise, les Pargiter, depuis 1880 jusqu'aux années 1930, mais il ne s'agit aucunement d'une saga familiale.
Les personnages sont attachants, deviennent familiers. J'ai bien sûr complètement fondu devant Edward, cet homme assommant d'érudition, mais aussi d'une grande beauté et surtout au coeur irrémédiablement brisé, un être "dont l'intérieur a été dévoré, ne laissant que les ailes et la carapace". Les événements politiques et sociaux apparaissent en toile de fond, rythment le récit, et ce pied dans la réalité nous permet de voir l'évolution extérieure des choses et des hommes.
Toutefois, si je dit qu'il n'est pas non plus faux d'affirmer qu'il ne se passe rien, c'est parce que le lecteur à la recherche d'une intrigue suivie et palpitante de manière traditionnelle sera nécessairement frustré. Il y a beaucoup d'inachevé (volontaire) dans ce livre. Les personnages que l'on croise en 1880 ne réapparaissent pas forcément avant que la dernière partie ne se déroule, ou alors seulement en tant que fantôme. Je pense notamment à Delia, cette jeune femme incapable de pleurer une mère qu'elle ne pouvait plus aimer, que l'on revoit seulement un demi siècle plus tard. Les phrases sont souvent inachevées, les personnages ne s'écoutent que rarement parler les uns les autres, de nombreuses scènes sont énigmatiques, et les réponses n'arriveront pas toujours.
Il s'agit en fait pour Virginia Woolf d'équilibrer son roman, de laisser de la place à ce qui est finalement aussi important. La quatrième de couverture a à mon avis raison de dire que le grand meneur de ce texte, c'est le temps. Le temps qui interrompt, qui mène l'histoire et les lecteurs, qui ébranle tout sur son passage, comme le vent que l'on retrouve à de nombreuses reprises. Il fait vieillir les personnages à une vitesse incroyable. Les Pargiter ont à peine le temps de s'interroger sur le sens des choses qu'il ne leur reste déjà plus que des souvenirs, et les lambeaux de leur chair. "Voilà à quoi aboutissent trente ans de vie commune, entre mari et femme - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou. On aurait cru entendre des bestiaux ruminer plus ou moins distinctement dans leur étable - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou - en piétinant la paille douce et fumante de leur litière, de la même manière qu'ils se vautraient jadis dans les marais primitif ; nombreux, prolifiques, à peine conscients, se disait North, tandis qu'il écoutait d'une oreille distraite le jovial clapotement, qui soudain s'adressa à sa personne."
Le texte entier est empreint d'une grande mélancolie, de grands questionnements, portés par une écriture qui n'oublie aucune émotion, mais la fin est étrangement plutôt ouverte et paisible. La dernière partie contient également davantage de descriptions comiques que le reste du roman.

En fait, avec ce texte, pour reprendre des mots de Virginia Woolf picorés dans la préface, l'auteur parvient à combiner "le fait et la vision" à merveille. Il s'agit d'un aboutissement parfaitement réussi pour elle, qui jusque là avait privilégié soit l'un soit l'autre. Cette préface est également très intéressante pour les informations qu'elle contient sur la genèse du texte, et sur les ellipses contenues dans le roman.

"Une rafale soudain s'engouffra dans la rue ; elle chassa un morceau de papier le long du trottoir et un petit tourbillon de poussière sèche lui courut après. Au-dessus des toits s'étendait un de ces couchers de soleil de Londres, rouges et changeants, qui allument dans chaque fenêtre l'une après l'autre, des flambées d'or. Cette soirée de printemps avait quelque chose de sauvage ; même ici à Abercorn Terrace la lumière variait, passait de l'or au noir, du noir à l'or. Delia laissa tomber le rideau ; elle se retourna et vint au milieu du salon en disant tout à coup :
' Oh ! mon Dieu !' "


Commentaires sur Les Années ; Virginia Woolf

    J'ai survolé ton billet. Mon exemplaire devrait arriver cette semaine ou au début de la semaine prochaine... je reviendrai te lire

    Posté par Allie, 08 juillet 2009 à 22:27 | | Répondre
  • J'ai survolé ton billet... Je revevrai mon exemplaire d'ici la fin de la semaine ou au début de la semaine prochaine. Je reviendrai donc te lire

    Posté par Allie, 08 juillet 2009 à 22:28 | | Répondre
  • J'ai aimé le seul livre de Virginia Woolf que j'ai lu mais on dirait que je suis craintive à l'idée d'en tenter un autre... tu es bien tentante, par contre!!!

    Posté par Karine:), 09 juillet 2009 à 01:46 | | Répondre
  • Il souffle un vent "woolfien" (le terme existe-t-il ?) sur la blogosphère en ce moment : de quoi me donner envie de connaître cet auteur !

    Posté par Leiloona, 09 juillet 2009 à 07:16 | | Répondre
  • Tu sais te montrer convaincante... j'ai emprunté lart du roman hier à la bibli. Ça c'est de la lecture de vacances! ^_^

    Posté par keisha, 09 juillet 2009 à 08:35 | | Répondre
  • Tu donnes vraiment envie de lire ou relire les livres de Virginia Woolf en général et celui-ci en particulier!

    Posté par Mango, 09 juillet 2009 à 08:58 | | Répondre
  • Mrs Dalloway m'attends sur ma PAL... le vent woolfien qui souffle en ce moment m'inspire ! Tes billets sont en effet bien convaincants !

    Posté par émi-lit, 09 juillet 2009 à 11:00 | | Répondre
  • (oups, un s en trop à attend)

    Posté par émi-lit, 09 juillet 2009 à 11:00 | | Répondre
  • Ce n'est plus possible !!!! Il ne faut plus que je passe par ici, jamais. Trop de tentations.
    Tu parles si bien de tous ces livres qui te tiennent tant à cœur que je ne manque jamais de me demander pourquoi je ne les ai pas encore lus... T'imagines les frustrations ?

    Posté par In Cold Blog, 09 juillet 2009 à 11:01 | | Répondre
  • Tu donnes très envie de lire du Virginia Woolf ! Je n'ai jamais lu de livre d'elle, lequel me conseillerais-tu de lire en premier?

    Posté par Paradoxale, 09 juillet 2009 à 11:10 | | Répondre
  • J'avoue que j'ai lu ton billet en diagonale, ayant ce livre dans ma PAL. J'aime passionnément "Mrs Dalloway" et moi aussi je suis fascinée par le "personnage" de Virginia Woolf, vraiment découvert avec "the Hours". J'ai lu également "To the Lighthouse", mon premier livre, en plus en anglais à une époque où je lisais rarement en anglais même si je l'utilisais couramment. S'attaquer à Woolf n'était pas évident, je l'ai vu à ce moment-là, mais quel plaisir immense ! En fait je pense me contenter de lire "L'art du roman" cette année et faire de l'année 2009 une année consacrée à Woolf, sur le même principe que pour Jane Austen. J'avais prévu cette année Austen avant le challenge et finalement les modalités du challenge, tellement libres, me convenaient bien. Alors je songe très sérieusement à lire toute ma PAL consacrée à Woolf et voir des films et adaptations à son sujet l'an prochain, histoire d'avoir une vision globale de son oeuvre et son parcours. J'espère m'y tenir, pour l'instant j'ai encore pas mal de livres d'Austen à lire !

    Posté par Lou, 09 juillet 2009 à 11:27 | | Répondre
  • Allie : j'espère que tu le savoureras rapidement !

    Karine : pour ma part, toutes mes appréhensions sont tombées avec "Les Années". Je sais que j'aimerais toujours me plonger dans la prose de Woolf. Je viens de commencer "Vers le Phare", et c'est encore meilleur.

    Leiloona : d'autres en ont parlé ? Ca m'intéresse beaucoup !

    Keisha : tu vas voir, il se dévore comme un roman !

    Mango : j'en suis heureuse !

    émi-lit : "Mrs Dalloway" reste celui qui m'a le moins plu. Mais tout Woolf est à lire je pense !

    InColdBlog : tu me fais rire ;o) J'espère bien te culpabiliser, c'est pour ton bien !

    Paradoxale : mon premier Woolf est celui qui reste le plus abordable à mon avis : "La traversée des apparences". Il est aussi mon préféré.

    Lou : Je suis justement en train de lire "Vers le Phare", ça ne m'étonne pas une seconde que tu aies succombé. Si j'étais objective, je dirais qu'il est pour l'instant le meilleur livre de l'auteur que j'ai lu/commencé. Mais "La Traversée des apparences" reste un tel souvenir de lecture... On verra bien.
    Moi je suis en train de me le faire mon challenge woolfien, mais il m'en restera sans doute pour 2009, donc tiens moi au courant.

    Posté par Lilly, 09 juillet 2009 à 12:06 | | Répondre
  • Il est bien vrai que tu es redoutable. Je le note aussi !

    Posté par Theoma, 09 juillet 2009 à 12:18 | | Répondre
  • J'aime, j'adore Virginia Woolf mais je n'ai pas encore lu "Les années". Ton article est très bien et ça me donne envie!!

    Posté par Titine, 09 juillet 2009 à 14:51 | | Répondre
  • Et personne encore n'a osé demander ce que tu devais à Virginia Woolf ? (tu sais qu'écrire ce genre de parenthèse ne peut qu'attirer mon regard de curieuse, ah, cette Lilly, je te jure ! )
    Sinon, tout pareil qu'ICB. Tes billets sont vraiment stimulants et tentateurs, tu les écris si bien qu'on se demande ensuite pourquoi on ne s'est pas encore jeté sur le livre dont tu parles !

    Posté par erzébeth, 10 juillet 2009 à 10:49 | | Répondre
  • Titine : si tu aimes Woolf, tu peux te plonger dans ce livre sans crainte.

    Erzébeth : je tenterai peut-être de te l'expliquer par mail, mais cela risque de paraître pathétique et incompréhensible. Tu l'auras cherché remarque ;o)
    Et je suis heureuse de te tenter. D'ailleurs, ma prochaine lecture est une sur mesure pour toi !

    Posté par Lilly, 10 juillet 2009 à 12:09 | | Répondre
  • Chez-les-filles.com et Phébus vous proposent "Si loin de vous" de Nina Revoyr

    Bonjour Lilly,
    aujourd'hui www.Chez-les-filles.com et les éditions Phébus vous proposent de lire "Si loin de vous", un passionnant roman de Nina Revoyr, romancière déjà remarquée en France pour son précédent livre "Southland".

    Si vous souhaitez le découvrir et le chroniquer sur votre blog nous vous l'enverrons dans les meilleurs délais (afin de coller à l'actualité et à la présence du roman en librairie l'idéal est que votre billet paraisse dans les jours ou semaines qui suivent l'envoi).

    Présentation de l'éditeur :
    "Si loin de vous" de Nina Revoyr, Phébus, 2009.
    Roman. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Bruno Boudard. 384 p.

    1964 : Au crépuscule de sa vie, Jun Nakamaya, qui fut au début du XXe siècle une star du muet, est tiré de sa retraite par un jeune scénariste. Premier acteur japonais à se produire à Hollywood, Jun connut l’excitation des débuts du cinéma, les fêtes fastueuses sur Sunset Boulevard, la passion de quelques comédiennes et l’hystérie des fans… avant d’être confronté à la montée du racisme et à la fin des films muets. Est-ce pour ces deux raisons que sa carrière fulgurante s’arrêta brutalement en 1922 ?
    Le scénariste et son producteur aimeraient faire tourner Jun de nouveau, mais celui-ci se montre très réticent, redoutant que son retour à la lumière ne remue la boue du passé. Car le nom de l’acteur est associé à un meurtre jamais élucidé, celui du grand réalisateur Ashley Benett Tyler, qui avait choqué le tout Hollywood dans les années 20. L’heure semble venue pour Jun d’affronter les fantômes d’hier…
    À travers ce roman émouvant, étourdissant, Nina Revoyr propose au lecteur un véritable voyage dans le temps, réouvrant pour lui les pages les plus brillantes et les plus troubles de l’histoire de Hollywood. Servi par une prose subtile, Si loin de vous est aussi une méditation poignante sur le passage des ans et les occasions manquées – au cinéma comme en amour.

    L'auteur :
    Nina Revoyr est née au Japon d’un mère japonaise et d’un père américain. Elle a grandi à Tokyo, puis dans le Wisconsin et à Los Angeles, où elle vit encore aujourd’hui. Elle est l’auteur de trois romans, dont Southland (Phébus, 2007), acclamé et récompensé aux États-Unis.

    Le site des éditions Phébus :
    http://www.libella.fr/phebus/accueil/

    Le site de Nina Revoyr (en anglais) :
    http://www.ninarevoyr.com/


    Alors, qu'en dites-vous ? Si vous souhaitez recevoir un exemplaire de ce roman, communiquez-nous votre adresse postale (Attention : si vous êtes en vacances actuellement donnez-nous votre adresse de villégiature) et il rejoindra très vite votre bibliothèque et les pages de votre blog !
    Bien cordialement,
    Suzanne

    Posté par Suzanne, 10 juillet 2009 à 14:35 | | Répondre
  • Allez! Soyons fous! Je note!

    Posté par Romanza, 10 juillet 2009 à 19:11 | | Répondre
  • J'ai "Vers le phare" dans ma PAL depuis une éternité. Il faut vraiment que je l'en sorte !

    Posté par Manu, 10 juillet 2009 à 20:17 | | Répondre
  • Romanza : lis le, ce serait mieux ;o)

    Manu : Comme tu peux le voir, j'ai encore plus aimé "Vers le Phare ;o)

    Posté par Lilly, 11 juillet 2009 à 12:37 | | Répondre
  • En ce moment je me régale avec l'art du roman, et les années sont considérées dans la préface comme son meilleur roman. Alors... je m'y lancerai!

    Posté par keisha, 16 juillet 2009 à 11:29 | | Répondre
  • Volà un roman qui me tente bien. Merci Lilly.

    Posté par Ellcrys, 16 juillet 2009 à 11:43 | | Répondre
  • Bonjour,

    J'aime beaucoup lire également, et parcourir les blogs de lecture pour avoir des avis, recommandations, etc...

    Mon blog n'est pas consacré aux livres, mais en revanche, je tente l'ouverture d'un forum qui y est dédié, ici : http://butinagelitteraire.forumactif.com/

    Si vous êtes intéressé, inscrivez-vous, ce sera avec grand plaisir
    Il n'y a pour le moment pas grand monde, mais j'espère que ça viendra.

    Au plaisir de vous lire, j'espère.

    Bonne journée et bonne continuation

    Posté par Lylou, 18 juillet 2009 à 15:36 | | Répondre
  • Keisha : je ne suis pas tout à fait de cet avis, mais il est très très bien quand même.

    Je t'en prie Ellcrys ;o)

    Posté par Lilly, 20 juillet 2009 à 15:11 | | Répondre
  • J'ai également beaucoup aimé Les années et je me reconnais dans de nombreux points. Il y a un style, une âme, un souffle dans ce roman qui restent très très très longtemps après l'avoir lu.
    Tes articles suivant me donnent une envie irrépressible de me replonger dans Woolf ! Merci mille fois !

    Posté par Céline, 25 juillet 2009 à 15:52 | | Répondre
  • Céline : bienvenue par ici, je suis contente de voir que d'autres ont apprécié ce très beau livre ;o)

    Posté par Lilly, 26 juillet 2009 à 11:51 | | Répondre
  • Je le commence et dès les premières pages le charme opère, quel bonheur de retrouver cet écrivain , d'autant plus que je viens de finir un fatras de niaiseries que je veux vite gommer, donc je trouve en plus un excellent remède !

    Posté par darkanny, 02 août 2009 à 19:58 | | Répondre
  • Darkanny : j'espère que la magie opèrera jusqu'au bout !

    Posté par Lilly, 03 août 2009 à 10:35 | | Répondre
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