28 juillet 2009

Mademoiselle Else ; Arthur Schnitzler

resize_5_Le Livre de Poche ; 93 pages.
Traduit par Henri Christophe.
Fräulein Else. 1924.

C'est après ma lecture de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme que je suis allée regarder de plus près le rayon de littérature germanophone de ma librairie. Mademoiselle Else était un titre qui m'était vaguement familier, alors je l'ai choisi.

Else est une jeune fille de dix-neuf ans. Alors qu'elle séjourne auprès de sa tante en Italie, elle reçoit une lettre de sa mère qui lui apprend que son père a encore éffectué des transactions illégales et qu'il risque la prison et le déshonneur s'il ne verse pas trente mille gulden (qui deviendront cinquante mille) dans les jours qui suivent. Le seul espoir de la famille repose sur Dorsday, un homme d'âge mûr qui séjourne au même endroit qu'Else, et qui déplaît fortement à la jeune fille. Sollicité, Dorsday accepte à une condition : qu'Else pose nue devant lui pendant un quart d'heure.

Voilà un petit livre que je vous encourage vivement à découvrir, si ce n'est pas déjà fait. Je me trompe peut-être, mais il me semble que ce texte s'insère bien dans le contexte de développement de la psychanalyse dans lequel il a été écrit.
Il m'a frappée par sa modernité. Dans sa forme d'abord. Il s'agit d'un monologue intérieur, fait de phrases très courtes, lapidaires, décomplexées. Je n'ai pas lu le texte original, mais la traduction emploie un vocabulaire familier, cru, sans doute très loin de celui que la bonne société attendait de la part d'une jeune fille de bonne famille, même dans ses pensées. Else n'est dupe de rien, laisse ses pensées s'égarer sans tabou, donne des opinions dures mais clairvoyantes sur tout le monde. Elle voit les hypocrisies et les faiblesses des autres, et son regard est désabusé.
Seulement, cela ne l'empêche pas d'être bouleversée pas la requête de Dorsday. "Cette fin de journée n'est plus merveilleuse du tout." Dorsday n'est pas l'unique raison du désarroi dans lequel s'enfonce la jeune fille. Elle est sincère lorsqu'elle dit au marchand d'art, dans sa tête, qu'il ne doit pas endosser toute la responsabilité de la situation. C'est une question de fierté, mais il est évident que Dorsday sert essentiellement à dévoiler qu'Else n'est pas la jeune fille solide et désinvolte qu'elle tente d'imaginer dans la première partie du livre. A cause de lui, elle réalise que le monde n'est pas seulement pourri dans son imagination, mais également dans la réalité, et cela, elle ne parvient pas à le gérer. Else est une jeune fille trop moderne pour son temps, et le tiraillement qu'elle ressent, entre ses idées exhibitionnistes, je-m'en-foutiste, et ses notions d'honneur, est insupportable. Elle se révèle fragile, et ne comprend pas que sa famille, et surtout son père qu'elle adore (quand elle méprise sa mère), puisse la mettre dans une telle situation.

En quelques pages, Mademoiselle Else devient donc un texte terrifiant, qui n'a qu'une seule issue possible, et Schnitzler n'oublie pas un seul instant de continuer à asséner à son héroïne des vérités insupportables sur les gens qui disent l'aimer. Du grand art.

Il s'agit d'un livre culte pour Malice. Brize et Kalistina l'ont lu également.    

Posté par lillounette à 14:30 - - Commentaires [27] - Permalien [#]
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Commentaires sur Mademoiselle Else ; Arthur Schnitzler

    Est-ce que ça n'avait pas été adapté au théâtre?

    Posté par cathulu, 28 juillet 2009 à 15:46 | | Répondre
  • Je sais que je l'ai lu il y a une dizaine d'année, à l'époque où je parlais encore l'allemand (je l'avais donc lu en VO...). Bizarrement, je ne m'en souviens pas, mais je l'avais lu surtout pour pratiquer mon allemand, alors ceci explique cela, je crois que je ne maîtrisais pas encore assez l'allemand pour le lire!

    Posté par Pimpi, 28 juillet 2009 à 16:05 | | Répondre
  • Très tentant ton billet, je note !

    Posté par Restling, 28 juillet 2009 à 16:51 | | Répondre
  • Aaah!!

    J'attendais depuis un moment de lire un avis sur ce roman qui me tente beaucoup!! Je note et merci Lilly!

    Posté par Romanza, 28 juillet 2009 à 17:04 | | Répondre
  • Justement je l'avais vu au théâtre, il y a déjà un bon bout de temps, avec Isabelle Carré dans le rôle principal. Je me souviens d'un téléfilm aussi... Mais je ne l'ai pas lu !

    Posté par levraoueg, 28 juillet 2009 à 18:51 | | Répondre
  • Tu m'as donné envie de lire ce livre. Je le note dans ma LAL

    Posté par Ankya, 28 juillet 2009 à 18:54 | | Répondre
  • Chouette, j'ai prévu de le lire la semaine prochaine J'ai aussi "Vienne au crépuscule" chez moi. J'avais lu la moitié, je ne sais pas pourquoi je n'ai pas fini parce que j'aimais beaucoup. A reprendre aussi !

    Posté par Lou, 28 juillet 2009 à 19:18 | | Répondre
  • Je n'en avais ja-mais entendu parler... Je crois que c'est un petit peu inquiétant. En tout cas, ce que tu en dis est fort intriguant ! Mais tu es coquine de mettre la "seule issue possible" dans les tags...
    Tu as d'autres nouvelles dans ce recueil, ou pas du tout ?

    Posté par erzébeth, 28 juillet 2009 à 22:29 | | Répondre
  • Un avis de plus qui renforce mon avis de lire ce livre. Merci.

    Posté par Ellcrys, 29 juillet 2009 à 11:09 | | Répondre
  • Une terrible histoire : Parce que sa famille veut la " vendre" à un homme, Else ne peut plus croire en rien, tout son monde s'effondre, et je comprends son geste...
    Moi aussi j'ai " Vienne au crépuscule" dans ma bibliothèque, et je ne le lis pas! pourtant je l'avais acheté avec enthousiasme...
    Tu as raison de rappeler l'influence de la psychanalyse naissante. Schnitzler et Freud étaient amis.

    Posté par Dominique, 29 juillet 2009 à 12:37 | | Répondre
  • Cathulu : apparemment si, et j'irais bien voir la pièce.

    Pimpi : c'est frustrant comme on perd ses capacités linguistiques rapidement...

    Romanza : je t'en prie ;o)

    Levraoueg : ça t'avait plu ?

    Lou : je ne connais pas du tout le reste de l'oeuvre de Schnitzler, mais je compte bien l'explorer plus en avant.

    Erzébeth : je ne connaissais pas non plus avant ces derniers mois. Sinon, il n'y a que ce texte.

    Dominique : ce qui est le plus effrayant, c'est qu'il s'agit d'un coup de tête, et que ça renforce l'impression de gâchis. Et quand on sait que la fille de Schnitzler, quelques années après, a fait exactement la même chose...

    Posté par Lilly, 30 juillet 2009 à 12:00 | | Répondre
  • je ne connais pas mais je vais le noter, attirée par ton billet bien écrit

    Posté par lael, 30 juillet 2009 à 13:40 | | Répondre
  • Il me semble qu'il y a eu une adaptation télévisée de cette nouvelle il y a quelques années, mais je ne l'ai jamais vue.

    Sinon, d'Arthur Schnitzler, il y a la pièce La Ronde, que Max Ophüls a adaptée au cinéma dans les années 1950. Un film à la construction intéressante... Danielle Darrieux, Simone Signoret, Serge Reggiani, Gérard Philipe, Odette Joyeux, Jean-Louis Barrault et Isa Miranda y tiennent tous un rôle.

    Au passage, félicitations pour ce blog très riche et très enrichissant... je me suis permis de le mettre en lien sur mon propre blog, j'espère que tu ne m'en voudras pas.

    Posté par Popila, 30 juillet 2009 à 17:48 | | Répondre
  • Bravo pour votre blog. et félicitation pour ce billet qui m'a donné envie de découvrir ce texte.

    Posté par Auguri, 30 juillet 2009 à 19:51 | | Répondre
  • Oui, pour le peu que je m'en souvienne, c'était très bien. Et d'ailleurs j'aime beaucoup IC, au théâtre comme au cinéma. Mais, puisque je ne suis plus à une banalité près, la nudité au théâtre c'est quand même un peu spécial. Je me souviens avoir vu des gens avec des jumelles de théâtre, venus reluquer l'actrice, qu'on voyait nue de dos (si je me souviens bien) dans une semi-obscurité et j'avais trouvé ça un peu glauque...

    Posté par levraoueg, 30 juillet 2009 à 22:13 | | Répondre
  • Je meurs d'envie de découvrir cet auteur depuis qu'on l'a comparé à Zweig, je ne sais où... Bref, il faut que je le lise!

    Posté par Karine :), 31 juillet 2009 à 02:05 | | Répondre
  • moi aussi je veux le lire maintenant!! merci!!

    Posté par béné, 31 juillet 2009 à 08:49 | | Répondre
  • Il te faut lire "Vienne au crépuscule" du même auteur, Lilly ... Un vrai chef d'œuvre de la littérature autrichienne et de même qualité que Zweig ! Tout est dit ...

    Posté par Nanne, 31 juillet 2009 à 21:08 | | Répondre
  • Popila : merci pour ces informations, il faut vraiment que je creuse. Merci pour le lien aussi, je vais aller voir ton blog.

    Auguri : j'espère que tu ne seras pas déçue.

    Levraoueg : sympa le coup des jumelles ;o)

    Karine : je pense même que Schnitzler peut être meilleur que Zweig, en tout cas pour moi.

    Nanne : d'accord, je cède !

    Posté par Lilly, 01 août 2009 à 11:51 | | Répondre
  • Brize m'avait déjà donné très envie et là, tu achèves de me convaincre.

    HS : c'est fini d'ennuyer mon chat, oui )

    Posté par Manu, 01 août 2009 à 12:32 | | Répondre
  • Manu : noooon, ça m'amuse trop !!

    Posté par Lilly, 03 août 2009 à 10:34 | | Répondre
  • Ah, ce livre ! Je l'adore. Je l'ai étudié en allemand cette année, et je suis tombée sous son charme. Le seul problème c'est selon moi sa traduction française, du moins celle que j'ai lue. Je l'ai trouvée vraiment fade et pauvre. Laquelle as-tu lue ?
    C'est un livre passionnant à étudier

    Posté par Caroline, 08 août 2009 à 14:06 | | Répondre
  • Bravo pour cette belle et pénétrante critique (mais j'ôterais un tag... pour ne pas spoiler, ce que tu ne fais pas dans ton billet !) !

    Posté par Brize, 19 août 2009 à 18:32 | | Répondre
  • Caroline : je ne peux malheureusement pas lire la VO...

    Brize : en fait, les tags sont aussi (beaucoup) pour moi. Personnellement, je ne lis jamais ceux des autres, alors j'espère que je ne suis pas un cas isolé.

    Posté par Lilly, 20 août 2009 à 19:27 | | Répondre
  • C'est vrai qu'en général moi aussi j'ai tendance à ne pas lire les tags, mais le commentaire d'Erzébeth m'avait amenée à voir celui-ci !

    Posté par Brize, 25 août 2009 à 13:47 | | Répondre
  • Moi aussi j'ai adoré ce court roamn en monologue intérieur, qui reprend la structure d'une tragédie. Vraiment chouette, et la couverture de l'édition française est juste sublime!

    Posté par Saleanndre, 14 avril 2011 à 21:43 | | Répondre
  • Saleanndre : tu as raison, c'est vraiment un texte qui prend aux tripes.

    Posté par Lilly, 17 avril 2011 à 11:54 | | Répondre
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