30 octobre 2009
Pêle Mêle
En raison de problèmes divers, je n'ai pas pu faire de billets très nombreux ces derniers temps. Il se trouve que j'ai aussi, dans ce laps de temps, effectué des lectures sur lesquelles je ne sais pas vraiment quoi dire, soit parce que je connais trop mal leur auteur ou la période à laquelle ces livres ont été écrits, soit parce qu'ils ne m'ont pas enthousiasmée et sont désormais beaucoup trop lointains pour que j'écrive un billet dessus.
Commençons avec La Symphonie pastorale d'André Gide. Un pasteur, à la fin du XIXe siècle, est appelé après la mort d'une vieille femme. Dans la maison, il découvre une étrange créature, aveugle et muette, qu'il recueille chez lui afin de l'éduquer. Alors qu'il pensait se poser simplement en maître, auprès de celle qu'il baptise Gertrude, il découvre lui aussi une nouvelle vision du monde. La jeune fille ne sait pas mentir, faire semblant de comprendre. "Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le racontent les oiseaux ? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous pas ? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que je ne puis la voir ? Vous auriez tort. J'écoute si bien les oiseaux ; je crois que je comprends tout ce qu'ils disent." Progressivement, le pasteur, sans qu'il le devine, tombe éperdument amoureux de Gertrude. Il tente de la modeler, de la garder dans ce monde intemporel et bien régenté qu'ils semblent habiter. Il refuse de voir ses sentiments pour la jeune fille. C'est sa propre femme qui tente de lui ouvrir les yeux ! Gertrude, elle, est d'une docilité et d'une sincérité totale. Jusqu'à ce que la bulle éclate.
Ce texte est rempli de poésie, et met en scène des personnages en dehors de tout, dans un monde qui se suffit presque à lui même.
Je n'ai pas été subjuguée par cette lecture, mais elle m'a permis de passer un agréable moment, et m'a donné envie de déterrer Les Faux Monnayeurs qui dort dans ma PAL depuis un moment déjà.
Les avis de Sylvie et de Kalistina.
J'ai aussi replongé dans diverses lectures concernant Virginia Woolf. Je vous parlerai de celles
qui m'ont apporté quelque chose plus tard, et je vais me contenter de vous toucher deux mots de Virginia Woolf ou la dame sur le piédestal d'Anne Bragance. Je ne connais pas du tout cette dernière, mais le titre m'a fait foncer tête baissée dans ce livre qui ne m'a rien appris sur Virginia Woolf, et qui raconte d'une façon très étrange et très personnelle l'impact que cette dernière a eu sur la vie d'Anne Bragance. La forme est très étrange, le livre est décousu, et je me suis sentie une indiscrète dans une sorte de journal intime plein de ratures, de retours en arrière, de tentatives d'écritures (Bragance insère par exemple des extraits de ses propres romans, ce qui est totalement sans intérêt quand on ne la connaît pas). Un essai pas du tout concluant.

"Ce n'est pas à force de chercher l'infini que Van Gogh est mort,
qu'il s'est vu contraint d'étouffer de misère et d'asphyxie,
c'est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyait détenir l'infini contre lui."
25 juillet 2009
Nuit et Jour ; Virginia Woolf
Flammarion ; 405 pages.
Traduit par Catherine Naveau.
Night and Day. 1919.
Courage, il s'agit du dernier roman de Virginia Woolf que j'avais emporté en vacances. Certes, j'ai vraiment eu envie de m'en procurer d'autres, mais il existe des villages dans lesquelles on ne trouve pas la moindre librairie...
Katherine Hilbery est la fille unique d'un couple de l'aristocratie londonienne. Sa vie se partage entre sa contribution à la rédaction d'une biographie de son célèbre grand-père et ses activités domestiques et mondaines. Un après-midi, l'un des protégés de son père, Ralph Denham, se rend chez les Hilbery. La rencontre entre les deux jeunes gens est chaotique, mais Ralph décide de faire de Katherine une obsession. Ils se revoient quelques temps plus tard lors d'une soirée chez Mary Datchet, une jeune femme écartelée entre sa soif de liberté et son affection pour Ralph. Katherine est alors accompagnée de William Rodney, qui souhaite l'épouser.
Nuit et Jour est le second roman de Virginia Woolf, et même s'il est certainement fort bon dans l'absolu, et captivant presque de bout en bout, je pense que c'est le roman de l'auteur le moins abouti.
Sa construction est étonnament classique. Les pensées des personnages ne dominent pas l'ensemble, qui comporte également de très nombreux dialogues, énormément d'humour et de fraîcheur. Il serait réducteur de ramener l'intrigue à quelques relations amoureuses (comme je l'ai fait dans mon résumé). Il existe un véritable combat dans ce roman, entre deux époques (politique, littérature, moeurs, travail, religion). Virginia Woolf dresse un portrait aiguisé des questions que se posent les classes bourgeoises anglaises, alors que le vingtième siècle commence.
Cela se répercute notamment sur les conduites des deux personnages féminins principaux. Mary et Katherine sont, comme les autres héroïnes de Woolf, à la recherche de réponses sur elles-mêmes. Mary représente la femme indépendante, issue d'une modeste famille campagnarde, qui cherche à ne pas se laisser influencer par son environnement et ses propres démons, désireux de la faire revenir vers un rôle plus traditionnel. Quant à Katherine, elle est moins attachante qu'une Rachel, mais j'ai l'impression que Virginia Woolf aimait, dans ses premiers romans, créer des héroïnes qui, au début de leur histoire, ne lui ressemblent pas encore. Rachel n'aime pas Jane Austen, Katherine n'a carrément "aucune disposition pour la littérature", et éprouve même "une antipathie naturelle pour l'introspection" tandis qu'elle se passionne pour les mathématiques.
A première vue donc, les deux figures féminines principales de ce roman sont totalement opposées, et permettent de confronter des conceptions qui le sont tout autant. Je délire certainement (et en plus je me fais du mal en disant cela), mais au fur et à mesure de ma lecture, j'ai trouvé ce qui ne tient pas debout dans ce livre. Virginia Woolf a créé deux personnages un peu caricaturaux qui pourraient finalement être les différentes facettes d'une seule personne. Cela aurait permis d'éviter la cure d'amaigrissement subie par l'intrigue dans la dernière partie, qui voit Mary s'effacer au profit de Katherine, et sans doute pour le pire. Je suis pire que fleur bleue, et la réunion des amants est généralement le point culminant de ma lecture quand les livres s'y prêtent. Dans Nuit et Jour, les réflexions et les doutes de Katherine quant à ses affections, sont naturels, et dévoilent une personnalité complexe, qui refuse de s'engager pour satisfaire d'autres désirs que les siens. Cependant, ils sont tellement étirés que, si je ne parlais pas d'un auteur que j'adore, je dirais que l'on frôle la nunucherie (je sens que je vais avoir droit à des insultes mais tant pis). De plus, comme je l'ai noté plus haut, il me semble que les ambitions de Virginia Woolf sont bien plus larges au début du roman. Mais dans la dernière partie, on fait durer le plaisir et apparaître un personnage à la dernière minute pour que tout se finisse bien dans le meilleur des mondes, et cela sonne faux.
En fait, je trouve que ce livre sonde de nombreuses pistes, mais avec maladresse. Woolf nous livre une histoire fort agréable, drôle, qui ravirait sans aucun doute beaucoup de lecteurs si un éditeur avait la bonne idée de rééditer Nuit et Jour. Mais ses tentatives de capter l'univers, comme dans ses autres romans, tombent un peu à plat.
Allie évoque aussi ce roman.
23 juillet 2009
La double vie de Virginia Woolf ; Geneviève Brisac & Agnès Desarthe
J'ai acheté plusieurs études sur Virginia Woolf depuis le début de l'année, dont la biographie d'Hermione Lee, qui fait plus de mille pages, mais j'ai préféré opter pour un format plus pratique pour la plage.
Je ne connais pas du tout Geneviève Brisac, et j'ai seulement lu Je ne t'aime pas Paulus d'Agnès Desarthe, mais je sais que cette dernière connais bien Virginia Woolf, dont elle a traduit La Chambre de Jacob et La Maison de Carlyle et autres esquisses, et pour laquelle elle a écrit une préface à L'Art du Roman.
La double vie de Virginia Woolf est donc un essai écrit par deux romancières qui tentent de dresser un portrait de l'auteur anglaise en ne se soumettant pas aux règles de la biographie traditionnelle, et en se basant presque exclusivement sur les écrits que Virginia Woolf a laissé : romans et nouvelles, mais aussi journal, essais, lettres et articles.
Je trouve ce parti pris intéressant. Beaucoup de passages m'ont plu dans ce livre. Il est prescripteur, et donne envie de se lancer dans les textes évoqués. Geneviève Brisac et Agnès Desarthe aiment leur sujet, et transmettent sans difficulté leur enthousiasme. Ce livre a aussi le mérite d'être synthétique, de ne pas donner dans le sensationnel en évitant de succomber à la légende qui entoure l'auteur britannique, et de donner des pistes concernant les différentes facettes de Virginia Woolf. Avec Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, on découvre aussi l'environnement de l'auteur de Mrs Dalloway, ses amis, ses proches, son humour et ses époques. Et dans tout cela, sa vision de la vie et de ses travaux.
Alors bien sûr, tout n'est pas parfait. Il y a un manque de cohérence qui m'a gênée pafois. La chronologie est présente essentiellement au début et à la fin, et comme je l'ai noté, les auteurs de cet essai ont tenté de ne pas en être les esclaves, mais cela donne lieu à une impression que l'auteur n'a pas vraiment évolué entre 1915 et les dernières années de sa vie (j'exagère, mais je veux dire que l'on ne repère pas le parcours de Virginia Woolf de façon distincte ; le repère avec les textes cités existe, mais il est flou), et aussi à une impression de déjà-vu par moments.
Autre élément qui m'a surprise, les premiers romans de Virginia Woolf sont à peine évoqués (pour parler des relations de Virginia avec ses demi-frères), et pas du tout exploités. C'est contradictoire avec les objectifs des auteurs de cet essai, qui visaient justement à dresser un portrait de Virginia Woolf à travers ses écrits. Certes, elle n'a pas écrit seulement des romans, mais je trouve étrange de ne pas évoquer l'entrée en littérature de l'auteur que l'on étudie.
Je m'étale sur ce qui m'a déplu, mais cette lecture a été très agréable en réalité. Je pense qu'il faut la considérer comme une mise en bouche, et en cela le pari est tenu.
22 juillet 2009
La Chambre de Jacob ; Virginia Woolf
Stock ; 252 pages.
Traduit par Agnès Desarthe.
V.O. : Jacob's Room. 1922.
A l'origine, il s'agissait surtout de trouver la biographie d'Hermione Lee, mais je suis incontrôlable en librairie, même quand j'y envoie les gens à ma place... Je peux aussi accuser Dominique de m'avoir obligée à acquérir la nouvelle de La Chambre de Jacob, en racontant que celle du Livre de Poche est illisible.
Je vais arrêter de vous raconter ma vie fascinante pour en évoquer une autre, celle de Jacob Flanders, ou Thoby Stephens, le frère aîné de Virginia Woolf, mort de la thyphoïde en 1906. Comme dans Vers le Phare, l'auteur ne se contente pas d'être avalée par son sujet. Elle le rend universel.
La construction de ce livre est très déconcertante. La chambre de Jacob est le troisième roman de Virginia Woolf, et en plus de rompre de façon très nette avec les textes précédents de l'auteur, il me paraît également très différent des suivants (à part peut-être Les Années, dans une certaine mesure). Il ne s'agit pas d'un récit linéaire, ni d'un réel enchevêtrement de monologues intérieurs, mais d'une collection de souvenirs, d'émotions et de paysages autour d'un personnage, Jacob, depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte, depuis la mer jusqu'à Cambridge et la Grèce. Ces bribes ne sont elles-mêmes que des esquisses, qui s'expriment de façon vague, et ne disposent que de peu d'espace.
Elles reflètent un manque, une ombre : "Dans tous les cas, la vie n'est qu'une procession d'ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu'elles ne sont, et que nous ne sommes, que des ombres."
Comme souvent avec Virginia Woolf, le temps a un rôle fondamental, c'est lui qui mène la danse. Il donne lieu à des scènes colorées, qui nous rendent presque sereins, comme cette traversée en bateau de Jacob et Durrant, avant de nous replonger aussi sec dans des scènes plus dramatiques, comme certaines interventions des femmes, qui arrivent telles des cris annonçant les drames du présent et du futur.
J'ignore si c'est un signe du caractère autobiographique de l'oeuvre, mais l'auteur s'insère dans le récit, et je ne me souviens pas l'avoir remarqué dans ses autres romans. On peut aussi retrouver des réflexions sur la littérature et le déroulement de l'histoire qui existent également dans les autres romans de l'auteur, et aussi dans son oeuvre critique.
La Chambre de Jacob n'est pas le livre de Virginia Woolf que j'ai le plus apprécié, mais ça ne veut pas dire grand chose avec cet auteur. Il s'agit d'un très beau livre, qui berce le lecteur, le perd, et surtout l'émeut profondément.
"Les îles Scilly viraient au bleu ; et soudain un éclat bleu, violet, puis vert envahit la mer ; la laissa grise ; imprima une raie qui aussitôt disparut ; mais lorsque Jacob eut passé sa chemise par-dessus sa tête toute l'étendue des vagues était bleu et blanc, ondulante et fraîche, bien que, de temps à autre, une large marque violette apparût à a surface, comme un hématome ; ou encore il arrivait qu'un plein émeraude flottât, teinté de jaune. Il plongea. Il avala de l'eau, la recracha, frappa de son bras droit, frappa de son bras gauche, fut remorqué par une corde, suffoqua, éclaboussa, et fut hissé sur le pont."
L'avis de Dda.
11 juillet 2009
Vers le Phare ; Virginia Woolf
Folio . 363 pages.
Traduit par Françoise Pellan.
V.O. : To the Lighthouse. 1927.
Publié en 1927, Vers le Phare est le cinquième roman de Virginia Woolf. C'est aussi un chef d'oeuvre.
Nous sommes peu avant la Première Guerre mondiale, sur une île écossaise, dans la résidence d'été de la famille Ramsay. James, le plus jeune des huit enfants Ramsay, rêve d'une excursion au Phare le lendemain. Sa mère le soutient, mais son père brise ses espérances, s'appuyant sur la logique, qui veut que le mauvais temps vienne gâcher ce projet. "Il était incapable de proférer une contrevérité ; ne transigeait jamais avec les faits ; ne modifiait jamais une parole désagréable pour satisfaire ou arranger âme qui vive, et surtout pas ses propres enfants qui, chair de sa propre chair, devaient savoir dès leur plus jeune âge que la vie est difficile ; les faits irréductibles ; et que la traversée jusqu'à cette terre fabuleuse où s'anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres (là, Mr Ramsay se redressait, plissait ses petits yeux bleus et les fixait sur l'horizon), est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l'épreuve."
Vers le Phare est un texte qui appartient sans doute à ce que l'on appelle les romans sans intrigue, même si cette appellation ne me semble pas vraiment exacte, et fait surtout penser que l'on parle d'un truc complètement barbant. Or, ce livre ne correspond pas du tout à cette idée. Comme dans les autres romans de Virginia Woolf, il s'agit ici d'une quête. Celle du sens, de l'aboutissement, du bout des ténèbres.
Les personnages visent à ce but, et nous livrent leurs pensées par le biais de monologues intérieurs. Il sont tourmentés, inquiets, blessés, maladroits. J'ai souri en regardant le couple formé par les parents Ramsay. Ils ressemblent un peu aux Dalloway dans la relation qu'ils entretiennent. L'image de Richard achetant des fleurs pour son épouse parce qu'il ne sait pas dialoguer avec son épouse n'est vraiment pas loin. En réalité, d'après les notes du texte, Mr et Mrs Ramsay sont des échos des parents de Virginia Woolf, Julia et Leslie Stephen, et le nombre d'enfants correspond également, ainsi que d'autres détails.
Le récit se divise en trois parties inégales. La première se déroule donc sur une soirée d'été, et voit se découper nettement la figure de Mrs Ramsay qui, bien qu'en proie à de nombreux tourments elle même, parvient plus ou moins à apaiser ceux des autres, et à retenir le temps. La deuxième partie voit le temps reprendre ses droits, délabrer la maison, et emporter les vivants. Le tout en vingt pages qui font passer dix ans. Enfin, la troisième partie ramène l'espoir face à l'inachevé.
Pour parvenir à ce résultat, Virginia Woolf pousse son écriture aussi loin qu'il est possible de le faire. Son style est tout bonnement incroyable. Chaque phrase est une perfection, soutenue par une marée de clins d'oeil. A commencer par ce mouvement vers le Phare, l'achèvement. Ou la mort. En effet, comme dans La Traversée des Apparences, où Rachel Vinrace meurt pour avoir souhaité l'inaccessible, achèvement et mort se confondent ici. Ce parcours se reflète également dans le tableau que Lily Briscoe ne parvient à peindre qu'au dernier moment. Il ressort de tout cela une très belle poésie, et cela se ressent encore plus dans la deuxième partie. Je pense même qu'on peut la lire séparément du reste, comme un poème tragique, et en ressortir bouleversé.
"Ainsi, toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d'immenses ténèbres. Tien, semblait-il, ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s'insinuant par les fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d'une commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque plus rien du corps ou de l'esprit qui permette de dire : "C'est lui" ou "C'est elle." Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose ; quelqu'un gémissait, ou bien riait tout fort comme s'il échangeait une plaisanterie avec le néant."
Je réalise que vous allez penser que ce livre est horriblement déprimant, alors que c'est faux. J'ai souvent sourit, au contraire. Les personnages, même si on les affectionne, ont des comportements très drôles, particulièrement dans la première partie. On oscille souvent entre paix et tourments dans ce livre, mais c'est la réconciliation qui l'emporte.
Ce livre m'a empoignée comme cela ne m'était pas arrivé depuis très longtemps. Vous vous souvenez de ma rencontre avec Le Bruit et la Fureur l'année dernière ? Je crois qu'on est encore un cran au-dessus.
"Elle creusa un petit trou dans le sable et le recouvrit, comme pour y enterrer la perfection de cet instant. C'était comme une goutte d'argent dans laquelle on trempait son pinceau pour illuminer les ténèbres du passé."
"Personne n'avait jamais eu l'air aussi triste. Une larme, peut-être, se forma, amère et noire, dans les ténèbres, à mi-chemin du puits qui conduisait de la lumière du jour jusqu'aux tréfonds ; une larme coula ; la surface de l'eau se troubla légèrement à son contact puis redevint lisse. Personne jamais n'avait eu l'air aussi triste."
08 juillet 2009
Les Années ; Virginia Woolf
Folio ; 572 pages.
Traduit par Germaine Delamain et Colette-Marie Huet. Préface de Christine Jordis.
V.O. : The Years. 1937.
Il est très difficile de parler des romans d'un auteur que l'on aime comme j'aime Virginia Woolf. Dans ces cas là, l'objectivité est encore plus éloignée, et il ne s'agit plus seulement de parler d'un texte, mais d'une relation (je suis très sentimentale, mais si vous saviez tout ce que je dois à Virginia Woolf...).
Je me suis plongée dans Les Années parce qu'après Céline, je savais qu'il serait difficile de ne pas trouver mes lectures fades. J'ai eu mille fois raison, ce livre est un immense roman.
Que s'y passe t-il ? Tout et rien en même temps. Nous suivons une famille anglaise, les Pargiter, depuis 1880 jusqu'aux années 1930, mais il ne s'agit aucunement d'une saga familiale.
Les personnages sont attachants, deviennent familiers. J'ai bien sûr complètement fondu devant Edward, cet homme assommant d'érudition, mais aussi d'une grande beauté et surtout au coeur irrémédiablement brisé, un être "dont l'intérieur a été dévoré, ne laissant que les ailes et la carapace". Les événements politiques et sociaux apparaissent en toile de fond, rythment le récit, et ce pied dans la réalité nous permet de voir l'évolution extérieure des choses et des hommes.
Toutefois, si je dit qu'il n'est pas non plus faux d'affirmer qu'il ne se passe rien, c'est parce que le lecteur à la recherche d'une intrigue suivie et palpitante de manière traditionnelle sera nécessairement frustré. Il y a beaucoup d'inachevé (volontaire) dans ce livre. Les personnages que l'on croise en 1880 ne réapparaissent pas forcément avant que la dernière partie ne se déroule, ou alors seulement en tant que fantôme. Je pense notamment à Delia, cette jeune femme incapable de pleurer une mère qu'elle ne pouvait plus aimer, que l'on revoit seulement un demi siècle plus tard. Les phrases sont souvent inachevées, les personnages ne s'écoutent que rarement parler les uns les autres, de nombreuses scènes sont énigmatiques, et les réponses n'arriveront pas toujours.
Il s'agit en fait pour Virginia Woolf d'équilibrer son roman, de laisser de la place à ce qui est finalement aussi important. La quatrième de couverture a à mon avis raison de dire que le grand meneur de ce texte, c'est le temps. Le temps qui interrompt, qui mène l'histoire et les lecteurs, qui ébranle tout sur son passage, comme le vent que l'on retrouve à de nombreuses reprises. Il fait vieillir les personnages à une vitesse incroyable. Les Pargiter ont à peine le temps de s'interroger sur le sens des choses qu'il ne leur reste déjà plus que des souvenirs, et les lambeaux de leur chair. "Voilà à quoi aboutissent trente ans de vie commune, entre mari et femme - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou. On aurait cru entendre des bestiaux ruminer plus ou moins distinctement dans leur étable - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou - en piétinant la paille douce et fumante de leur litière, de la même manière qu'ils se vautraient jadis dans les marais primitif ; nombreux, prolifiques, à peine conscients, se disait North, tandis qu'il écoutait d'une oreille distraite le jovial clapotement, qui soudain s'adressa à sa personne."
Le texte entier est empreint d'une grande mélancolie, de grands questionnements, portés par une écriture qui n'oublie aucune émotion, mais la fin est étrangement plutôt ouverte et paisible. La dernière partie contient également davantage de descriptions comiques que le reste du roman.
En fait, avec ce texte, pour reprendre des mots de Virginia Woolf picorés dans la préface, l'auteur parvient à combiner "le fait et la vision" à merveille. Il s'agit d'un aboutissement parfaitement réussi pour elle, qui jusque là avait privilégié soit l'un soit l'autre. Cette préface est également très intéressante pour les informations qu'elle contient sur la genèse du texte, et sur les ellipses contenues dans le roman.
"Une rafale soudain s'engouffra dans la rue ; elle chassa un morceau de papier le long du trottoir et un petit tourbillon de poussière sèche lui courut après. Au-dessus des toits s'étendait un de ces couchers de soleil de Londres, rouges et changeants, qui allument dans chaque fenêtre l'une après l'autre, des flambées d'or. Cette soirée de printemps avait quelque chose de sauvage ; même ici à Abercorn Terrace la lumière variait, passait de l'or au noir, du noir à l'or. Delia laissa tomber le rideau ; elle se retourna et vint au milieu du salon en disant tout à coup :
' Oh ! mon Dieu !' "
05 juillet 2009
L'Art du roman ; Virginia Woolf
Points ; 231 pages.
Traduit par Rose Celli. Préface de Agnès Desarthe.
« Poète dans ses romans », Virginia Woolf « est rarement aussi romancière que dans ses essais ». Pour cette raison, et aussi parce que Virginia Woolf est chère à mon cœur, et a donc droit à un traitement particulier, je vais évoquer une collection d’articles relatifs à la littérature sur mon blog.
En effet, L’art du roman n’est pas un véritable essai. Les textes qu’il rassemble ont été assemblés en 1961, soit vingt ans après la mort de l’auteur. L’ordre est d’ailleurs essentiellement chronologique, et les thèmes abordés, comme le note Agnès Desarthe dans sa préface, ne sont pas forcément toujours très proches les uns des autres.
En ce qui me concerne, ma lecture n’a pas du tout été gênée par ces choix qui auraient pu se révéler un peu instables. Au contraire, cela permet d'offrir un livre décomplexé de tout ton un peu pédant, et de laisser l’esprit du lecteur suivre celui de Virginia Woolf, qui elle-même, tout en gardant une réflexion très pertinent, ne prend personne de haut et ne vise qu’un seul objectif, servir la littérature.
Virginia Woolf adopte donc plusieurs casquettes dans cet opus. Elle est romancière bien sûr (autant dans sa façon d'écrire que dans ses préoccupations), mais aussi critique, éditrice, et surtout lectrice et femme. Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer. Elle témoigne ainsi des questionnements auxquels le monde littéraire est en proie au début du 20e siècle. L’influence de la psychanalyse, de la découverte de soi, que l’on note également en France à la même époque, transparaît. Elle ne rejette pas les auteurs du passé, et en admire même beaucoup, mais elle œuvre, pour que la Littérature prenne de nouveaux chemins. La personnalité de Virginia Woolf imprègne d’ailleurs le papier dans ce discours, ce qui m’a beaucoup intéressée, et parfois fait sourire. Elle est extrêmement exigeante en ce qui concerne la façon dont elle juge les écrivains de son époque, et ne se met surtout pas en avant. On la sent même très modeste, et très peu sûre d’elle. Quand on sait qu’elle était juste l’un des plus grands auteurs de son époque, c’est assez amusant.
Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle dit, son amour de la littérature est tellement grand qu’on ne peut que le respecter. Elle fait moult références à la littérature que j’aime. Jane Austen, Laurence Sterne, Walter Scott, Thackeray, Stevenson, E.M. Forster, Emily Brontë, les auteurs russes, et d’autres interviennent pour illustrer ses propos. Elle est sincère, j’aime particulièrement quand elle dit de certains auteurs qu’ils savent très bien l’ennuyer, mais qu’ils sont admirables quand même. Au besoin, elle crée même de nouveaux personnages pour illustrer son propos, comme Mr Bennett et Mrs Brown, que je n’oublierai pas de sitôt. Je ne suis pas complètement d'accord à propos de son avis sur Dickens (qu'elle apprécie beaucoup, pas de panique), mais je trouve ces quelques mots très justes :
" [...] une grande partie de notre plaisir en lisant Dickens réside dans cette impression que nous avons de jouer avec des êtres deux fois ou dix fois plus grands que nature, qui gardent juste assez de ressemblance humaine pour que nous puissions rapporter leurs sentiments, non à nous-mêmes mais à ces figures étranges aperçues par hasard à travers la porte entrouverte d'un bar, ou flânant sur les quais, ou se glissant mystérieusement le long des petites allées entre Holborn et les Law Courts. Nous pénétrons d'emblée dans le climat de l'exagération."
Les questions qu'elle soulève sont très intéressantes, comme celle de la traduction, du réalisme, du style, de la place du roman, de la poésie, des femmes, et sont pour la plupart toujours plus ou moins d'actualité aujourd'hui. Par exemple, avec son mari, ils ont traduit beaucoup d’auteurs russes, et Woolf les appréciait particulièrement. Elle note que les spécialistes ne parlent souvent pas un mot de cette langue, et s’interroge sur leur crédibilité (certes, j'ose croire qu'aujourd'hui les spécialistes lisent leurs auteurs de prédilection en version originale, mais les débats sur les traductions sont loin d'être clos).
Car à travers ces remarques sur la Littérature, on sent une femme parfaitement consciente des changements, des enjeux du monde d’après 1914, qui a été complètement ébranlé dans ses certitudes. Elle prend cependant la modernité avec beaucoup d’humour, sans défaitisme, et semble même pleine d’espoir dans le dernier texte, écrit seulement un an avant qu’elle ne se donne la mort. Elle appelle tous les lecteurs du monde à contribuer à faire vivre la Littérature, considère la lecture comme une pratique sans règles, à part celle justement de ne pas tenir compte de règles, et voit en son art un élément transcendant, quelque chose qui vaut vraiment qu'on lui consacre sa peine, qui a besoin de nous :
« Chacun de nous a un appétit qui doit trouver tout seul l’aliment qui lui convient. Et ne restons pas, par timidité, à l’écart des rois parce que nous sommes des roturiers. Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même ! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘Défense de passer’, passez tout de suite. »
Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. C’est ainsi que la littérature anglaise survivra à cette guerre et franchira l’abîme : si les roturiers et les amateurs comme nous font de ce pays notre propre pays, si nous nous apprenons à nous-mêmes à lire et à écrire, à conserver et à créer. »
Il y aurait bien plus à dire et à développer sur ce livre, et je vais moi-même élaborer des fiches plus détaillées très vite. J'espère ne pas avoir fait de raccourcis fâcheux. Comme je sais que plusieurs projettent de lire cet ouvrage, ou sont en train de le faire, j'espère qu'elles me corrigerons au besoin.
Quant à moi, je vous parle très bientôt d'un roman de Virginia Woolf qui fait mon bonheur depuis hier, Les Années.
George Sand et moi évoque elle aussi L'art du roman.
07 octobre 2008
La Traversée des Apparences ; Virginia Woolf
Le Livre de Poche ; 576 pages.
Traduction de Ludmila Savizky. 1915.
Titre original : The Voyage Out.
La lecture de Mrs Dalloway m'a donné envie de me replonger dans le premier roman que j'ai lu de Virginia Woolf, et qui est aussi le premier livre écrit par l'auteur. J'avais éprouvé un véritable coup de coeur la première fois, et ça s'est confirmé tout au long de cette deuxième lecture. En plus, ça me permet de refaire mon billet, même s'il m'est toujours aussi difficile de parler de ce roman.
Ce roman raconte la traversée de l'Atlantique depuis Londres, ville embrumée, jusqu'à l'Amérique du Sud, continent ensoleillé, par la jeune et naïve Rachel Vinrace, accompagnée de son père, les Ambrose (sa tante et son oncle), et de trois autres passagers. Au contact de ces nouvelles connaissances, Rachel va débuter sa transformation, et commencer sa quête de la vérité. Ce processus continue à son arrivée en Amérique du Sud, lorsqu'elle rencontre notamment deux jeunes gens, Hewet et Hirst, qui partagent ses interrogations.
Ce résumé est très pauvre et peu engageant, j'en ai bien conscience. Pourtant, La traversée des apparences est un roman beaucoup plus abordable et beaucoup plus vivant que Mrs Dalloway. Il s'agit en fait d'une confrontation entre plusieurs conceptions des choses, qui dévoilent la modernité du discours de Virginia Woolf. Ainsi, très tôt, les personnages débattent sur le droit de vote des femmes, certaines conversations sont très libérées, avant d'être à nouveau bridées par l'apparition d'une figure plus conventionnelle. La religion aussi en prend pour son grade, entre Hirst qui lit Sappho à la messe et Mrs Ambrose qui s'arrange pour que ses enfants imaginent Dieu "comme une espèce de morse".
Cette confrontation entre diverses conceptions du monde est symbolisée par le personnage de Rachel. Au début du roman, elle désespère sa tante tant elle lui semble mal dégrossie :
"Sa mentalité en était au même stade que celle d'un homme intelligent sous le règne d'Elizabeth : elle croyait pratiquement tout ce qu'on lui racontait, elle inventait des raisons à tout ce qu'elle disait elle-même." (p 66)
En plus, elle ose avouer à une Clarissa Dalloway outrée qu'elle n'aime pas Jane Austen (oui, oui, j'avais complètement oublié que les Dalloway étaient dans ce livre) ! Mais Rachel est une jeune femme remplie de curiosité, et suite à un baiser volé, elle devient prête à tout pour découvrir la réalité du monde.
Ce roman n'est cependant pas un conte de fées, car Virginia Woolf n'est pas un auteur qui oublie d'évoquer la dualité des choses. Rachel et Hewet tombent amoureux, mais leur recherche du bonheur est trop grande, et devient vite insupportable :
"Comme lui-même avait-il osé vivre avec tant de hâte et d'insouciance, courir d'un objet à l'autre, aimer Rachel à ce point ? Jamais plus il n'éprouverait un sentiment de sécurité, une impression de stabilité dans la vie. Jamais il n'oublierait les abîmes de souffrance à peine recouverts par les maigres bonheurs, les satisfactions, la tranquillité apparente. Jetant un regard en arrière, il se dit qu'à aucun moment leur bonheur n'avait égalé sa souffrance présente. Il avait toujours manqué quelque chose à ce bonheur, quelque chose qu'ils souhaitaient mais qu'ils n'arrivaient pas à atteindre. Cela restait fragmentaire, incomplet, parce qu'ils étaient trop jeune et ne savaient ce qu'ils faisaient." (pp 534-535)
En fait, en contemplant les différents personnages de ce livre, on en vient à se dire que finalement, on a le choix entre être quelqu'un qui reste à la surface des choses, et qui ne souffre pas parce qu'il ne prend pas de gros risques, ou partir comme Rachel à la recherche du pourquoi des choses, au risque de le payer très cher.
Je vous parlerais bien du style de Virginia Woolf, mais à part vous dire qu'elle écrit extraordinairement bien, ce qui est d'une banalité sans nom, et qu'elle mène son roman d'une main de maître, je ne vois pas vraiment ce que je pourrais vous dire.
Les romans qui comptent le plus pour moi sont ceux que je referme en me disant que décidément, l'auteur avait tout compris. La traversée des apparences en fait définitivement partie.
05 octobre 2008
Mrs Dalloway ; Virginia Woolf
Le Livre de Poche ; 218 pages.
Traduction de Pascale Michon. 1925
Virginia Woolf a été l'un de mes premiers grands coups de coeur littéraires. Pourtant, mes deux dernières rencontres avec elle n'avaient pas été très concluantes. J'ai abandonné Mrs Dalloway plusieurs fois, et je n'ai rien compris à Orlando. En fait, c'est Karine qui m'a redonné l'envie d'ouvrir ce roman, sans doute le plus célèbre de Virginia Woolf, en l'évoquant à travers le roman de Michael Cunningham, Les Heures.
Le livre se déroule entièrement à Londres, sur une journée de 1923, rythmée par Big Ben. Clarissa Dalloway, épouse d'un membre du Parlement, organise une réception, et passe la journée à la préparer, tout en s'adonnant à des questions existentielles. Contrairement à ce que le titre laisse entendre, Mrs Dalloway n'est pas seule. D'ailleurs, elle n'est même pas présente à chaque instant, bien que toute l'histoire soit liée à elle, puisque Peter et Sally rappelent sa jeunesse et ses amours impossibles, et Septimus sa mélancolie, même si ces deux-là ne se rencontrent qu'à l'occasion d'une conversation à propos du poète perçue par Clarissa.
Maintenant que j'ai achevé ma lecture, je suis complètement sous le charme. Mais il n'empêche que j'ai peiné à lire le début de ce livre. Je persiste à penser que les cinquante premières pages sont assommantes. Désolée pour les fans, mais à l'exception de certains passages captivants, je ne suis pas parvenue à chercher à comprendre le sens de chaque phrase. Certes, Virginia Woolf écrit merveilleusement bien, ne comptez pas sur moi pour dire le contraire. Il n'empêche que je n'ai pas été sensible à tout ce qu'elle écrit durant la visite de Mrs Dalloway chez le fleuriste.
Dans cette première partie, les seuls moments qui trouvent grâce à mes yeux sont ceux où les personnages se livrent, ceux où le rythme s'accélère un peu. Tous les personnages qui sont liés à Clarissa Dalloway d'une manière sincère, même s'ils ne l'ont jamais rencontrée, sont à fleur de peau et incroyablement attachants. Richard Dalloway, Sally, et Rezia Warren Smith, bien que secondaires, sont ceux qui m'ont le plus émue. J'ai adoré le dernier moment de complicité entre Septimus et son épouse, l'un des rares passages ensoleillés du livre :
"Oui, elle serait toujours heureuse en voyant ce chapeau. Il était redevenu lui même à ce moment-là, il avait ri. Ils avaient été seuls ensemble. Elle aimerait toujours ce chapeau." (p 165)
Quant à Richard, il est vraiment trop craquant lorsqu'il rentre chez lui les bras remplis de fleurs, parce qu'il est trop timide pour dire à son épouse à quel point il tient à elle.
Car une fois le début du livre passé, ce n'est que du bonheur ou presque, et j'ai alors définitivement cessé de rechercher des liens entre Les heures et Mrs Dalloway. Virginia Woolf dresse un portrait très fin de la société londonienne, usant souvent un ton dramatique, et parfois de l'ironie. Si Clarissa tient une réception, c'est aussi parce que l'auteur veut montrer l'importance du paraître dans la haute société londonienne. Le comportement de Mrs Dalloway lors de la soirée est à cet égard très éloquent. Elle passe d'une vague connaissance à l'autre, avec un sourire collé sur son visage, quand ses vrais amis sont présents un peu plus loin, et contemplent la scène d'un oeil un peu triste. Ils sont ce qu'elle a refusé d'être, des individus qui ne sont pas parvenus à rentrer dans les cases qui leur étaient destinées. Même elle a conscience d'agir parfois de façon trop conventionnelle :
"Elle aurait de beaucoup préféré être de ces gens comme Richard qui faisaient les choses pour ce qu'elles étaient, alors que la plupart du temps, se disait-elle en attendant de traverser, elle ne faisait pas les choses simplement, pour elles-mêmes ; mais pour que les gens pensent ceci ou cela." (p 25)
Elle reste un peu un mystère cette Mrs Dalloway, tout comme Septimus Warren Smith. Mais il n'empêche que ce roman est extrêmement émouvant et envoûtant, même si je n'en a pas aimé la totalité. Je n'ai pas l'impression de voir la vie autrement suite à cette lecture, mais je me suis réconciliée avec Virginia Woolf d'une belle façon, et c'est déjà beaucoup.
Erzébeth et Céline en parlent beaucoup mieux que moi.
12 avril 2007
De la maladie ; Virginia Woolf
Édition Rivages ; 59 pages.
5 euros.
"Lorsque nous y réfléchissons, comme les circonstances nous y forcent bien souvent, il nous semble soudain pour le moins étonnant que la maladie ne figure pas à côté de l'amour, de la latte et de la jalousie, parmi les thèmes majeurs de la littérature. Virginia Woolf.
Dans ce court texte écrit en 1926 pour la revue de T. S. Eliot, Virginia Woolf s'interroge sur cette expérience particulière dont personne ne parle, dont le langage peine à rendre compte mais que tout le monde connaît : la maladie. Lorsqu'on tombe malade, constate-t-elle, la vie normale interrompt son cours réglé pour laisser place à un état de contemplation où le corps reprend ses droits et où l'univers apparaît soudain dans son indifférence totale à la vie humaine. "
Pour donner envie aux gens d'être malades, il faut vraiment avoir du talent. Bon, je ne ressors pas de cette lecture en me disant qu'il faut que je dorme dans mon jardin la nuit prochaine, mais c'est avec énormément de plaisir que j'ai lu les mots de Virginia Woolf sur la maladie.
C'est une très bonne surprise, parce que le titre promettait quand même quelque chose d'assez barbant. Quand j'ai commencé à lire la préface, mes craintes ne se sont pas du tout calmées, j'ai même reposé le livre. C'est Cathulu qui m'a donné envie de m'y remettre, et j'ai eu raison de le faire.
C'est très drôle. Certes, le sujet est sérieux, mais Virginia Woolf le croque tellement bien qu'on ne peut que s'amuser à la lecture de cet article. A travers lui et très habilement, Virginia Woolf critique la société, toujours pressée, qui n'a jamais le temps de s'arrêter pour vivre l'instant présent, pour contempler et connaître le monde qui l'entoure. Car "nous sommes condamnés à nous tortiller tout le temps que nous restons accrochés au bout de l'hameçon de la vie" .
Mais quand on tombe malade, on est obliger de s'immobiliser. Alors, on peut remarquer des choses banales, comme le ciel, mais que l'on ne prend jamais le temps de voir.
Et puis, quand on est malade, pour Virginia Woolf, on saisit mieux le sens profond des choses. Les vers des poètes ne sont jamais aussi clairs que lorsqu'on les lit à la lumière d'une bonne grippe...
Vraiment un très bon petit moment à passer avec ce petit livre ! Je vous laisse, je retourne à une lecture d'un tout autre genre.




