9782070126972Le Promeneur ; 164 pages.
Traduit par Lionel Leforestier
.

"Cher Mr. Strachey,
Nous aimerions tant vous voir, si vous pouviez nous rendre visite un jour prochain. Dimanche qui vient vous conviendrait-il, vers six heures du soir ? Vanessa va beaucoup mieux et aimerait vous parler.

                           Sincèrement vôtre,

                                                             Virginia Stephen"


Heureusement, je ne serai jamais célèbre. Pour plein de raisons je détesterais cela, mais si j'en parle maintenant c'est parce qu'après ma mort, les gens voudraient à tout prix publier mes écrits de jeunesse, mes journaux intimes, et surtout mes correspondances. Or, quand je relis les mots que j'écrivais à mes copines en classe, je pense moi-même que c'est, au mieux une folle furieuse, au pire une fille insipide (oui, les deux sont possibles) qui les a écrits...

En ce qui concerne Virginia Woolf, ce qu'elle a laissé est autrement plus intéressant. Depuis deux ans, ses journaux ont été réédités, ainsi que plusieurs de ses correspondances. Parmi ces dernières, celle que l'auteur a entretenue avec Lytton Strachey, l'un de ses plus proches amis. Après la mort des deux protagonistes, Leonard Woolf et James Strachey, le frère de Lytton, ont décidé de mettre les lettres échangées par les deux écrivains à la disposition du public. 
La correspondance publiée par Le Promeneur, bien qu'encore plus complète, fait à peine cent-cinquante pages, ce qui semble peu quand on sait que la correspondance entretenue par Virginia Woolf et Lytton Strachey a duré vingt-cinq ans.

Pourtant, au fil des lettres, on parvient à découvrir certains aspects de leurs auteurs.  Ils se parlent avec beaucoup de détachement, de la pluie et du beau temps, de leurs amis communs, mais aussi beaucoup de littérature, la leur et celle des autres. D'ailleurs, Virginia Woolf explique tout le bien qu'elle pense de James Joyce de façon éloquente à plusieurs reprises :

"Ma contribution à moi, cinq shillings, six pence, ne sera versée qu'à la condition qu'il se serve en public des deux cents premières pages d'Ulysse pour un besoin très naturel."

L'exercice semble leur plaire, et ils s'écrivent parfois en intégrant à leurs lettres des jeux qu'ils ont inventés, comme lorsqu'ils s'appellent par des noms fantaisistes, créés par eux et leur groupe d'amis dans le cadre d'un projet de roman qui ne verra finalement jamais le jour.
Leur défauts aussi apparaissent. Lytton Strachey est visiblement un individu hypocondriaque, qui ne semble pas pouvoir écrire une lettre sans évoquer sa santé. Les deux sont assez moqueurs, surtout à l'égard de la pauvre Ottoline Morrell, celle qui a pourtant pris la célèbre photographie que vous pouvez voir sur la couverture du livre. Entre les deux auteurs, les notes (nombreuses mais très utiles) relèvent les passages délicats, où l'hypocrisie n'est pas loin. Ils s'admirent, mais se jalousent aussi, appréciant de savoir l'autre quelque peu dénigré parfois.

Le ton est très souvent détaché, ironique, faussement solennel, ce qui permet de découvrir ces lettres avec énormément de plaisir. J'ai beaucoup aimé.