orlandoLe Livre de Poche. 317 pages.
Traduit par Catherine Pappo-Musard.
1928
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Il me reste encore un roman de Virginia Woolf à découvrir, mais je ne pense pas me tromper en disant qu'elle a écrit encore et encore le même livre, cherchant inlassablement à trouver la manière d'exprimer ce qu'elle recherchait avec l'écriture.

L'histoire d'Orlando est pourtant à première vue inhabituelle. Orlando est en effet un jeune gentilhomme de l'ère élisabéthaine, inexpérimenté, coureur de jupons, et en même temps en proie à de véritables crises de mélancolie. Après un chagrin d'amour, il part pour la Turquie, puis vit avec les Bohémiens, revient en Angleterre, rencontre Pope, Swift et Addison, se marie deux fois, a un enfant avant d'atterrir à l'époque édouardienne. Entre temps, il sera devenu femme, et aura vécu plus de trois siècles.

Comment capter celui dont on écrit l'histoire ? Cette question taraude Virginia Woolf dans toute son œuvre. Elle se met ici dans la position d'un véritable biographe, et expose avec le plus grand sérieux ses difficultés à écrire l'histoire d'Orlando, en raison d'un manque de documentation mais surtout des innombrables facettes qui constituent un être humain.

"Il est indéniablement vrai que les meilleurs praticiens de l'art de vivre, souvent des gens anonymes d'ailleurs, réussissent à synchroniser les soixante ou soixante-dix temps différents qui palpitent simultanément chez tout être humain normalement constitué, si bien que lorsque onze heures sonnent, tout le reste carillonne à l'unisson et, ainsi, le présent n'est pas une rupture brutale et n'est pas non plus totalement oublié au profit du passé. De ceux-là, nous pouvons dire sans mentir qu'ils vivent précisément les soixante-huit ou soixante-douze années qui leur sont allouées sur la pierre tombale. Des autres, nous savons que certains sont morts même s'ils déambulent parmi nous ; d'aucuns ne sont pas encore nés même s'ils respectent les apparences de la vie ; d'autres encore sont vieux de plusieurs siècles, même s'ils se donnent trente-six ans. La durée de vie réelle d'une personne, quoi qu'en dise le D.N.B., est toujours sujette à caution. Car c'est une tâche ardue d'être à l'heure ; rien ne dérègle le mécanisme comme de le mettre en contact avec un art quelconque ; et c'est peut-être son amour de la poésie qui est à blâmer quand on voit Orlando perdre sa liste et s'apprêter à rentrer chez elle sans sardines, ni sels de bain, ni botillons."

De ce fait, elle accorde à son personnage son véritable temps, celui qu'il a pris pour déployer tout son être, et justifie ainsi ce qui pourrait sembler anormal dans le livre qu'elle écrit. Le livre commence certes au XVIe siècle, mais elle n'a fait qu'écrire sur sa propre époque.

Il a été dit qu'Orlando était en fait une lettre d'amour à Vita Sackville-West, avec laquelle Virginia Woolf a entretenu une relation amoureuse. Certains détails attestent sans doute de cette expérience, et expliquent la grande place de la sexualité dans ce roman (on trouve aussi un petit épagneul, mais là je pars dans le hors-sujet, rassurez-vous), toutefois il s'agit d'un texte qui a bien plus d'intérêt qu'une déclaration d'amour à une personne. Virginia Woolf reprend en effet ici plusieurs thèmes qui lui sont chers, comme la place des femmes, et développe son idée des innombrables facettes caractérisant l'individu dont je viens de parler.
Dès le début, Orlando est incertain quant à sa sexualité. Il a plusieurs aventures avec des femmes, mais il prend d'abord l'une d'entre elles pour un homme avec lequel il regrette de ne pouvoir satisfaire le désir qu'il lui inspire. Par la suite intervient le changement de sexe d'Orlando, qui devient une femme alors qu'elle est encore ambassadeur et qu'elle vient de se marier. Malgré cela, le travestissement est encore abordé, par le biais du personnage d'Orlando, mais pas seulement. Chez Woolf, on est, point barre. Mais la société est là pour tenter de poser des barrières contre la nature profonde des individus.
Malgré son ton souvent badin, et une histoire qui semble loufoque à première vue, la révolte de l'auteur contre ces principes inacceptables est perceptible. Après son changement de sexe, si les réactions d'Orlando sont drôles, elle ne se retrouve pas moins dans une situation délicate. Rentrée en Angleterre,
elle subit la remise en cause de nombre de ses droits maintenant qu'elle n'est "que" femme.

"Et c'est le dernier juron auquel j'aurai droit", songea-t-elle, "dès que j'aurai posé le pied sur le sol de l'Angleterre. Et je ne pourrai plus assommer un homme, le traiter de menteur en face, ni tirer mon épée et la lui passer à travers le corps, je ne pourrai plus siéger parmi mes pairs, porter une couronne ducale, marcher en procession, condamner à mort, conduire une armée, ni caracoler le long de Whitehall sur mon destrier, ni arborer soixante-douze médailles différentes sur la poitrine. Dès que je serai en Angleterre, j'en serai réduite à servir le thé et à demander à ces messieurs s'ils trouvent ça à leur goût. Vous sucrerai-je ? Un nuage de crème ? "

Dans l'écriture, qui est l'un des grands thèmes qui traversent le roman, Orlando se heurte aussi à des désillusions, qui sont renforcées lorsqu'elle devient femme. Orlando en a fait l'un des deux objectifs majeurs de son existence. Ses rencontres avec les grands hommes lui inspirent cependant des déceptions, leur vivacité d'esprit étant contrebalancée par des attitudes indignes de leur génie. De son côté, elle passera trois siècles à écrire son poème Le Chêne, et à le garder sur elle, et n'est jamais satisfaite de son travail. Il lui sera finalement arraché pour la publication.

Virginia Woolf semble beaucoup s'amuser avec ce livre. Elle intervient souvent, en prenant un ton des plus sérieux cachant une ironie mordante pour appuyer son propos. J'avais déjà tenté une lecture d'Orlando il y a quelques années, mais ce livre m'avait déroutée. Aujourd'hui il me semble qu'il est effectivement l'un des romans les plus difficiles à appréhender de l'auteur, mais c'est à nouveau une lecture incontournable.1718394131

Vous pouvez lire d'autres billets sur ce roman chez Titine, Delphine, ainsi que sur l'ancien blog d'Erzébeth. Canthilde n'a pas aimé.

Je rajoute le logo du Challenge nécrophile, que je débute ainsi.