bad"Sois belle et tais-toi."

Qui n'a jamais entendu que le patriarcat était une invention des féministes et que les femmes des pays occidentaux n'étaient absolument pas à plaindre ? Qui n'a jamais entendu un homme rire grassement en décrivant les féministes, ces êtres hystériques détestant les hommes avant tout parce qu'elles sont moches ? Pire, qui n'a jamais vu une femme se défendre avec véhémence lorsqu'on l'accusait d'être féministe ?

Le féminisme est un sujet qui me passionne depuis quelques années et je me réjouis de voir que certains essais "grand public" ont acquis une notoriété certaine.  C'est le cas de Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Beauté fatale : les nouveaux visages de l'aliénation féminine, deux titres de la journaliste Mona Chollet, et de Bad Feminist de Roxane Gay.

Ce billet ne vous présentera pas l'intégralité de Beauté fatale et de Bad Feminist, mais j'ai particulièrement apprécié leur analyse du monde de l'art (cinéma et littérature) ou de ce que l'on considère à tort comme tel (mode et publicité en tête).

" Car faire passer des films publicitaires pour des œuvres, c’est confondre sciemment deux démarches aux antipodes l’une de l’autre : l’art creuse sous les apparences, interroge les évidences, va déterrer des vérités ignorées, balaie les représentations toutes faites, poursuit un but libérateur ; il peut éventuellement déstabiliser, bousculer, quand la publicité, à l’inverse, avec son esthétique artificielle et léchée, mise sur le confort intellectuel du spectateur et sur ses réflexes pavloviens, use de recettes éculées mais efficaces, veille à ne fâcher personne et reproduit les pires stéréotypes. "

On a toutes et tous aimé un best-seller mettant en scène une femme soumise au contrôle absolu d'un homme, apprécié la jeunesse et la beauté de presque toutes les actrices. Nombreux et nombreuses sont ceux qui se délectent en lisant des magazines de mode ou se prélassent devant la dernière émission de télé-réalité.  Roxane Gay est la première à le reconnaître. Refusant l'idée d'un féminisme unique et borné, elle s'affuble de l'étiquette de "mauvaise féministe" et nous invite à en faire autant.

" Quels que soient mes problèmes avec le féminisme, je suis une féministe. Je ne peux pas et je ne veux pas nier l’importance et l’absolue nécessité du féminisme. Comme la plupart des gens, je suis pleine de contradictions, mais je ne veux pas non plus qu’on me traite comme de la merde sous prétexte que je suis une femme. Je suis une mauvaise féministe. Je préfère être une mauvaise féministe que ne pas être féministe du tout. "

L'art est un monde d'hommes, comme le reste. Les sujets supposés intéressants sont masculins. Dans l'art, le vrai, la femme n'a souvent qu'un rôle de potiche.

beauté fatale" Toutes [les actrices] s’accordent sur la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, sur leur pauvreté, sur les quelques clichés affligeants auxquels ils se réduisent. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : “Oh, tu étais formidable dans ce film !”, avoue Barbara Steele. J’aurais voulu leur répondre : “Ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre !” » Seule exception, Jane Fonda déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. » "

L'intime, la famille, la Chambre à soi de Virginia Woolf, relèvent de la littérature dite  "féminine". Pourtant, qu'est-ce qui fait que la violence conjugale, la maternité ou l'éducation ne peuvent pas faire les gros titres des journaux ?

« Rendre sérieux ce qui semble insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important », disait Virginia Woolf…

On peut aussi, comme Mona Chollet, citer les travaux de Nancy Huston et Michelle Perrot.

Puisque les femmes sont moins importantes, elles ont souvent droit à un traitement moindre. Cela conduit à accepter de devoir soutenir des travaux très discutables, comme la presse féminine ou certains genres littéraires.

" Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept. On comprend donc que les lectrices se tournent vers la presse féminine, où, au moins, les femmes existent, même si on donne d’elles une image problématique. "

Roxane Gay, qui en plus d'être une femme a l'immense tort d'être noire, note à plusieurs reprises à quel point ce phénomène est flagrant pour les personnes de couleur.* Être Noir, c'est être cantonné dans des rôles très limités lorsqu'on est acteur, au point qu'on ne s'identifie jamais vraiment à vous.
Gay dénonce aussi, et c'est là que j'ai dû le plus me remettre en question, la réécriture par les artistes (réalisateurs et auteurs) de l'histoire des Noirs américains. J'ai adoré ma lecture de La Couleur des sentiments, et je reconnais avoir d'autant plus apprécié ce livre qu'il ménageait ma sensibilité. Roxane Gay a quant à elle été scandalisée par ce livre faisant passer l'existence des Noirs dans le Mississipi des années 1950-1960 pour quelque chose de relativement supportable ainsi que d'avoir donné de toute cette population une image qui n'est pas si différente de la Mama d'Autant en emporte le vent, fidèle et heureuse de son sort.

"  Minny demande : « Je ne suis pas en train de me faire virer ? » et le mari de Celia répond : « Tu as un travail ici pour le restant de tes jours. » Bien sûr, Minny rayonne de gratitude, parce qu’une vie entière au service d’une famille de Blancs à faire un travail éreintant pour un salaire de misère, c’est comme gagner au loto, et c’est ce qu’une femme noire peut espérer de mieux dans l’univers alternatif de science-fiction de La Couleur des sentiments. "

Outre les oeuvres voulant bien faire tout en diffusant davantage certaines représentations, il y a les oeuvres et les comportements directement problématiques. Je n'ai pas lu Le Consentement de Vanessa Springora, mais cela semble en être une parfaite illustration, de même que l'affaire Weinstein. Et lorsque les femmes se rebellent comme cela a été le cas depuis quelques années, d'accusatrices elles deviennent bien vite des accusées. Pourquoi ont-elles accordé des faveurs sexuelles alors qu'il suffisait qu'elles s'en aillent (et tournent le dos à leur carrière) ?
C'est une excellente question, à laquelle Tolstoï en personne répondait déjà dans La Sonate à Kreutzer, bien que ses motivation aient été bien différentes de celles de Chollet et de Gay : les femmes sont là pour le plaisir de l'homme. C'est pour cela qu'on pardonne leurs dérapages (voire leurs crimes) à nombre de chanteurs, humoristes, réalisateurs, acteurs. C'est aussi pour cela que l'on se passionne pour Twilight, Fifty Shades of Grey, que l'on se trémousse sur les chansons de Robin Thicke. Pourtant, ces oeuvres continuent à populariser l'idée selon laquelle une femme qui dit non veut dire oui.

Si j'ai dévoré le livre de Mona Chollet (qui m'a bien plus convaincue que Sorcières), le livre de Roxane Gay a nécessité un plus grand effort de ma part. La première moitié du livre comporte quelques longueurs et l'auteur fait des allers-retours parfois incompréhensibles entre plusieurs thématiques entrecoupés de tranches de la vie de Roxane Gay bien trop longues. Cependant, je vous recommande ces deux lectures sans la moindre hésitation.

* Sur ce sujet, je vous recommande aussi la lecture du roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie.

Beauté fatale. Mona Chollet.
Zones. 237 pages.
2012.

Bad féministe. Roxane Gay.
Vues et voix. 10h50.
Lu par Clotilde Seille.
2014.