Les Vagues ; Virginia Woolf
Le Livre de Poche ; 286 pages.
Traduit par Marguerite Yourcenar. 1931.
"Tout au début, il y avait une chambre d'enfants, avec ses fenêtres donnant sur un jardin, et par-delà le jardin, la mer."
Après La Chambre de Jacob et Vers le Phare, Virginia Woolf entreprend l'écriture d'un autre texte qui évoque ses étés à Saint Ives, la maison de vacances de ses jeunes années, alors que sa mère était encore en vie.
Bernard, Louis, Neville, Rhoda, Jinny et Suzanne nous font suivre le fil de leur vie , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, par le biais de monologues intérieurs. Chacun se retire après avoir parlé, comme le mouvement des vagues, infini, répétitif. Une septième silhouette, inextricablement liée aux autres se dessine, celle de Perceval, ce dieu vivant, ce Thoby Stephen sans doute*, qui hante ses amis aussi bien dans la vie que dans la mort.
Tous ces personnages sont unis par le Temps, personnage qui sert d'Être suprême, dans un livre ou la religion est rejetée avec beaucoup de fermeté, et qui poursuit sa course, indifférent aux mouvements des humains, lentement, quand eux vieillissent si vite.
Les Vagues est un texte sur le renoncement à l'enfance, sur l'arrivée dans un âge fait de choix et donc d'abandons, de séparations, de solitudes et de désillusions.
"Bernard est fiancé. Quelque chose d'irrévocable vient d'avoir lieu. Un cercle s'est dessiné sur les eaux ; une chaîne nous est imposée. Nous ne serons jamais plus libres de nous écouler à notre guise."
Une fois adultes, ils se reverront, sporadiquement, tout en restant les membres d'un tout indissoluble. Ils pourraient être les multiples visages d'un même corps, et ils en ont conscience. Comme Bernard, qui répète inlassablement "je suis Bernard", parce qu'il sait qu'il pourrait tout aussi bien prononcer l'un des cinq autres prénoms qui font partie de lui. Les autres nous rendent multiples, parce qu'ils sont une part de nous, mais aussi parce qu'ils font ressortir des parts diverses de notre personnalité. Ils nous étouffent aussi.
"Pour être Moi (je l'ai remarqué), j'ai besoin de l'éclairage que dispensent les yeux d'autrui, et c'est
pourquoi je ne serai jamais complètement sûr de moi-même. Les êtres authentiques, comme Louis, comme Rhoda, n'existent parfaitement que dans la solitude. Ils supportent mal l'éclairage venu du dehors, le dédoublement dans les miroirs. Ils tournent leurs toiles contre le mur sitôt qu'ils ont fini de peindre. Une épaisse couche de glace pilée couvre les paroles de Louis. Ses paroles sortent de là condensées, concentrées, durables.
De nouveau, après ce moment de somnolence, je souhaite faire briller mes mille facettes sous la lumière de figures amicales. Je viens de traverser les régions sans soleil de la non-identité. Pays étrange... Dans ce moment d'apaisement, dans ce moment de satisfaction oublieuse, j'ai entendu le soupir des vagues qui déferlent par-delà ce cercle de vive lumière, par-delà cette pulsation de vie, furieuse, insensée. J'ai eu mon moment d'énorme paix. C'est peut-être le bonheur, ça... Maintenant, je suis rappelé en arrière par le chatouillement des sensations, par la curiosité, par la gourmandise (j'ai faim) et par le désir irrésistible d'être Moi. Je pense aux gens à qui je pourrais expliquer certaines choses, à Louis, à Neville, à Suzanne, à Jinny, et à Rhoda. En leur présence, j'ai mille facettes. Ils m'arrachent aux ténèbres."
On pense aux célèbres lignes de John Donne, qui mettent en garde : "N'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi", mais aussi aux propres interrogations de Virginia Woolf quant au genre biographique.**
"J'ai inventé des milliers d'histoires ; j'ai rempli d'innombrables carnets de phrases dont je me servirai lorsque j'aurai lorsque j'aurai rencontré l'histoire qu'il faudrait écrire, celle où s'insèreraient toutes les phrases. Mais je n'ai pas encore trouvé cette histoire. Et je commence à me demander si ça existe, l'histoire de quelqu'un."
Le glas sonne d'ailleurs, et les descriptions du deuil sont poignantes. Les Vagues laisse une place au rire, celui de l'enfance surtout (et peut-être le plus précieux), et il s'achève sur une note déterminée. Le style est lumineux (la traduction de Marguerite Yourcenar a cependant fait couler beaucoup d'encre). Mais le drame qui touche les personnages au milieu du livre déstabilise profondément.
"Des femmes passent sous mes fenêtres, comme si un gouffre ne s'était creusé dans la rue : l'arbre aux durs feuillages ne leur barre pas la route. Nous méritons d'êtres écrasés comme une taupinière. Nous sommes ignobles, nous qui passons les yeux fermés."
"L'ombre grandit, et lentement la lumière violette décline. Le dieu qui m'apparaissait tout entouré de beauté est maintenant enveloppé de ruines. Le personnage divin au bout de la vallée au milieu du cercle clos des collines s'écroule et tombe comme je leur prédisais durant cette soirée où ils parlaient avec amour de sa voix dans la cage de l'escalier, de ses pantoufles, et des moments passés ensemble."
On est entre ombre et lumière, entre Rhoda qui prie pour que la nuit tombe, et Jinny pour que le jour paraisse.
Les Vagues est un roman-poème qui montre une Virginia Woolf au sommet de son art. Vers le Phare reste mon favori, mais je ne suis pas loin de penser qu'il ne s'en faudrait que d'une relecture...
L'avis de Mea, qui a su mettre des mots là où je n'ai pu que m'incliner devant les citations. Tif et Sylvie aussi ont été conquises.
*Le frère bien-aimé de Virginia Woolf, mort du thyphus en 1906, quand les siens croyaient en un avenir très prometteur pour lui.
** Voir la biographie d'Hermione Lee, Virginia Woolf ou l'aventure intérieure ; Paris ; Autrement ; 2000.
Commentaires sur Les Vagues ; Virginia Woolf
- J'aime beaucoup ton billet. Tu as raison de souligner le thème du renoncement à l'enfance, c'est vrai que c'est ça (maintenant que tu le dis !). J'ai lu les billets que tu mets en lien et ils sont tous intéressants, chacun ayant relevé des choses différentes. Il faudrait mettre tous nos billets bout à bout, pour commencer à avoir une idée de ce qu'est ce roman-poème, comme tu le dis si bien. Et Mango a raison, même une citation isolée, c'est tout de suite superbe !
- Manu : pourtant, je t'assure que tu n'as aucune crainte à avoir de "Vers le Phare" !
Mango : tu as raison. Sinon, j'ai lu la moitié de la bio de V. Forrester, je pense que je devrais écrire un billet prochainement.
Gambadou : "Vers le Phare" est peut-être mieux pour commencer.
Mea : il y a plein de choses que j'avais relevées que j'ai oubliées ici, c'est très dur de parler de ce roman. Pour "roman-poème", l'expression n'est pas de moi ;o)
Allie : j'ai hâte que tu reprennes ta découverte de Woolf ! (je me répète)
Keisha : je connais bien ce sentiment ! - Brize : tu as raison, "Vers le Phare" est un roman parfait, mon préféré de l'auteur pour l'instant.
Schlabaya : tu ne l'as jamais lue ? Je pense qu'elle te conviendrait très bien. Et non, je trouve que, même si elle requiert souvent pas mal d'attention, c'est tellement captivant et dynamique que je ne la trouve pas difficile. - En quête d'une phrase des VaguesQuelqu'un pourrait-il me communiquer une phrase extraite de ce roman-poème ?
Je suis en train de traduire un texte en chinois qui la cite. J'ai trouvé sa correspondance en anglais, mais pas en français. Je préférerais mettre une traduction "officielle". Cette phrase se trouverait dans le premier quart du livre. Elle achève un paragraphe qui commence par : "Et maintenant, dit Neville, laissons Bernard commencer".
Voici la phrase originale en anglais :
"The clouds lose tufts of whiteness as the breeze dishevels them. If that blue could stay for ever; if that hole could remain for ever; if this moment could stay for ever--"
L'équivalent en français devrait donner quelque chose comme :
Les nuages perdent des touffes de blancheur au gré de la brise qui les effiloche. Si ce bleu pouvait durer pour l'éternité ; si cette trouée pouvait demeurer pour l'éternité ; si cet instant pouvait durer pour l'éternité.
J'en profite pour donner le lien, si quelqu'un veut consulter la version originale :
http://gutenberg.net.au/ebooks02/0201091h.html
Même si je ne trouve pas la phrase à temps, j'aurais au moins fait connaissance avec Lilly et ses livres. Je ne manquerai pas de revenir feuilleter par-ci, par-là.
D'avance, merci !

















