Lumière d'août ; William Faulkner
Folio ; 627 pages.
Ça fait des mois que Thom me bassine avec Faulkner, du coup j'ai mis de côté la terreur que m'inspirait cet auteur pour m'attaquer à Lumière d'août (je vous assure que ce fut d'autant moins facile qu'Erzébeth a cru bon d'en rajouter trois couches dans le genre "tu vas voir c'est trooooop bien"). Bon, je ne vous garantie pas que j'ai compris quelque chose au cours de ma lecture, mais ce livre est assurément un monument.
Je sais que pour donner envie de lire un livre, il est logique d'en faire un résumé. Mais je crois que toute tentative serait forcément réductrice. Même s'il y a bel et bien un personnage principal ainsi qu'une intrigue dans ce roman, le reste est tout aussi important. Du coup, je vais simplement vous raconter le premier chapitre.
On y suit Lena, une jeune fille qui quitte son Alabama pour rejoindre le géniteur de l'enfant qu'elle attend. Elle ignore où il se trouve, mais grâce aux gens qu'elle croise, elle finit par arriver dans la ville de Jefferson, alors que la maison de Miss Burden brûle.
Je sais que vous n'êtes pas du tout avancés avec ces trois lignes de résumé du premier chapitre, car encore une fois, ce livre est un tout. Avec Lumière d'août, Faulkner relègue définitivement tous les auteurs qui m'avaient jusqu'alors interpellée par l'audace dont ils avaient fait preuve dans la construction de leurs romans au rang d'amateurs (et encore, je suis vraiment très gentille). Lumière d'août m'a donné l'impression que j'ouvrais à chaque chapitre un tiroir d'une commode, et cela pas toujours dans l'ordre. Le récit n'est pas linéaire, pourtant il est parfaitement maîtrisé, et en fin de compte, on avance sans même s'en rendre compte. C'est d'ailleurs justement ça qui est incroyable. Le livre commence quand tout est finit ou presque. Il y a seulement deux mois écoulés entre le premier et le dernier chapitre, mais le roman couvre en fait une histoire sur plusieurs générations. Il y a beaucoup de retours en arrière, pour comprendre les points de vue de chacun, et surtout le pourquoi du comment. Certains chapitres avancent plus vite que d'autres, et ceux qui traînent un peu en longueur ne laissent entrevoir leur importance que par la suite. Lena, la première personne que l'on suit, n'est pas le personnage principal du roman. Elle n'est présente qu'au début et à la fin, pour justifier le reste du livre et pour donner une stabilité au roman. Comme tous les personnages de ce roman, elle est à la fois secondaire et indispensable. En fait, je ne sais pas si on peut dire qu'il y a un personnage principal dans ce livre. C'est certes principalement l'histoire de Joe Christmas qui est racontée, mais sans Lena, Byron Bunch ou un autre, Lumière d'août ne serait pas le roman qu'il est.
Car c'est aussi de Jefferson, du sud des Etats-Unis et de sa mentalité raciste, puritaine et misogyne dont il est question. Pour ceux qui entrevoient un livre engagé, je ne pense pas que ce soit le cas. J'ignore tout de Faulkner, mais j'ai l'impression qu'il décrit davantage qu'il ne dénonce une situation avec ce livre.
Les personnages de ce roman sont souvent excessifs. Il y a les puritains, comme McEarchen, qui sont affreusement misogynes, car les femmes représentent leurs désirs "diaboliques". L'obsession à propos du "sang noir" de Christmas est aussi assez hallucinante (même si je sais que venant d'habitants du Mississippi dans les années 1920, c'est normal).
En face des puritains, on a les débauchés, les personnes qui ne sont pas vraiment des êtres humains. Avec en tête les femmes, qui critiquent, qui mentent, qui couchent, qui tombent enceinte à tous les coups (sauf quand ça les rend encore plus méprisables de ne pas se faire engrosser), et qui parlent pour ne rien dire. Christmas rentre dans les deux catégories. Il a des comportements qui font penser que McEarchen a bien réussi à lui inculquer quelques "principes", mais les femmes (encore elles) et le whisky le perdent. Pire, lors de sa fuite il se transforme complètement en animal, ne mangeant plus que par instinct. Finalement, il est encore une fois le point de rencontre de tous les personnages (même si le regard du lecteur n'est attiré sur son personnage qu'au bout d'un bon moment).
J'oubliais les braves types. Ils se laissent évidemment manipuler par les femmes, mais ils sont là parce qu'il y a toujours des braves types.
Honnêtement, je n'aurais pas cru que Lumière d'août allait autant me marquer. Les premiers chapitres m'ont vraiment déconcertée d'ailleurs. Il faut vraiment être attentif en lisant ce livre. Je me suis même demandée si certains passages (pourtant écris une seule fois) n'étaient pas quand même destinés à être lus à plusieurs reprises : au tout début, lorsque Faulkner nous dit que Lena a ouvert sa fenêtre, j'ai dû relire ce paragraphe plusieurs fois avant de comprendre comment elle avait réussi à se retrouver enceinte au paragraphe suivant. De même, quand un même événement est raconté à plusieurs reprises, je me suis parfois demandé si je n'avais pas repris ma lecture au mauvais endroit.
Il m'a fallut plusieurs chapitres avant d'arrêter de me demander où l'auteur voulait en venir. Lumière d'août étant le premier roman de Faulkner que je lisais, je ne pouvais pas deviner que je n'avais pas encore tout vu de ce qu'il avait construit. Malgré cela, j'ai lu ce livre sans ennui, car on se pose très vite des questions, et qu'on est trop occupé à admirer la maîtrise dont l'auteur fait preuve de la première à la dernière page de son livre. Je craignais d'ouvrir un roman plombant dans lequel rien ne se passe, mais je me suis finalement laissé embarquer sans problème. Lumière d'août n'est peut-être pas un livre des plus réjouissants, mais on y trouve des personnages auxquels on finit par vivement s'intéresser et surtout une histoire dans laquelle on voudrait bien continuer à naviguer tellement elle est bien construite. En fait, c'est tout simplement un chef d'oeuvre.
J'ai fini par trouver l'avis de Thom (qui m'inquiète en disant que la chronologie n'est pas beaucoup triturée dans Lumière d'août).
" La mémoire croit avant que la connaissance ne se rappelle. Croit plus longtemps qu'elle ne se souvient, plus longtemps que la connaissance ne s'interroge. Connaît, se rappelle, croit un corridor dans un long bâtiment froid, délabré, rempli d'échos, un long bâtiment de briques d'un rouge sombre, tachées par la pluie de plus de cheminées que les siennes, construit sur une sorte d'aggloméré d'escarbilles, sans un brin d'herbe, entouré d'usines fumantes, et ceint d'une clôture en fil de fer haute de dix pieds, comme un pénitencier ou un jardin zoologique. "
Commentaires sur Lumière d'août ; William Faulkner
- Wouah ! Quelle lecture et quelle note !
De Faulkner je n'ai que "As I lay dying" ("tandis que j'agonise"). Mon père me l'a prêté il y a longtemps mais je ne l'ai pas encore lu, même si c'est un projet que j'ai depuis(?) ... à vrai dire tu me donnes vraiment envie de le ressortir pour découvrir ce monstre de la littérature. Comme toi je trouve que cela fait un peu peur, mais j'ai l'impression que je passerais à côté de quelque chose si je ne me décidais pas enfin !
Concernant les sauts bizarres, Virginia Woolf m'avait fait le même effet avec "to the Lighthouse" (en français ça doit être "en allant au phare") : sur une description d'environ deux pages, on suit le regard d'un personnage et brusquement, on se rend compte du fait que ce n'est pas lui qui observait. J'ai relu également plusieurs fois en me disant que je n'avais pas compris, puis j'ai vu qu'il y avait bien un changement de perspective mais je n'ai pas réussi à trouver l'indice annonçant le renversement... - Magnifique billet ! Pour quelqu'un qui doute d'avoir compris le roman, tss...
Oui, c'est (un peu) compliqué, différent de ce qu'on a l'habitude de lire, oui on perd pied parfois... mais je trouve que le voyage vaut le coup, c'est tellement... puissant !
Tu vas jusqu'à parler de chef-d'œuvre, mais est-ce que tu le ressens réellement comme tel ? On comprend que tu admires le talent de Faulkner, mais est-ce que ça t'a aussi touchée ? A vrai dire, en lisant ton superbe billet, j'ai bien vu que tu avais apprécié, mais je n'aurais pas cru que tu aurais terminé en parlant de chef-d'œuvre. Je ne sais pas si je suis très claire...
En tout cas, je suis ravie que tu aies lu le roman jusqu'au bout, et je ne peux pas terminer sans parler de Joe Christmas, donc : ce personnage-là m'avait beaucoup touchée. Comme les autres, de toute façon. - Aaaaaaah...... Lilly, tu as bien mérité ton titre
Bravo pour ce bel article. Pour cette phrase, aussi, que j'adore : "J'oubliais les braves types. Ils se laissent évidemment manipuler par les femmes, mais ils sont là parce qu'il y a toujours des braves types."
Et bravo pour avoir retrouvé une critique que j'avais complètement oublié avoir écrite (il faut dire qu'en dépit de la date, elle remonte à 2005). Je suis vraiment heureux que ce livre t'ait plu... et j'espère qu'on recausera encore de Faulkner par ici, dans l'avenir
- Lou : c'est marrant que tu parles de Woolf, j'ai moi aussi pensé à elle au cours de ma lecture.
Tamara : je crois qu'il faut y aller quand on le sent, comme pour toute lecture ;o)
Erzébeth : tu es très claire. Et oui, ce livre m'a beaucoup touchée. Il m'a énormément déboussolée, c'est ce que j'essaie de dire, mais l'histoire m'a vraiment captivée. Par contre, c'est vrai que c'est vraiment la forme qui m'a impressionnée.
Thom : je te l'avais bien dit
P
In Cold Blog : Merci beaucoup, et ravie de te voir par ici !!
)))
- Excellent billet...Excellent billet, probablement aussi agréable à parcourir pour ceux qui ont lu Faulkner que pour ceux qui ne l'ont pas lu. Je suis bien embêté : j'allais écrire, moi aussi, un billet à propos de ce même roman sur mon blog (mais qu'est-ce qui nous prend, à lire tous Faulkner cet été ?). Je vais devoir parler d'autre chose. de mon prochain roman ? Après Faulkner, ça paraîtra un peu léger. Tiens, le Tour de France, ça plaît toujours.
- franchement tu te plains d'erzebeth qui en met une couche, mais tu as vu l'épaisseur de la tienne, de couche???? bon sang, comment je vais faire maintenant??? il va bien falloir que je le lise ce Faulkner! J'avais eu la très mauvaise idée de commencer Sanctuaire quand j'étais au collège (oui, je sais, parfois on fait des choses folles quand on est ado. Mais à ma décharge, j'étais jeune et je ne savais pas du tout qui c'était, alors...). mais là, vraiment, je me dis qu'il faut que je m'y mette. vilaine! ;o)))
- Je retrouve beaucoup de mes impressions dans cette critique. J'ai étudié ce titre il y a quelques années, à la fac, Et je me souviens de ce mélange de fascination et de circonspection. Pourtant c'est un roman dont il me reste beaucoup d'images, malgré ma mauvaise mémoire. Je serais même prêt à le relire!
- Lu en terminale......il y a bien longtemps en même temps que Sanctuaire, le Bruit et la fureur, Sartoris...Je pense comme le traducteur et préfacier qui, si mes souvenirs sont bons, trouvait ce livre peut-être moins original, moins innovateur que le Bruit et le fureur, mais "plus riche".
Je suis tombé par hasard sur votre blog en cherchant sur le net s'il existait une édition originale de "Douloureuse Arcadie" de Mendelsohn.
Je l'ai lu après avoir vu le film de Duvivier en terminale et si je le recherche c'est uniquement pour des raisons sentimentales.Le roman en lui même est une version "allégée" d'un Grand Meaulnes dont le décor serait les Alpes bavaroises.Ce n'est pas un chef-d'oeuvre, loin de là.La version cinématographique (surtout française) surpasse le modèle.
Bonne fin de semaine.P.S : malgré son intitulé, mon blog, n'est pas vraiment littéraire même s'il y a des incursions dans ce domaine.

















