Chez les heureux du monde ; Edith Wharton
Le Livre de Poche ; 441 pages.
Traduit par Charles Du Bos.
The House of Mirth. 1905.
Lily Bart est une jeune fille de la haute société new-yorkaise admirée de tous pour sa beauté. Cependant, cette orpheline de vingt-neuf ans est également très pauvre, depuis la ruine de son père dix années plus tôt. De ce fait, afin de ne plus dépendre des largesses irrégulières de la tante qui l'a recueillie ou de celles de ses amis, il est nécessaire pour elle de contracter un riche mariage.
Les prétendants ne manquent pas, et Lily sait ruser pour les séduire, même lorsqu'il est évident qu'ils ne pourront faire de bons maris pour elle.
"Percy Gryce l'avait assommée tout l'après-midi (rien que d'y songer semblait réveiller un écho de sa voix monotone), et pourtant elle ne pouvait l'ignorer le lendemain, il lui fallait poursuivre son succès, se soumettre à plus d'ennui encore, être prête à de nouvelles souplesses, et tout cela dans l'unique espoir que finalement il se déciderait peut-être à lui faire l'honneur de l'assommer à vie."
L'approfondissement de sa relation avec Selden, une ancienne connaissance qui ne possède pas une grande fortune, mais qui sait évoluer au milieu des aristocrates, va pourtant ébranler la jeune fille dans ses résolutions matrimoniales.
Je viens d'achever ma lecture de ce livre, et je suis donc profondément déprimée, mais Chez les heureux du monde n'en est pas moins un roman ambitieux qui m'a beaucoup plu.
A travers le personnage de Lily Bart et la question du mariage, Edith Wharton nous entraîne dans un milieu où la beauté est aussi éclatante que ses membres sont impitoyables pour ceux qui franchiraient les limites de ce qu'il peut supporter. L'on peut être une femme peu fortunée, divorcée, extravagante, et conserver une certaine réputation. Mais se mettre sur la route d'une vipère telle que Bertha Dorset, qui raconte des horreurs diffamantes sur vous, quand on est célibataire et que l'on n'a pas la force de rendre coup pour coup, vous assure des relations de plus en plus distantes avec vos amis d'hier. Lily est un personnage étonnant à cet égard. En effet, bien que son vœu le plus cher, selon elle, soit d'être à l'abri du besoin, elle se laisse manipuler et broyer, reculant devant chaque opportunité de rejeter ses livres de comptes parmi ses mauvais souvenirs. Elle a les habitudes de sa classe, ses préjugés, ses principes, et pourtant elle est victime de coups d'éclats qui lui sont fatals.
A la porte de la haute société se trouvent des personnages tout aussi méprisables, qui espèrent s'élever, malgré leur vulgarité, grâce à la fortune ou le mariage. Ils sont dédaignés par les "vrais" membres de ce milieu, mais leur affabilité est grande, et la vanité des aristocrates l'est tout autant. La société décrite par Edith Wharton est en pleine évolution, et la redistribution des ressources remet en cause la légitimité des anciens aristocrates dans leur rôle de classe supérieure. Il est clair qu'il va falloir trouver un compromis.
Avec une plume aussi précise qu'ironique, Edith Wharton évoque tout le ridicule de cette situation et cette prison dorée vers laquelle on acoure.
"Combien, vu de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu'elle entendait la porte claquer sur elle ! ... En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, il ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L'originalité de Selden était de n'avoir jamais oublié le chemin de la sortie."
Ah ! Selden ! Evidemment, il est long à la détente, et trop effacé. Mais quel gâchis !
"Pourquoi appelons-nous toutes nos idées généreuses des illusions, et toutes nos idées médiocres des vérités ? "
Moi, ce type me donne envie de rêver. Et j'aurais aimé que Lily l'admette elle aussi (quoi, ce billet part totalement en vrille ? désolée, il y a de l'orage, et moi ça me stresse, et quand je stresse je dis tout ce qui me passe par la tête).
J'ai vibré, espéré, pleuré, enragé avec Lily Bart durant plus de quatre-cents pages. J'espère que vous en ferez autant.
Commentaires sur Chez les heureux du monde ; Edith Wharton
- Mais arrêêêête de me donner envie comme ça !
Grâce à toi, j'aime l'orage parce que ça a un effet émouvant sur toi
Je sais que je suis faite pour aimer cette Edith Wharton (dont je n'ai lu que "Le temps de l'innocence"), vivement que ma route croise à nouveau la sienne. Comme envie de connaître cette Lily-là
- Maggie : je n'ai pas encore lu "Le Temps de l'innocence", mais j'ai le livre depuis pas mal de temps. Le film a l'air excellent également.
Pour ce livre-là, tu peux y aller sans hésiter !
Keisha : on en ressort le coeur serré, c'est évident...
Mélopée : si tu cherches un livre qui peut te faire rire jusqu'au bout, je t'en conseille en effet un autre.
Alicia : il devrait te plaire !
Choco : oui, mais en même temps les grands auteurs américains sont des valeurs sûres ;o)
Manu : c'est dommage...
Dominique : j'ai moi aussi eu du mal à le finir, c'est vraiment émouvant.
Ofelia : je ne savais pas que tu aimais Wharton (ou si ?)
Zarline : le choc risque d'être rude ! ;o)
Merci Titine !
Choupynette : j'ai du mal avec Gillian Anderson en fait...
Erzébeth : ça te va bien de me dire ça !
Tu as raison de vouloir rencontrer cette Lily, elle te plaira. - Bonjour Lilly,
Merci de ce beau commentaire sur un livre qui m'a totalement bouleversée. Il symbolise un peu la définition du mot "plombant" pour moi, dans un sens objectif, non péjoratif. J'aime beaucoup Lawrence aussi mais le fait qu'il doute de Lily jusqu'à la dernière page m'a porté le coup fatal... J'ai bien aimé l'interprétation qu'en a donné Eric Stolz dans l'adaptation de Terence Davies.
Merci de ton blog qui élargit très souvent mes horizons depuis ces dernières années ! - Je l'ai commencé le week-end dernier mais je n'arrivais pas à me plonger dedans... je n'aurais sans doute pas dû choisir un week-end à Barcelone pour ça, je n'avais pas beaucoup de temps pour me poser et j'étais assez claquée le soir... du coup je n'ai pas retrouvé le plaisir que je prends normalement en ouvrant un Wharton. Je l'ai mis de côté pour quelques jours ou un peu plus, le temps d'être à nouveau capable de l'apprécier.
- ton stressJe comprends parfaitement le stress et le gâchis que tu évoques et je les ai ressentis aussi en lisant ce livre qui m'a parfois irrité. Tu as eu une lecture plus analytique et moins impulsive que moi semble-t-il car ce que tu dis sur la redistribution des ressources et l'époque de mutation est très juste. C'est une clef passionnante du livre.
C'est l'incapacité de Miss Barth à effectuer certains compromis et à ouvrir les yeux sur sa propre condition et sur ses sentiments qui m'a agacée. Oui, je le répète, quel gâchis !
Mais quel roman aussi !!! Pas mon préféré de Wharton mais pour des raisons plus personnelles qu'objectives.















