Martin Eden ; Jack London
Phébus ; 438 pages.
Traduit par Francis Kerline.
1909.
La première fois que j'ai entendu parler de Martin Eden, c'était dans Les Maîtres de Glenmarkie de Jean-Pierre Ohl. Les extraits cités étaient superbes, et donnaient envie de découvrir cet auteur que je ne connaissais alors que pour avoir écouté mon maître de CM2 nous lire L'Appel de la forêt à voix haute, et qui avait donc pour moi le statut d'auteur aventurier dont les écrits étaient destinés à faire rêver les jeunes enfants de grands espaces, de vie au plus près de la nature (ce qui est déjà énorme, mais pas du tout ma tasse de thé en matière de lecture).
Martin Eden est un jeune matelot bourru et maladroit de vingt et un an lorsqu'il se rend chez les Morse pour la première fois. Dans cette grande demeure bourgeoise, où il a été convié pour avoir sauvé l'un des fils de la famille d'un mauvais pas, il voit sa vie basculer. A travers la personne de Ruth Morse, la fille de la famille, Martin voit scintiller les paillettes dans lesquelles, croit-il, la bonne société baigne.
"C'est alors qu'il vit la fille. Un seul regard sur elle suffit à effacer toutes les fantasmagories de son cerveau. C'était une créature pâle, éthérée, aux grands yeux bleus et célestes, avec une somptueuse chevelure d'or. Sa robe, qu'il entrevit à peine lui parut aussi merveilleuse que sa personne. Il la compara à une fleur d'or pâle frémissant sur sa tige. Ou plutôt non : c'était un esprit, une divinité, une déesse ; une beauté aussi sublime n'était pas de ce monde. A moins que les livres n'eussent raison et qu'il n'y en eût de nombreuses comme elle dans les hautes sphère de la société. L'ami Swinburne aurait pu la chanter. "
Martin n'est à l'origine qu'un animal de foire invité chez les Morse par le jeune Arthur, qui a promis un "sauvage" à sa famille. Il se cogne dans les meubles, et s'exprime avec une syntaxe et une franchise qui font frémir les membres de cette maison bourgeoise. Cependant, un lien se crée entre Ruth et Martin. Elle le considère comme un petit animal à éduquer, et lui se promet de devenir digne d'elle. Dès lors, il entreprend de lire, d'étudier, puis d'écrire, afin de pouvoir rivaliser avec les qualités intellectuelles dont les membres de la bonne société font preuve selon lui.
Il m'est très difficile de vous parler de ce livre que j'ai trouvé intelligent, foisonnant, très bien écrit, mais qui m'a pourtant un peu déçue (j'avais d'immenses attentes concernant ce livre).
Jack London décrit avec beaucoup de réalisme l'existence de Martin Eden qui, au prix de mille privations, va parvenir à s'élever sur l'échelle des connaissances. Ses premiers tâtonnements ne sont pas forcément concluants, l'apprentissage ne pouvant se faire dans un désordre total. Malgré les conseils de Ruth, qui étudie la littérature américaine à l'université (et qui, pensent-ils tous deux, ne peut qu'être un bon guide), Martin ignore par quels livres et par quels domaines commencer son éducation.
Il n'est pas au bout de ses peines, et apprend que l'effort intellectuel et l'effort physique ne peuvent être pratiqués de façon intensive en même temps. A travers l'expérience de Martin, Jack London évoque ainsi les inégalités criantes au sein de la société américaine, qui entravent finalement la liberté des citoyens à s'élever quand ils n'ont pas la possibilité de se consacrer à l'étude.
Martin adopte un compromis harassant et souvent humiliant, qui ne lui vaut ni l'estime du milieu qu'il souhaite intégrer, ni l'admiration de celui d'où il vient. Parvenu à un niveau d'éducation supérieur à celui des Morse, il n'en demeure pas moins un miséreux à leurs yeux, incapable de faire publier les essais et fictions qu'il produit en travaillant de façon intensive, ne s'accordant que quatre heures de sommeil par jour. Les journaux auxquels il adresse ses manuscrits sont inlassablement refusés, et les quelques succès qu'il finit par obtenir au bout de longs mois lui font cruellement expérimenter la malhonnêteté du milieu dont il recherche la reconnaissance.
Lorsque le succès frappe enfin à sa porte, ce n'est que pour lui apporter de nouvelles désillusions quant à la nature humaine. La vie vaut-elle les sacrifices qu'on lui fait ? Avide de connaissance, Martin Eden n'en tire finalement que la révélation de l'absurdité de la vie. Tous les symboles s'effondrent, dévoilant la médiocrité , la lâcheté et l'hypocrisie d'une société qui prétend réfléchir quand elle approuve inlassablement les discours instaurés depuis toujours.
Dans ce récit partiellement autobiographique, Jack London épingle ainsi la société dans son ensemble, les courants de pensée qui l'agitent, et livre une vision extrêmement désabusée de la vie. C'est sans doute sur ce dernier aspect que j'ai eu du mal à suivre Martin Eden dans son parcours, mais je ne peux aller plus loin sans en dire trop. J'avoue également avoir eu du mal avec certains dialogues fortement orientés vers la philosophie et des idées que je ne maîtrise pas.
Cependant, je le redis, Martin Eden est sans aucun doute un livre d'une très grande qualité, qui mérite son statut de chef d'œuvre.
Commentaires sur Martin Eden ; Jack London
- la maison du loup."la première fois que j'ai entendu parler de Jack London", c'est il y a quelques années, en Californie.
Dans la région vinicole de Sonoma, il y a une route qui semble n'aller nulle part, elle s'enfonce dans une forêt de sequoias, de plus en plus grands, de plus en plus sombres, puis s'arrête devant les ruines d'une énorme maison en granit portant les traces d'un incendie.
C'est la maison de Jack London : The Wolf House, il en a commencé la construction en 1911. Elle est terminée en 1913 ; deux jours avant qu'il en prenne possession, la maison brûle. Incendie criminel ou accident :On ne saura jamais.
C'est un endroit magique et oppressant, pas de marchands du temple, pas de guides,pas de buvette,
pas de touristes.
Je suis une mécréante qui ne croit ni à dieu ni à diable et pourtant dans le silence de la forêt, j'ai senti une présence.
Dans l'avion du retour (12 heures de vol : un supplice) j'ai lu Martin Eden et j'ai compris que cette maison était une revanche sur sa jeunesse.
Puis il a réalisé qu'il n'avait pas besoin d'un palais de granit pour prouver au monde qu'il existait. Il n'a pas fait reconstruire la maison et ne s'en est plus occupé.
On peut voir des images et l'histoire de la maison de Jack London sur le site "the Wolf House" - Titine : moi je n'ai pas pleuré, parce que je ne comprends pas Martin Eden...
Restling : oui, mais légère la déception, et je ne regrette absolument pas d'avoir découvert ce livre.
Allie : en fait, je te vois très bien avec London, parce que j'étais convaincue jusqu'à ces derniers jours que c'était un auteur canadien (et ça fait à peine quelques années que j'ai arrêté de le considérer comme un auteur canadien francophone...) !!!
Maggie : j'ai vu qu'il avait été assez prolifique, et puis j'aime beaucoup Phébus, donc ça me donne encore plus envie de le relire.
Mango : oui, mais qui est trop borné lui aussi finalement pour se sauver lui-même. Son ami lui a donné la clef de son salut, et il l'a refusée. J'ai beaucoup de mal à admirer Martin Eden, même si je ne sais pas si Jack London le critique aussi.
Sedna : c'est une jolie histoire, je rêve de découvrir les États-Unis en plus. Et je t'admire d'avoir su lire un tel livre durant un trajet en avion ! - J'ai lu ce roman il y a quelques mois sur le conseil d'une collègue et j'ai adoré. Mais je comprends ce que tu veux dire lorsque tu soulignes le côté résolumment désabusé de ce récit. Il y a de la beauté dans cette noirceur mais j'ai quand même eu envie de lire quelque chose de plus "léger" et optimiste après ...
- J'ai lu ce roman l'été dernier seulement et, comme toi, mais pas pour les mêmes raisons, j'avais aussi été un peu déçue (billet du 6/08/2009 ici : http://brize.vefblog.net/Martin_Eden_Jack_LONDON ).
- Quand j'ai vu le titre de ton billet j'ai de suite pensé aux "Maîtres de Glenmarkie". J'ai également décidé de lire un jour "Martin Eden" à la suite de cette lecture, mais je ne me suis pas encore décidée. J'avais été moyennement convaincue par "Le peuple d'en bas" (le titre ne me revenant pas j'ai pensé à "les bas fonds de Londres", mais bien sûr !). Le sujet m'intéressait énormément mais j'étais déroutée par certains termes employés par London, peut-être parce que j'avais un regard trop contemporain. Sans doute une lecture à renouveler également.
- Je le possède dans ma PAL avec un autre récit de Jack London, "Le peuple d'en-bas" ! "Martin Eden" est quand même très largement autobiographique, il me semble et retrace une partie de son existence, celle où il a commencé à écrire et à se tourner vers le journalisme ... Dans tous les cas, je lui préfère ce genre d'écrits à ceux concernant ses expériences dans la nature hostile ! J'ai encore des frissons rien qu'à penser à "Croc blanc". C'est dire ;-D
- J'aime beaucoup Jack London mais Martin Eden ne fait pas partie des romans que j'ai préféré. Sans doute trop pessimiste pour moi. Il n'y a pas une lueur d'espoir dans ce texte. J'accroche mieux avec les écrits à l'époque où l'auteur avait encore envie de se battre et espérait encore en quelque chose de meilleur...














