Mémoires de deux jeunes mariées ; Honoré de Balzac
Le Livre de Poche ; 380 pages.
1842.
J'ai récemment fait la découverte d'un texte de Balzac intitulé Physiologie du mariage, qui contient des idées étonnantes (pour l'époque) sur les femmes en tant qu'épouses. Je ne l'ai pas lu (à part un bout d'extrait contenu dans mon édition du Père Goriot), mais ce qu'on m'en a dit m'a donné envie de dépoussiérer Mémoires de deux jeunes mariées, où je pensais voir développés des principes du même ordre.
1824. Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe viennent de quitter le couvent où elles ont vécu pendant un peu moins de dix ans.
La première appartient au meilleur monde, et retrouve à Paris une famille qui ne désirait pas vraiment la revoir. Elle découvre peu à peu la société des hommes, mais aucun ne provoque en elle un intérêt quelconque. Alors que son père est nommé à Madrid, pour l'accompagner, elle prend des leçons d'espagnol avec un jeune homme exilé. Il est laid, mais il l'intrigue de plus en plus. Elle finit par apprendre qu'il est un grand d'Espagne déchu, qui a renoncé à son titre et à sa fiancée au profit de son frère.
Louise est une amoureuse de l'amour, aussi va t-elle se lancer à coeur perdu dans son histoire avec Felipe, et jouir de la passion qu'il éprouve à son endroit, sans éprouver le bonheur de la maternité (je n'aurais jamais pensé écrire ces mots ici...).
Renée a quant à elle été sortie du couvent pour être mariée à un noble campagnard, Louis de l'Estorade. Il a été brisé par la retraite de Russie, de laquelle il n'est rentrée qu'après des années d'angoisse pour ses parents. Il a trente-sept ans, et s'éprend follement de Renée, qui ne l'aime pas, mais qui se laisse épouser. Pour la jeune fille, le bonheur viendra de la maternité.
Nous suivons les deux amies au gré des lettres qu'elles s'échangent durant plus de dix années, rythmées par les nombreux bouleversements politiques que connaît la France.
Que dire, si ce n'est que j'ai encore passé un excellent moment avec Balzac grâce à ce livre ? Pour être tout à fait honnête, il n'aurait pas fallu que ce soit plus long, mais j'ai lu ce livre pratiquement d'une traite. Je suis impressionnée par les capacités de l'auteur à se mettre dans la peau des deux héroïnes. Si je n'avais pas su qu'il s'agissait d'un roman de Balzac, j'aurais été convaincue que seule une femme pouvait avoir écrit un tel roman.
Avec ces lettres, on entre directement dans le domaine de l'intime de ces deux héroïnes, entre lesquelles un
parallèle se tisse tout au long du livre. Elles sont jeunes et piquantes au début, dans une certaine mesure, mais surtout pleines de considérations sur le monde, considérations issues de leur éducation au couvent et de quelques lectures (autrement dit, pas grand chose de concret). Elles parlent de bonheur, le vivent différemment. Renée est comblée par la maternité, et se contente d'une vie morne à travers ses enfants. Elle suit le schéma qui a été décidé pour elle.
Louise est différente. Elle méprise sa mère qu'elle a du mal à considérer comme telle, et son choix de vivre passionnément et pleinement ses amours semble la priver de la possibilité d'avoir des enfants. Elle est manipulatrice (j'ai trouvé la scène où Felipe descend de son arbre au plus vite extrêmement drôle, j'ai honte), et devient peu à peu pathétique, mais je préfère mille fois sa vie à celle de Renée. Son insouciance, qui va jusqu'à lui faire croire que l'on peut vivre indéfiniment d'amour et d'eau fraîche est naïve, et lui coûte très cher, mais il s'agit d'un trait de personnalité que je ne peux reprocher. Ce n'est d'ailleurs pas comme si elle ignorait la fragilité de sa position : "Je suis si haut que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes."
Ces deux jeunes femmes sont en effet étranges, complexes, et mènent leur bonheur en fonction de leurs illusions, tout en ayant une conscience des réalités très poussée.
On voit assez peu la société dans ce roman de Balzac, ou plutôt on la voit avec un angle différent de celui qui était adopté dans Le Père Goriot par exemple. Mais son ombre est bien présente : "tu as sagement accompli les lois de la vie sociale, tandis que je suis en-dehors de tout. "
Et l'on a ce qui me touche le plus chez cet auteur, les décors vivants, dans lesquels se reflètent les hommes.
Je dois encore vous parler de Ferragus, et je devrais ensuite passer à un autre auteur. Peut-être qu'Emma Bovary va finalement me convaincre...
Commentaires sur Mémoires de deux jeunes mariées ; Honoré de Balzac
- Zut, ta présentation était fort alléchante, alors pourquoi en avoir fait un roman épistolaire ? Ça me fatigue d'avance.
Il faudra que je regarde s'il est dans les Balzac que je possède, malgré tout.
(et ta remarque sur la maternité me fait bien rire !)
Pour Emma, ne te la mets à dos, après tout, ce n'est qu'une pauvre Normande, si elle t'agace, il vaut mieux se tourner vers des héros plus sympathiques à tes yeux... - certes mais...J'avais beaucoup aimé ce livre quand je l'ai lu (il y a longtemps, souvenirs marquants mais flous. Oui, c'est possible). Vraiment.
Mais...
Mais, mais, mais...
Contrairement à toi un je-ne-sais-quoi me fait dire que seul un homme pouvait écrire ça.
L'âge, la réflexion et l'expérience venant, une certaine "morale" patriarchale m'apparaît de plus en plus évidente. En gros, le message du livre est qu'une femme ne peut être heureuse qu'en faisant des choix ou des concessions qu'on ne demanderait jamais à un homme.
Tu le dis très bien toi même :
- l'une, à peine sortie du couvent est mariée de force à un vieux qu'elle n'aime évidemment pas du coup, pof elle se réfugie dans la maternité,
- l'autre défie la morale et écoute ses passions et du coup, pof, elle ne peut avoir d'enfants.
le livre ne manque pas d'intérêt, vraiment (j'insiste) mais au final c'est tout de même très manichéen et il ne faut surtout pas oublier en lisant ce livre que Balzac était un prototype de misogynie la plus achevée (même pour l'époque).
Quelques citations
La femme est une propriété que l’on acquiert par contrat. Elle est mobilière, car la possession vaut titre. Enfin, la femme n’est à proprement parler qu’une annexe de l’homme. Ne vous inquiétez en rien de ses murmures, de ses cris, de ses douleurs. La nature l’a faite à notre usage, et pour tout porter : enfants, chagrins, coups et peines de l’homme. Ne vous accusez pas de dureté. Dans tous les codes des nations soi-disant civilisées, l’homme a écrit les lois qui règlent le destin des femmes sous cette épitaphe sanglante : Vae victis, malheur aux faibles.
La femme est pour son mari ce que son mari l'a faite.
La femme est l'être le plus parfait entre les créatures ; elle est une créature transitoire entre l'homme et l'ange.
Une femme montre plus promptement son cul que son coeur.
Les femmes sont des poêles à dessus de marbre.
ETC. - LN : tu devrais oublier tes préjugés, tu ne le regretteras pas !
Keisha : si tu as des conseils, n'hésite pas à me les donner. Il y a tellement à lire avec cet auteur...
Erzébeth : je savais que tu réagirais à "épistolaire", c'est bien dommage... ;o)
Pour Emma, j'en suis vers la page 150, et je ne peux pas dire que ce soit lourd, mais ça ne décolle pas...
Cécile : ta première citation sonne extrêmement ironique à mes oreilles quand même... non ?
Et la deuxième semble plutôt critiquer les maris...
Sinon, c'est un peu plus compliqué pour ces héroïnes. Je ne vois pas du tout ce livre comme une critique des femmes qui ne respectent pas la place qu'elles auraient dû tenir, simplement comme un constat. - Tout à fait d'accord avec Cécile !
Aucune jeune fille sortant du couvent (et qui plus est, tenu par des Carmélites) à cette époque n'aurait pu écrire de telles lettres.
On sent là-dedans une patte masculine, celle de Balzac. Dès la première page.
Ceci étant dit, c'est un excellent livre, pas du tout ennuyeux, fait pour ceux que rebute le style épistolaire : les Mémoires de deux Jeunes Mariées pourraient bien les réconcilier avec ce genre d'écriture un peu spécial il est vrai...
















