26 septembre 2022

Sur la route : le rouleau original - Jack Kerouac

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Alors qu'il vient de perdre son père, Jack Kerouac fait la connaissance de Neal Cassady. Celui-ci est âgé d'une vingtaine d'années et vit de manière nomade, au jour le jour. Il exerce une influence profonde sur les gens qu'il rencontre. Kerouac, après une première traversée du pays jusqu'à San Francisco pour rejoindre un bateau sur lequel il n'embarquera finalement pas, croise de nouveau la route de Neal et partage son existence lors de virées irrésistibles à travers tout le pays.

Le texte original, rédigé sans mise en forme et, selon la légende, en un temps record, a été retravaillé pour sa première publication en 1957 avant d'être finalement édité en français tel, que Kerouac l'avait écrit, en 2010. C'est cette version que j'ai lue, ou plutôt écoutée avec la version d'écoutez lire.
S'il est vrai qu'on ne peut pas reprendre notre souffle, il y a dans ce texte une musicalité qui m'a maintenue en haleine presque tout au long du roman sans que je me sente égarée. Je ne suis pourtant pas le public cible d'un tel texte.

Nul doute que ce livre, moins factuel que Les Vagabonds du rail d'un autre Jack, a de quoi faire rêver des générations de jeunes hommes. Le refus du conformisme, le culte de l'amitié et les expériences que propose la vie nomade sont des fantasmes partagés par beaucoup d'adolescents (parfois attardés). Kerouac et ses amis ont grandi avec la Grande Dépression (on croise d'ailleurs ici les Okies de Steinbeck) et les conflits. Leur vie en marge est une forme de rébellion et une quête de quelque chose qu'ils ne savent probablement pas définir précisément. Avec eux, on se rend à San Francisco, Denver ou encore New York. On s'imprègne de l'ambiance des Etats-Unis de cette époque, dont les personnages tente de se détacher. Mais quelles que soient les justifications "philosophiques" que l'on peut accoler à ce mode de vie,  cela se traduit avant tout par la recherche de sensations fortes et de règles à enfreindre. A d'autres (épouses, rencontres éphémères, parents), la charge d'en assumer les conséquences.

Une lecture que j'ai appréciée au-delà de ce que j'imaginais, mais un modèle qui ne me convaincra jamais plus longtemps que le temps d'un livre.

Folio. 611 pages.
Traduit par Josée Kamoun.

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02 septembre 2022

Là où chantent les écrevisses - Delia Owens

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« Il était une maman geai, qui réussit à s’envoler, moi aussi je m’envolerais, si seulement je le pouvais. »

Kya a grandi dans le Marais. Un à un, tous les membres de sa famille sont partis, la laissant entièrement seule. Echappant aux services sociaux, elle survit en vendant des moules et passe son temps sur la vieille barque de son père. Ses seuls amis sont Jumpin et Mabel, un couple de Noirs qui lui fournit de quoi se vêtir et achète ses moules, et Tate Walker, un garçon de la ville fasciné par le Marais.
Quand le corps de Chase Andrews, l'enfant chéri de la ville, est retrouvé flottant au pied de la tour de garde, la ville se met à murmurer que Kya aurait bien pu le tuer.

J'avais abandonné l'idée de lire ce roman trop souvent comparé à Pat Conroy (qui m'ennuie...), surtout après avoir lu des mitigés. La sortie prochaine du film (qui annonce des paysages à couper le souffle et des retrouvailles avec la merveilleuse Daisy Edgar-Jones) ainsi que l'écoute de la très belle chanson de Taylor Swift m'ont convaincue de revoir mon jugement.

Je ne peux pas dire que j'ai passé un mauvais moment. Là où chantent les écrevisses est un livre dont on tourne les pages sans la moindre difficulté. Il flotte autour de Kya une ambiance irréelle qui donne envie de se précipiter en Caroline du Nord et de se prendre pour une spécialiste du marais. Kya est une héroïne touchante, une enfant blessée, une femme maltraitée, mais aussi un personnage fort qui refuse de se laisser dicter sa vie. .

En revanche, ce roman souffre d'un gros manque de crédibilité. L'héroïne est une pestiférée illétrée vivant dans le plus grand dénuement. Pourtant, deux garçons très séduisants (dont le playboy du coin) craquent pour elle. De même, Kya apprend à lire et devient une experte reconnue avec une facilité déconcertante. J’aime l’idée que la nature s'observe et se vit avant tout, mais on a quand même du mal à y croire.

Quant à l'enquête, si elle m'a maintenue en alerte, elle est menée avec un manque de rigueur qui ne peut pas être attribué au seul shérif. Personne ne se demande ce que Chase faisait là-haut ou ne semble chercher des informations précises à ce sujet. Par ailleurs, qui peut envisager un procès où l'on oublierait d'interroger l'accusée ?

Une lecture agréable mais très imparfaite. Et vous, avez-vous aimé ?

Les avis de Kathel et Keisha.

Points. 461 pages.
Traduit par Marc Amfreville.
2018 pour l'édition originale.

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06 mai 2022

La Tache - Philip Roth

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Alors que l'affaire Lewinsky défraie la chronique, Coleman Silk, respectable professeur de lettres classiques juif et ancien doyen de la faculté de lettres de l'université d'Athena, est accusé d'avoir tenu des propos racistes par deux étudiants n'ayant jamais assisté à ses cours. Ce scandale est une opportunité pour ses rivaux, en particulier Delphine Roux, la nouvelle doyenne. Même ses amis ne se bousculent pas pour le défendre. L'épouse de Silk ne survivra pas au scandale.
Deux ans plus tard, encore aigri au point d'avoir demandé à Nathan Zuckerman d'écrire un livre sur l'affaire, l'ancien universitaire désormais retraité reçoit un courrier l'accusant d'entretenir une relation abusive avec une femme de ménage de l'université âgée de trente-quatre ans.

Ce roman, pensé comme une suite de J'ai épousé un communiste, est d'une actualité brûlante tout en me semblant moins pertinent que d'ordinaire (pardon Philip). Le parallèle avec la chasse aux sorcières est à nuancer parce que les jeux de pouvoir sont bien différents. Quelle que soit la portée des discours antiracistes et féministes ou de leurs dérives, ils ne sont pas portés par des gouvernants (ou alors par opportunisme électoral, et donc à la merci d'un retournement de veste qui ne manquera pas d'intervenir). Le harcèlement et la cancel culture sont avant tout des armes servant les groupes dominants. Une Delphine Roux est au mieux une exception, plus probablement encore un pur personnage de papier, quoi qu'en disent les petits chéris terrorisés par le soit-disant "islamo-gauchisme".

En revanche, il serait réducteur et périlleux de considérer ce livre comme un simple pamphlet réactionnaire et provocateur. Si Coleman Silk ne peut être considéré comme un cas général, il n'en est pas moins un drame individuel scandaleux. Nous sommes peu de choses face au caractère définitif d'une étiquette. Les individus sont bien plus complexes que ce que n'importe quelle idéologie tente de nous faire croire, et cela vaut aussi pour les chevaliers blancs autoproclamés.

Et puis, quand bien même j'ai grincé des dents, Roth nous présente comme à son habitude des personnages principaux d'une intensité et d'un réalisme incroyables. A l'image d'Ira Ringold et Seymour Levov, Coleman Silk a mené une vie pleine d'espérance, a bâti son rêve américain avant de le voir s'effondrer. Est-on condamné à se piéger soi-même ?

Folio. 479 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2000 pour l'édition originale.

27 avril 2022

J'ai épousé un communiste - Philip Roth

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" Vois les choses sous l'angle de Darwin. La colère sert à rendre efficace. C'est sa fonction de survie. C'est pour ça qu'elle t'est donnée. Si elle te rend inefficace, laisse-la tomber comme une pomme de terre brûlante. "

Nathan Zuckerman retrouve Murray Ringold, son ancien professeur, alors que ce dernier est au crépuscule de sa vie. Durant six soirées, ce passionné de Shakespeare va raconter l'histoire de son frère Ira, ancienne gloire de la radio et époux de la célèbre actrice Eve Frame. Ira a été à cette époque le mentor de Nathan avant de tout perdre à cause de son mariage et de ses idées politiques. On plonge alors dans l'Amérique de l'après-guerre, celle de la chasse aux sorcières et d'un antisémitisme habilement dissimulé mais toujours actif. C'est l'occasion pour les deux hommes de faire le procès de leur nation, celle d'hier et celle d'aujourd'hui. 

Je dois vous faire une confidence. Je crois que je suis en train de tomber amoureuse. Il s'appelle Philip, il me donne des claques, et j'aime ça.

Pastorale américaine m'a bouleversée, J'ai épousé un communiste m'a déprimée (j'ai hâte de voir si La Tâche me fait sauter par la fenêtre).

L'auteur n'est tendre avec personne. Surtout pas Eve, cette actrice digne de ces femmes fatales venimeuses que l'on trouve dans les vieux films. Depuis, j'ai lu que son personnage était inspiré de l'ex-femme de l'auteur, ce qui explique sans doute cette absence de nuances que Roth accorde à ses autres créatures et qu'il considère comme étant le privilège de la littérature sur la politique.

" Même quand on choisit d'écrire avec un maximum de simplicité, à la Hemingway, la tâche demeure de faire passer la nuance, d'élucider la complication, et d'impliquer la contradiction. Non pas d'effacer la contradiction, de la nier, mais de voir où, à l'intérieur de ses termes, se situe l'être humain tourmenté. Laisser de la place au chaos, lui donner droit de cité. Il faut lui donner droit de cité. Autrement, on produit de la propagande, sinon pour un parti politique, un mouvement politique, du moins une propagande imbécile en faveur de la vie elle-même – la vie telle qu'elle aimerait se voir mise en publicité. "

Roth n'est pas du genre à faire dans la dentelle, et avec ce roman je réalise qu'il aime aussi asséner des vérités que ses lecteurs ne sont pas prêts à entendre. Il le fait de façon presque sournoise, lorsqu'il n'est plus possible de nier l'évidence puisque les centaines de pages qui précèdent la conclusion sont là pour parer à toute tentative de se défiler.
Je vous annonce donc que nous sommes tous des abrutis ballotés par la politique comme de vulgaires marionnettes. Tout ce qu'ont fait Ira et Murray, de leur adhésion au communisme à leur vie maritale, a été dicté par leurs idéaux qui sont avant tout l'expression de leurs faiblesses et de leurs contradictions (au choix, comment concilier une vie de camarade et un fantasme de famille américaine idéale ?).

" Ce qui l'empêche c'est qu'il est comme tout le monde – on ne comprend les choses que quand c'est fini. "

Il y aurait de quoi désespérer de la nature humaine, si prompte à trahir et à abandonner lâchement ceux qui tombent. Heureusement, on est chez Roth qui ne manque ni d'humour (je crois que c'est l'auteur qui me fait le plus rire) ni de cette affection qu'il témoigne à ses témoins et à son alter-ego écrivain. Quel conteur hors pair !

Folio. 442 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1998 pour l'édition originale.

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18 avril 2022

Pastorale américaine - Philip Roth

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"La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique."

Lorsqu'il était dans le secondaire, Nathan Zuckerman et tous ses camarades éprouvaient une admiration sans bornes pour Seymour Levov, dit "le Suédois", le héros du lycée. Juif, très beau garçon, grand sportif, la moindre attention de sa part provoquait une fierté immense à celui qui en était l'objet.
Un demi-siècle plus tard, lorsque le Suédois le contacte, officiellement pour lui parler de son père, Zuckerman, devenu romancier, n'a pas oublié l'idole de sa jeunesse. Pourtant, l'histoire qu'il va écrire n'est pas celle qu'il imaginait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire chez Philip Roth. Il commence par mettre en éveil nos préjugés, puis les retourne contre nous et en profite pour nous bouleverser. J'ai réellement cru détester Seymour Levov, au point de me demander comment j'allais réussir à le supporter durant presque six cents pages. Le style de l'auteur, volontairement lourd et ironique, ne me semblait pas assez séduisant pour apprécier ce que je croyais être une caricature.
En fin de compte, je ne suis que frustration depuis que j'ai achevé ce roman. Il me faut combler les blancs, chose impossible bien entendu.

Pastorale américaine, c'est l'histoire d'une ascension familiale à la façon du rêve américain. Sauf qu'il n'y a rien qui amuse autant les auteurs américains que de montrer que ça finit toujours par foirer, et nous en avons ici une démonstration magistrale et émouvante. Certes, Seymour Levov est l'homme le plus lisse du monde, marié à une reine de beauté et chef d'entreprise. Mais nous serions aussi à côté de la plaque que lui lorsque sa vie a volé en éclats si nous croyions qu'il n'y a rien de plus à en dire. Cet homme qui aime l'Amérique, qui n'a fait que la célébrer dans chacune de ses actions, a vu celle-ci lui exploser à la figure.

" Est-ce cela le détonateur ? Y a-t-il eu un détonateur ? Se peut-il que cette explosion n’ait pas eu besoin de détonateur ? "

Tout le récit va essayer de saisir où est-ce que ça a déraillé. Au sein de la famille Levov bien entendu, mais aussi dans l'Amérique des années 1960-1970, de la guerre du Vietnam, de la lutte pour les droits civiques, des affrontements sociaux. Nous allons croiser Angela Davis, parler politique, judaïsme, terrorisme et surtout paternité. Le tout jusqu'à un dîner final interminable où l'ancien dieu assiste impassible à la fin de son monde, sous le rire de l'une de ces personnes qui savourent la vue de "la crue du désordre".

Pour évoquer Portnoy et son complexe, j'avais parlé de livre provocateur, tendre et hilarant. Une description tout aussi juste de cette Pastorale américaine qui m'a encore plus touchée.

Folio. 580 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1997 pour l'édition originale.

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16 décembre 2021

My Life on the road - Gloria Steinem

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"If you travel long enough, every story becomes a novel."

Icône du féminisme aux Etats-Unis, Gloria Steinem a passé sa vie à silloner les routes des Etats-Unis pour aller à la rencontre des gens. Dans ce livre où elle retrace son parcours depuis ses premiers voyages avec son nomade de père, Gloria Steinem explique comment son mode de vie lui a permis d'assister à certains des moments les plus marquants de l'histoire des Etats-Unis et de nourrir son combat en étant toujours proche du terrain et de sa complexité.

Je sais que l'on se met rarement en scène de manière négative lorsque l'on écrit sur soi, mais j'abandonne tout esprit critique pour dire que j'ai trouvé ce livre magnifique et cette femme bouleversante. Gloria Steinem incarne le contraire de la féministe privilégiée et enfermée dans sa tour d'ivoire qui espère éduquer les foules. Elle va partout, depuis les universités jusque dans les prisons en passant par les lieux de culte, les taxis (les meilleurs sondeurs selon elle) et les bordels. Elle prône l'intersectionnalité pour trouver l'universalisme (vous savez, ces deux mots qui sont censés être incompatibles). 

Ses rencontres sont souvent furtives, donnent parfois lieu à des amitiés durables, mais toutes sont touchantes parce qu'elles l'ont été pour Gloria. Elle nous les relate avec humour, malice ou tristesse. Cela va de cette femme hassidique qui lui chuchote un "Hello Gloria" complice dans un avion où les hommes, la reconnaissant, ont bien pris garde de l'isoler, à cet homme pleurant sa soeur assassinée qui vient la remercier d'avoir enquêté sur les féminicides de masse à la frontière américano-mexicaine. 
Chaque détail peut compter. Si une candidate démocrate n'avait pas manqué de quelques milliers de dollars lors de sa campagne, peut-être que certaines guerres n'auraient pas eu lieu ou que le réchauffement climatique aurait été pris plus sérieusement par les Etats-Unis (peut-être).

A travers toutes ces rencontres, c'est la grande Histoire qui s'est écrite. Gloria Steinem est présente lorsque Martin Luther King prononce son plus célèbre discours. Elle fait campagne pour les frères Kennedy. Elle nous transmet la sidération ressentie par l'Amérique lors de l'assassinat de ces hommes qui représentaient l'espoir, sa fierté lors de la Convention des Femmes de Houston en 1977, son enthousiasme pour Obama et Hillary Clinton.

Nous rencontrons aussi par son biais des individus qui ont fait l'Histoire, même s'ils ont été boudés par ceux qui l'ont rapportée. Qui connaît Mahalia Jackson, qui crie à Martin Luther King, "Tell them about the dream !" ? Ou Wilma Mankiller, la première femme chef de la Nation Cherokee ?

Si Gloria Steinem se montre ouverte face aux gens qu'elle rencontre, et qui sont parfois très différents d'elle, elle s'agace contre le discours dominant, qui considère que les Noires ne sont que des militantes des droits civiques, que les jolies filles ne peuvent pas s'indigner et qu'il est méprisable d'être une femme de quand les dynasties d'hommes sont parfaitement admises.

Ce livre est un vrai manuel du militantisme : par quels biais y pénétrer, comment s'assurer de ne pas être balayé par ses opposants ("Tout mouvement a besoin d'avoir quelques membres qui ne peuvent être renvoyés"), comment répondre un simple "oui" ou "merci" aux questions inappropriées sur son physique ou sa sexualité, comment ravaler son indignation parfois, comment savoir qu'il faut accepter de perdre certains combats :

"Obama didn't need me to win. Hillary Clinton might need me to lose."

Et surtout, comment savoir quels sont les vrais problèmes.

"If you want people to listen to you, you have to listen to them.
If you hope people will change how they live, you have to know how they live"

J'ai surligné des dizaines et des dizaines de passages dans ce livre, d'une richesse telle que je ne peux pas tout vous rapporter sans écrire un billet beaucoup trop long. Lisez-le.

Oneworld. 312 pages.
2016.

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10 novembre 2021

Les Bostoniennes - Henry James

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"Nous connaissons tous, hommes et femmes, ces heures de clairvoyance rétrospective, au moins une fois dans notre vie, quand nous regardons le passé à la clarté du présent, et distinguons les effets et les causes aussi facilement que si tout était indiqué par des flèches qui ne se fussent jamais trouvées là auparavant. Le chemin parcouru jusque-là nous apparaît dessiné et raconté en entier, avec ses faux pas, ses repérages erronés, et toute sa géographie égocentrique et trompeuse."

Boston, années 1880. Ruiné par la Guerre de Sécession, Basil Ransom se rend dans le nord afin d'y exercer sa profession d'avocat. De passage à Boston, il en profite pour répondre à l'invitation d'une lointaine cousine, Miss Chancellor. Si la rencontre entre ces deux individus que tout oppose est un désastre, ils font la connaissance au cours d'une soirée consacrée aux droits des femmes de Verena Tarrant, la fille d'un mesmérien, dotée d'un talent oratoire peu commun. Dès lors, ils ne cesseront de se la disputer.

J'avais de fortes appréhensions en ouvrant ce roman, dont le propos est clairement sceptique vis-à-vis des mouvements féministes américains qu'a pu observer Henry James au début des années 1980. Les cent premières pages sont féroces, établissant en plus un parallèle entre le combat pour les droits des femmes et le mesmérisme. 

Pourtant, même si je ne trouve pas que ce livre atteigne la perfection de Portrait de femme, je ne peux que reconnaître qu'il s'agit d'un roman écrit par un immense auteur. Tout d'abord, le style de James, bien qu'exigeant de la concentration,  est parmi les plus remarquables que je connaisse, à la fois fin, précis et drôle.

Ensuite, là où de nombreux auteurs moins talentueux se seraient laissé déborder par leur sujet et n'auraient été capables de produire qu'un roman à gros sabots défendant leurs théories, Henry James nous montre dans ce livre toute la complexité de la psychologie humaine. Convaincu que les êtres humains ne cessent de se rater et de se méprendre, alliant dialogues de sourds et (auto)persuasion, il s'agit moins de savoir si les féministes sont dans le tort que de montrer la fluctuance des individus et les rapports de force entre eux.

Il n'y a pas de personnage particulièrement sympathique (excepté Miss Birdseye peut-être, cette vieille féministe sur le déclin qui séduit même Basil Ransom), mais il n'y a pas non plus d'individu entièrement en tort dans cette histoire. Olive Chancellor n'agit et ne pense pas uniquement en tant que féministe enragée.  A l'inverse, Basil Ransom n'est pas épargné en matière de ridicule, alternant entre son code de galanterie qui le condamne à des situations grotesques et des discours dignes d'un certain Eric Z. (qui n'a décidément rien inventé).

Alors, bien sûr, on se doute que la sympathie de l'auteur n'est pas dirigée vers ce qu'il juge comme des artifices de la modernité. Il tire à boulets rouges sur les médias (autre domaine où il est particulièrement clairvoyant), le charlatanisme. Les réunions organisées par Olive et ses comparses sont tournées en ridicule. Cependant, Henry James n'est pas un caricaturiste. C'est un peintre qui n'oublie aucune nuance et nous oblige à tourner et retourner autour de ses personnages pour nous faire comprendre que nous ne les cernerons jamais. Et, comme souvent, il n'oublie pas de faire durer le suspense jusque dans les dernières phrases.

Folio. 696 pages.
Traduit par Jeanne Collin-Lemercier.
1886 pour l'édition originale.

20 octobre 2021

De sang froid - Truman Capote

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"Comme les eaux de la rivière, comme les automobilistes sur la grand-route, et comme les trains jaunes qui filent à la vitesse de l’éclair sur les rails du Santa Fe, la tragédie, sous forme d’événements exceptionnels, ne s’était jamais arrêtée là. "

Le matin du 15 novembre 1959, la tranquille communauté de Holcomb, au Kansas, est frappée d'horreur. Quatre membres de la très respectable famille Clutter ont été ligotés avant d'être abattus d'une balle dans la tête. En raison de la gravité du crime, le K.B.I. est saisi de l'affaire.

Grand classique de la littérature américaine faisant partie des précurseurs dans le genre des true crimes, De sang froid est un choix de premier ordre pour le Challenge Halloween.

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Avec ce livre, Truman Capote  nous plonge dans le quotidien des Clutter, paisible et prospère famille de fermiers. Le père, Herb, est un homme droit et généreux. Son épouse, bien que dépressive, est appréciée de tous. Quant aux deux adolescents, ils justifient autant que leurs parents l'impression qu'on s'en est pris à la dernière famille qui pouvait avoir des ennemis. Le drame plonge la communauté dans une angoisse profonde, d'autant plus que les meurtriers ne sont pas arrêtés avant plusieurs mois.

Du côté de la police, la description de l'enquête, est passionnante. Confrontés à une attente immense de la part de la population et dotés d'un nombre très faible d'indices qui handicape aussi bien l'enquête que le procès, les agents doivent faire preuve d'une rigueur extrême et espérer un peu de chance.

" Pourtant, sur le plan théorique, ceci n’était pas sans failles non plus. Dewey trouvait difficile, par exemple, de comprendre « comment deux individus pouvaient atteindre le même degré de fureur, le genre de fureur de psychopathe qu’il fallait pour commettre un crime semblable. "

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Quant aux meurtriers, nous les suivons également dans leur périple, depuis leur entreprise mortelle jusqu'au gibet. Si l'on connaît rapidement le dénouement, les zones d'ombre qui entourent l'affaire suffisent à rendre ces hommes fascinants et inquiétants. Davantage présents que les victimes, le lecteur devient un juré sans doute moins impassible que ceux qui ont condamné Smith et Hickock à mort.

Bien qu'il ne prenne aucunement parti et que cette affaire soit moins intense que ce que j'imaginais (pas de folie meurtrière de la part de la population, pas de vrais rebondissements), cette lecture est aussi addictive que marquante. De sang froid n'est pas un simple récit, c'est aussi un livre qui nous amène à questionner les limites et les aberrations du système judiciaire américain. Smith et Hickock ont-ils eu un jugement équitable ?  La société ne doit-elle pas se montrer exemplaire dans ce genre de cas ? La peine de mort est-elle une violence légitime et acceptable ?
Enfin, et c'est sans doute le point le plus intéressant, l'auteur évoque la prise en compte encore très faible de la psychologie des auteurs de crimes. Pourtant, celui qui a vraisemblablement commis les quatre meurtres, détruit par la pauvreté, l'absence de cadre affectif et ayant un rapport à la réalité complexe, est d'une certaine manière un homme bien plus touchant que son complice. Peut-on ignorer le contexte dans lequel un individu a évolué ? Est-ce une insulte à la mémoire des victimes de considérer qu’un meurtrier ne peut pas être considéré que comme un monstre ?

Folio. 506 pages.
Traduit par Raymond Girard.
1966 pour l'édition originale.

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07 mai 2021

A l'Est d'Eden - John Steinbeck

eden"Au cours des hivers pluvieux, les torrents s’enflaient et venaient grossir la Salinas qui, bouillonnante et furieuse, quittait son lit pour détruire. Elle entraînait la terre des fermes riveraines ; elle arrachait et charriait granges et maisons ; elle prenait au piège et noyait dans son flot bourbeux vaches, cochons et moutons, et les roulait vers la mer. Puis, avec la fin du printemps, la rivière regagnait son lit et les bancs de sable apparaissaient. En été, elle se terrait. De l’élément liquide, seules subsistaient des flaques à l’emplacement des tourbillons hivernaux. reculait et les saules se redressaient, empanachés de débris. La Salinas n’était qu’une rivière saisonnière et capricieuse, tour à tour dangereuse et timide – mais nous n’avions que celle-là et nous en étions fiers. On peut être fier de n’importe quoi si c’est tout ce que l’on a. Moins on possède, plus il est nécessaire d’en tirer vanité."

La Vallée de la Salinas en Californie est une terre capricieuse. Les chanceux et les riches ont de l'eau pour survivre durant les années de sécheresse, les autres doivent se contenter de vastes terrains sur lesquels ils n'ont aucune chance de prospérer. Samuel Hamilton est de ces derniers. Pourtant, cet immigré irlandais est un homme reconnaissant. Père d'une famille nombreuse, marié à une femme admirable et grand inventeur incapable de tirer profit de ses nombreuses qualités, il est l'un des hommes les plus respectés de la vallée.
C'est ici aussi que va se dérouler la vie des Trask, dont la destinée ressemble à s'y méprendre à l'histoire de Caïn et Abel.

Les Raisins de la colère a été l'un de mes plus gros coups de coeur de 2020, A l'Est d'Eden sera sans aucun doute dans mes favoris 2021.

Avec une écriture extraordinaire qui décrit avec une même justesse les décors dans lesquels se déroulent l'histoire que les sentiments des personnages, Steinbeck nous transporte d'un bout à l'autre des ces presque huit cents pages. Il nous plonge dans la vallée de la Salinas, nous emmène ensuite sur la côte Est avant de nous ramener en Californie. Il nous fait voyager du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale.

Comme de nombreux romanciers, l'auteur s'interroge sur la préexistence du bien et du mal chez les individus. Ca pourrait être barbant, banal, il n'en est rien.

"Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. Pour le voleur, l’honnêteté n’est que faiblesse. N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux."

Les monstres de Steinbeck sont captivants, nuancés. Ils font froid dans le dos, nous tiennent en haleine et nous montrent surtout la complexité de l'humanité. L'église et la maison close sont nécessaires l'une à l'autre. Les Samuel, Lee, Adam ou Aron ne sont pas les plus nombreux, et leurs blessures les rendent parfois bien plus cruels que les "monstres". Si Caïn a tué Abel, est-ce seulement sa faute ou bien surtout celle de son père ?

"La traduction de King James avec son tu le domineras promet à l’homme qu’il triomphera sûrement du péché. Mais le mot hébreu, le mot timshel – tu peux – laisse le choix. C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas, comprenez-vous ?"

Si le discours social est moins passionné que dans Les Raisins de la colère, il reste omniprésent. Vols de brevets, profits et crimes de guerre, hypocrisie des classes dirigeantes, appauvrissement des paysans, Steinbeck n'oublie pas les ravages du capitalisme. Les bons seront seront toujours ceux qui résistent à l'argent sale. Là encore, ce qui prime, c'est le choix.

"Voici ce que je crois : l’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d’éliminer la liberté de l’esprit, car c’est elle seule qui, par l’analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l’homme, nous sommes perdus."

Même s'il ne raconte pas des histoires très amusantes, il y a chez Steinbeck un optimisme certain. On sent qu'il aime les hommes et qu'il espère pour eux un monde meilleur. L'amitié entre Lee, Samuel et Adam redonne foi en l'humanité. Les relations fraternelles entre Charles et Adam ou Cal et Aron sont complexes et tragiques, mais leurs faiblesses crient le besoin de l'homme d'être aimé.

Si vous ne l'avez pas encore compris, A l'Est d'Eden est un énorme coup de coeur. A lire et à relire.

Les avis d'Ingannmic et de Mes pages versicolores.

Le Livre de Poche. 785 pages.
Traduit par Jean-Claude Bonnardot.
1952 pour l'édition originale.

02 mai 2021

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt

hustvedtLorsque son mari lui annonce qu'il veut faire une pause (une pause française et âgée de vingt ans de moins qu'elle), Mia est admise dans un service psychiatrique. A sa sortie, elle prend provisoirement congé de la fac dans laquelle elle enseigne et rejoint sa ville natale. 
Là-bas, elle rencontre les membres de la résidence pour personnes âgées où vit sa mère, toutes veuves. Elle est également engagée pour animer un atelier de poésie avec de jeunes adolescentes.

J'ai apprécié ce livre, qui m'a donné l'impression d'être dans un cocon, entre filles (même si les filles ne sont pas toujours tendres). C'est à la fois enchanteur et emprunt de nostalgie. 

Siri Hustvedt n'est pas tendre avec les hommes, leurs injustices et leurs lâchetés envers les femmes qu'ils ont épousées. Mia est une femme blessée et en colère. Bien que banale, sa souffrance est réelle. Elle et son époux ont vécu des décennies ensemble, au point qu'ils mélangent leurs souvenirs. Une séparation n'est pas qu'un chagrin d'amour, c'est aussi une perte de repères.

"Il n’y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l’espace qui n’est pas seulement extérieur mais intérieur aussi – les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension. Quand Boris s’en fut de cette manière abrupte promener ailleurs son corps et sa voix, je me mis à flotter. Un jour, il laissa échapper son désir d’une pause, et ce fut tout. Sans doute avait-il médité sa décision, mais je n’avais eu aucune part à ses réflexions."

Un immense sentiment d'injustice habite l'héroïne, digne et dévouée épouse de scientifique reconnu. Cette expérience met en valeur le déséquilibre dans les rapports entre hommes et femmes. Ces dernières sont toujours défavorisées. Elles sont rares à parvenir à se faire entendre et à jouir d'une autorité naturelle. On attend d'elles un souci constant du bien-être des personnes qui leur sont proches Condamnées à faire essentiellement un travail invisible, à être le soutien de l'homme, même si elles ont elles-mêmes une carrière (on pense mille fois à Simone de Beauvoir en lisant ce livre), elles ont en plus une date de péremption.
En tant que poétesse, Mia s'interroge sur le rapport à l'écriture et à la lecture, qui n'est pas le même selon que l'on est un homme ou une femme.

Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. En outre, les hommes se vantent volontiers de négliger la fiction : “Je ne lis pas de romans, mais ma femme en lit.”

J'ai parlé de colère, mais il n'est pas seulement question de se morfondre. Durant cet interlude, Mia et ses nouvelles amies expérimentent une vie débarassée des contraintes du mariage. Les veuves ne sont pas forcément inconsolables. Contrairement à ce que l'on pourrait s'imaginer au premier abord, ne pas se remarier n'est en rien une preuve de dévotion envers l'époux disparu.

"Les veufs se remarient parce que ça leur facilite la vie. Les veuves non, le plus souvent, parce que leur vie en serait plus difficile."

N'étant que séparée, Mia tente de se découvrir, de se rappeler qui elle est. Une pause nécessite de se préparer aux différentes issues possibles, à savoir la reconstruction seule ou les retrouvailles sous conditions. 

Si j'ai apprécié l'ambiance et le propos du livre, je n'ai pas adhéré à la forme, qui énonce une théorie en début de chapitre pour en offrir une démonstration. C'est parfois flou et donne à l'histoire un caractère artificiel. 

Un roman frais mais très imparfait. Je crois que j'ai été d'autant plus indulgente avec ce livre qu'il énonce des idées auxquelles j'adhère en grande partie et que cela en a fait une lecture reposante.

L'avis de Lili que je partage très largement.

Babel. 224 pages.
Traduit par Christine Le Boeuf.
2011 pour l'édition originale.

Posté par lillylivres à 06:00 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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