11 septembre 2020

Nickel Boys - Colson Whitehead

Whitehead

"Ils seraient toujours en cavale, quel que soit le moyen par lequel ils avaient quitté cette école."

Victime d'une erreur judiciaire, Elwood, jeune Noir réputé pour son sérieux et sensibilisé à la lutte pour les droits civiques, est envoyé à la Nickel Academy, un établissement pour mineurs délinquants.
Lui qui est convaincu qu'un avenir meilleur l'attend ne va pas tarder à apprendre de la plus brutale des manières que ses espoirs sont pour l'heure un doux rêve.

Colson Whitehead est un auteur que je veux découvrir depuis la publication d'Underground Railroad. Bien que j'accorde peu d'importance aux prix littéraires, le fait que Nickel Boys soit le deuxième Prix Pulitzer de l'écrivain m'a interpelée. Colson Whitehead y explore un nouveau pan de l'histoire et particulièrement celle des Noirs.

La force de ce livre ne réside pas dans l'originalité de la plume de son auteur, mais dans l'exposition froide des faits rapportés. Les seuls passages solennels sont des citations de Martin Luther King qui résonnent dans la tête du personnage principal. Avec des mots simples, un ton presque journalistique et sans jamais tomber dans le voyeurisme, Colson Whitehead nous plonge dans l'horreur.

Il est très facile de visualiser Nickel telle qu'Elwood la découvre pour la première fois, sous le beau soleil de Floride et bordée de grands espaces. L'école semble presque accueillante. Pourtant, dès le prologue, nous savons qu'elle dissimule des charniers.
Avant même de mettre les pieds à la Nickel Academy, Elwood a pu expérimenter la ségrégation raciale. Dans l'hôtel où travaille sa grand-mère, les Noirs ne sont que des employés. Son lycée leur fournit des livres ayant préalablement servi aux établissements réservés aux élèves Blancs et soigneusement annotés d'insultes racistes par ces derniers. Quant à la mésaventure qui conduit Elwood en maison de correction, elle ne serait jamais arrivée à un adolescent blanc.

Nickel Academy est une institution vieille de plusieurs décennies lorsqu'Elwood y est interné. De nombreuses dénonciations ont déjà eu lieu concernant les sévices subits par les adolescents. Les disparitions sont régulières. Mais, pas plus que dans Le Vagabond des étoiles de Jack London, qui décrivait aussi les tortures infligées dans les prisons californiennes, les détenus ne peuvent attendre d'aide de l'administration. L'école est prévenue des inspections, la corruption présente à tous les niveaux. Qui s'inquièterait du sort de délinquants sans famille ? Pas grand monde, encore moins s'ils n'ont pas la bonne couleur de peau.

Bouleversant et révoltant.

Albin Michel. 272 pages.
Traduit par Charles Recoursé.
2019 pour l'édition originale.


27 août 2020

Retour à Martha's Vineyard - Richard Russo

russo1971. Alors qu'ils viennent d'achever leurs études, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale de la mère de Lincoln à Martha's Vineyard. Jacy, la fille dont ils sont tous les trois amoureux, se joint à eux.
A la fin du week-end, les trois garçons se séparent et ne se reverront pas avant de nombreuses années. Jacy, partie avant eux en laissant un mot disparaît. La police ne retrouvera jamais sa trace.
2015. Lincoln et sa femme, pour assurer leur stabilité économique mise à mal par la crise de 2008, décident de vendre la maison de Martha's Vineyard. Les trois amis, désormais des hommes d'âge mur, vont s'y retrouver.

Après mon coup de coeur pour Trajectoire, je voulais retrouver la plume de Richard Russo. Retour à Martha's Vineyard est un joli roman que j'ai savouré avec grand plaisir.

C'est un livre assez mélancolique, évoquant l'importance et l'inxorabilité de nos choix. Tout au long du récit, les personnages s'interrogent sur ce qui s'est joué en un week-end.
La question centrale, celle qui hante les trois amis concerne Jacy et ce qui lui est arrivé. Est-elle morte ? Si oui, le coupable est-il le voisin libidineux ou bien l'un d'entre eux ?
Derrière cette interrogation, Lincoln et Teddy remontent le fil de leur vie et se livrent à une véritable introspection. Près d'un demi-siècle plus tard, avec l'expérience, ils interprétent mieux certains gestes ou paroles. Qu'auraient-ils fait de leur vie à la lumière de ces connaissances s'ils les avaient eu en 1971 ?
Dans un premier temps, si l'aspect presque policier du livre qui m'a attirée, j'ai surtout été touchée par les découvertes que nous faisons sur ces trois hommes, Teddy en particulier. Avec une subtilité rare, Richard Russo nous montre à quel point la communication entre êtres humains est complexe. Même, voire surtout, entre membres d'une même famille.
Il nous prouve aussi que les actes que l'on trouve absurdes ou stupides ont souvent une explication très simple, à condition que les parties en jeu veuillent discuter.

En fond de toile, nous percevons l'histoire des Etats-Unis, de la Guerre du Viêtnam à l'Amérique pré-Trump. Le rêve américain n'est qu'une chimère.

Un roman d'une grande finesse.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette lecture.

La Table Ronde. 377 pages.
Traduit par Jean Esch.
2019 pour l'édition originale.

 

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14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

prince des marées

Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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30 avril 2020

Les Vagabonds du rail - Jack London

vagabonds" J’ai souvent songé que c’est à cet entraînement particulier de mes jours de vagabondage que je dois une grande partie de ma renommée de conteur. "

En 1894, à tout juste dix-huit ans, Jack London devient un hobo, l'un de ces vagabonds qui montent clandestinement à bord des trains afin de se déplacer. A travers les Etats-Unis et le Canada, l'auteur, récemment converti au socialisme, observe et s'indigne. Cette expérience lui servira plus tard à écrire Les Vagabonds du rail.

Certains chapitres sont plutôt légers. Ils décrivent comment les vagabonds du rail parviennent à se faufiler dans les wagons. Cela nécessite une habileté incroyable tant les cheminots ont pour ordre et pour habitude de les déloger. Comme le note l'auteur dans son livre, chasser les vagabonds est le gagne-pain de nombreux employés, qu'ils soient policiers ou contrôleurs.
Ce mode de vie pourrait paraître solitaire, mais les vagabonds du rail forment une véritable communauté. Les hobos ont des codes, des surnoms et des itinéraires codés. Ils jouent parfois à se poursuivre en laissant des traces de leur passage.

Il ne faut cependant pas oublier que cette impression de liberté qui se détache des aventures ferrovières de London est indissociable d'une misère certaine. Les ventres grognent et le froid pénètre la chair de ces sans-abris.
Ils sont pourchassés sans relâche et méprisés. Ainsi, nous passons trente jours en prison avec l'auteur. Jack London, comme tous les vagabonds arrêtés en même temps que lui est condamné à cette peine pour "vagabondage". Le juge prononce la sentence sans prendre la peine d'écouter les accusés. Celui qui a en plus l'audace d'avoir quitté son travail avant de prendre la route voit sa peine doublée. On le sait, les pauvres sont des fainéants...
Bien que l'organisation de la société, qui saigne les plus faibles, répugne Jack London, ce dernier se montre aussi impitoyable vis-à-vis de ses co-détenus. Devenu "homme de confiance" de la prison, il forme avec les autres membres de cette espèce (qu'il critiquera violemment dans Le Vagabond des étoiles) une nouvelle classe de puissants et exploite les simples prisonniers.

" Songez donc ! Treize contre cinq cents ! Nous ne pouvions dominer que par la terreur ! Nous ne tolérions ni la moindre infraction au règlement ni la plus légère insolence, sans quoi nous étions perdus. Notre principe général était de frapper un détenu dès qu’il ouvrait la bouche, de le frapper durement, et avec ce qui nous tombait sous la main. L’extrémité d’un manche à balai appliqué en plein visage produisait d’ordinaire un effet des plus calmants. Mais ce n’était pas tout. De temps à autre il fallait faire un exemple. Aussi notre devoir était-il de courir sur le délinquant. Tous les prévôts circulant à proximité venaient aussitôt se joindre à la poursuite : cela faisait partie du règlement. Dès qu’un homme de hall se trouvait aux prises avec un convict, tous ses camarades étaient venus lui prêter main-forte. Peu importe qui avait raison : on devait frapper, et frapper avec n’importe quoi, en un mot, maîtriser l’homme. "

Coxey's Army marchers leaving their campLes vagabonds ne sont pas uniquement des rigolos jouant au chat et à la souris avec les employés des chemins de fer. Il leur arrive de battre à mort des ivrognes pour les voler.
Ils ont également des revendications et parviennent à s'organiser. London nous livre ainsi une anecdote qui ne doit plus être connue de grand monde aujourd'hui. En 1893, lorsqu'une crise économique frappe les Etats-Unis, les chômeurs décident de se rassembler et de marcher sur Washington afin d'obtenir l'aide du gouvernement. Participant à ce mouvement, l'auteur raconte le racket que la nuée de vagabonds exerce sur les villes croisées. Evidemment, dans cette histoire, il est difficile de blâmer complètement le comportement des marcheurs.

Un livre plutôt intéressant qui reprend les thématiques chères à l'auteur mais qui n'a clairement pas la puissance des autres écrits de l'auteur que j'ai lus ces derniers temps.

Thélème. 4h37.
Lu par Julien Allouf.
1907 pour l'édition originale.

Challenge jack london 2copie

26 avril 2020

Portnoy et son complexe - Philip Roth

rothAlexander Portnoy, trente-trois ans, est un brillant conseiller à la mairie de New York. Faisant des allées et venues entre le temps présent et sa jeunesse auprès de ses parents, des Juifs installés dans le New Jersey, il confie au Docteur Spielvogel ses réflexions sur sa famille, sa sexualité et sa religion.

Après mes lectures de John Steinbeck et de Jack London, j'avais envie de rire un peu. Mon visionnage de la série Unorthodox sur Netflix m'a aussi donné envie de lire des livres dans lesquels il est question du judaïsme (le cerveau fait parfois de curieux liens). N'ayant aucun livre d'Isaac Bashevish Singer sous la main, je me suis penchée sur le livre qui est probablement le plus célèbre de Philip Roth (qui aurait détesté mon raisonnement si j'en crois ce que j'ai lu à son sujet).

Portnoy et son complexe peut désarçonner à plus d'un titre. Par son style tout d'abord. Il s'agit d'un monologue faussement décousu, avec moults changements d'époque et de ton. C'est un livre à lire d'une traite ou presque, pour ne pas prendre le risque d'en perdre le fil et/ou la saveur.

Ensuite, je ne m'attendais pas à rire autant et encore moins à rire aussi franchement. Il s'agit d'un classique de la littérature américaine et il faut bien admettre que l'on ne se bidonne que très rarement en lisant les classiques, en tout cas ceux que j'ai l'habitude de lire. L'humour y est cinglant, froid, occasionnellement amical, mais je n'ai jamais recraché mon thé par les narines en lisant Austen ou Dostoïevski. Les scènes entre le narrateur et sa mère sont souvent hilarantes. Alexander Portnoy est un mauvais fils. Il ne croit pas en Dieu, refuse de se marier, mange des hamburgers et des frites à l'extérieur et court après les filles.

" Oh, Amérique ! Amérique ! Peut-être représentait-elle des rues pavées d'or pour mes grands-parents, peut-être représentait-elle le poulet rôti dans chaque foyer pour mon père et ma mère, mais pour moi, un enfant dont les plus lointains souvenirs de cinéma sont ceux d'Ann Rutherford et Alice Faye, l'Amérique est une Shikse, pelotonnée au creux de votre bras et murmurant, « Amour, amour, amour, amour, amour ! » "

Les anecdotes relatant les expériences sexuelles d'Alexander Portnoy sont tout aussi drôles. J'ai presque honte de l'avouer, mais j'ai pensé aux comédies qui faisaient fureur lorsque j'étais adolescente (American Pie, Mary à tout prix...) en lisant les exploits du jeune Alex.

" Et voilà. Maintenant vous connaissez la pire action que j'aie jamais commise. J'ai baisé le dîner de ma propre famille. "

Pourtant, malgré tous ses efforts, le héros de Philip Roth (qui ressemble au moins partiellement à l'auteur en personne) rend un hommage touchant à ses parents et à son héritage.

" Si vaste que fût ma confusion, si profond que semble m'apparaître rétrospectivement mon tourment intérieur, je ne me souviens pas avoir été de ces gosses qui passaient leur temps à souhaiter vivre sous un autre toit, avec d'autres gens, quelles qu'aient pu être mes aspirations inconscientes en ce sens. Après tout, où pourrais-je trouver ailleurs un public comme ces deux-là pour mes  imitations ? Je les faisais tordre en général au cours des repas — une fois, ma mère a effectivement mouillé sa culotte, Docteur, et prise d'un fou rire hystérique elle a dû courir à la salle de bains sous l'effet de mon pastiche de Mister Kitzel dans le « Jack Benny Show ». Quoi d'autre ? Des promenades, des promenades avec mon père dans Weequahic Park le dimanche, que je n'ai pas encore oubliées. Voyez-vous, je ne peux pas aller faire un tour à la campagne et trouver un gland par terre sans penser à lui et à ces promenades. Et ce n'est pas rien, près de trente ans après. "

Lors d'un voyage final en Israël, il réalise à quel point il est, bien malgré lui, marqué par sa culture.

Un livre provocant, hilarant et tendre à la fois. Ce n'est pas donné à tout le monde de réussir un tel cocktail.

Folio. 373 pages.
Traduit par Henri Robillot.
1969.


20 avril 2020

Roxane Gay et Mona Chollet : L'image des femmes dans la culture populaire

bad"Sois belle et tais-toi."

Qui n'a jamais entendu que le patriarcat était une invention des féministes et que les femmes des pays occidentaux n'étaient absolument pas à plaindre ? Qui n'a jamais entendu un homme rire grassement en décrivant les féministes, ces êtres hystériques détestant les hommes avant tout parce qu'elles sont moches ? Pire, qui n'a jamais vu une femme se défendre avec véhémence lorsqu'on l'accusait d'être féministe ?

Le féminisme est un sujet qui me passionne depuis quelques années et je me réjouis de voir que certains essais "grand public" ont acquis une notoriété certaine.  C'est le cas de Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Beauté fatale : les nouveaux visages de l'aliénation féminine, deux titres de la journaliste Mona Chollet, et de Bad Feminist de Roxane Gay.

Ce billet ne vous présentera pas l'intégralité de Beauté fatale et de Bad Feminist, mais j'ai particulièrement apprécié leur analyse du monde de l'art (cinéma et littérature) ou de ce que l'on considère à tort comme tel (mode et publicité en tête).

" Car faire passer des films publicitaires pour des œuvres, c’est confondre sciemment deux démarches aux antipodes l’une de l’autre : l’art creuse sous les apparences, interroge les évidences, va déterrer des vérités ignorées, balaie les représentations toutes faites, poursuit un but libérateur ; il peut éventuellement déstabiliser, bousculer, quand la publicité, à l’inverse, avec son esthétique artificielle et léchée, mise sur le confort intellectuel du spectateur et sur ses réflexes pavloviens, use de recettes éculées mais efficaces, veille à ne fâcher personne et reproduit les pires stéréotypes. "

On a toutes et tous aimé un best-seller mettant en scène une femme soumise au contrôle absolu d'un homme, apprécié la jeunesse et la beauté de presque toutes les actrices. Nombreux et nombreuses sont ceux qui se délectent en lisant des magazines de mode ou se prélassent devant la dernière émission de télé-réalité.  Roxane Gay est la première à le reconnaître. Refusant l'idée d'un féminisme unique et borné, elle s'affuble de l'étiquette de "mauvaise féministe" et nous invite à en faire autant.

" Quels que soient mes problèmes avec le féminisme, je suis une féministe. Je ne peux pas et je ne veux pas nier l’importance et l’absolue nécessité du féminisme. Comme la plupart des gens, je suis pleine de contradictions, mais je ne veux pas non plus qu’on me traite comme de la merde sous prétexte que je suis une femme. Je suis une mauvaise féministe. Je préfère être une mauvaise féministe que ne pas être féministe du tout. "

L'art est un monde d'hommes, comme le reste. Les sujets supposés intéressants sont masculins. Dans l'art, le vrai, la femme n'a souvent qu'un rôle de potiche.

beauté fatale" Toutes [les actrices] s’accordent sur la pénurie de rôles féminins, et, plus encore, sur leur pauvreté, sur les quelques clichés affligeants auxquels ils se réduisent. « J’avais envie de bastonner les gens qui me disaient : “Oh, tu étais formidable dans ce film !”, avoue Barbara Steele. J’aurais voulu leur répondre : “Ne me dis pas que tu m’as aimée là-dedans, je n’y étais même pas ! C’était quelqu’un d’autre !” » Seule exception, Jane Fonda déborde d’enthousiasme en évoquant le film qu’elle vient alors de tourner avec Vanessa Redgrave : Julia, de Fred Zinnemann, sorti en 1977, qui raconte l’amitié entre deux femmes pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a cette formule éloquente : « C’était la première fois que je jouais le rôle d’une femme qui ne joue pas un rôle. » "

L'intime, la famille, la Chambre à soi de Virginia Woolf, relèvent de la littérature dite  "féminine". Pourtant, qu'est-ce qui fait que la violence conjugale, la maternité ou l'éducation ne peuvent pas faire les gros titres des journaux ?

« Rendre sérieux ce qui semble insignifiant à un homme, rendre quelconque ce qui lui semble important », disait Virginia Woolf…

On peut aussi, comme Mona Chollet, citer les travaux de Nancy Huston et Michelle Perrot.

Puisque les femmes sont moins importantes, elles ont souvent droit à un traitement moindre. Cela conduit à accepter de devoir soutenir des travaux très discutables, comme la presse féminine ou certains genres littéraires.

" Une enquête réalisée en 1999 par l’Association des femmes journalistes (AFJ) avait établi que, dans les médias, pour une moyenne de cinq ou six hommes cités, on ne recensait qu’une seule femme ; une femme sur trois y était évoquée de façon anonyme, contre un homme sur sept. On comprend donc que les lectrices se tournent vers la presse féminine, où, au moins, les femmes existent, même si on donne d’elles une image problématique. "

Roxane Gay, qui en plus d'être une femme a l'immense tort d'être noire, note à plusieurs reprises à quel point ce phénomène est flagrant pour les personnes de couleur.* Être Noir, c'est être cantonné dans des rôles très limités lorsqu'on est acteur, au point qu'on ne s'identifie jamais vraiment à vous.
Gay dénonce aussi, et c'est là que j'ai dû le plus me remettre en question, la réécriture par les artistes (réalisateurs et auteurs) de l'histoire des Noirs américains. J'ai adoré ma lecture de La Couleur des sentiments, et je reconnais avoir d'autant plus apprécié ce livre qu'il ménageait ma sensibilité. Roxane Gay a quant à elle été scandalisée par ce livre faisant passer l'existence des Noirs dans le Mississipi des années 1950-1960 pour quelque chose de relativement supportable ainsi que d'avoir donné de toute cette population une image qui n'est pas si différente de la Mama d'Autant en emporte le vent, fidèle et heureuse de son sort.

"  Minny demande : « Je ne suis pas en train de me faire virer ? » et le mari de Celia répond : « Tu as un travail ici pour le restant de tes jours. » Bien sûr, Minny rayonne de gratitude, parce qu’une vie entière au service d’une famille de Blancs à faire un travail éreintant pour un salaire de misère, c’est comme gagner au loto, et c’est ce qu’une femme noire peut espérer de mieux dans l’univers alternatif de science-fiction de La Couleur des sentiments. "

Outre les oeuvres voulant bien faire tout en diffusant davantage certaines représentations, il y a les oeuvres et les comportements directement problématiques. Je n'ai pas lu Le Consentement de Vanessa Springora, mais cela semble en être une parfaite illustration, de même que l'affaire Weinstein. Et lorsque les femmes se rebellent comme cela a été le cas depuis quelques années, d'accusatrices elles deviennent bien vite des accusées. Pourquoi ont-elles accordé des faveurs sexuelles alors qu'il suffisait qu'elles s'en aillent (et tournent le dos à leur carrière) ?
C'est une excellente question, à laquelle Tolstoï en personne répondait déjà dans La Sonate à Kreutzer, bien que ses motivation aient été bien différentes de celles de Chollet et de Gay : les femmes sont là pour le plaisir de l'homme. C'est pour cela qu'on pardonne leurs dérapages (voire leurs crimes) à nombre de chanteurs, humoristes, réalisateurs, acteurs. C'est aussi pour cela que l'on se passionne pour Twilight, Fifty Shades of Grey, que l'on se trémousse sur les chansons de Robin Thicke. Pourtant, ces oeuvres continuent à populariser l'idée selon laquelle une femme qui dit non veut dire oui.

Si j'ai dévoré le livre de Mona Chollet (qui m'a bien plus convaincue que Sorcières), le livre de Roxane Gay a nécessité un plus grand effort de ma part. La première moitié du livre comporte quelques longueurs et l'auteur fait des allers-retours parfois incompréhensibles entre plusieurs thématiques entrecoupés de tranches de la vie de Roxane Gay bien trop longues. Cependant, je vous recommande ces deux lectures sans la moindre hésitation.

* Sur ce sujet, je vous recommande aussi la lecture du roman Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie.

Beauté fatale. Mona Chollet.
Zones. 237 pages.
2012.

Bad féministe. Roxane Gay.
Vues et voix. 10h50.
Lu par Clotilde Seille.
2014.

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14 avril 2020

Les Raisins de la colère - John Steinbeck

steinbeck" Nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple et le peuple vivra toujours. "

Dans les années 1930, la Grande Dépression touche durement les Etats-Unis, provoquant un chômage massif et le surendettement de nombreux Américains. Dans les plaines du sud, la surexploitation des terres agricoles et les intempéries vont provoquer des tempêtes de poussière détruisant les récoltes. Ruinés, les fermiers n'auront d'autre choix que de laisser leurs propriétés et leurs biens pour une bouchée de pain et de prendre la route vers l'Ouest, dans l'espoir de trouver du travail.
Les Joad sont l'une de ces familles. Originaires de l'Oklahoma, ils vont suivre la route 66 menant jusqu'en Californie afin de trouver la terre promise par les prospectus, qui décrivent du travail en abondance et des salaires confortables.

J'ai lu Des Souris et des hommes il y a une dizaine d'années, mais ce livre ne m'a pas laissé un souvenir impérissable. L'écriture de Steinbeck ne m'avait pas spécialement marquée non plus. Autant dire que je ne m'attendais pas à me prendre la claque que constitue ce livre. Dès le premier chapitre, qui décrit une tempête de poussière dévastant tout sous les yeux des hommes impuissants, l'auteur démontre une qualité d'écriture exceptionnelle. Il annonce que Les Raisins de la colère ne sera pas que l'histoire d'une famille, mais le chant de tous les démunis.

" - Où irons-nous ? demandaient les femmes.
  - Nous ne savons pas. Nous ne savons pas. "

De nombreux chapitres sont de simples bribes. Des garagistes arnaquant les migrants, les tracteurs labourant les champs, la serveuse d'un restaurant prenant deux enfants en pitié... John Steinbeck veut être le porte-parole de chacun des individus ayant eu le même destin que les Joad et décrire chaque rouage du système qui veut les exploiter jusqu'à leur dernier souffle.

Ayant lu ce livre juste après plusieurs ouvrages de Jack London, je n'ai pu qu'établir un parallèle entre les deux auteurs. Steinbeck, comme London, dénonce la situation misérable dans laquelle les grands industriels mettent volontairement des millions d'êtres humains. Ils laissent pourrir des tonnes et des tonnes de nourriture sous les yeux de gens mourrant de faim pour faire monter les prix. Ils pratiquent des salaires indécents qu'ils récupèrent en obligeant leurs travailleurs à leur acheter au prix fort des produits alimentaires de basse qualité. Ils pourchassent et accusent les contestataires d'être des "rouges", une condamnation à mort dans ce contexte.

" Et tout l’amour qu’ils portaient en eux se desséchait au contact de l’argent ; toute leur ardeur, toute leur violence se désagrégeaient et se perdaient en de sordides questions d’intérêts jusqu’au moment où, de fermiers qu’ils avaient été, ils devinrent de minables marchands de produits de la terre, des petits commerçants acculés à l’obligation de vendre leur marchandise avant de l’avoir fabriquée. Et les fermiers qui n’étaient pas bons commerçants perdirent leur terre au profit de ceux qui l’étaient. "

Incapables de rivaliser, les petits fermiers, ceux qui aiment encore la terre et qui se soucient des hommes, doivent se rallier à la cause des plus gros pour ne pas être engloutis par eux.

J'ai dit que l'auteur n'écrivait pas que la vie d'une famille, mais nous suivons tout de même de très près les Joad, qui sont une immense force de ce roman. Ils forment une famille attachante et soudée à laquelle se rajoute l'ancien pasteur Casy. Tom, le second des fils, sort à peine de prison pour meurtre lorsque commence le roman. Il y a aussi les grands-parents, Pa et Man, Noah, Al, Rose de Saron et les petits derniers, Winfield et Ruthie. Ils observent, impuissants, leur transformation en humains de seconde zone, dénutris et sales, incapables de penser à l'avenir. Partout on les chasse, les shérifs adjoints les harcèlent.
Cependant, là où Jack London est plutôt pessimiste, chez Steinbeck on trouve toujours une raison d'espérer, une envie de se battre. Particulièrement chez les femmes. Man est un personnage d'une force exceptionnelle. Elle pressent que sa famille ne doit pas se disperser car leur famille est tout ce qu'il leur reste. Sur la route, les liens que les Joad vont tisser seront leur salut. A de nombreuses reprises, les migrants vont faire preuve entre eux d'une solidarité incroyable. Ils ne se jugent pas, comme lorsque l'oncle John annonce qu'il doit dilapider ses derniers dollars (une fortune) pour se saouler. La dernière scène du livre est à la fois choquante et la meilleure preuve de la détermination des Joad à ne pas se laisser détruire.

Un chef d'oeuvre.

L'avis de Patrice et un billet passionnant sur le sujet de Dominique.

Folio. 639 pages.
Traduit par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau.
1939 pour l'édition originale.

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30 mars 2020

La Peste écarlate - Jack London

la-peste-ecarlate" Dès 1929, un illustre savant, nommé Soldervetzsky, avait annoncé qu’une grande maladie, mille fois plus mortelle que toutes celles qui l’avaient précédée, arriverait un jour, qui tuerait les hommes par milliers et par milliards. "

En 2073, James Howard Smith, désormais un très vieil homme, se promène en compagnie de jeunes garçons dans la baie qui était autrefois celle de San Francisco. Ils rencontrent des animaux sauvages, chassent, puis s'installent pour manger au coin du feu. Le grand-père raconte alors qu'en 2013, le monde a été ravagé par une terrible pandémie, la peste écarlate. Ce mal, qui terrassait ses victimes en quelques heures (voire quelques minutes), s'est répandu comme une traînée de poudre alors que Smith était un respectable professeur d'université et n'a laissé que de rares survivants.

Depuis quelques temps, La Peste de Camus connaît un regain de popularité. Gageons qu'avec les semaines de confinement encore devant nous, d'autres titres pourraient connaître le même sort, à commencer par cette nouvelle de Jack London. 
On y retrouve certains points communs avec notre actualité : l'émergence de la maladie qui n'inquiète pas vraiment pour commencer, puis une propagation rapide, la course contre la montre pour trouver un remède et l'exode massif depuis les villes vers les campagnes qui permettent l'expansion encore plus rapide de la Mort écarlate.

Même si cela peut sembler curieux d'imaginer le créateur de L'Appel de la forêt, de Croc-Blanc ou de Martin Eden en auteur de textes post-apocalyptiques, on retrouve dans La Peste écarlate les thèmes qui lui sont chers.
La nature, agressée par l'homme, a très vite repris ses droits. Les ours et les loups sont de retour. Certains animaux domestiqués sont retournés à la vie sauvage.
Jack London demeure un auteur attaché à la dénonciation des inégalités sociales. Le monde détruit par la peste écarlate était un monde injuste. Les classes dirigeantes exploitaient les producteurs tout en ne faisant rien ou presque d'elles-mêmes. Bien que le texte date du tout début du XXe siècle, Jack London avait pressenti la société de consommation.

" — Nous appelions, en théorie, ceux qui produisaient la nourriture des hommes libres. Il n’en était rien et leur liberté n’était qu’un mot. La classe dirigeante possédait la terre et les machines. C’est pour elle que peinaient les producteurs, et du fruit de leur travail nous leur laissions juste assez pour qu’ils puissent travailler et produire toujours davantage. "

Après la pandémie, les rapports de force vont être bouleversés. Plus personne ne sait lire, compter. La valeur de l'argent a disparu. Pour autant, l'auteur ne se fait aucune illusion sur le fait que l'homme, une fois devenu dominant, se comporte comme une brute avec ses semblables. Quelles que soient ses origines.

" Les trois types éternels de domination, le prêtre, le soldat, le roi y reparaîtront d’eux-mêmes. La sagesse des temps écoulés, qui sera celle des temps futurs, est sortie de la bouche de ces gamins. La masse peinera et travaillera comme par le passé. Et, sur un tas de carcasses sanglantes, croîtra toujours l’étonnante et merveilleuse beauté de la civilisation. Quand bien même je détruirais tous les livres de la grotte, le résultat serait le même. L’histoire du monde n’en reprendrait pas moins son cours éternel ! "

La perte du savoir humain a permis le retour des superstitions. Le Loucheur, charlatan sorcier, terrorise les gens avec son bâton de la mort. Une lueur d'espoir malgré tout, la préservation des ouvrages contenant les anciennes connaissances. On sait combien l'auteur était attaché aux livres.

Thélème. 2h27.
Lu par Pierre-François Garel.
1912 pour l'édition originale.

Une lecture commune organisée par Claudialucia.

Challenge jack london 2copie

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02 février 2020

Faut-il manger les animaux ? - Jonathan Safran Foer

faut-il-manger-les-animaux-jonathan-safran-foer"Nous savons que si quelqu’un nous propose de nous montrer un film sur la façon dont notre viande est produite, ce sera un film d’horreur."

Alors que le monde est en proie à la panique en raison du coronavirus, la lecture de ce livre de Jonathan Safran Foer a eu une raisonnance particulière.

En effet, l'auteur s'y interroge sur la consommation d'animaux et sur la barbarie de l'élevage industriel, qui produit l'immense majorité de la viande que nous consommons en Occident, et pose des questions éthiques, environnementales et de santé publique.

Comment en est-on arrivé à élever des milliards d'animaux dans des espaces exigus, sans aucun respect de leurs habitudes sociales ou de leur croissance naturelle, au point que cela semble normal qu'ils ne soient plus capables de se reproduire naturellement et qu'un taux de mortalité de 10% semble acceptable ?

Qui est responsable ? Les grands groupes ? Les éleveurs (qui n'en sont plus vraiment) ? Les consommateurs ?

"Vous savez, le fermier américain a nourri le monde. On lui a demandé de le faire après la Seconde Guerre mondiale et il l’a fait. Jamais le monde n’a pu se nourrir comme il le fait aujourd’hui. Les protéines n’ont jamais été meilleur marché.[...] Ce que je déteste, c’est quand les consommateurs font comme si c’étaient les fermiers qui voulaient que ça se passe ainsi, alors que ce sont les consommateurs qui disent aux fermiers ce qu’ils doivent produire. Ils veulent de la nourriture bon marché ? Nous la leur fournissons. S’ils veulent des œufs de plein air, ils vont devoir les payer beaucoup plus cher. Parce que c’est plus économique de produire les œufs dans d’immenses élevages avec des poules en cage. C’est plus efficace, et donc plus durable, même si je sais que ce mot est souvent utilisé contre l’industrie. De la Chine à l’Inde et au Brésil, la demande de produits animaux est en augmentation – et en augmentation rapide. Vous croyez que de petites fermes familiales pourraient nourrir dix milliards d’hommes ? "

Je n'ai jamais eu le courage de regarder les vidéos tournées dans les abattoirs ou celles montrant les vaches hublots qui ont eu un grand retentissement il y a quelques mois. Elles démontrent cependant que l'on ne peut pas prendre le livre de Jonathan Safran Foer comme une description des seuls Etats-Unis. La pollution des sols par les élevages porcins est une réalité en France, tout comme la maltraitance des animaux dans les abattoirs et dans les élevages.
Pas plus qu'en France, l'auteur ne parvient à pénétrer légalement dans les élevages et les abattoirs qu'il dénonce. Il nous livre donc des témoignages et étudie les lois qui permettent d'élever des volailles, des porcs et des bovins de façon à ce qu'ils coûtent le moins possible, qu'ils grossissent rapidement, au détriment de leur bien-être, de leur santé et même de celle des consommateurs.

"Entre 1935 et 1995, le poids moyen des poulets de chair a augmenté de 65 %, tandis que la durée de leur croissance maximale chutait de 60 % et leurs besoins en nourriture de 57 %. Pour se faire une idée du caractère radical de ce changement, il faut imaginer des enfants atteignant 150 kilos à l’âge de dix ans tout en ne mangeant que des barres de céréales et des gélules de compléments vitaminés."

C'est un billet très engagé de Cachou, il y a déjà fort longtemps, qui avait attiré mon attention sur ce livre et probablement engagé ma réflexion sur le fait de manger ou non de la viande et du poisson (comme quoi l'auteur atteint bien son but).
Je ne suis pas végétarienne bien que, comme de nombreuses personnes autour de moi, j'ai diminué ma consommation de viande depuis plusieurs années et que j'essaie de favoriser au maximum de choisir des produits dont je connais la provenance. J'ai dans mon entourage des éleveurs respectueux de leurs bêtes et qui leur proposent ce que Jonathan Safran Foer considère comme la vie la moins désagréable que l'on puisse vivre lorsqu'on est destiné à être mangé. Mais je sais aussi que la plupart des produits animaliers que l'on consomme sont issus d'un système que je refuse de voir pour mon propre confort.

Dans ce livre, Jonathan Safran Foer décrit très concrètement le traitement réservé aux animaux d'élevage. De leur naissance jusqu'à leur abattage, ces êtres vivants sont soumis à des modes de vie que personne ne peut défendre. Il admet que l'homme est culturellement habitué à manger des produits animaliers dans la plupart des pays du monde. Il tort cependant le cou à l'argument selon lequel les végétariens et les végétaliens seraient de simples sentimentaux.

"Vouloir se renseigner sur le traitement des animaux d’élevage traduit-il une volonté de confrontation avec les faits relatifs aux animaux et à nous-même, ou bien est-ce une façon de les fuir ? Soutenir qu’on devrait accorder plus de valeur à un sentiment de compassion qu’au fait de pouvoir obtenir un hamburger moins cher (ou même que de manger un hamburger) est-il l’expression d’une émotion ou d’une réaction impulsive, ou bien le résultat d’une confrontation avec la réalité et avec nos intuitions morales ?"

Jonathan Safran Foer est végétarien. Son propos est donc de nous exposer ses arguments pour nous convaincre de bannir la viande issue de l'élevage industriel de nos assiettes, voire d'adhérer au végétarisme.
Pour lui, être végétarien ne suffit pas. Il faut faire des émules, militer, voire participer à des choses que l'on ne cautionne pas. Il prend ainsi l'exemple d'un végétalien ayant oeuvré pour la construction d'un abattoir. A première vue, on plonge dans l'absurde. Cependant, lorsque l'on comprend qu'il s'agit de proposer aux rares éleveurs de volailles soucieux des techniques d'abattage un endroit où leurs bêtes ne seront pas abattues dans des conditions atroces (à base de tortures plus ou moins volontaires), cela semble un moindre mal.

Outre les tortures infligées aux animaux, l'élevage industriel est une catastrophe pour l'environnement. Les déjections animales ne peuvent être absorbées par les sols, qu'elles polluent tout comme l'air, tuant la faune environnante.

"Dans le monde entier, les municipalités se battent pour se protéger de la pollution et de la puanteur des élevages industriels, en particulier des zones de confinement de l’élevage porcin."

La pêche industrielle n'est pas en reste.

"Et les lignes de traîne ne tuent pas que leurs « espèces cibles », mais 145 autres avec elles. Une étude a montré qu’environ 4,5 millions d’animaux marins sont tués chaque année en tant que prises accessoires par les lignes de traîne, dont à peu près 3,3 millions de requins, un million de marlins, 60 000 tortues de mer, 75 000 albatros et 20 000 dauphins et baleines."

Quant aux hommes, l'élevage industriel n'est finalement pas la solution pour leur permettre de manger à leur faim, et encore moins d'être en bonne santé. La faute notamment aux antibiotiques administrés systématiquement aux animaux, alors même que l'on nous martelle constamment que ces médicaments ne doivent être pris que de manière ciblée, afin de ne pas rendre les bactéries résistantes.

"Et qu’arrive-t-il aux gens qui mangent ces volailles ? Pas plus tard que l’autre jour, un pédiatre me disait qu’il diagnostiquait tout un tas de maladies qu’il ne voyait jamais avant. Et pas seulement du diabète juvénile, mais aussi des maladies inflammatoires et auto-immunes que beaucoup de médecins ne savent même pas identifier. Les gamines commencent leur puberté beaucoup plus jeunes, les gosses sont allergiques à peu près à tout, l’asthme est totalement hors de contrôle. Tout le monde sait que ça vient de notre nourriture. On tripatouille les gènes de ces animaux et ensuite on les nourrit avec des hormones de croissance et toutes sortes de produits dont on ne sait pas grand-chose. Et ensuite on les mange. Les gosses d’aujourd’hui sont la première génération à être nourrie avec ces trucs-là et en réalité on les utilise comme des cobayes. N’est-ce pas curieux de voir comment les gens s’excitent à propos de quelques dizaines de joueurs de base-ball qui prennent des hormones de croissance quand nous faisons ce que nous faisons à nos animaux de consommation et que nous les donnons à manger à nos enfants ?"

Un livre passionnant et percutant à mettre entre toutes les mains.

Points. 388 pages.
Traduit par Gilles Berton et Raymond Clarinard.
2009 pour l'édition originale.

17 décembre 2019

Sorcières : du procès de Salem à la question de la place des femmes

sorcieresMa présence ici aura été très limitée cette année en raison de l'arrivée d'un futur lecteur qui me prend beaucoup de temps et me pousse à orienter mes lectures vers des sujets très spécialisés.
J'ai quand même réussi à trouver du temps pour faire quelques découvertes, dont trois lectures autour du personnage de la sorcière.

En 1692, la ville de Salem devient folle. Des jeunes filles accusent des dizaines de personnes de les avoir ensorcelées. Poussés par l'isolement, le fanatisme religieux, la misogynie et l'appât du gain, leurs parents et les autorités emprisonnent et font exécuter sur de simples paroles. La plupart des victimes de cette folie meurtrière sont des femmes, souvent isolées, vieilles et pauvres.  

Si les chasses aux sorcières sont officiellement terminées depuis fort longtemps, ce n'est pas le cas de la méfiance et de la violence envers les femmes. Impossible, encore aujourd'hui, d'être une femme indépendante sans se faire traiter d'hystérique ou de féministe (comme si ce mot était une insulte) dans le meilleur des cas. Prétendre à de hautes fonctions est la certitude de se prendre un flots d'injures misogynes.
Même le corps des femmes doit rester sous le contrôle masculin. Derrière la plupart des débats de société se cache la défense de cet état de fait. Qui a entendu parler d'autre chose que du voile ou du burkini dans les discours dénonçant les atteintes à la laïcité ? Qui a dénoncé les attributs religieux portés par des hommes ?

9782221191453Arthur Miller, en pleine "chasse aux sorcières" communistes aux États-Unis, a écrit la célèbre pièce Les Sorcières de Salem. Il y dénonce le fanatisme qui pousse à la paranoïa puis à des actes irréparables. Ses héros sont ceux dont l'Histoire a retenu le nom, en particulier Samuel Proctor. La pièce est agréable et sa résonnance avec ce qu'il se passait alors aux Etats-Unis la rend d'autant plus frappante, mais la lecture des livres de Mona Chollet et de Maryse Condé m'ont surtout alertée sur la place assez mineure que les femmes y jouent.


Maryse Condé, dans Moi, Tituba sorcière..., s'interroge sur la destinée de Tituba, l'esclave noire exilée en Nouvelle Angleterre qui figure parmi les premières accusées.
Celle-ci, bien que née presque libre et vivant de son activité de sorcière guérisseuse, renonce à ce privilège pour épouser un esclave. Non seulement ce mariage sera désastreux, mais en plus elle sera l'une des accusées de Salem. En tant que guérisseuse et en tant qu'esclave noire, sa parole n'a aucune valeur face aux accusations, même si elles émanent de très jeunes filles.
condéLe plus absurde, souligne Maryse Condé, est cette accusation d'alliance avec le diable, notion très chrétienne, alors que Tituba ne sait même pas qui est Satan. Lorsque les poursuites sont abandonnées, les prisonniers libérés et les victimes réhabilitées, certains noms dont celui de Tituba sont oubliés. Elle n'est qu'une femme, noire qui plus est. La seule personne qui la comprend est une certaine Hester, qui ressemble trop au personnage de La Lettre écarlate pour que ce soit une coïncidence.

Dans Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet revient aussi sur cet épisode. Elle y voit une démonstration parfaite de la violence du monde envers les femmes, et particulièrement celles qui auraient un semblant d'autonomie, d'expérience et de caractère. Ce n'est pas un hasard si beaucoup des accusées étaient des femmes âgées et célibataires, donc jouissant d'une liberté insupportable.

Ainsi qu'elle le souligne, qui, hormis dans le cas des chasses aux sorcières, oserait affirmer qu'une folie meurtrière visant un groupe viendrait du fait que le groupe en question mettrait ceux d'en face (ici, les hommes) mal à l'aise ?

Un ensemble de lectures simultanées enrichissant et très actuel.

Moi, Tituba sorcière... . Folio. 288 pages. 1988 pour l'édition originale.
Sorcières. La puissance invaincue des femmes. Lizzie. 7h57. 2018 pour l'édition originale.
Les sorcières de Salem. Robert Laffont. 256 pages. 1953 pour l'édition originale.

 

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