07 mai 2021

A l'Est d'Eden - John Steinbeck

eden"Au cours des hivers pluvieux, les torrents s’enflaient et venaient grossir la Salinas qui, bouillonnante et furieuse, quittait son lit pour détruire. Elle entraînait la terre des fermes riveraines ; elle arrachait et charriait granges et maisons ; elle prenait au piège et noyait dans son flot bourbeux vaches, cochons et moutons, et les roulait vers la mer. Puis, avec la fin du printemps, la rivière regagnait son lit et les bancs de sable apparaissaient. En été, elle se terrait. De l’élément liquide, seules subsistaient des flaques à l’emplacement des tourbillons hivernaux. reculait et les saules se redressaient, empanachés de débris. La Salinas n’était qu’une rivière saisonnière et capricieuse, tour à tour dangereuse et timide – mais nous n’avions que celle-là et nous en étions fiers. On peut être fier de n’importe quoi si c’est tout ce que l’on a. Moins on possède, plus il est nécessaire d’en tirer vanité."

La Vallée de la Salinas en Californie est une terre capricieuse. Les chanceux et les riches ont de l'eau pour survivre durant les années de sécheresse, les autres doivent se contenter de vastes terrains sur lesquels ils n'ont aucune chance de prospérer. Samuel Hamilton est de ces derniers. Pourtant, cet immigré irlandais est un homme reconnaissant. Père d'une famille nombreuse, marié à une femme admirable et grand inventeur incapable de tirer profit de ses nombreuses qualités, il est l'un des hommes les plus respectés de la vallée.
C'est ici aussi que va se dérouler la vie des Trask, dont la destinée ressemble à s'y méprendre à l'histoire de Caïn et Abel.

Les Raisins de la colère a été l'un de mes plus gros coups de coeur de 2020, A l'Est d'Eden sera sans aucun doute dans mes favoris 2021.

Avec une écriture extraordinaire qui décrit avec une même justesse les décors dans lesquels se déroulent l'histoire que les sentiments des personnages, Steinbeck nous transporte d'un bout à l'autre des ces presque huit cents pages. Il nous plonge dans la vallée de la Salinas, nous emmène ensuite sur la côte Est avant de nous ramener en Californie. Il nous fait voyager du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale.

Comme de nombreux romanciers, l'auteur s'interroge sur la préexistence du bien et du mal chez les individus. Ca pourrait être barbant, banal, il n'en est rien.

"Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. Pour le voleur, l’honnêteté n’est que faiblesse. N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux."

Les monstres de Steinbeck sont captivants, nuancés. Ils font froid dans le dos, nous tiennent en haleine et nous montrent surtout la complexité de l'humanité. L'église et la maison close sont nécessaires l'une à l'autre. Les Samuel, Lee, Adam ou Aron ne sont pas les plus nombreux, et leurs blessures les rendent parfois bien plus cruels que les "monstres". Si Caïn a tué Abel, est-ce seulement sa faute ou bien surtout celle de son père ?

"La traduction de King James avec son tu le domineras promet à l’homme qu’il triomphera sûrement du péché. Mais le mot hébreu, le mot timshel – tu peux – laisse le choix. C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas, comprenez-vous ?"

Si le discours social est moins passionné que dans Les Raisins de la colère, il reste omniprésent. Vols de brevets, profits et crimes de guerre, hypocrisie des classes dirigeantes, appauvrissement des paysans, Steinbeck n'oublie pas les ravages du capitalisme. Les bons seront seront toujours ceux qui résistent à l'argent sale. Là encore, ce qui prime, c'est le choix.

"Voici ce que je crois : l’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d’éliminer la liberté de l’esprit, car c’est elle seule qui, par l’analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l’homme, nous sommes perdus."

Même s'il ne raconte pas des histoires très amusantes, il y a chez Steinbeck un optimisme certain. On sent qu'il aime les hommes et qu'il espère pour eux un monde meilleur. L'amitié entre Lee, Samuel et Adam redonne foi en l'humanité. Les relations fraternelles entre Charles et Adam ou Cal et Aron sont complexes et tragiques, mais leurs faiblesses crient le besoin de l'homme d'être aimé.

Si vous ne l'avez pas encore compris, A l'Est d'Eden est un énorme coup de coeur. A lire et à relire.

Les avis d'Ingannmic et de Mes pages versicolores.

Le Livre de Poche. 785 pages.
Traduit par Jean-Claude Bonnardot.
1952 pour l'édition originale.


02 mai 2021

Un été sans les hommes - Siri Hustvedt

hustvedtLorsque son mari lui annonce qu'il veut faire une pause (une pause française et âgée de vingt ans de moins qu'elle), Mia est admise dans un service psychiatrique. A sa sortie, elle prend provisoirement congé de la fac dans laquelle elle enseigne et rejoint sa ville natale. 
Là-bas, elle rencontre les membres de la résidence pour personnes âgées où vit sa mère, toutes veuves. Elle est également engagée pour animer un atelier de poésie avec de jeunes adolescentes.

J'ai apprécié ce livre, qui m'a donné l'impression d'être dans un cocon, entre filles (même si les filles ne sont pas toujours tendres). C'est à la fois enchanteur et emprunt de nostalgie. 

Siri Hustvedt n'est pas tendre avec les hommes, leurs injustices et leurs lâchetés envers les femmes qu'ils ont épousées. Mia est une femme blessée et en colère. Bien que banale, sa souffrance est réelle. Elle et son époux ont vécu des décennies ensemble, au point qu'ils mélangent leurs souvenirs. Une séparation n'est pas qu'un chagrin d'amour, c'est aussi une perte de repères.

"Il n’y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l’espace qui n’est pas seulement extérieur mais intérieur aussi – les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension. Quand Boris s’en fut de cette manière abrupte promener ailleurs son corps et sa voix, je me mis à flotter. Un jour, il laissa échapper son désir d’une pause, et ce fut tout. Sans doute avait-il médité sa décision, mais je n’avais eu aucune part à ses réflexions."

Un immense sentiment d'injustice habite l'héroïne, digne et dévouée épouse de scientifique reconnu. Cette expérience met en valeur le déséquilibre dans les rapports entre hommes et femmes. Ces dernières sont toujours défavorisées. Elles sont rares à parvenir à se faire entendre et à jouir d'une autorité naturelle. On attend d'elles un souci constant du bien-être des personnes qui leur sont proches Condamnées à faire essentiellement un travail invisible, à être le soutien de l'homme, même si elles ont elles-mêmes une carrière (on pense mille fois à Simone de Beauvoir en lisant ce livre), elles ont en plus une date de péremption.
En tant que poétesse, Mia s'interroge sur le rapport à l'écriture et à la lecture, qui n'est pas le même selon que l'on est un homme ou une femme.

Beaucoup de femmes lisent de la fiction. La plupart des hommes, non. Les femmes lisent des fictions écrites par des femmes et par des hommes. La plupart des hommes, non. Si un homme ouvre un roman, il aime avoir sur la couverture un nom masculin ; cela a quelque chose de rassurant. On ne sait jamais ce qui pourrait arriver à cet appareil génital externe si l’on s’immergeait dans des faits et gestes imaginaires concoctés par quelqu’un qui a le sien à l’intérieur. En outre, les hommes se vantent volontiers de négliger la fiction : “Je ne lis pas de romans, mais ma femme en lit.”

J'ai parlé de colère, mais il n'est pas seulement question de se morfondre. Durant cet interlude, Mia et ses nouvelles amies expérimentent une vie débarassée des contraintes du mariage. Les veuves ne sont pas forcément inconsolables. Contrairement à ce que l'on pourrait s'imaginer au premier abord, ne pas se remarier n'est en rien une preuve de dévotion envers l'époux disparu.

"Les veufs se remarient parce que ça leur facilite la vie. Les veuves non, le plus souvent, parce que leur vie en serait plus difficile."

N'étant que séparée, Mia tente de se découvrir, de se rappeler qui elle est. Une pause nécessite de se préparer aux différentes issues possibles, à savoir la reconstruction seule ou les retrouvailles sous conditions. 

Si j'ai apprécié l'ambiance et le propos du livre, je n'ai pas adhéré à la forme, qui énonce une théorie en début de chapitre pour en offrir une démonstration. C'est parfois flou et donne à l'histoire un caractère artificiel. 

Un roman frais mais très imparfait. Je crois que j'ai été d'autant plus indulgente avec ce livre qu'il énonce des idées auxquelles j'adhère en grande partie et que cela en a fait une lecture reposante.

L'avis de Lili que je partage très largement.

Babel. 224 pages.
Traduit par Christine Le Boeuf.
2011 pour l'édition originale.

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24 avril 2021

La Conjuration des imbéciles - John Kennedy Toole

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"Maman, je ne te comprends vraiment pas du tout. Tu es une maîtresse de maison, n’est-il pas quelque tâche à l’accomplissement de laquelle tu te sentes tenue de voler ? J’ai cru remarquer ce matin que les moutons du corridor atteignaient des proportions monstrueuses. Nettoie la maison. Téléphone à l’horloge parlante. Fais quelque chose. "

Ignatius J. Reilly, individu d'une trentaine d'années physiquement et intellectuellement hors normes, attend sa mère devant un magasin lorsqu'un policier tente de l'interpeler. Il proteste violemment, avec le soutien de la foule qui ne comprend pas qu'on embête un gentil garçon qui attend sa maman. Un petit vieux surrenchérit et traite le policier de "communisse", une insulte qui n'est pas à prendre à la légère dans l'Amérique des années soixante.
Le policier arrête alors le petit vieux, et Ignatius et sa mère trouvent refuge dans un bar, Les Folles nuits, dont la patronne les exclue rapidement, ne les trouvant pas dignes de boire ses alcools fortement dilués dans de l'eau.
Soûls, ils remontent en voiture et emboutissent un bâtiment dont le propriétaire ne tarde pas à réclamer une forte somme en dédommagement. Ignatius n'a alors pas d'autre choix que de quitter ses draps jaunis et de se mettre en quête d'un travail.

Il m'a fallu du temps pour réellement apprécier cette lecture. J'ai même eu un gros coup de mou qui m'a fait me demander si je n'allais pas abandonner. Mais la magie a fini par opérer et je peux dire que La Conjuration des imbéciles se place parmi les meilleures lectures que j'ai faites depuis le début de l'année.

C'est un livre grotesque, qui dénonce à peu près tout, se moque de toutes les catégories de personnes, et qui est en même temps le livre qui m'a le moins semblé caricatural parmi tous ceux que j'ai lus ces derniers temps. Je ne pense pas qu'une personne dotée d'un peu d'autodérision puisse se sentir heurtée par ce livre.
John Kennedy Toole fait le procès de l'Amérique et de ses excès, des militants professionnels, des intellectuels autoproclamés, de la morale hypocrite. Il dénonce un système raciste, qui exploite les êtres humains, les patrons déconnectés, les faux idéalistes. Cette histoire est tellement transposable que j'ai éclaté de rire en lisant un paragraphe accusant les universités d'être remplies de communistes, sans doute les ancêtres des "islamo-gauchistes" chers à notre gouvernement...

Les personnages sont insuportables, involontairement drôles, souvent pathétiques. Il est difficile de s'identifier à eux, mais leurs péripéties ont fini par me passionner et je n'oublierai pas de sitôt Ignatius, sa casquette, son anneau pylorique et son obsession pour Boèce, ni les autres personnages de cette démonstration de misère humaine.

La Nouvelle-Orléans apparaît sous nos yeux, exubérante, cosmopolite, faite de divers matériaux et témoignant de diverses époques. Les lieux de tourisme côtoient les quartiers délabrés. Pour certains, c'est un lieu de refuge, pour d'autres la ville est un endroit dont on ne peut s'échapper.

Tout cela est fait avec un ton absurde, qui m'a fait penser à un mariage entre Eugène Ionesco et Philip Roth. Pour le coup, ça passe ou ça casse. J'ai lu des avis très circonspects et des témoignages de grands lecteurs épuisés de ne pas voir où l'auteur veut en venir qui ont fini par lâcher l'affaire. Pour ma part, je vous recommande sans aucune réserve de vous lancer dans cette lecture.

10/18. 533 pages.
Traduit par Jean-Pierre Carasso.
1980 pour l'édition originale.

22 mars 2021

Femmes, Race et classe - Angela Davis

davisSaviez-vous que le mot lynchage faisait référence au nom d'un planteur américain blanc ayant institutionalisé une justice expéditive et hors des procédures légales ? Cette habitude prise durant la Guerre d'indépendance américaine a ensuite permis la mise à mort de milliers de Noirs après la Guerre de Sécession, dans une impunité presque totale...

Dans mon entreprise de découverte des grands noms du féminisme, celui d'Angela Davis, également militante antiraciste et communiste, s'est vite imposé. Femmes, race et classe est un essai passionnant et fluide, qui offre une perspective historique à la lutte pour les droits des femmes aux Etats-Unis, et étudie ses liens complexes avec le racisme et le capitalisme depuis le XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1970.

Si les femmes en général ont presque toujours été effacées de l'écriture de l'Histoire, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne les femmes noires. Pourtant, au temps de l'esclavage, elles ont été utilisées au même titre que les hommes pour les travaux de force. N'ayant pas le moindre droit, elles ne pouvaient pas même allaiter leurs enfants durant leur journée de travail, ce qui leur provoquait des mastites répétition. Elles subissaient le fouet, même enceintes. Enfin, en plus des châtiments administrés aux hommes, elles étaient très souvent violées.

Pour justifier une oppression, il est commun de créer de mythes autour de la catégorie d'individus que l'on domine. Les Noirs n'ont pas échappé à cette règle. Le viol des femmes noires par les Blancs, arme de domination, est en plus tourné de façon si perverse qu'il se retourne contre ses victimes. Les femmes noires étaient donc vues comme des êtres particulièrement lubriques. Encore pire, cela (additionné à l'idée que les Noires dominaient leur foyer) a entretenu l'idée que l'homme noir était dépossédé de sa virilité naturelle, et qu'il compensait ce désavantage en étant plus enclin à violer, en particulier les Blanches...

Au XIXe siècle, cependant, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'esclavage. La lutte pour l'abolition de l'esclavage est alors grandement aidée par les femmes blanches aisées. Angela Davis pense que l'ennui et la proximité entre la cause des Noirs et celle pour les droits des femmes a poussé les premières féministes à militer contre l'esclavage et la ségrégation, comme elle dénonçaient la situation de dépendance et d'infériorité que le mariage leur procurait.
Cependant, cette union cède rapidement le pas à une hostilité entre féministes et antiségrégationnistes. Antiesclavagiste ne signifie pas antiraciste. Refusant l'urgence des autres causes, les féministes bourgeoises n'hésitent pas à s'allier à des politiciens en leur servant un discours reprenant le mythe de l'homme noir violent et stupide. Elles vilipendent les militantes (souvent ouvrières) qui considèrent la lutte contre le capitalisme plus urgente que celle pour le droit de vote. Elles refusent souvent l'intervention des femmes noires dans les débats.

Ne suis-je pas une femme ?

Sojourner Truth

 

Pourtant, ces dernières sont parfois les meilleures porte-parole de leurs revendications. Ainsi, Sojourner Truth, qui utilise son passé de femme esclave, jamais aidée, exploitée, dont les treize enfants ont été arrachés à leur mère, pour répondre aux hommes qui refusent le droit de vote aux femmes alors que celles-ci "ne savent pas enjamber une flaque d'eau". Elle rétorque à ceux qui utilisent la religion pour refuser de droits aux femmes que le Christ venait de Dieu et d'une femme, aucunement d'un homme. Et à ceux qui évoquent Eve, elle rétorque :

"Si la première femme créée par Dieu était assez forte pour renverser le monde seule, les femmes devraient être capables de le remettre à l'endroit ! Et maintenant qu'elles le demandent, les hommes feraient mieux de les laisser faire. "

Il y a aussi Ida B. Wells qui luttera inlassablement contre les lynchages.

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Après l'abolition de l'esclavage, rien n'est encore gagné pour les Noirs. La majorité reste cantonnée à des emplois mal rémunérés. Leur instruction, interdite presque partout avant la Guerre de Sécession, reste limitée. Les lynchages sont une menace permanente.
Le racisme va également diviser les militantes pour les droits des femmes dans certains combats comme celui pour le droit à l'avortement. Les femmes racisées, étant victimes de stérilisations forcées, souhaitent davantage un travail sur le contrôle des naissances, qui leur permettrait d'accueillir leurs enfants ou d'avorter dans de bonnes conditions. Pour leur part, les femmes blanches souhaitent limiter leur nombre d'enfants, et sont accusés de provoquer un "suicide de la race". Surtout si elles sont riches.
Y a-t-il une meilleure arme que la division lorsqu'on souhaite faire échouer les revendications d'un groupe ?

Un livre qui permet de comprendre que certaines alliances et luttes ne sont pas si évidentes qu'elles le semblent, et qui éclaire jusqu'à l'actualité américaine contemporaine.

Des femmes. 295 pages.
Traduit par Dominique Taffin et le collectif des femmes.
1981 pour l'édition originale.

 

15 décembre 2020

Et m*** ! - Richard Russo

russoLe lendemain de l'élection de Donald Trump, David et sa femme Ellie, deux universitaires à la retraite, reçoivent deux couples d'anciens collègues et amis. Ces derniers ont profité de la fin de leur carrière professionnelle pour quitter le centre-ville et s'établir en périphérie.
A la fin de la soirée, Ellie découvre un étron dans le jacuzzi de la maison, le premier d'une série.

A la fin de l'été, Ingannmic a lancé l'idée d'une lecture commune autour de Richard Russo. J'avais prévu de me lancer dans l'une de ses oeuvres les plus connues, mais étant débordée de travail en ce moment et ayant déjà eu la riche idée de profiter de l'occasion pour poursuivre ma lecture du Deuxième sexe et entamer Les Frères Karamazov, j'ai dû me rabattre sur cette toute petite nouvelle sortie en début d'année.

Ce n'est pas forcément le livre le plus subtil de l'année, ni l'oeuvre la plus originale de Russo, qui comme dans les quelques autres oeuvres de lui que je connais met en scène des universitaires d'un certain âge, mais en peu de pages l'auteur nous dresse un portrait amusant de l'Amérique de Trump, dont les habitants se sont pour beaucoup réveillés avec la gueule de bois début novembre 2016.
Il est très courant aux Etats-Unis d'afficher publiquement pour qui l'on vote, et forcément cela ne plaît pas à tout le monde.
Alors ces étrons, farce, vengeance, menace ou métaphore ?
Car cette nouvelle évoque aussi en sous-texte l'amitié, le mariage et les relations entre hommes et femmes. Ceux qui nous sont proches agissent parfois d'une façon si étonnante à nos yeux que l'on est prêt à renoncer à des décennies d'amitié en un instant. La merde du titre est aussi celle que David a dans les yeux, qui l'empêche de voir le désarroi des femmes de sa famille, et surtout, qui lui fait considérer les avertissements de sa femme comme des manifestations de son hystérie.

Une curiosité rappelant avec humour que ce que l'on prend comme acquis peut disparaître en un battement d'aile (de mouche). Décidément, Russo est un très bon nouvelliste.

L'avis de Maeve.

La Table Ronde. 64 pages.
Traduit par Jean Esch.

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30 novembre 2020

Celui qui va vers elle ne revient pas - Shulem Deen

deenDans l'Etat de New York se trouve New Square, un village presque hors du temps. Habité essentiellement par des Juifs ultra-orthodoxes de la dynastie hassidique de Skver, ses membres ne parlent pour la plupart pas l'anglais, vivent de façon très modeste et dans le respect le plus strict des textes sacrés du judaïsme et de l'interprétation qu'ils en font.
Shulem Deen, l'auteur de Celui qui va vers elle ne revient pas, a intégré New Square à l'adolescence, s'y est marié et y a vécu avant d'en être exclu à l'âge de trente-trois ans pour hérésie.

C'est la diffusion d'Unorthodox sur Netflix en début d'année qui m'a donné envie de me plonger dans ce témoignage au titre accrocheur. La série télévisée se déroule à Williamsburg dans une autre communauté hassidique que celle de Shulem Deen, mais les similitudes sont nombreuses.

" « Pas étonnant que tu sois devenu hérétique ! me dit-on. Tu vivais coupé du monde, entouré de tels fanatiques ! » Le plus souvent, cette assertion provient de Juifs ultra-orthodoxes – des satmar, des belz ou des loubavitch, eux-mêmes enclins au fanatisme. Autrement dit : même les extrémistes jugent New Square trop extrême ; même les fanatiques l’observent avec désarroi. Là-bas, semblent-ils dire, ça va trop loin. C’est de la folie pure. "

Shulem Deen a grandi dans une famille juive ultra-orthodoxe avec des parents ayant adhéré à l'âge adulte à ce mode de vie très strict. Adolescent, il doit étudier dans une yeshiva et se tourne vers les skver. La première fois qu'il met les pieds à New Square, il est à la fois frappé par la pauvreté de ses habitants et émerveillé par la cérémonie à laquelle il assiste. Durant une dizaine d'années, il adhèrera avec conviction à ce qu'on lui impose.

Ainsi, ses fiançailles se déroulent à l'aveugle. Il est contraint d'accepter la demande qui lui est faite sans avoir ne serait-ce qu'aperçu sa promise. Quelques minutes de discussion seulement sont accordées aux futurs mariés une fois l'engagement pris. On épouse avant tout une famille.

La rencontre des futurs époux - Unorthodox (Netflix, 2020)

Les rapports entre hommes et femmes sont, comme dans toutes les communautés religieuses extrémistes, très règlementées. Les femmes sont moins instruites et plus libres de découvrir certains aspects du monde extérieur (comme les livres), mais parce qu'elles ne sont pas amenées à étudier les textes sacrés ni à veiller à leur application dans la vie communautaire. Les hommes doivent respecter les femmes, c'est à dire veiller à ce qu'elles ne les fassent pas sombrer dans la tentation. L'emploi de certains mots par les religieux est prohibé du fait de leur caractère jugé trop féminin. Même les rapports sexuels entre époux sont règlementés par la religion. L'ignorance dans laquelle les individus sont tenus est telle que Shulem et son épouse Gitty ignorent comment un bébé sort du ventre de sa mère !

Si certaines communautés juives hassidiques vivent dans l'aisance, ce n'est pas le cas à New Square. Shulem Deen et son épouse en font rapidement l'expérience. Qui dit rapports sexuels sans moyen de contraception dit forcément grossesses puis naissances à répétition. Or, les habitants de New Square ont très peu de débouchés professionnels au sein de leur communauté, et l'absence d'apprentissage des matières élémentaires, puis d'enseignement supérieur, ne permet pas de vivre de façon décente. Shulem Deen, ayant eu la chance de grandir dans un milieu en partie anglophone, parviendra cependant à mettre cet avantage à profit.

C'est peut-être également son éducation non conventionnelle qui donne à l'auteur les moyens de s'interroger sur ce qu'on lui a inculqué comme étant inattaquable et l'envie de connaître le monde extérieur. Il commence par aller à la médiathèque, puis regarde des films, achète un ordinateur et découvre internet. Son épouse est inquiète mais a du mal à résister à la tentation elle aussi. 
Finalement, la confrontation des textes fondateurs du judaïsme et des écrits scientifiques, ainsi que les aspirations de Shulem Deen, ont raison de son asservissement et de sa foi.

« Si t’habites pas New Square, t’y vas pas. C’est comme ça. »

Dans un tel milieu, il n'y a pas de place pour les individus qui n'appartiennent pas à la communauté et point de bienveillance envers les hérétiques. Au contraire. Les non-Juifs sont forcément mal-intentionnés, les hérétiques sont impardonnables et ne peuvent aucunement laver leur faute. Au mépris des lois américaines, les autorités religieuses de New Square peuvent exclure et effacer les membres défaillants. A plusieurs reprises, Shulem Deen montre la violence qui existe au sein de sa communauté quand quelqu'un ne respecte pas les règles. Il évoque aussi plus tard dans son récit, à demi-mots, les abus sexuels qui y ont lieu, comme partout ailleurs, et qui sont tus.

Ce témoignage est poignant car il montre les enjeux d'une décision telle que celle prise par Shulem Deen. Rompre avec les enseignements qu'on lui a inculqués ne signifie pas seulement que Shulem Deen renonce à la religion. Le sens de sa vie a disparu, il doit quitter tous ses repères, sa maison, sa famille, ses amis de toujours. Et puis surtout, il perd ses enfants, dont l'amour est peu à peu remplacé par le mépris. Seuls sa mère et ses frères et soeurs ne lui tournent pas le dos, une chance qui n'est pas offerte à tous.

Une fois sorti de son univers, la réalité est loin d'être rose. La crise économique et la solitude vont plonger l'auteur dans une détresse importante.

" Je savais bien que le monde extérieur était pavé de regrets, lui aussi ; je me doutais que les rêves de la jeunesse se brisaient sur la dure réalité de la vie moderne ; qu’il y avait, ici aussi, des existences vécues tristement, des carrières en panne, des amours en fuite et des mariages sans amour qui se maintenaient pour de mauvaises raisons ; je savais qu’ici aussi, au cœur de Manhattan, le conformisme régnait en maître, servi par des codes sociaux tout aussi pesants et arbitraires qu’à New Square. "

Il faudra plusieurs années à Shulem Deen pour se reconstruire, mais il aura entre-temps abandonné ce qu'il avait de plus cher. Un tel choix est salvateur mais aussi cruel à l'extrême.

Un ouvrage passionnant et critique sans être revanchard.

Les billets de Keisha et Dominique.

Points. 473 pages.
Traduit par Karine Reignier-Guerre.
2015 pour l'édition originale.

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11 septembre 2020

Nickel Boys - Colson Whitehead

Whitehead

"Ils seraient toujours en cavale, quel que soit le moyen par lequel ils avaient quitté cette école."

Victime d'une erreur judiciaire, Elwood, jeune Noir réputé pour son sérieux et sensibilisé à la lutte pour les droits civiques, est envoyé à la Nickel Academy, un établissement pour mineurs délinquants.
Lui qui est convaincu qu'un avenir meilleur l'attend ne va pas tarder à apprendre de la plus brutale des manières que ses espoirs sont pour l'heure un doux rêve.

Colson Whitehead est un auteur que je veux découvrir depuis la publication d'Underground Railroad. Bien que j'accorde peu d'importance aux prix littéraires, le fait que Nickel Boys soit le deuxième Prix Pulitzer de l'écrivain m'a interpelée. Colson Whitehead y explore un nouveau pan de l'histoire et particulièrement celle des Noirs.

La force de ce livre ne réside pas dans l'originalité de la plume de son auteur, mais dans l'exposition froide des faits rapportés. Les seuls passages solennels sont des citations de Martin Luther King qui résonnent dans la tête du personnage principal. Avec des mots simples, un ton presque journalistique et sans jamais tomber dans le voyeurisme, Colson Whitehead nous plonge dans l'horreur.

Il est très facile de visualiser Nickel telle qu'Elwood la découvre pour la première fois, sous le beau soleil de Floride et bordée de grands espaces. L'école semble presque accueillante. Pourtant, dès le prologue, nous savons qu'elle dissimule des charniers.
Avant même de mettre les pieds à la Nickel Academy, Elwood a pu expérimenter la ségrégation raciale. Dans l'hôtel où travaille sa grand-mère, les Noirs ne sont que des employés. Son lycée leur fournit des livres ayant préalablement servi aux établissements réservés aux élèves Blancs et soigneusement annotés d'insultes racistes par ces derniers. Quant à la mésaventure qui conduit Elwood en maison de correction, elle ne serait jamais arrivée à un adolescent blanc.

Nickel Academy est une institution vieille de plusieurs décennies lorsqu'Elwood y est interné. De nombreuses dénonciations ont déjà eu lieu concernant les sévices subits par les adolescents. Les disparitions sont régulières. Mais, pas plus que dans Le Vagabond des étoiles de Jack London, qui décrivait aussi les tortures infligées dans les prisons californiennes, les détenus ne peuvent attendre d'aide de l'administration. L'école est prévenue des inspections, la corruption présente à tous les niveaux. Qui s'inquièterait du sort de délinquants sans famille ? Pas grand monde, encore moins s'ils n'ont pas la bonne couleur de peau.

Bouleversant et révoltant.

Albin Michel. 272 pages.
Traduit par Charles Recoursé.
2019 pour l'édition originale.

27 août 2020

Retour à Martha's Vineyard - Richard Russo

russo1971. Alors qu'ils viennent d'achever leurs études, Lincoln, Teddy et Mickey se retrouvent pour un week-end dans la maison familiale de la mère de Lincoln à Martha's Vineyard. Jacy, la fille dont ils sont tous les trois amoureux, se joint à eux.
A la fin du week-end, les trois garçons se séparent et ne se reverront pas avant de nombreuses années. Jacy, partie avant eux en laissant un mot disparaît. La police ne retrouvera jamais sa trace.
2015. Lincoln et sa femme, pour assurer leur stabilité économique mise à mal par la crise de 2008, décident de vendre la maison de Martha's Vineyard. Les trois amis, désormais des hommes d'âge mur, vont s'y retrouver.

Après mon coup de coeur pour Trajectoire, je voulais retrouver la plume de Richard Russo. Retour à Martha's Vineyard est un joli roman que j'ai savouré avec grand plaisir.

C'est un livre assez mélancolique, évoquant l'importance et l'inxorabilité de nos choix. Tout au long du récit, les personnages s'interrogent sur ce qui s'est joué en un week-end.
La question centrale, celle qui hante les trois amis concerne Jacy et ce qui lui est arrivé. Est-elle morte ? Si oui, le coupable est-il le voisin libidineux ou bien l'un d'entre eux ?
Derrière cette interrogation, Lincoln et Teddy remontent le fil de leur vie et se livrent à une véritable introspection. Près d'un demi-siècle plus tard, avec l'expérience, ils interprétent mieux certains gestes ou paroles. Qu'auraient-ils fait de leur vie à la lumière de ces connaissances s'ils les avaient eu en 1971 ?
Dans un premier temps, si l'aspect presque policier du livre qui m'a attirée, j'ai surtout été touchée par les découvertes que nous faisons sur ces trois hommes, Teddy en particulier. Avec une subtilité rare, Richard Russo nous montre à quel point la communication entre êtres humains est complexe. Même, voire surtout, entre membres d'une même famille.
Il nous prouve aussi que les actes que l'on trouve absurdes ou stupides ont souvent une explication très simple, à condition que les parties en jeu veuillent discuter.

En fond de toile, nous percevons l'histoire des Etats-Unis, de la Guerre du Viêtnam à l'Amérique pré-Trump. Le rêve américain n'est qu'une chimère.

Un chouette roman.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour cette lecture.

La Table Ronde. 377 pages.
Traduit par Jean Esch.
2019 pour l'édition originale.

 

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14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

prince des marées

Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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30 avril 2020

Les Vagabonds du rail - Jack London

vagabonds" J’ai souvent songé que c’est à cet entraînement particulier de mes jours de vagabondage que je dois une grande partie de ma renommée de conteur. "

En 1894, à tout juste dix-huit ans, Jack London devient un hobo, l'un de ces vagabonds qui montent clandestinement à bord des trains afin de se déplacer. A travers les Etats-Unis et le Canada, l'auteur, récemment converti au socialisme, observe et s'indigne. Cette expérience lui servira plus tard à écrire Les Vagabonds du rail.

Certains chapitres sont plutôt légers. Ils décrivent comment les vagabonds du rail parviennent à se faufiler dans les wagons. Cela nécessite une habileté incroyable tant les cheminots ont pour ordre et pour habitude de les déloger. Comme le note l'auteur dans son livre, chasser les vagabonds est le gagne-pain de nombreux employés, qu'ils soient policiers ou contrôleurs.
Ce mode de vie pourrait paraître solitaire, mais les vagabonds du rail forment une véritable communauté. Les hobos ont des codes, des surnoms et des itinéraires codés. Ils jouent parfois à se poursuivre en laissant des traces de leur passage.

Il ne faut cependant pas oublier que cette impression de liberté qui se détache des aventures ferrovières de London est indissociable d'une misère certaine. Les ventres grognent et le froid pénètre la chair de ces sans-abris.
Ils sont pourchassés sans relâche et méprisés. Ainsi, nous passons trente jours en prison avec l'auteur. Jack London, comme tous les vagabonds arrêtés en même temps que lui est condamné à cette peine pour "vagabondage". Le juge prononce la sentence sans prendre la peine d'écouter les accusés. Celui qui a en plus l'audace d'avoir quitté son travail avant de prendre la route voit sa peine doublée. On le sait, les pauvres sont des fainéants...
Bien que l'organisation de la société, qui saigne les plus faibles, répugne Jack London, ce dernier se montre aussi impitoyable vis-à-vis de ses co-détenus. Devenu "homme de confiance" de la prison, il forme avec les autres membres de cette espèce (qu'il critiquera violemment dans Le Vagabond des étoiles) une nouvelle classe de puissants et exploite les simples prisonniers.

" Songez donc ! Treize contre cinq cents ! Nous ne pouvions dominer que par la terreur ! Nous ne tolérions ni la moindre infraction au règlement ni la plus légère insolence, sans quoi nous étions perdus. Notre principe général était de frapper un détenu dès qu’il ouvrait la bouche, de le frapper durement, et avec ce qui nous tombait sous la main. L’extrémité d’un manche à balai appliqué en plein visage produisait d’ordinaire un effet des plus calmants. Mais ce n’était pas tout. De temps à autre il fallait faire un exemple. Aussi notre devoir était-il de courir sur le délinquant. Tous les prévôts circulant à proximité venaient aussitôt se joindre à la poursuite : cela faisait partie du règlement. Dès qu’un homme de hall se trouvait aux prises avec un convict, tous ses camarades étaient venus lui prêter main-forte. Peu importe qui avait raison : on devait frapper, et frapper avec n’importe quoi, en un mot, maîtriser l’homme. "

Coxey's Army marchers leaving their campLes vagabonds ne sont pas uniquement des rigolos jouant au chat et à la souris avec les employés des chemins de fer. Il leur arrive de battre à mort des ivrognes pour les voler.
Ils ont également des revendications et parviennent à s'organiser. London nous livre ainsi une anecdote qui ne doit plus être connue de grand monde aujourd'hui. En 1893, lorsqu'une crise économique frappe les Etats-Unis, les chômeurs décident de se rassembler et de marcher sur Washington afin d'obtenir l'aide du gouvernement. Participant à ce mouvement, l'auteur raconte le racket que la nuée de vagabonds exerce sur les villes croisées. Evidemment, dans cette histoire, il est difficile de blâmer complètement le comportement des marcheurs.

Un livre plutôt intéressant qui reprend les thématiques chères à l'auteur mais qui n'a clairement pas la puissance des autres écrits de l'auteur que j'ai lus ces derniers temps.

Thélème. 4h37.
Lu par Julien Allouf.
1907 pour l'édition originale.

Challenge jack london 2copie