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"Maman, je ne te comprends vraiment pas du tout. Tu es une maîtresse de maison, n’est-il pas quelque tâche à l’accomplissement de laquelle tu te sentes tenue de voler ? J’ai cru remarquer ce matin que les moutons du corridor atteignaient des proportions monstrueuses. Nettoie la maison. Téléphone à l’horloge parlante. Fais quelque chose. "

Ignatius J. Reilly, individu d'une trentaine d'années physiquement et intellectuellement hors normes, attend sa mère devant un magasin lorsqu'un policier tente de l'interpeler. Il proteste violemment, avec le soutien de la foule qui ne comprend pas qu'on embête un gentil garçon qui attend sa maman. Un petit vieux surrenchérit et traite le policier de "communisse", une insulte qui n'est pas à prendre à la légère dans l'Amérique des années soixante.
Le policier arrête alors le petit vieux, et Ignatius et sa mère trouvent refuge dans un bar, Les Folles nuits, dont la patronne les exclue rapidement, ne les trouvant pas dignes de boire ses alcools fortement dilués dans de l'eau.
Soûls, ils remontent en voiture et emboutissent un bâtiment dont le propriétaire ne tarde pas à réclamer une forte somme en dédommagement. Ignatius n'a alors pas d'autre choix que de quitter ses draps jaunis et de se mettre en quête d'un travail.

Il m'a fallu du temps pour réellement apprécier cette lecture. J'ai même eu un gros coup de mou qui m'a fait me demander si je n'allais pas abandonner. Mais la magie a fini par opérer et je peux dire que La Conjuration des imbéciles se place parmi les meilleures lectures que j'ai faites depuis le début de l'année.

C'est un livre grotesque, qui dénonce à peu près tout, se moque de toutes les catégories de personnes, et qui est en même temps le livre qui m'a le moins semblé caricatural parmi tous ceux que j'ai lus ces derniers temps. Je ne pense pas qu'une personne dotée d'un peu d'autodérision puisse se sentir heurtée par ce livre.
John Kennedy Toole fait le procès de l'Amérique et de ses excès, des militants professionnels, des intellectuels autoproclamés, de la morale hypocrite. Il dénonce un système raciste, qui exploite les êtres humains, les patrons déconnectés, les faux idéalistes. Cette histoire est tellement transposable que j'ai éclaté de rire en lisant un paragraphe accusant les universités d'être remplies de communistes, sans doute les ancêtres des "islamo-gauchistes" chers à notre gouvernement...

Les personnages sont insuportables, involontairement drôles, souvent pathétiques. Il est difficile de s'identifier à eux, mais leurs péripéties ont fini par me passionner et je n'oublierai pas de sitôt Ignatius, sa casquette, son anneau pylorique et son obsession pour Boèce, ni les autres personnages de cette démonstration de misère humaine.

La Nouvelle-Orléans apparaît sous nos yeux, exubérante, cosmopolite, faite de divers matériaux et témoignant de diverses époques. Les lieux de tourisme côtoient les quartiers délabrés. Pour certains, c'est un lieu de refuge, pour d'autres la ville est un endroit dont on ne peut s'échapper.

Tout cela est fait avec un ton absurde, qui m'a fait penser à un mariage entre Eugène Ionesco et Philip Roth. Pour le coup, ça passe ou ça casse. J'ai lu des avis très circonspects et des témoignages de grands lecteurs épuisés de ne pas voir où l'auteur veut en venir qui ont fini par lâcher l'affaire. Pour ma part, je vous recommande sans aucune réserve de vous lancer dans cette lecture.

10/18. 533 pages.
Traduit par Jean-Pierre Carasso.
1980 pour l'édition originale.