Vera ; Elizabeth Von Arnim
Salvy ; 287 pages.
Traduit par Bernard Delvaille. 1921.*
Cet été, une commentatrice de ce blog, en me parlant de Daphné Du Maurier, disait ne pas du tout apprécier sa Rebecca. En revanche, elle me conseillait un ouvrage d'Elizabeth von Arnim, publié bien avant, et dont le postulat de départ ressemble étrangement à celui de Rebecca. Il ne m'en a pas fallu plus pour que je me lance dans une quête effrenée de ce livre (et malheureusement, il semble bien que pour le dénicher, il faille beaucoup de volonté...). Il faut savoir qu'Elizabeth von Arnim était la cousine de la délicieuse Katherine Mansfield, ce qui constituait pour moi une motivation supplémentaire.
Vera débute alors que la jeune Lucy vient de perdre son père. Ils étaient très proches, elle l'avait emmené en Cornouailles afin qu'il se repose et qu'elle prenne soin de lui au mieux, mais maintenant qu'il est mort, elle ne ressent rien. Elle sort se promener, perdue dans ses pensées, et croise sans le voir un homme beaucoup plus âgé qu'elle, en deuil lui aussi, mais qui est frappé par l'expression qu'il lit sur le visage de la jeune fille. Cet homme s'appelle Everard Wemyss, et sa femme vient de mourir dans des circonstances troubles. Des liens se tissent immédiatement entre Lucy et Wemyss. Ce dernier s'occupe d'organiser les funérailles du père de la jeune femme, et que tous les proches du défunt prennent pour un parent de Lucy, ou un ami très proche de ce cher Jim qui vient de mourir. Même la tante de Lucy, l'affectueuse Miss Entwhistle, n'envisage pas un seul instant que cet inconnu puisse être un nouveau venu dans la vie de sa nièce.
Lucy et Everard tombent naturellement amoureux, et ce dernier, impatient d'avoir sa "petite fille" pour lui seul, décide de ne pas respecter l'obligation de deuil d'un an avant de se remarier. Ils choquent les proches de la jeune fille, qui ont tous eu connaissance de la mort de Vera, la première épouse de Wemyss dans les journaux. Toutefois, ils sont déterminés à ce que rien ne viennent entraver leurs plans.
Il est certain que l'on ne peut s'empêcher de penser à Rebecca en lisant la première partie du roman. J'ai sursauté en lisant les propos de Wemyss au sujet d'une servante de Vera qu'il n'appréciait pas. Difficile de ne pas croire que l'on va se retrouver face à une nouvelle Mrs Danvers. Après le mariage, alors que le couple se rend aux Saules, la demeure dans laquelle Vera est morte, le fantôme de cette dernière semble hanter les pièces.
Mais en fait, on se trompe du tout au tout. Dans ce livre, Elizabeth von Arnim se joue de son lecteur, et n'a d'autre but que de lui montrer que l'amour aveugle, et que ce que l'on prend pour une affection touchante n'est parfois autre chose que de la tyrannie. Si vous voulez lire ce livre, je pense que vous ne devez pas lire ce qui suit.
En fait, Wemyss, qui semble impatient parce qu'amoureux fou de Lucy, se transforme très vite en personnage détestable. Certaines de ses réactions lors des funérailles du père de Lucy, puis lors du séjour de cette dernière à Londres, que je prenait pour des réactions raisonnables, et comme une volonté d'indépendance vis à vis des conventions, n'étaient en fait que le reflet du caractère odieux de Wemyss. Cet homme est capricieux, tyrannique, manipulateur et égoïste comme peu de gens. Son comportement à l'égard de Lucy se révèle de plus en plus insupportable. Il ne pense qu'à son bonheur, ne désire voir que ce qu'il a envie de voir, et refuse d'entendre les plaintes pourtant bien compréhensibles de sa jeune épouse. Comme Lucy, on lui pardonne presque à chaque fois. Après tout, Wemyss est bel et bien amoureux de la jeune fille qu'il croit avoir entre les doigts. En fait, il m'a fallu attendre que Miss Entwhistle, celle que l'on prend au départ pour la vieille bique rabat-joie (ces pantalons gris !), dise ses quatre vérités à Wemyss, pour que je saisisse que cet homme ne peut être que détestable, et qu'il n'est d'ailleurs pas loin d'être un meurtrier du fait de sa négligence. Il sait tellement se faire plaindre !
Elizabeth von Arnim est terrible, puisqu'elle signifie en fait au lecteur que Lucy ne s'en sortira sans doute pas de sitôt. Miss Entwhistle, jetée dehors pas Wemyss, ne pourra pas lui ouvrir les yeux comme elle l'a fait pour le lecteur. La dernière phrase du livre m'a glacé le sang. Ces appellations que Wemyss donne à Lucy tout au long du livre, et que je trouvais déjà malsaines et hypocrites jusque là, prennent une autre dimension qui n'est pas pour réjouir le lecteur.
Un roman mené d'une main de maître donc, absolument glaçant. Je relirai sans aucun Elizabeth von Arnim.
*Impossible de trouver la couverture de mon édition sur internet, mais la traduction est la même.
Commentaires sur Vera ; Elizabeth Von Arnim
- Oh, j'ai lu ce roman ce mois-ci, quelle coïncidence!
(D'ailleurs, est-ce que l'édition que tu as est celle parue chez Salvy ? Je trouve la couverture très belle).
J'ai beaucoup aimé aussi, c'est beaucoup plus sombre et glaçant que ce à quoi je m'attendais. Surtout après avoir lu "Avril Enchanté" (son roman le plus célèbre), qui est tout le contraire : frais et lumineux.
J'ai aussi lu "Tous les chiens de ma vie", qui est une sorte d'autobiographie où l'auteur rend hommage à ses fidèles compagnons. C'est drôle, tendre et toujours superbement bien écrit
Et j'ai "Christoper et Colombus" qui m'attend. - Manu : je ne peux pas t'aider, c'est le premier livre d'elle que je lis...
Lou : moi aussi ça faisait un moment que j'avais envie de la lire, depuis un billet de Florinette je crois ! Tu peux la lire sans problème je pense.
Keisha : merci pour ces conseils. "Avril enchanté" est sur ma PAL, donc je pense continuer avec lui.
Karine
: bon courage pour le trouver, mais tu ne seras pas déçue !
Emjy : c'est bien cette édition que j'ai lue. Moi aussi j'aime beaucoup la couverture, mais je ne suis pas sûre que la maison d'édition existe toujours...
Sinon, ça ne me surprend pas que tu aimes toi aussi ;o)
Titine : ce serait vraiment intéressant de savoir si Daphné du Maurier l'avait lu, comme le disait la commentatrice qui me l'a fait découvrir. Il y a quand même des ressemblances troublantes, même si les deux histoires vont dans un sens totalement opposé.
Fashion : je ne te dis pas que c'est mal, j'aurais sans doute fait pareil
J'espère que tu auras tout oublié quand tu le trouveras !
Keltia : tu devrais aimer toi aussi !
Pimpi : le titre anglais est le même ;o)
Isil : tu n'as pas lu "Rebecca" ?! Je pense que tu ne peux qu'être charmée par ce livre. Il est assez proche de l'univers des soeurs Brontë. - Très heureuse que tu es aimé ce livre que je t'avais conseilléJe reviens régulièrement sur ton site pour glaner des idées lectures. MAis je n'avais plus fait de commentaires depuis longtemps. Aujourd'hui, j'ai la surprise de voir un billet sur "Vera" et de constater que c'est à la suite de ma recommandation que tu as cherché à le lire (bravo pour ton obstination à le trouver). Je dois avoué que cela me fait très plaisir d'avoir su éveillé ton intérêt pour ce livre. Et surtout je suis ravie qu'il t'ait plu et que tu es découvert ce écrivain étonnat qu'est Elisabeth Von Arnim. Sur le même postulat de départ, Du MAurier et Von Arnim composent deux oeuvres bien différentes. Je préfère la version "glaçante" et bien moins mièvre de Von Arnim, comme je te l'avais déjà dit. MAis Von Arnim sait être légère, avec un humour très spécial. Comme les autres commentatrices, je ne peux que te conseiller Avril enchanté qui est réellement un enchantement et qui est vrai bonheur éclatant de soleil. MAis aussi le livre "En caravane" qui est très drôle (tu pourras y voir un autre Everard, mais cette fois ridiculisé). "Mr Skeffington" est bien aussi, mais triste. "Christopher et Colombus" ne pas trop plu, du fait de la bizarrerie des personnages. Quand à "Love" histoire d'amour entre une femme plus âgée que son futur mari, il montre encore le talent de Von Arnim pour montrer que le bonheur n'est pas chose aisé et que l'amertume, l'angoisse n'est jamais très loin.
Je finis en te remerciant pour les billets que tu écris, c'est vraiment des moments très plaisants quand je les lis - Sophie : je ne trouve pas "Rebecca" mièvre. Je l'ai lu il y a déjà un bon moment, mais je me rappelle surtout de l'ambiance oppressante, de Manderley, de Mrs Danvers, et de la personnalité trouble de Maxime. Rien de bien mièvre là-dedans ;o)
"Avril enchanté" sera sans doute mon prochain livre de l'auteur.
Merci en tout cas pour cette découverte et tes passages ici ! - Lilly, Je reconnais bien volontiers que l'adjectif mièvre pour qualifier "Rebecca" n'est pas approprié. C'est en comparaison de Vera, que je le trouve plus fade et moins intéressant en ce qui concerne la nature humaine. MAis je reconnais à Rebecca des qualités. Du MAurier écrit agréablement. J'avais apprécié le personnage de MAxime. MAis ayant vu le film d'Hitchcock avant, j'avoue ne pas avoir trouvé son comportement trouble (puisque je savais qu'il n'avait rien fait), mais simplement celui d'un homme tourmenté.
- Une auteure très étrange...Merci pour cette présentation de "Vera". J'ai trouvé ce livre très sombre, presque effrayant. Et cela m'a d'autant plus étonnée que j'avais adoré l'agréable et léger "Avril enchanté". J'avais aussi beaucoup apprécié "Love" une réflexion douce et amère sur l'amour entre deux êtres entre lesquels la différence d'âge creuse peu à peu un douloureux fossé. Et puis, il y a l'étonnant "Voyage en caravane", compte-rendu autobiographique de vacances en Angleterre, où von Arnim ironise sur les défauts de son (ex-)mari. Je trouve que c'est une auteure étrange, parce qu'elle écrit dans des registres très différents. elle passe de l'humour et de la légèreté au drame et à la noirceur. Ce devait être une femme très complexe et j'aurais vraiment aimé la connaître!















