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" Bien sûr, l’instruction vaut mieux que des terres et des maisons ! Mais laisser une fille à l’école jusqu’à ce qu’elle soit plus grande sans chaussures que sa mère en galoches, ça c’est tenter Dieu. "

Lorsqu'elle revient chez son père après avoir bénéficié d'une éducation solide, Grace Melbury retrouve son ancien prétendant, Giles Winterborne. Bien que ce dernier soit socialement inférieur à sa fille, Mr Melbury, pour réparer un affront fait au père de Giles, espère l'union des deux jeunes gens. La présence d'un nouveau médecin et de la châtelaine du lieu vont bouleverser ce projet.

Cette troisième lecture de Thomas Hardy, qui m'a rappelé Le Moulin sur la Floss de George Eliot, est un énorme coup de cœur !

Avec une plume magnifique, l'auteur nous emporte dans une histoire qui met en scène des jeunes gens se débattant avec leurs envies contradictoires, leurs impulsions et leurs rêves de bonheur sentimental. Les personnages, même secondaires, sont dépeints dans toute leur complexité. Ils vivent dans un monde qui évolue, pour le meilleur et pour le pire.

Les avancées ne simplifient pas toujours les choses. Elles n'abolissent pas non plus les rapports de domination, et nos héros vont l'apprendre à leurs dépens. Ainsi, si le savoir peut être libérateur, l'indépendance d'esprit dont jouit Grace grâce à son éducation ne lui garantit pas le bonheur. Elle l'embrouille, la rend orgueilleuse, tout en ne lui permettant pas pour autant d'être sûre d'elle. Les femmes sont peu de choses dans la très sévère société victorienne, et rien n'excuse les écarts de comportements qu'on se contente de condamner chez un homme.

Thomas Hardy est un amoureux de la nature et l'exprime merveilleusement dans ce livre. Ses descriptions nous plongent dans des tableaux magnifiques. Il nous livre une vision idéaliste des populations rurales, fidèles et pleines d'abnégation, même lorsqu'elles sont frappées par la tragédie. L'amour n'est pas souvent réciproque, les choix irréversibles sont les plus amèrement regrettés, et la misère est tapie dans l'ombre, attendant son heure.

" Tandis que les gens ordinaires n’avaient que de vagues aperçus rapides de ce monde merveilleux de sève et de feuillage qu’on appelle les bois de Hintock, Giles et Marty, eux, en avaient une vision constante et claire. Ils étaient pénétrés de leurs mystères les plus subtils. Ils en déchiffraient le langage, incompréhensible pour d’autres. Les aspects et les sons de la nuit, de l’hiver et du vent, qui à Grace semblaient lugubres, voire surnaturels parmi ces branches impénétrables, leur étaient familiers, et ils en connaissaient la source, la durée et le rythme. Ensemble ils avaient planté, ensemble ils avaient abattu. Ensemble, au cours des années, ils avaient rapproché tous ces signes et ces symboles qui restent lettre morte lorsqu’on les voit séparément, et qui, réunis, prennent un sens très clair. Dans l’obscurité, aux rameaux qui les cinglaient au passage, ils reconnaissaient les arbres qui les entouraient. Quand le vent chantait dans les branches, ils savaient de très loin en identifier l’essence. Un simple regard jeté sur un tronc leur révélait si le cœur était sain ou s’il commençait à se tacher, et à l’aspect des hautes ramures ils savaient la profondeur qu’atteignaient les racines. Ils voyaient les métamorphoses des saisons en prestidigitateurs et non en spectateurs. "

Un magnifique roman mêlant la complexité de la nature humaine, les caprices du hasard et les injustices d'une société qui enferme les individus.

Libretto. 403 pages.
Traduit par Antoinette Six.
1887 pour l'édition originale.

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