EliotLe Moulin de Dorlcote, au bord de la Floss et à proximité de Saint-Ogg, appartient aux Tulliver depuis plusieurs générations. Tom et Maggie, les enfants du Père Tulliver, vivent une enfance heureuse, faite de promenades et de bêtises, de maladresses et de disputes.
Maggie est douce mais avide de savoir. Sa soif d'indépendance désespère aussi bien sa mère que ses tantes maternelles qui lui prédisent de futurs malheurs. Quant à Tom, il est souvent brutal et rancunier envers sa soeur. Il est imperméable à l'instruction que son père voudrait lui offrir.
Lorsque le malheur s'abat sur les Tulliver, les deux enfants sont projetés dans le monde des adultes et confrontés brutalement à leurs divergences.

J'ai eu davantage de difficulté à entrer dans ce livre que dans Middlemarch, dont la lecture avait été fluide de bout en bout, mais Le Moulin sur la Floss m'a bien plus bouleversée en fin de compte.

Si le début du livre ne m'a pas complètement séduite, c'est parce que je m'attendais à lire une autre histoire. Pourtant, George Eliot s'y montre délicieusement féroce, et avant même de trouver le fil conducteur de l'histoire, j'ai pu savourer certains chapitres au point d'éclater de rire.
Je trouve des airs zoliens à ce roman. Tout d'abord, l'autrice prend le soin d'ancrer son récit dans un contexte historique précis. La communauté de Saint-Ogg vit une époque de profonds changements avec l'arrivée de la révolution industrielle. Les querelles religieuses et l'éducation (des garçons évidemment) donnent lieu à de nombreux commentaires et causent des incompréhensions. La vindicte populaire est toujours prête à s'abattre, en particulier sur les femmes.

Ensuite, et c'est sans doute cette dimension qui m'a le plus rappelé Emile Zola, la destinée de Maggie et Tom semble écrite dans leur sang, Tulliver pour Maggie, Dodson pour Tom. La description du malheur, de la ruine, sont symbolisés par des scènes dans lesquelles les Tulliver s'humilient et sont humiliés, même par leurs proches qui considèrent que c'est une juste chose d'être humble avant d'être sauvé.

" La pauvre Mme Tulliver tenait dans ses mains un petit plateau, sur lequel elle avait posé sa théière en argent, une tasse et une soucoupe, en guise d'échantillon, les saupoudreuses, ainsi que la pince à sucre.
« Tu vois ça, ma soeur », dit-elle, en regardant Mme Deane et en posant le plateau sur la table. « J'ai pensé que, peut-être, si tu regardais la théière à nouveau - ça fait bien longtemps que tu ne l'as pas vue - le potif te plairait davantage. Elle fait un thé merveilleux, elle a un dessous et tous les accessoires : tu pourrais t'en servir pour tous les jours, ou bien la garder pour Lucy, quand elle tiendra sa maison. Ca me répugnerait de voir les gens du Lion d'or l'acheter », dit cette pauvre femme, le coeur gros, les larmes aux yeux, « ma théière que j'ai achetée quand je me suis mariée, et de penser qu'elle sera rayée, et placée devant des voyageurs et des étrangers, avec mes initiales dessus - tiens, regarde, là, E.D. - et que tout le monde les verra. "

Heureusement pour nos personnages, il existe dans cette famille une humanité souvent absente chez les Rougon-Macquart. Je trouve aussi George Eliot bien plus fine psychologue qu'Emile Zola dans la peinture de ses personnages principaux.

Maggie est une figure inoubliable, d'une grande complexité. On pourrait reprocher à George Eliot le choix que fait Maggie de ne pas céder au bonheur évident. Il semblerait que certaines féministes (si vous lisez mon blog un peu attentivement, vous savez que ce n'est pas un terme que j'emploie de façon péjorative) le fassent. Pourtant, la proposition de tout abandonner pour l'amour est pressée par des hommes aussi bien que celle de ne pas le faire. Par ailleurs, je disais plus haut qu'Eliot est très fine psychologue, Maggie en est l'exemple le plus frappant. Son attitude, qui pourrait passer pour de la lâcheté ou une ferveur religieuse méprisable, est le fait d'une réflexion bien plus complexe. Peut-on être heureux quand on a renoncé à sa vie et ses joies d'autrefois ? " Si nous ne sommes pas liés par le passé, où réside le devoir ? Nous n'aurions d'autre loi que l'inclination de l'instant. " Et de bonheur que des choses potentiellement superficielles et éphémères ?
George Eliot en sait quelque chose. Tombée amoureuse d'un homme marié ne pouvant divorcer car il a reconnu l'enfant adultérin de son épouse, elle vivra maritalement avec lui en renonçant à sa famille, et en particulier avec Isaac, son frère adoré qu'elle ne reverra jamais.

C'est sans doute pour cette raison que Le Moulin sur la Floss est un roman aussi nostalgique, régulièrement qualifié de " recherche du temps perdu ", de l'enfance heureuse et fantasmée (le lecteur ne peut en effet affirmer que la relation entre Tom et Maggie a un jour été équilibrée). Cette époque dont Maggie a été brutalement arrachée et qu'elle n'aura de cesse de rechercher lorsqu'elle aura renoncé à vouloir s'en guérir.

" Il n'y aura rien dans notre vie qui ressemblera au début. "

Outre Maggie, il est impossible de ne pas évoquer le révérend Kenn, à la bonté exceptionnelle, la parfaite et adorée cousine de Maggie, Lucy. Il y a aussi Philip Wakem, le fils difforme de l'ennemi des Tulliver, encore un être aussi attachant que complexe. Et surtout, la Floss elle-même, dont le flot symbolise le temps qui passe et dont les caprices déterminent les joies et les malheurs des habitants du moulin.   

Et puis cette fin ! J'ai pleuré en lisant le dernier chapitre, magnifiquement écrit, en voyant ces ombres et ce fantôme surgir aux abords du moulin.

Assurément, il faut (re)lire George Eliot.

L'avis de Dominique, dont les billets m'ont comme souvent amenée à découvrir enfin George Eliot et celui de Keisha.

Folio. 738 pages.
Traduit par Alain Jumeau.
1960 pour l'édition originale.