31zk1fU3iPLAmsterdam ; 155 pages.

J'ai lu cette nouvelle après avoir lu le billet de Sylvie, qui m'a fait découvrir que Melville a écrit d'autres textes que le terrifiant Moby Dick. Céline avait écrit un billet formidable (pour changer) à propos de ce dernier, mais je ne suis pas encore totalement convaincue que la chasse à la baleine soit faite pour moi. D'ailleurs, Le vieil homme et la mer n'est pas près de quitter l'étagère sur laquelle il prend la poussière pour des raisons assez semblables.

Mais revenons-en à Bartleby. L'intrigue est en fait assez simple. Le narrateur, un homme plutôt calme, a un don certain pour choisir les scribes qui travaillent pour lui. Dindon est un Anglais qui change de couleur après midi. Lapince ne sait pas ce qu'il veut, et n'est pas franchement du matin. Et Gingembre, le gamin de douze ans, sert davantage à rapporter à ses collègues les biscuits qui lui donnent son surnom, qu'il ne fait son apprentissage du droit.
Un jour, l'activité augmentant, un nouveau scribe se présente, un certain Bartleby. Son patron croit alors avoir déniché une perle rare. Bartleby, malgré son air déprimé, semble en effet assoiffé de travail. Mais très vite, aux requêtes de son patron, il répète inlassablement et sur le même ton dégagé :

"Je préférerais m'abstenir."

On va de surprise en surprise avec ce texte. La situation est plutôt hilarante au premier abord. Les personnages sont tellement caricaturaux qu'on a du mal à prendre le narrateur au sérieux.
Mais il devient difficile de ne pas se crisper lorsque la situation dégénère, et qu'elle révèle de quoi est faite l'existence de Bartleby. Il ne connait personne, ne sort jamais, et se braque de plus en plus, empêchant ainsi son employeur, pourtant bienveillant, de parvenir à le cerner.
On est d'autant plus mal à l'aise qu'il est difficile de savoir si Bartleby est aussi misérable qu'il en a l'air, ou s'il s'agit au contraire d'un dangereux manipulateur. Rien ne semble le déranger quand n'importe qui d'autre aurait été embarrassé à l'extrême. Les rôles s'inversent, l'employeur n'ose pas agir contre les agissements de Bartleby, un peu comme si c'était lui qui devait prendre des pincettes. A l'inverse, Bartleby agit un peu comme un patron, accomplissant uniquement les tâches qu'il juge dignes de lui, décidant de ses moments d'oisiveté, mais tout ça de façon tout de même misérable, de façon à ce qu'on ne puisse que le plaindre. Les quelques phrases qui semblent indiquer des réponses ne sont pas assez étoffées pour qu'on puisse en saisir le sens, et on n'apprendra pas la moindre information sur qui il est vraiment.

J'ai beaucoup aimé ce petit livre, beaucoup réfléchi, beaucoup été secouée. Je pense d'ailleurs le relire (de toute façon, il est vraiment très court), histoire de vérifier que rien ne m'a échappé, et j'espère que ça ne s'arrêtera pas là entre Melville et moi.