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"Ma vie est finie, car il s’est noyé dans le fleuve au cours du transport, celui qui était ma vie. Je l’ai aimé plus que ma vie."

Dans une rue de Vienne, "Moi" est partagée entre deux hommes, Malina, le compagnon rassurant, et Yvan, l’amant. "Moi" tente d’écrire. Des lettres, dont elle écrit d’innombrables versions, des journaux, un livre aussi. Mais les mots ne viennent pas, les phrases sont interrompues. Où va-t-on ?

L’existence d’Ingeborg Bachmann a été marquée par le nazisme de son père, ainsi que par sa liaison tragique avec Paul Celan, poète rescapé de la Shoah. Ce dernier se jettera dans la Seine, elle périra par le feu. Cécile Ladjali a tiré de cette histoire son roman Ordalie, qui m'a fait découvrir Bachmann

Malina est une plongée dans l’âme de cette écorchée vive, dans ses émotions extrêmes et contradictoires. Ce n’est pas un texte facile. Autriche oblige, la psychanalyse imprègne le texte, mais Bachmann étant poétesse, nous échappons aux poncifs du genre, laissant la place à de sublimes passages où la symbolique des mots (souvent nébuleuse, certes) embarque le lecteur dans des tourbillons éprouvants qui le laissent déboussolé.
Bien que l’autrice prétende poser son cadre et présenter ses personnages, la narratrice ne se dévoile que par bribes. De plus, la chronologie est brouillée et "moi" semble s’enfoncer toujours plus loin dans les eaux troubles de ses pensées.

"Il n'y a pas d'unité de mesure pour ce temps où d'autres s'insèrent, il n’y a pas de mesure pour le non-temps où se joue ce qui ne fut jamais dans le temps."

Simone de Beauvoir a montré que les femmes tirent leur valeur de l’homme. Qu’il soit en chair et en os, fantasmé, prêt de nous ou qu’il nous accorde à peine un regard, ce dernier est une énergie, une validation. La narratrice de Malina est une application remarquable de ce phénomène. Malina et Ivan semblent être des amarres de prime abord, mais des amarres qui se révèlent autoritaires. Ils la consument. Exiger d'une personne qu'elle ne vous soit pas dévouée, c'est encore la diriger.

"Moi" cherche à se sauver, à être sauvée. Elle est hantée par la Deuxième Guerre mondiale et ses horreurs, et par son enfance (à moins que l'un symbolise l'autre).

"Je suis dans la chambre à gaz, la plus grande chambre à gaz du monde, et seule dedans. Contre le gaz, on ne se défend pas."

Refusant certaines conclusions, elle ne se complait cependant pas dans le statut de victime ou de soumise. Elle s'indigne contre les accusations de consentement dans les crimes commis contre elle. Elle écrit frénétiquement, cherche une voix, échoue, puis recommence.

"Presque toujours, c'est au moment précis où l'on voudrait apercevoir ou saisir quelque chose, l'Oral ou le mot pour le dire, qu'on culbute."

Une plume incroyable, dont je trouve des échos chez Virginia Woolf ou Clarice Lispector, même si Bachmann a sa propre tonalité.

Points. 280 pages.
Traduit par Philippe Jacottet.
1973 pour l'édition originale.

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