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" En fait, la fonction du roman semble changer : c’est maintenant un avant-poste du journalisme, nous lisons des romans pour nous documenter sur des zones de vie que nous ne connaissons pas — le Nigeria, l’Afrique du Sud, l’armée américaine, un village minier, les coteries de Chelsea, etc. Nous lisons pour découvrir ce qui se passe. Un roman sur cinq cents ou sur mille possède la qualité qu’un roman devrait posséder pour être un roman : la qualité philosophique. "

Anna Wulf a connu un immense succès avec son premier roman, qui s'inspire de son passage en Rhodésie lorsqu'elle avait une vingtaine d'années. Elle est désormais mère célibataire d'une petite fille et vit sur ses royalties qui commencent à diminuer. Son ancienne logeuse et amie, Molly, vient de rentrer d'une année à l'étranger. 
Ancienne membre du parti communiste, abonnée aux relations amoureuses catastrophiques, précédemment en analyse et en panne d'inspiration, Anna raconte son existence dans quatre carnets thématiques.

Lire Le Carnet d'or est une expérience aussi riche que complexe. J'en suis ressortie épuisée, déprimée et globalement admirative. Ce n'est ni un roman, ni un essai, ni une autobiographie, mais un mélange de tout cela.

On plonge dans l'existence et dans les pensées d'une femme cherchant obstinément à saisir la véracité des situations tout en ne pouvant s'empêcher de leur donner un caractère fictionnel. Pour reprendre une récente observation d'Annie Ernaux, la réalité de ses expériences ne semble exister que lorsqu'elle les a couchées sur le papier.

" La littérature est l’analyse postérieure à l’événement. "

La création artistique est censée être pure pour Anna, qui se désole de voir la littérature utilisée à d'autres fins. Eternelle insatisfaite (nous ne pouvons jamais adopter tous les points de vue ni empêcher notre récit d'être imprégné d'émotions forcément subjectives et passagères), elle réécrit sans fin les mêmes histoires, vit sans fin les mêmes déceptions dans tous les domaines.

Les années cinquante ont été éprouvantes pour les idéalistes. Les atrocités soviétiques sont peu à peu révélées, la décolonisation amène les anciens anti-colonialistes à réévaluer leurs intentions réelles. Quand on a épuisé toutes les excuses possibles, il ne reste que les évidences. Et puis après ? Est-on condamné à renier complètement ses idéaux lorsque leur application concrète et la révélation des crimes commis en leur nom nous donnent le sentiment d'avoir été un imbécile ?

" Je me dis parfois que la seule expérience incapable de rien enseigner à personne est l’expérience politique. "

On a reproché aux féministes d'avoir volé ce livre en lui collant une étiquette qui ne décrit que partiellement l'oeuvre.* En effet, les thématiques qui traversent le livre sont nombreuses et évoluent en miroir les unes avec les autres pour montrer la complexité de nos envies et de nos intérêts. C'est presque aller à l'encontre de la volonté de l'autrice que de vouloir fragmenter ce livre.
Il est pourtant indéniable que la question des rapports entre les sexes est omniprésente et a dû toucher de nombreuses lectrices. Les "femmes libres", Molly et Anna, sont ainsi nommées avec beaucoup de cynisme. Les innombrables hommes que rencontre Anna, rare représentante du sexe féminin dans les activités extérieures en ce milieu du XXe siècle, sont tous dotés d'épouses assommées d'ennui dans leur foyer. L'insatisfaction sexuelle et l'absence de connivence intellectuelle règnent en maître au sein des couples.

Et pourtant, comme elle sait que les anciens militants sont parfois les conservateurs acharnés de demain, Anna a conscience que c'est l'approbation masculine qu'elle recherche avant tout, quitte à accepter les mensonges, la maltraitance, les insultes.

"Parfois lorsque je regarde en arrière, moi, Anna, j’ai envie de rire à voix haute. D’un rire épouvanté, d’un rire jaloux, celui de la connaissance face à l’innocence. Je serais maintenant incapable d’une telle confiance. Moi, Anna, jamais je ne me lancerais dans une liaison avec Paul. Ou Michael. Ou plutôt si, j’entamerais une liaison, mais en sachant exactement ce qui arriverait ; je me lancerais dans une relation délibérément stérile, limitée."

Le Carnet d'or est à la fois le roman d'une époque et un livre d'une éclatante modernité dont de nombreux passages résonnent plus que jamais aujourd'hui. Il est rare de lire un livre aussi sincère, dont l'héroïne accepte de se laisser décortiquer avec une impudeur pareille. A lire si vous avez le coeur bien accroché.

*Je pense surtout qu'il faut se demander pourquoi le monde a laissé ce livre être réduit à ce seul aspect (une piste : il est écrit par une femme);

Fourth Estate. 576 pages.
1962.

Nouvelle participation au challenge Pavé de l'été de Brize !

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