La Plongée"- Vous n'avez pas encore lu La Plongée ?
- Non, cela parle de quoi, du travail des plongeurs ?
- Ne le lisez pas, c'est d'un ennui mortel.
- Pas du tout, il faut absolument le lire. Il y a quelque chose dans ce livre. Si vous voulez, je vous l'apporterai. Il n'y est pas du tout question de plongeurs."

URSS, 1949. Nina Sergueïevna, traductrice, se rend dans une maison de santé pour écrivains. Là, elle savoure la beauté de la fin de l'hiver, qui modifie chaque jour la forêt dans laquelle elle se promène. Elle oublie son quotidien moscovite et mène son travail de traductrice.
Elle ne peut cependant empêcher le spectre de l'année 1937, lors de laquelle son mari a été arrêté et envoyé dans un camp pour dix ans "sans droit de correspondance", de la rattraper. Il est dans ses cauchemars et dans les rencontres qu'elle fait avec les autres pensionnaires de la pension. Ces écrivains et journalistes sont tous des témoins, des victimes ou des collaborateurs du pouvoir soviétique.
Durant ce mois de retraite, parviendra-t-elle à effectuer la plongée nécessaire à l'écriture d'un texte libérateur ?

Grâce à Marilyne, je termine le Mois de l'Europe de l'est en beauté avec cette pépite largement autobiographique.
Lydia Tchoukovskaïa, l'autrice, est une femme remarquable. Malgré l'arrestation et l'exécution de son mari, elle poursuivit ses relations avec les milieux littéraires russes et prit la défense de certains auteurs attaqués par le régime soviétique.

Ce livre est un magnifique hommage au poète et à la littérature. Pas celle que l'on trouve dans la presse officielle, vidée de son sens et intéressée. La vraie, celle dont les mots doivent toucher tous les êtres humains, indépendamment de leur instruction ou de leur classe sociale. Le poète montre ce qui échappe au commun des mortel. Il dit ce qui est indicible.

"Et pourquoi nous figurons-nous  que nous sommes toujours capable de comprendre un poète dans tout ce qu'il écrit ? Le poète est en avance sur nous. Il est suscité par cette forêt, cette langue, ce peuple, et envoyé loin dans l'avenir, si loin qu'il disparaît aux yeux de ceux qui l'ont envoyé. Et notre mission, à nous qui savons lire, est d'essayer, dans la mesure de nos forces, de le comprendre, et, après l'avoir compris, d'apporter ce bonheur à Ania et à Lisa... Mais nous nous dérobons à notre devoir et nous trahissons... le poète et Ania aussi... qui, si elle l'avait compris, aurait pu se surpasser..."

Et en même temps, quelle place pour la littérature dans l'URSS ? Comment écrire sous la terreur soviétique ? Aucun auteur ne peut exercer son travail sans avoir dans un coin de sa tête la menace d'une mauvaise interprétation, d'une dénonciation. Pendant le séjour de Nina, le quotidien des pensionnaires est bercé par la radio officielle, qui accuse les "cosmopolites", c'est à dire les Juifs, d'être des traîtres à la nation.
Dans ces conditions, la fonction expiatoire de la littérature est impossible. La terreur appauvrit et dénature les oeuvres. Elle impose le silence. La tentation de trahir ses idéaux, ses disparus et l'avenir est alors grande.
La narratrice ne peut pourtant pas occulter le souvenir de l'arrestation de son mari, ni l'attente interminable pour obtenir des informations sur ce qui lui est repproché, ni les incessants efforts de son esprit pour imaginer ce qui lui est arrivé.
Tous ne font pas ses choix, mais rien n'est jamais complètement binaire.

Une superbe découverte.

L'avis de Patrice.

Le Bruit du Temps. 209 pages.
Traduit par André Bloch, revu par Sophie Benech.
1974 pour l'édition originale.

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