002129210"Soixante-dix ans d'efforts et de sacrifices nous ont menés là : dans la merde jusqu'au cou."

Oui, je sais, j'ai honte. On est à la fin du mois de juin, du mois anglais qu'on attendait depuis des lustres, et quand je daigne enfin publier un billet, c'est sur un livre complètement hors sujet. Pour ma défense, je pense pouvoir tenir mes engagements concernant Anthony Trollope.

Pour l'heure donc, je vais vous parler d'un livre un peu étrange, que je ne sais pas trop par quel bout prendre puisqu'il s'agit de la biographie d'un personnage dont j'ignorais l'existence avant de débuter ma lecture, un certain Edouard Limonov, homme politique, écrivain et surtout pauvre type.

Tout commence dans les années 1940. Edouard Limonov naît en URSS dans une famille plutôt pauvre. Son père est un soldat de second ordre, qui n'a jamais fait la guerre, à la grande honte de son fils lorsqu'il le découvre. Edouard passe son adolescence avec des amis dont l'existence est aussi vide que la sienne. Il s'échappe de sa condition en rencontrant Anna, une femme trop vieille pour lui, dépourvue de charme et atteinte de problèmes psychologiques, mais avec qui il se rend à Moscou, où il espère gravir les échelons en fréquentant des cercles d'écrivains. C'est un semi-échec, qui le pousse à s'exiler aux Etats-Unis, où il rencontre encore la misère, puis en France, où le succès est enfin au rendez-vous. Pendant ce temps, il n'aura jamais oublié la Russie, qui sombre avec la chute du communisme. 

Le livre d'Emmanuel Carrère est donc l'histoire d'un homme sur plus de soixante ans, mais aussi à travers les yeux de ce dernier, le récit d'une époque, celle de l'Union soviétique puis de la période post-communiste. Pour être honnête, je n'ai pas éprouvé un grand intérêt pour Limonov lui-même. Le récit de ses mésaventures et de ses conquêtes le font ressembler à l'un de ces anti-héros que l'on trouve dans nombre de romans américains, en beaucoup moins bien. Limonov n'est pas Martin Eden, et c'est donc lorsqu'il apparaît plutôt en toile de fond, comme un prétexte pour raconter l'histoire de l'Europe depuis les années 1980, que le livre devient vraiment captivant. Auparavant, on a malgré tout des passages intéressants sur l'URSS. On découvre ainsi la vie artistique sous le régime soviétique. Le talent n'est pas quelque chose que l'on vous accorde en fonction de vos oeuvres mais de votre statut. Si le pouvoir vous mène la vie dure, vous êtes un génie. Un cynique dirait certes qu'on n'a pas besoin d'aller en URSS pour trouver ce type d'exemple, mais Limonov croise nombre de types médiocres perçus comme de grands écrivains simplement parce qu'ils ont fait ceci ou cela (ou parce qu'ils ne l'ont pas fait). Cela le rend mauvais, d'autant plus qu'il est convaincu de valoir mieux qu'eux. Par la suite, devenu un écrivain reconnu (du moins d'après ce livre), Limonov ayant renoué avec sa patrie se lance dans la politique en créant un parti douteux, ce qui finit par lui valoir la prison. Entretemps, il sera aussi allé apporter son soutien aux Serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie.
Je suis trop jeune pour avoir suivi la chute du communisme en direct, et la Russie n'est pas un pays que j'ai eu l'occasion d'étudier en détail, donc j'ignorais nombre des événements décrits dans ce livre concernant la façon dont nous en sommes arrivés à la situation actuelle. Il est beaucoup question de Gorbatchev, de Elstine et de Poutine, et de la façon dont la Russie a découvert la démocratie (j'ai presque envie de mettre des guillemets). On découvre un pays qui se réveille avec la gueule de bois. L'inflation est galopante, les ressources sont immédiatement monopolisées par une bande d'oligarques qui comptent bien ne pas rejoindre leur compatriotes plongés dans la misère, l'espérance de vie régresse... Face à cela, la possibilité de pouvoir enfin l'ouvrir semble être un faible lot de consolation, et grande est la tentation de regretter l'époque où l'on ne payait pas le gaz. 

J'ai souvent du mal avec les livres qui mêlent des tas de choses, et notamment des faits et des interprétations personnelles, mais Limonov a une immense qualité, il fait réfléchir. En fait, Emmanuel Carrère nous y livre sa version de nombreux faits, de décisions prises par des personnages politiques, mais avec suffisamment d'éléments contradictoires pour nous donner envie d'aller fouiner ailleurs.

Merci à Lise pour le livre.

Folio. 488 pages.
2011.