01 avril 2012

Arlington Park - Rachel Cusk

60265267"Tous les hommes sont des assassins, pensa Juliet. Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l'assassinent."

Le hasard fait bien les choses. Comme je vous l'ai dit, Le Magazine Littéraire vient de publier un numéro consacré à Virginia Woolf. Je ne l'ai que feuilleté pour l'instant, mais dans la bibliographie sélective que propose le magazine, dans la rubrique "Autour de Mrs Dalloway", on trouve Arlington Park de Rachel Cusk. Le roman que je viens de dévorer en fait.

Juliet, Maisie, Amanda, Christine et Solly sont des femmes mariées et mères de famille bourgeoises, vivant de nos jours à Arlington Park, une banlieue de Londres. Elles travaillent un peu pour certaines, mais leur principale fonction est celle de ménagère. Nous les suivons durant une journée, tour à tour, jusqu'à leur réunion le soir, chez Christine.

Ce livre est une merveille. J'ai été complètement hapée dès la première page, et cette description de la pluie qui tombe sur Arlington Park. La référence à Virginia Woolf existe déjà, et l'écriture de Rachel Cusk est incroyable, au point de rendre ce simple phénomène métérologique à la fois inquiétant et excitant.
Il nous permet de pénétrer dans la vie des personnages, et de découvrir Juliet, puis les autres, dont la vie de famille s'accorde bien avec le temps maussade.
Pour être honnête, il ne se passe presque rien durant ces 260 pages. On se contente de suivre le quotidien et les pensées de chacune de ces femmes coincées dans leur rôle d'épouse et de mère. De plus, elles ne sont même pas attachantes. Elles aiment médire des autres, ont des idées navrantes sur le monde qui les entoure (idées qu'elles tiennent sûrement de leur mari ou de la télé), et mériteraient des baffes pour leur incapacité à se bouger les fesses. Même la forme est étrange. Ce n'est ni tout à fait un roman ni un recueil de nouvelles.
Pourtant, ce portrait acide du mariage et de la vie bourgeoise est fascinant. Ces femmes sont plus ou moins conscientes de leur condition. C'est encore plus frappant avec Solly et Amanda, qui peuvent voir dans une soeur, une étudiante ou une locataire le reflet de ce qu'elles sont devenues et celui de ce qu'elles auraient pu être. Elles frémissent en voyant ces électrons libres, tout en les jalousant au fond d'elles mêmes.

"Pendant un moment, Amanda avait vécu dans la crainte que Susannah ne devienne célèbre, mais maintenant elle avait trente-cinq ans et Amanda sentait qu'elle pouvait quitter sa soeur des yeux, bien que, chaque fois qu'elle la voyait, il semblât que Susannah avait trouvé une nouvelle façon d'être belle. Elle résonnait dans l'austérité de la maisonnée Clapp bien après son départ ; elle suggérait que la vie devrait moins tendre vers un ordre meurtrier et plus dans la direction du risque et de la fantaisie."

Malgré cela, elles continuent à admirer et servir un mari qui les humilie un peu plus chaque jour, qui ne lève le petit doigt qu'à contrecoeur, et qui est bien plus prompt à repprocher un appel téléphonique au moment de préparer le repas, ou une tenue peu recherchée, qu'à reconnaître que coucher deux enfants fait aussi partie de ses obligations. J'ai pesté, eu du mal à me dire que ces histoires se passaient bien à notre époque. Pourtant, même si évidemment Rachel Cusk force un peu le trait pour servir son propos, je dois reconnaître que beaucoup des attitudes décrites dans ce livre ne me sont pas si étrangères (je les connais en tant qu'observatrice, hein ! ). Elle assoie aussi son propos dans le temps, puisque Juliet évoque les enfants Brontë et leurs parents, un couple dans lequel le mari était tyrannique.

"Elle se rappelait avoir lu quelque part que Patrick Brontë avait en plus déchiré en lambeaux une robe de sa femme, des années plus tôt. C'était une belle robe, qui datait d'avant son mariage. C'était la seule jolie chose qu'elle possédait. Elle la conservait dans un coffre fermé à clé à l'étage. Il avait pris la clé et avait découpé la robe en petits morceaux avec des ciseaux. Oh, c'était un véritable meurtrier."

J'ai pu voir que ce livre était souvent comparé à Desesperate Housewives, et que cela avait créé des déceptions. Heureusement pour moi, j'ai toujours trouvé cette série bien moins provocatrice et subtile qu'on ne le dit (avec beaucoup de mauvaise foi, je n'ai jamais eu l'envie de la suivre de façon continue). Ici, on grince des dents plus qu'on ne rit, j'imagine que pas mal de gens pourraient se sentir visés, mais c'est bien meilleur. 

D'autres avis chez la livrophile, Cathe, Clarabel et Valériane.

Points. Traduit par Justine de Mazères.
2006 pour l'édition originale.



Commentaires sur Arlington Park - Rachel Cusk

    je l'avais lu il y a un certain temps déjà, je n'ai pas tellement raffolé de ces "dames" s'ennuyant à mourir

    Posté par niki, 01 avril 2012 à 16:20 | | Répondre
  • Je me souviens bien qu'il était présenté comme le "prolongement" des desperate en livre...
    Mais euh, mwais, enfin mis à part qu'il s'agisse de femmes au foyer, c'est beaucoup plus "profond".
    J'avais bien aimé, pas bondi, mais apprécié.

    Posté par valeriane, 01 avril 2012 à 17:53 | | Répondre
  • Je n'ai lu que le début de ton article puis le reste plus en diagonale car je ne l'ai pas encore lu... je l'ai depuis sa sortie en grand format en France... hum ! Je passe mon temps à projeter de le lire (par exemple pour le mois anglais) mais je m'attendais à une légère bluette... ton enthousiasme (je te fais confiance) et l'évocation de "Mrs Dalloway" me donnent vraiment envie de me lancer !

    Posté par Lou, 01 avril 2012 à 20:03 | | Répondre
  • Ton billet donne vraiment envie de le lire et ça tombe bien, il est dans ma PAL

    Posté par Manu, 01 avril 2012 à 21:01 | | Répondre
  • Ce livre me tente beaucoup.

    Posté par Petite Fleur, 01 avril 2012 à 21:26 | | Répondre
  • Je l'avais lu à sa sortie et j'en garde un excellent souvenir. Je me retrouve parfaitement dans ton billet. Et encore merci pour le magazine littéraire, il trône sur ma table basse !!

    Posté par Titine, 02 avril 2012 à 15:53 | | Répondre
  • Niki et Valériane : dommage...

    Lou : alors on est aussi loin de la bluette que possible !

    Manu et Petite Felur : j'espère qu'il vous plaira.

    Titine : je savais que tu comprendrais Bonne lecture du "Magazine littéraire".

    Posté par Lilly, 02 avril 2012 à 18:04 | | Répondre
  • non mais j'ai quand même bien aimé

    Posté par valeriane, 02 avril 2012 à 18:49 | | Répondre
  • comment, mais COMMENT??? résister à un tel billet? Vendu!

    Posté par choupynette, 04 avril 2012 à 13:22 | | Répondre
  • l ayant lu il y a quelques temps deja, cet article me donne envie de m y replonger avec un autre regard sans doute, puisque je me retrouve un peu comme ces femmes decrites, mere au foyer en Angleterre, situation toute recente
    j avais adore ce roman, qui me semble n a rien a voir avec la serie, merci

    Posté par kris, 04 avril 2012 à 22:36 | | Répondre
  • Je l'ai reçu récemment en cadeau, ton avis me donne envie de le découvrir !

    Posté par Anou, 06 avril 2012 à 15:04 | | Répondre
  • malgré ton billet intéressant et positif, ça ne me tente toujours pas de le lire!

    Posté par Tiphanie, 08 avril 2012 à 14:03 | | Répondre
  • Tiens, tu donnes envie, toi. Je l'avais repéré, puis suite à des billets négatifs, j'avais abandonné l'idée. Mais bon, je ne trippe pas nécessairement sur les Desperate Housewives. Ca pourrait me plaire.

    Posté par Karine:), 09 avril 2012 à 03:36 | | Répondre
  • A toutes : très contente de vous donner envie de le lire.

    Tiphanie : c'est un genre, c'est vrai, mais c'est dommage...

    Posté par Lilly, 10 avril 2012 à 10:47 | | Répondre
  • J'ai lu ce livre il y a quelque temps déjà, mais j'ai pas trop aimé.. le thème et les questions que se posent ces femmes sont intéressantes..

    Posté par Enigma, 11 avril 2012 à 16:14 | | Répondre
  • Tant mieux, c'est l'impression que je gardais des avis lus à l'époque... eh bien il n'y a plus qu'à !

    Posté par Lou, 15 avril 2012 à 10:09 | | Répondre
  • Enigma : qu'est-ce qui t'a déplu ?

    Lou : je pense que ton cerveau t'a joué des tours, tu verras à quel point en lisant le livre

    Posté par Lilly, 18 avril 2012 à 12:44 | | Répondre
  • je l'ai noté il y a bien trop longtemps ! Il est toujours dans la lal...

    Posté par Theoma, 20 mai 2012 à 17:17 | | Répondre
  • Je découvre tous les bons conseils de ce blog, donc, je note, je note, je note ....

    Posté par Athalie, 05 juin 2012 à 20:05 | | Répondre
  • Athalie : j'espère que tu auras de belles surprises.

    Posté par Lilly, 10 juin 2012 à 19:09 | | Répondre
  • je n'ai pas aimé ce bouquin...je l'ai même abandonné en cours de route ) je l'ai trouvé bien ennuyeux!

    Posté par katell, 15 juin 2012 à 17:57 | | Répondre
  • Bonjour,
    C'est un roman qui ne fait pas dans la dentelle, c'est sûr, mais en s'accrochant aux pages, l'ennui de ces dames devient un vrai sujet littéraire. Et rien que cela, c'est déjà pas mal !
    Merci pour ce conseil de lecture.

    Posté par Athalie, 26 juin 2012 à 18:57 | | Répondre
  • Tiens ton billet m'a permis de relire ce que j'avais écrit en 2007 (merci pour le lien). Mon avis était mitigé. Et en tout cas ce livre m'est complètement sorti de l'esprit... (c'est mauvais signe..)

    Posté par cathe, 18 juillet 2012 à 12:59 | | Répondre
  • Cathe : oui, nous ne sommes pas du tout d'accord sur ce livre

    Posté par Lilly, 19 juillet 2012 à 15:46 | | Répondre
  • Bonjour, j'avais écrit tout le bien que je pensais de ce roman le 17/10/08 http://dasola.canalblog.com/archives/2008/10/17/10924978.html . C'est mieux que Desperate housewives, plus crédible, plus noir. La vie de ces femmes n'est pas folichonne. Bonne après-midi.

    Posté par dasola, 21 août 2012 à 16:57 | | Répondre
  • Merci pour le lien vers ton billet Dasola. J'ai vraiment adoré ce livre, et ça me fait plaisie de voir que je ne suis pas la seule.

    Posté par Lilly, 26 août 2012 à 10:52 | | Répondre
Nouveau commentaire