Tu savais que deux mille cinq cents gauchers meurent chaque année parce qu'ils utilisent des objets conçus pour les droitiers ?
Difficile d'échapper à ce livre, tant il a reçu de compliments sur la blogosphère littéraire ces derniers mois. Après moults hésitations, j'ai plongé dans ce livre, et je n'en suis ressortie qu'au point final.
Nous sommes en Ecosse, et Iris vient de recevoir un appel d'un hôpital psychiatrique lui demandant de venir récupérer sa grande-tante, une certaine Euphémia Lennox, car l'établissement doit fermer. Seulement, Iris n'a jamais entendu parler de cette femme. Sa grand-mère, qui serait la soeur de cette mystèrieuse personne, est touchée par Alzheimer, et ne peut donc lui être d'une grande aide. Iris va finalement rencontrer Euphémia, ou plutôt Esmé, cette femme qui a passé plus de soixante ans enfermée, cachée du monde, pour des raisons mal définies.
Ce livre m'a bouleversée. Maggie O'Farrell nous offre un récit fragmenté, en faisant intervenir trois narratrices aux voix bien distinctes, en raison de leur état mental.* Iris, la petite-fille, est une jeune femme qui s'est construit une vie bancale. Esmé, la "folle", nous raconte sa jeunesse, son Inde natale, son petit frère, puis l'arrivée en Grande-Bretagne, et nous dévoile peu à peu les raisons qui ont conduit à son enfermement. Enfin, Kitty, la soeur qui a complètement rayé Esmé de son existence, a désormais les pensées confuses, peut-être pour cause de sentiment de culpabilité tardif.
Avec ces trois femmes, on reconstitue une histoire de secrets de famille, de non-dits et de violence. La place des femmes, la sexualité, sont au coeur du roman. D'une certaine manière, ce livre m'a rappelé The Magdalen Sisters, un film visionné il y a quelques années, qui évoque le destin de jeunes Irlandaises écartées de la société pour avoir été violées, avoir eu un enfant hors mariage, ou tout simplement pour avoir eu un semblant de personnalité. Ici, la vision est plus globale puisque, outre Esmé, on découvre que Kitty, bien que crevant d'envie d'être tout ce que l'on attend d'elle, ne sera pas beaucoup plus épargnée que sa soeur (et j'ai envie de dire tant mieux, je suis méchante). Elle aussi, finalement, vivra dans le mensonge et l'humiliation. La société britannique du début du XXe siècle étouffe les individus, et ne propose comme échappatoire que la fuite et le secret. Simplement, Kitty le fera volontairement, quand Esmé s'y verra contrainte. Maggie O'Farrell nous le montre avec une froideur et un détachement qui rend ce qu'elle raconte encore plus frappant.
Alors oui, certains événements sont un peu prévisibles, et il manque un petit quelque chose pour vraiment parler de coup de coeur. Pourtant, ça ne me semble pas être des choses de premier plan dans cette histoire qui nous fait passer de la pitié à l'indulgence, avant de nous rendre furieux.
Un livre exigeant, difficile à lâcher, et un auteur à découvrir absolument.
"... N'en avais aucune idée. Nous en étions toutes là, me semble t-il. Nous pensions que c'était à l'homme de savoir se débrouiller. Bien entendu, je n'avais jamais posé la moindre question à ma mère, et, de son côté, elle ne m'avait rien expliqué. Je me rappelle avoir eu quelques inquiétudes à ce sujet avant le mariage, mais pour d'autres raisons."
*Je n'ai pu m'empêcher de faire le rapprochement avec Le Bruit et la Fureur de Faulkner. Dans les deux cas, on suit les pensées d'un fou. J'aimerais savoir s'il s'agit d'un hommage.
D'autres avis chez Lou, Céline et Titine.
L'étrange disparition d'Esmé Lennox. 2006.
Belfond. 231 pages.
Traduit par Michèle Valencia.
Commentaires sur Tu savais que deux mille cinq cents gauchers meurent chaque année parce qu'ils utilisent des objets conçus pour les droitiers ?
- J'ai beaucoup apprécié ce roman, et sur la fin j'avais moi aussi du mal à le lâcher..
Par contre, j'avais enchaîné avec "La pluie, avant qu'elle tombe", de Jonathan Coe, et je crois que je n'aurais pas du, car les deux livres ont un peu la même trame et maintenant je les confonds un peu tous les deux.. Je ne sais si tu l'as déjà lu, mais peut-être qu'il te plairait également.. - Moi aussi, je l'ai noté depuis un moment, et je vais finir par l'acheter... En ce qui concerne Faulkner, je n'ai pas encore lu son roman le plus célèbre... Je vais finir par me lancer, j'appréhende car c'est un auteur difficile : mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !!!
PS : bon retour sur la blogo... - Emjy : je ne connais pas l'autre titre que tu cites, mais en lisant des résumés sur internet, j'ai l'impression qu'elle reproduit souvent certains schémas, et ça m'intéresse beaucoup.
Neph, Niki, Maggie, Choupynette : lancez-vous les filles !!
Anou : le Coe est sur ma PAL. J'attendrais donc un peu avant de me lancer dedans
Tiphanie : ce n'est pas comme si c'était le seul livre au monde à lire de toute façon
Nathalie : c'est une citation du livre. Ca m'a amusée, mais c'est vrai qu'elle est complètement à côté de la plaques
)
Midola : mais non, ça donne des idées, et en plus c'est gratuit d'emprunter
- Je ne connaissais pas ce titre. La référence à Faulkner me séduit, mais je crois, si je ne me trompe pas, que dans "Le Bruit et la Fureur" c'est plutôt un simple d'esprit qui est le narrateur. Connais-tu "Les oiseaux" de Tarjei Vesaas: le récit est là aussi conduit du point de vue d'une personnage qui n'a pas toute sa raison.
- C'est amusant qu'on ait été plusieurs à le lire alors qu'il ne faisait plus trop parler de lui, ça lui donne finalement une 2e vie sur la blogo
Je suis ravie de voir que tu as aimé toi aussi, même si tu parles moins de coup de coeur que moi... j'ai depuis un autre livre de cet auteur dans ma PAL, que j'espère lire rapidement... de même que le bruit et la fureur.
- Cléanthe : j'ai fait un raccourci. Je voulais dire que les deux personnages ont les pensées très troublées et incohérentes. Kitty non plus n'est pas folle, elle est malade. Sinon, je pense que lire ce livre pour la référence à Faulkner n'est pas forcément une bonne idée. La forme y fait évidemment penser, mais c'est très différent quand même.
Emeraude : j'espère qu'il te plaira.
Lou : moi aussi j'ai un autre roman d'elle en stock, mais je l'ai laissé chez mes parents... - Je suis ravie qu'il t'ait plu ! Il m'avait aussi beaucoup émue. la vie de ces femmes est tragique ...
J'ai aussi pensé aux Magdalene Sisters en le lisant (enfin, j'ai plutôt pensé à Esme Lennox en voyant les Magdalene Sisters, car je ne l'ai vu qu'après) : c'est terrible la manière dont les femmes ont souffert pour préserver une soit-disant pureté et la suprématie de l'homme ...


















Apparemment, "L'étrange disparition d'Esme Lennox" est considéré comme son meilleur jusqu'ici. "Cette main qui a pris la mienne" a droit à des critiques un peu plus mitigées ...