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Folio ; 366 pages.
Traduit par Alain Jumeau.
V.O. : Master of Ballantrae. 1889.

Je savais qu'il fallait que je lise ce livre pour mieux comprendre Les maîtres de Glenmarkie. Ce dernier ouvrage se suffit parfaitement à lui même, mais il est encore plus savoureux quand on s'est plongé dans Le Maître de Ballantrae.

Ecosse, 1745. Les troupes jacobites se préparent pour la dernière insurrection des Stuarts. James et Henry Durie sont deux frères de la noblesse écossaise. Tous deux veulent combattre pour les Stuarts, mais il faut assurer les biens de la famille, et donc feindre la loyauté envers les Hanovres. La logique voudrait que ce soit Henry, le cadet, qui prenne les couleurs jacobites, mais James, le maître de Ballantrae, est un être inconséquent, rude et manipulateur, et il finit par obtenir gain de cause.
Le Prétendant est très vite mis en déroute à Culloden par les armées du roi George, et James, fils préféré et fiancé adoré, est porté pour mort. Henry a beau être un homme sensible, honnête et vrai, il passe très vite pour un lâche auprès de la population, et c'est uniquement par raison que la fiancée de son frère consent à devenir sa femme.
Quand James donne enfin de ses nouvelles, il a inexplicablement rendu son frère responsable de toutes ses aventures, et est dévoré d'une haine insoluble envers Henry.

Quel roman ! Je m'attendais à un récit historique, plein de romanesque, de batailles et d'amour. Sans doute à une histoire semblable à Waverley de Walter Scott, qui évoque également la dernière insurrection notable des Stuarts.   
Alors oui, on voyage, on se retrouve sur un bateau de pirates, on se rend aux Etats-Unis, à New York puis sur des terres encore non conquises.
Mais Le Maître de Ballantrae est avant tout un livre dont l'intensité se base sur la confrontation entre James et Henry. Le récit dont le lecteur prend connaissance est un témoignage établi par Mackellar, le fidèle serviteur d'Henry. A priori, il est donc naturellement plus enclin à défendre son maître. Mais les événements qu'il raconte sont tellement extrêmes que tout manichéisme est rejeté. James est un être impitoyable, mais aussi fascinant et superbe. Il semble immortel, la haine qui l'anime lui donne une détermination sans limites. Son charisme est tel qu'il peut s'absenter des années sans perdre le contrôle de ses ennemis, et Stevenson, grâce à une écriture très imagée, renforce cette atmosphère. James est  déloyal voire lâche, mais cela est parfaitement compensé par son habileté à séduire hors du commun. Mackellar résume parfaitement la situation en quelques mots, alors que le dénouement approche :

"L'enfer peut avoir de nobles flammes. Voilà vingt ans que je le connais et toujours je l'ai détesté, toujours je l'ai admiré, toujours je l'ai redouté servilement."

Face à lui, Henry est un personnage terne, qui ne peut rien gagner, et qui paie très cher ses moments d'éclats (le duel fratricide est juste incroyable). Ses souffrances et sa déshumanisation progressives sont d'autant plus pathétiques que malgré l'effroi, le lecteur ne peut accorder autre chose que de la pitié à cet homme. Sans doute n'est-ce pas un hasard d'ailleurs, si l'affrontement final, qui oppose deux êtres qui ne sont plus que haine, a lieu dans un endroit sauvage.
Le Maître de Ballantrae est un roman qui sonde la noirceur de l'homme, entièrement gratuite, qui dévore jusqu'à épuisement ceux sur lesquels elle a décidé de jeter son dévolu. Je ne voudrais pas vous gâcher votre lecture de ce texte, mais la conclusion donne simplement le sentiment d'un gâchis immense, inexpliqué.

Je ne sais pas si je peux dire que j'ai aimé cette lecture, parce que j'ai eu envie de balancer mon livre presque à chaque page tellement j'étais déconcertée, mais je suis réellement impressionnée. Le Maître de Ballantrae me semble infiniment meilleur que L'étrange cas du Dr Jekyll et de Mister Hyde, et il établit définitivement Stevenson parmi mes grands auteurs..

Les avis de Karine (qui vient juste de le terminer elle aussi), Isil, Yueyin et Tamara.