22340579739782070336364_2_Édition Folio ; 256 pages.
5,60 euros.

" « Un jour où je déjeunais seul chez Démocrite, tu es apparue à l'entrée de la salle et tu as regardé attentivement autour de toi. J'avais terminé mon repas et je lisais le journal. Ton regard ne s'est pas attardé sur moi, pas plus qu'il ne s'est attardé sur les autres clients. J'ai essayé de contenir ma déception. J'ai songé que cela faisait douze ans que nous ne nous étions pas vus. »

Au fantôme surgi un midi dans un restaurant d'Athènes, et qui n'est autre que sa mère aujourd'hui disparue, Vassilis Alexakis raconte ce qui est advenu depuis. Avec beaucoup de légèreté et d'humour, il relate la petite histoire, la sienne, ses amours, ses enfants, et la grande, les jeux Olympiques, la victoire de la Grèce à l'Euro 2004, le Rwanda, le 11 septembre. Il évoque aussi, avec retenue et pudeur, l'enfance en Grèce, les vacances, les souvenirs du temps où sa mère vivait encore, poursuivant ainsi une conversation, l'ultime, avec celle qui lui donna le goût de la littérature.
"

J'aime bien les titres mélancoliques ces jours-ci... Lorsque ce roman est sorti (en 2005), je me souviens avoir été interpellée par son titre justement. Mais je crois que j'avais alors lu quelque chose qui m'avait dissuadée de le lire. En fait, je suis tombée dessus un peu par hasard, en furetant à la bibliothèque. La quatrième de couverture de l'édition Stock, qui ne contient que l'extrait mentionné ci-dessus, m'a intriguée. Je l'ai donc rajouté à ma PAL.

Après la lecture assez bouleversante de Auprès de moi toujours, je pensais que ce livre serait une bouffée d'air, un roman léger, parfait pour me remettre d'aplomb. Ceux qui l'ont lu doivent doucement rigoler... Ce roman n'est pas triste, il s'agit d'une preuve d'amour d'un fils pour sa mère dont la lecture est plutôt agréable. Enfin, une fois qu'on a compris de quoi ça parle. Parce que moi, je pensais d'abord qu'il parlait à un ancien amour, puis à sa belle-mère dont il avait fini par tomber amoureux. Jusqu'à ce que j'aille sur le site de Lire, qui disait que "évidemment" c'est un fils (et même Vassilis Alexakis en personne) qui parle à sa mère amnésique. A ce moment-là, je me suis sentie très bête... Et puis je me suis demandée si j'allais continuer ma lecture, le récit me déconcertant toujours plus au fil des pages (et de mes recherches). J'étais alors à la page 100, page fatidique pour certains d'entre nous, qui s'arrêtent ici quand une lecture leur déplaît.
Sauf que j'étais intriguée, de nouvelles interrogations venaient à moi, et je déteste ne pas finir un livre. Et puis, je ne lis jamais d'auteurs grecs. Bref, j'ai décidé de continuer.

Mais après cette remise en question de ma lecture (c'est bizarre de passer d'une lettre d'amour à une lettre d'amour à une mère), j'ai vraiment ramé pour m'y remettre. Les cent pages suivantes ont été ennuyeuses à mourir. Plein de détails, de noms de personnes que j'oubliais aussitôt, rien de bien parlant.
Mais, mais, mais, à la page 206, nouveau coup de théâtre : "Soudain, la présidente du Comité d'organisation, une femme au visage impassible comme un masque, a pris la parole. J'ai eu la stupéfaction de l'entendre s'exprimer en anglais ! Elle a balayé d'emblée le grec, l'unique dénominateur commun aux diverses périodes historiques qu'elle nous avait présentées. Elle a privé notre langue, si peu connue, de la chance exceptionnelle qui s'offrait à elle d'effectuer en un instant le tour du monde."  Là, j'ai compris que l'auteur ne s'adressait pas seulement à sa mère pour raviver ses souvenirs. La perte de mémoire de la mère du narrateur fait en fait écho à la disparition progressive de certaines cultures. Tous ces détails qui m'avaient barbée au plus haut point dans les cent pages précédentes, ils avaient pour but de faire ce que les Jeux Olympiques d'Athènes n'ont pas permis. Vassilis Alexakis nous fait partager l'amour de la Grèce, sa patrie, dans ce livre. Tout de suite, ça m'a paru beaucoup plus attrayant.

Mon troisième point de vue m'a permis de découvrir des phrases pleines de justesse sur l'importance des racines culturelles d'un individu. " -Nous avons besoin de deux langues, m'a t-il dit, une pour parler avec les autres et une pour parler avec nous mêmes." (page 224). Ses observations sur l'actualité mondiale correspondent pour beaucoup à mes propres impressions. Vassilis Alexakis n'a pas écrit un roman prétentieux, bien au contraire. Il ne cite que des anecdotes, des faits, et ne se pose en aucun cas en défenseur de telle ou telle cause. Il n'est pas là pour ça. Il veut simplement partager avec sa mère et son lecteur une part de ce qu'il est. 

J'ai beaucoup aimé la fin, qui joue toujours, selon moi, sur le double sens du roman. A une femme qui lui demande de l'oublier, une connaissance du narrateur a répondu : "Je t'oublierai tous les jours." C'est aussi ce que répond Vassilis Alexakis à sa mère, ce qu'il fait pour sa Grèce.

" Le récital n'a pas duré longtemps. Le jeune homme s'est dirigé vers le bar, au milieu du pont. J'ai persisté pour ma part à scruter l'obscurité. Soudain, j'ai entendu quelques notes s'échapper de l'harmonica. J'ai cru que le jeune homme était revenu et j'ai regardé autour de moi. Il était toujours au bar. D'autres notes ont résonné, jouées de façon incertaine. Je me suis aperçu alors que l'harmonica était resté sur un banc, placé le long de la balustrade. Les notes ne retentissaient qu'à chaque brusque déplacement d'air. Tu te rends compte ? Le vent jouait de l'harmonica. " (page 284)