23 mars 2020

Le Cheval blême - Boris Savinkov

blême" Je ne sais pas pourquoi il est interdit de tuer. Et je ne comprendrai jamais pourquoi il est bien de tuer au nom de la liberté, et mal au nom de l'autocratie. "

Alors que la Douma s'aprête à se réunir pour la première fois, notre narrateur, agissant sous le pseudo britannique de George O'Brien, organise avec quatre complices un attentat visant à assassiner le gouverneur général de Moscou. Durant des mois, le groupe terroriste observe et prépare son crime. Certains des membres s'interrogent aussi sur la signification de leurs actes.

Cette oeuvre écrite sous la forme d'un journal intime est fascinante à plus d'un titre. En effet, son auteur, Boris Savinkov, était lui-même un terroriste. Derrière le personnage de George, il est difficile de ne pas deviner ses traits. De même, le gouverneur général n'est autre que le grand-duc Serge, assassiné en 1905 par Savinkov.
D'un tueur professionnel, qui a réussi à se brouiller avec à peu près tous les responsables politiques qu'il a connus, on s'attendrait donc à lire un texte sans concession pour les états d'âme des apprentis terroristes. Pourtant, en lisant Le Cheval blême, on trouve un texte dans la droite ligne des oeuvres russes de cette époque, habité par des personnages en proie à des tourments profonds. Le texte de l'Apocalypse, qui donne son titre au livre, est abondemment cité dans Le Cheval blême. Savinkov invoque aussi Dostoïevski et Les Frères Karamazov à de nombreuses reprises.

"Si Dieu n'existe pas, tout est permis"

Vania, l'un des terroristes, est extrêmement pieux. Bien qu'hanté par le "Tu ne tueras point", il voit dans les actes terroristes qu'il pourrait commettre le sacrifice pour que plus personne dans le futur n'ait à se condamner à la damnation pour les mêmes motifs.

" - Oui, je le dis. Tue, pour qu'on ne tue plus. Tue, pour que les hommes vivent selon Dieu, pour que l'amour sanctifie le monde. "

Le champ de Khodynka, où eut lieu un mouvement de foule tragique lors du couronnement de Nicolas II. Le grand-duc Serge était l'un des responsables de la catastropheIl y aura malgré tout des ratés et des refus de commettre l'attentat à n'importe quel coût. Qu'importe, notre narrateur est convaincu que c'est le destin du gouverneur général de mourir. Bien qu'il ne semble de prime abord pas sujet aux hésitations, George est finalement touché par une sorte de spleen.
Savinkov va même plus loin avec son narrateur. Il ne lui accorde même pas le statut de terroriste honorable*. Je n'ai tout d'abord pas compris l'insistance avec laquelle Boris Savinkov nous impose la présence de l'amour perdu de George, Elena. Cette femme mariée avec laquelle il renoue et la description de leurs échanges sont insipides. Pourtant, c'est par ce biais que Savinkov va en finir cruellement avec son héros.

A découvrir.

Petit coup de gueule pour finir : les éditions Phébus font des choix fabuleux en matière d'édition, mais leur manie d'écrire des résumés qui spoilent la lecture (quand ils ne sont pas complètement à côté de la plaque) est insupportable...

* C'est une notion difficile à défendre de nos jours, mais certains groupes terroristes ont longtemps attiré une certaine sympathie du public, et c'était le cas en Russie. Dans sa préface, Michel Niqueux cite même la propre fille de Tolstoï qui se réjouissait du meurtre du grand-duc Serge.

Libretto. 187 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1913 pour l'édition originale.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est de Goran, Eva et Patrice (heureusement que j'ai lu Olga Tokarczuk, sinon je me contentais d'un mois russe...).

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28 janvier 2007

Eureka Street ; Robert McLiam Wilson

2264027754Édition 10/18 ; 544 pages.
8,50 euros.

" L'auteur de Ripley Bogle nous entraîne à Belfast, sa ville natale, pour un roman foisonnant, à la fois tragique et hilarant. Qu'a donc trouvé Chuckie Lurgan, gros protestant picoleur et pauvre, qui à trente ans vit toujours avec sa mère dans une maisonnette d'Eureka Street ? Une célébrité cocasse et quelques astuces légales mais immorales pour devenir riche. Que cherche donc son ami catholique Jake Jackson, orphelin mélancolique, ancien dur et coeur d'artichaut ? Le moyen de survivre et d'aimer dans une ville livrée à la violence terroriste aveugle. Et qu'a donc trouvé Peggy, la mère quinquagénaire de Chuckie ? Le bonheur, tout simplement, grâce à une forme d'amour prohibée, donc scandaleuse dans son quartier protestant. Et, pendant ce temps-là, un inconnu couvre les murs de Belfast d'un mystérieux graffiti : OTG, écrit-il, OTG. "

Attention, chef d'oeuvre. Robert Mac Liam Wilson nous plonge dans le Belfast d'il y a quelques années (si j'ai bien compté, ça se passe en 1994), avec ses tensions entre protestants et catholiques, républicains et unionistes. Ses héros, surtout Jake et Chuckie, se débrouillent comme ils peuvent au milieu de ces rues taguées des sigles des différentes organisations terroristes, parmi lesquelles le mystérieux OTG, et rythmées par les attentats. Ils sont un peu pommés au début, à la recherche d'un emploi paisible et lucratif. Ils attendent également l'amour, jusqu'à l'arrivée de Max, accompagnée de l'insupportable Aoirghe. Leur quotidien est raconté avec beaucoup d'humour pendant environ la moitié du livre. Il est fait de politique, de violence et d'amitié. Chuckie, le protestant d'Eureka Street (qui vénère une photo de lui et du pape) tombe amoureux de Max. Jake, quant à lui, rate tous ses coups ou presque, et possède un talent incroyable pour se faire tabasser. Il en arrive à sympathiser avec son chat (avec lequel il entretient une relation hilarante, surtout pour les "chatophobes" comme moi) et un gamin des rues, Roche. Ce livre au ton léger est un roman engagé politiquement. La première chose que l'on se demande lorsqu'on rencontre quelqu'un, c'est s'il est protestant ou catholique, républicain ou unioniste. On le juge en fonction. Jake est méprisé par Aoirghe, parce qu'il veut simplement qu'on lui fiche la paix. Elle, avec ses idéaux républicains, elle représente les excès catholiques. Les protestants ne sont pas épargnés non plus. Parce que les torts sont des deux côtés.
Le grand coup de maître de Robert McLiam Wilson est de savoir mesurer avec précision les attentes de son lecteur. Au milieu du livre, alors que l'on commence à se demander où l'auteur veut nous amener, nous avons la réponse.
Les descriptions de l'attentat de Fountain Street font froid dans le dos, et nous rappellent que les victimes sont des êtres humains, qui avaient des projets, des proches, et surtout l'envie de continuer à vivre. Lorsque l'on lit le chapitre relatant l'attentat de Fountain Street, on y voit toute la barbarie du monde, ceci d'autant plus que l'auteur adopte un ton détaché qui ne nous épargne rien. Les corps déchiquetés, les vies brisées, ça n'est pas excusable. Chacun a beau se brosser les dents une fois le soir venu, le monde ne sera plus jamais le même. Pourtant, l'esprit humain parvient à se faire à cette routine. Aujourd'hui, c'est en bref que les journaux télévisés nous disent que des dizaines de personnes meurent chaque jour en Irak dans des attentats. Nous sommes troublés quelques instants, puis nous pensons à autre chose. Il s'agit pourtant d'êtres humains, sacrifiés de façon totalement aléatoire au nom de principes vagues. Les terroristes justifient leurs actes en affirmant agir pour le bien de ceux qu'ils tuent. Dans ce livre, c'est la réalité qui est exposée, et elle n'est pas justifiable.
Pourtant, on peut éprouver de la sympathie pour les revendications de l'IRA. Mais le "La fin justifie les moyens" lancé par Aoirghe à Jake sonne davantage comme un manque d'arguments que comme une position assumée. D'ailleurs, cette jeune femme m'a horripilée tout le long du livre. J'ai beaucoup aimé que Jake dise tout le mal qu'il pensait d'elle avec son élégance naturelle. Ceux qui ont lu le livre comprendront que la fin m'a quelque peu embêtée...
Ce n'est pas seulement la violence terroriste qui est décrite dans ce livre, c'est toute la vie de Belfast. Ses habitants, ses rues, ses moeurs, son atmosphère. La ville est à la fois semblable au reste du monde (la violence n'est pas une invention locale, les gens pommés sont partout...), et un endroit extraordinaire. Certes, le langage employé est cru, sarcastique, drôle, mais il est juste de la première à la dernière page. Et c'est sans doute la principale qualité de ce livre ; malgré ses histoires invraisemblables, il est vrai.