29 janvier 2020

Guerre et Paix - Léon Tolstoï

004813491Il est de ces romans dont on ne doute pas une seconde qu'ils vont nous emporter comme peu en sont capables mais qui restent sur nos étagères de trop nombreuses années. Guerre et Paix est de ceux-là. Je l'ai commencé plusieurs fois. J'en ai lu deux ou trois cents pages, je les ai adorées, mais je n'avais jamais le temps. Alors, j'ai lu Les Cosaques et Anna Karénine. Puis je me suis découvert une passion pour la littérature russe, j'ai découvert les livres audio et Eric Herson-Macarel. Mes journées sont très courtes, pourtant j'ai réussi à trouver des dizaines d'heures pour engloutir le roman le plus connu de Léon Tolstoï en deux semaines.

Guerre et Paix est un roman tellement dense, du fait des nombreux personnages et lieux qu'il met en scène, que le résumer est chose impossible. Je vais donc me contenter de rappeler ce que tout le monde en sait.
L'histoire commence en 1805 et va se poursuivre jusqu'à la fin des guerres napoléonniennes (et même un peu au-delà).
Alors que la Russie tsariste observe la montée en puissante de celui qu'elle appelle encore dédaigneusement Bonaparte, la bonne société se rencontre à Saint-Petersbourg. Le prince André Bolkonski et son ami Pierre Bézoukhov cherchent leur place dans une vie qui leur semble dépourvue de sens. Le premier, séduisant, sévère et désabusé, s'illustrera sur le champ de bataille. De son côté, Bézoukhov, mal marié, finit par renoncer à sa vie de débauche et cherche de diverses manières la réponse à toutes ses questions. D'autres personnages s'invitent sur le devant de la scène. En premier lieu, la belle, jeune et vive Natacha Rostov. Âgée de treize ans au début du roman, sa vivacité séduira aussi bien André que Pierre. Le frère de Natacha, Nicolas, s'engage pour sa part dans les hussards et participe aux campagnes napoléoniennes du côté des soldats. Il y a aussi Marie, la soeur d'André, disgracieuse et malmenée par son père, qui trouve du réconfort dans la religion, ou les enfants du prince Basile, tous plus fourbes et intéressés les uns que les autres.

B35MJ'avais vu il y a quelques années l'adaptation de Guerre et Paix produite entre autres par France 2. Je n'en gardais pas un souvenir précis, mais cela m'a permis d'identifier sans problème la plupart des personnages et ainsi de ne pas me perdre devant leur nombre comme beaucoup de lecteurs.
Ainsi, j'ai pu savourer ce livre de la première à la dernière page. Ses personnages sont passionnants à suivre, qu'il s'agisse des héros ou de personnages bien plus méprisables et arrivistes. Même Hélène et son frère Anatole finissent par attirer notre pitié. D'ailleurs, Hélène n'est-elle pas avant tout la victime de sa condition de femme ? Les morts, toujours brutales, sont des moments de grande émotion et d'effroi la plupart du temps.
Tolstoï nous entraîne et nous fait vibrer aussi bien dans les bals de la haute société russe que sur le champ de bataille. Son écriture (traduite, forcément) est magnifique. Il nous décrit les rivalités entre les généraux russes, partagés entre l'ancienne génération qui temporise et la nouvelle. Les troupes souffrent des intempéries, des maladies et des caprices de leurs commandants qui prennent les décisions, bien à l'abri pour la plupart du temps.

B36M"De tous côtés, derrière, s'élevait un immense brouhaha où se confondaient le grincement des roues, le bruit de ferraille des fourgons et des affûts, le piétinement des chevaux, les claquements des fouets, les cris, les jurons des soldats, des conducteurs, des officiers. Sur les bords de la route, on apercevait des chevaux crevés, parfois déjà écorchés, des charrettes brisées près desquelles se tenaient des soldats isolés qui attendaient on ne savait quoi ; d'autres, ayant perdu leur unité, se dirigeaient en groupes vers les villages environnants ou en revenaient en portant des poules, des moutons, des sacs bourrés de divers objets. Aux descentes et aux montées la foule se faisait plus dense encore, les clameurs plus violentes. Dans la boue jusqu'aux genoux, les soldats soutenaient à force de bras les fourgons et les canons, les fouets claquaient, les sabots glissaient, les traits se rompaient, les cris déchiraient les poitrines. Les officiers chargés de régler le mouvement allaient et venaient parmi les convois ; leurs voix s'entendaient à peine dans le tumulte et l'on voyait à leur attitude qu'ils avaient perdu tout espoir d'arrêter ce désordre.
Voilà la chère "armée orthodoxe", songea Bolkonsky se rappelant les paroles de Bilibine."

B37MLes soldats des deux côtés semblent souvent perdus, incapables de se rappeler pourquoi ils sont là. Les soldats de Napoléon en particulier sont de tous jeunes hommes, l'un inquiet pour son "petit cheval", l'autre tellement mignon que Pétia Rostov doit s'assurer qu'il a correctement mangé.
Côté russe, bien qu'il s'étonne de l'insouciance avec laquelle les nobles continuent à donner des soirées et à savourer les scandales alors que l'ennemi est aux portes de Moscou, on sent un souffle patriotique chez Tolstoï. Il nous fait sentir la Russie meurtrie d'être occupée par les troupes napoléoniennes. Si l'auteur écrit des fresques plutôt que des romans faisant un gros plan sur les tourments de ses personnages comme le fait Dostoïevski, Guerre et Paix est malgré tout un livre dans lequel Tolstoï pose de nombreuses questions.

La quête de sens d'André, Pierre, Natacha ou encore Marie va bien au-délà de leurs personnes, et c'est là le coeur du roman. L'histoire, s'interroge l'auteur, est-elle le fruit des actions de l'homme dans son individualité ou bien celle d'un mouvement qui lui échappe ? Napoléon est-il parvenu au pouvoir puis a-t-il entrepris la campagne de Russie parce qu'il le voulait ou parce que rien d'autre ne pouvait se passer ? L'Homme est-il finalement aussi prisonnier de ce qui l'entoure que la pomme qui tombe est sujette à la gravité ?

Guerre et Paix a donc été la lecture que j'espérais. Il y a bien quelques longueurs dans les descriptions des batailles et des mouvements des armées, mais mon intérêt n'a jamais été émoussé plus de quelques minutes.

Karine et Papillon sont folles de ce livre et en parlent bien mieux que moi.

Sixtrid.
1867-1869 pour l'édition originale.


11 décembre 2010

Composition française : retour sur une enfance bretonne

9782070437887FSFolio ; 269 pages.
2009
.

Mona Ozouf est une historienne que je connaissais (vaguement) pour ses travaux sur l'histoire de l'éducation en France. Dans Composition française : Retour sur une enfance bretonne, elle adopte une position plutôt originale, puisqu'elle reconsidère "l'austère commandement qui invite les historiens à s'absenter, autant que faire se peut, de l'histoire qu'ils écrivent", et se met en scène pour décrire "la tension entre l'universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale".

Elle naît en Bretagne, d'un père instituteur combattant pour la cause bretonne, qui disparaît très vite, et d'une mère elle aussi enseignante, qui sera épaulée par la grand-mère de Mona Ozouf après le décès de son époux. La famille de Mona Ozouf est alors déjà tiraillée entre diverses attaches, à l'égard de la Bretagne, de la laïcité et de la France, même si à première vue les trois semblent incompatibles. Ainsi, la jeune fille dévore les livres de la bibliothèque de son père, explorant ainsi le patrimoine breton, sa langue, ses écrivains. Le seul contrôle mis en place par sa mère sont les chiffres tracés au crayon sur la page de garde indiquant l'âge auquel elle autorise sa fille à lire les ouvrages à sa disposition. "J'avais bien sûr fait mon profit de cette découverte en procédant tout à rebours. Je commençais par les gros chiffres, en ignorant tranquillement la consigne implicite."

Elle est inscrite dans une école laïque, et est punie pour cela lorsqu'elle se rend au catéchisme, par une obligation de s'asseoir derrière les "filles des Sœurs", malgré son statut de bonne élève : "entre les deux groupes, jamais un mot ne s'échange, aucune amitié ne se noue. Quand, au retour de l'église, je rapporte à ma mère ce qui est à mes yeux un mode de classement bizarre, habituée à celui de l'école, que le mérite justifie, elle me raconte que dans son enfance léonarde, c'était tout autre chose : l'heure du catéchisme était fixée de telle manière que les filles de la laïque ne pouvaient y arriver qu'en retard"

Plus tard, Mona Ozouf se rend à Paris, où elle étudie, et adhère notamment aux idées communistes. Enfin, adhère... "Devant les non-convaincues il nous fallait sans relâche justifier ce dont nous avions bien du mal à nous convaincre nous-mêmes."

C'est dans la dernière partie (qui est de loin celle que j'ai préférée) qu'elle évoque finalement comment elle conçoit son identité, en reprenant sa casquette d'historienne. Ainsi, elle remonte jusqu'à la Révolution, et à la décision étrange de substituer et non d'associer l'universel au particulier, de faire une Assemblée nationale "une et indivisible" qui triomphe sur "les cahiers de doléances, tout bourdonnants au contraire de revendications locales ; elle n'est pas davantage dans les statuts des députés". Une terreur de la diversité s'impose alors. "On croit y percevoir une contestation sournoise de l'unité et de l'indivisibilité de la patrie : un fédéralisme déguisé". Ce sujet m'intéresse particulièrement, parce que j'ai étudié il y a plusieurs années la question des minorités, et j'avais pu constater à quel point la France est susceptible sur ce point. Elle a ainsi refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Dans son essai, Mona Ozouf parle de la langue bretonne, qui est réduite au statut de langue parlée uniquement dans un cadre privé. Or, c'est l'un des éléments les plus constitutifs d'une identité, avec la religion. Les régions longtemps opprimées ont souvent tenu à les conserver, afin de se distinguer de ceux qu'ils considéraient comme des occupants, ainsi que l'on peut l'observer dans diverses régions ou pays ne serait-ce qu'en Europe.

Malgré sa répugnance historique à considérer le particulier, la France n'a pu empêcher sa subsistance (et heureusement). Mona Ozouf cite ainsi Benjamin Constant pour montrer l'aspect étrange d'un pays des droits de l'homme courant exclusivement après l'universel. "Je découvrais donc que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l'intérieur même du projet républicain. Il y avait eu en France, dès l'origine, des hommes attachés à une république autre, plus accueillante aux dissidences et aux particularismes." Elle est convaincue qu'il existe de multiples possibilités pour accorder les deux positions, que le choix ne se fait pas entre l'universel et le particulier, et qu'il est souhaitable de les exploiter pour permettre aux individus de se réaliser. S'il existe des valeurs universelles à poursuivre, celles-ci doivent également s'inscrire dans une histoire afin d'être assimilées. Dès le début, pour évoquer son père, Mona Ozouf évoque son caractère plein de contradictions, de complexité, comme l'est tout individu. Cette idée de composition est applicable au reste.   

Un livre que j'ai donc apprécié, et dont l'actualité est criante si l'on considère certains débats, malgré quelques passages trop longs dans le récit de la vie de Mona Ozouf. Merci à Lise pour l'envoi.

Posté par lillounette à 18:05 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

16 novembre 2006

Chimères ; Nuala O'Faolain

2264040785

Edition 10/18 ; 541 pages.
10 euros.

"A vingt ans, Kathleen quitte sa terre natale sans se retourner. Croyant se libérer d'une Irlande qui peut briser les femmes et les enterrer vives sous le poids des traditions, elle rejoint Londres pour mener sa vie d'adulte du côté du vainqueur. Jusqu'au jour où, devenue journaliste, elle rentre au pays enquêter sur un scandale qui ne cesse de la fasciner: la liaison entre une aristocrate anglaise et son palefrenier irlandais au temps de la famine. Une passion folle, symbole de la revanche sociale de tout un peuple, qui ne tarde pas à se muer en questionnement sur le désir, l'exil, l'identité, la vérité..."

Après avoir acheté ce livre sur un coup de tête, je me suis dis que je ne le lirais pas, que ce n'était pas du tout le genre de lectures qui me plaît. Et puis, sans trop savoir pourquoi, j'ai fini par le choisir, sur ma PAL, où il y avait pourtant des titres beaucoup plus alléchants selon moi. A ma grande surprise, j'ai aimé le début du livre. Puis, il m'a mise mal à l'aise, trop de questionnements, trop de "vraie" vie, pas assez enjoué, pas du tout même. Au bout de quinze jours, je l'ai repris, et là j'ai vraiment accroché. Dans ce livre, nous avons de l'histoire, celle passionante de l'Irlande, une critique de la société irlandaise, mais aussi une présentation de son identité. Pas mal de psychologie dans ce livre, notre héroïne incarne à la fois une Irlandaise qui ne peut renier ses racines, une historienne, et une femme qui se retourne sur sa vie et qui désire trouver ce qui n'a pas fonctionné, et surtout se réconcilier avec tout ce qu'elle incarne. Elle est intelligente, mais peut-être trop innocente, tout comme cette Marianne Talbot qu'elle étudie, ou plutôt qu'elle imagine comme une femme qu'elle parvient à cerner et à comprendre. Car à travers cette anglaise déracinée, c'est surtout elle-même que Kathleen voit.
C'est un formidable voyage à travers l'Irlande, l'Histoire et les sentiments que nous livre Nuala O'Faolain. Un livre très complet, plein de mélancolie, mais qui fait réfléchir. Voir aussi l'avis de Maeve.

"Il faut que je demande à Nora d'interroger son psy - si quelqu'un n'a pas été aimé par sa mère, alors, d'après ce que tout le monde dit, cet individu passe sa vie à rechercher l'amour. Mais, est-ce qu'il le pense sincèrement ? Est-ce qu'il a réellement envie d'être aimé ? Ou est-il forcé de tout faire ou presque pour inciter ceux qui l'ont aimé à ne plus l'aimer ? Afin de pouvoir retourner à son état premier - l'état de ne pas être aimé ? "