10 novembre 2021

Les Bostoniennes - Henry James

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"Nous connaissons tous, hommes et femmes, ces heures de clairvoyance rétrospective, au moins une fois dans notre vie, quand nous regardons le passé à la clarté du présent, et distinguons les effets et les causes aussi facilement que si tout était indiqué par des flèches qui ne se fussent jamais trouvées là auparavant. Le chemin parcouru jusque-là nous apparaît dessiné et raconté en entier, avec ses faux pas, ses repérages erronés, et toute sa géographie égocentrique et trompeuse."

Boston, années 1880. Ruiné par la Guerre de Sécession, Basil Ransom se rend dans le nord afin d'y exercer sa profession d'avocat. De passage à Boston, il en profite pour répondre à l'invitation d'une lointaine cousine, Miss Chancellor. Si la rencontre entre ces deux individus que tout oppose est un désastre, ils font la connaissance au cours d'une soirée consacrée aux droits des femmes de Verena Tarrant, la fille d'un mesmérien, dotée d'un talent oratoire peu commun. Dès lors, ils ne cesseront de se la disputer.

J'avais de fortes appréhensions en ouvrant ce roman, dont le propos est clairement sceptique vis-à-vis des mouvements féministes américains qu'a pu observer Henry James au début des années 1980. Les cent premières pages sont féroces, établissant en plus un parallèle entre le combat pour les droits des femmes et le mesmérisme. 

Pourtant, même si je ne trouve pas que ce livre atteigne la perfection de Portrait de femme, je ne peux que reconnaître qu'il s'agit d'un roman écrit par un immense auteur. Tout d'abord, le style de James, bien qu'exigeant de la concentration,  est parmi les plus remarquables que je connaisse, à la fois fin, précis et drôle.

Ensuite, là où de nombreux auteurs moins talentueux se seraient laissé déborder par leur sujet et n'auraient été capables de produire qu'un roman à gros sabots défendant leurs théories, Henry James nous montre dans ce livre toute la complexité de la psychologie humaine. Convaincu que les êtres humains ne cessent de se rater et de se méprendre, alliant dialogues de sourds et (auto)persuasion, il s'agit moins de savoir si les féministes sont dans le tort que de montrer la fluctuance des individus et les rapports de force entre eux.

Il n'y a pas de personnage particulièrement sympathique (excepté Miss Birdseye peut-être, cette vieille féministe sur le déclin qui séduit même Basil Ransom), mais il n'y a pas non plus d'individu entièrement en tort dans cette histoire. Olive Chancellor n'agit et ne pense pas uniquement en tant que féministe enragée.  A l'inverse, Basil Ransom n'est pas épargné en matière de ridicule, alternant entre son code de galanterie qui le condamne à des situations grotesques et des discours dignes d'un certain Eric Z. (qui n'a décidément rien inventé).

Alors, bien sûr, on se doute que la sympathie de l'auteur n'est pas dirigée vers ce qu'il juge comme des artifices de la modernité. Il tire à boulets rouges sur les médias (autre domaine où il est particulièrement clairvoyant), le charlatanisme. Les réunions organisées par Olive et ses comparses sont tournées en ridicule. Cependant, Henry James n'est pas un caricaturiste. C'est un peintre qui n'oublie aucune nuance et nous oblige à tourner et retourner autour de ses personnages pour nous faire comprendre que nous ne les cernerons jamais. Et, comme souvent, il n'oublie pas de faire durer le suspense jusque dans les dernières phrases.

Folio. 696 pages.
Traduit par Jeanne Collin-Lemercier.
1886 pour l'édition originale.


11 avril 2018

Autoportrait de l'auteur en coureur de fond - Haruki Murakami

muraDepuis Hawaï où il passe l'été et prépare activement le Marathon de New York de 2005, Murakami nous parle de son rapport à la course à pied, prétexte qu'il prend aussi pour nous raconter sa vie.
Nous découvrons alors que cet écrivain japonais a commencé sa vie professionnelle en tenant un bar et que c'est un match de baseball qui lui a donné l'envie d'écrire, assez tardivement.

"Je n’ai jamais eu la moindre ambition d’être romancier. J’ai juste eu le désir ardent d’écrire un roman. Je n’avais pas d’image concrète de ce que je voulais écrire, simplement la certitude que, si je me mettais à écrire sur-le-champ, j’irais jusqu’au bout et que je parviendrais à quelque chose de réussi. Rentré chez moi, je me suis installé à ma table et j’ai constaté que je n’avais même pas de stylo à plume correct."

Contrairement à ce que j'imaginais, Murakami a beaucoup vécu à l'étranger, en Italie, à Boston (où il a enseigné dans les plus prestigieuses universités) et à Hawaï, son lieu favori pour la période estivale.

Ses premiers pas en course à pied conïncident avec le début de sa vie d'écrivain.

"je dirai que je suis le genre d'homme qui ne trouve pas pénible d'être seul. Je n'estime pas difficile ni ennuyeux de passer chaque jour, une heure ou deux à courir seul, sans parler à personne, pas plus que d'être installé seul à ma table quatre ou cinq heures durant."

Murakami fait un parallèle entre les qualités nécessaires à un athlète et celles qu'un écrivain doit travailler. Convaincu que très peu d'écrivains correspondent au mythe de l'auteur tellement talentueux qu'il n'a besoin de presque rien pour travailler, il considère la concentration et la persévérance comme ses deux meilleures alliées pour pratiquer ses deux passions. 
Toutefois, il utilise la course pour contrebalancer le côté malsain nécessaire et présent selon lui chez tout romancier. Cette activité lui permet de diriger les émotions négatives lorsqu'elles le surprennent et d'avoir une hygiène de vie irréprochable. J'avoue être sceptique et ne pas adhérer à l'image de l'artiste forcément décadent (même si cela se limite, comme chez Murakami, à la pratique de son art) et au stéréotype selon lequel ces personnes vivraient des choses qu'ils sont les seuls à expérimenter, mais soit. C'est son essai après tout.

C'est le troisième ouvrage que je lis de Murakami, et s'il ne m'a jamais totalement convaincue, ce n'est pas Autoportrait de l'auteur en coureur de fond qui me fera changer d'avis. Si on est un peu sportif, on ne peut que se reconnaître dans le portrait que l'auteur fait de lui (en ce qui me concerne, je lui laisse la palme du champion, ma mauvaise foi ne va pas jusque là...). Cependant, Murakami a du mal à sortir des observations qu'on peut lire dans à peu près n'importe quel article parlant de course à pied (peur de l'échec, addiction aux endorphines, hantise de la blessure, dépassement et connaissance de soi...) et son style est des plus basiques. Certaines phrases sont d'une banalité qui ne m'avait pas frappée lors de mes précédentes lectures de l'auteur.

J'attendais de ce livre une ode à la course à pied et une réflexion originale sur le métier d'écrivain et de traducteur (ce dernier aspect est seulement survolé). Il ne s'agit pas d'un texte désagréable, mais ce n'est clairement pas un indispensable. Je vous conseille de vous tourner vers d'autres titres de l'auteur, c'est ce que je vais faire.

Hélène est bien plus enthousiaste.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois au Japon de Lou et Hilde.

Thélème. 5h30.
Traduit par Hélène Morita.
Lu par Pierre Tissot.

Source: Externe