24 novembre 2020

L'autre George : A la rencontre de George Eliot - Mona Ozouf

ozoufAlors qu'elle est encore une enfant, Mona Ozouf découvre Daniel Deronda dans la bibliothèque de son défunt père. Elle abandonne bien vite sa lecture, mais la graine est semée. Quelques années plus tard, Renée Guilloux, son enseignante de français, remet sur sa route George Eliot.

" J’ai gardé le souvenir très net du jour où, après une longue explication d’Iphigénie, elle nous avait dit — sentant, je crois, notre peine à comprendre qu’un père puisse sacrifier sa fille pour du vent — que la littérature anglaise n’avait pas sa pareille pour faire comprendre à des adolescentes les espoirs, chagrins, doutes, tourments propres à leur âge, et pour leur apprendre à mieux les vivre. Et l’exemple qu’elle nous avait donné était celui d’une certaine Maggie Tulliver qui habitait un moulin sur une rivière nommée « la Floss ». "

C'est ainsi que l'autrice anglaise a pris place aux côtés d'Henry James parmi les auteurs que Mona Ozouf chérit le plus et dont elle parle avec une passion communicative.
Cet ouvrage n'est pas à recommander à des lecteurs qui n'auraient jamais lu George Eliot. Mona Ozouf dévoile les intrigues de ses romans sans la moindre retenue. J'ai pour cette raison volontairement mis de côté le chapitre sur Felix Holt, que je compte lire dans les mois à venir et dont l'intrigue m'est pour l'instant inconnue. Pour les initiés, ce livre mêlant critique littéraire et biographie est à savourer sans retenue. Je l'ai lu presque d'une traite tant sa lecture est fluide et addictive.

George Eliot est aujourd'hui presque inconnue en France, malgré une publication très récente dans la Pléïade. Ce personnage a pourtant connu une renommée telle que certaines portes qui lui avaient été fermées du fait de sa vie privée scandaleuse dans l'Angleterre victorienne se sont de nouveau ouvertes après la publication de ses romans.
Cela n'a pas été de tout repos cependant. George Eliot était une femme, compagne d'un homme marié, et "délicieusement laide" selon les mots d'Henry James. A une époque où l'on pensait pouvoir lire l'intelligence sur les visages, ce physique désavantageux était d'autant plus un fardeau.

George Eliot - 1864

Certains critiques expliquent par cette laideur de l'auteur le caractère de ses personnages féminins, souvent superficiel lorsqu'il s'agit de femmes blondes et superbes, beaucoup plus profond quand il est rattaché à une femme brune et moins favorisée par la nature. Sans nier cette caractéristique, Ozouf se permet toutefois de la nuancer, avançant ainsi ce qui caractérise selon elle avant tout l'auteur et son oeuvre, la complexité.

"  Si tous les oxymores de James ne me convainquent pas, je serais pourtant tentée d’ajouter au portrait qu’il fait les miens propres : une athée religieuse ; une conservatrice de progrès ; une rationaliste éprise de mystère. "

En effet, George Eliot refusera d'asservir sa littérature à la moindre philosophie au nom justement des nuances de la singularité des situations et des contraditions inhérentes à la nature humaine. Les positivistes, desquels elle se sentait proche, lui ont reproché de ne pas appliquer les principes comtistes dans ses livres.

" Ce que l’art impose c’est de se confronter à la vie dans sa plus haute complexité. Dès que le romancier abandonne cette peinture forcément bigarrée pour le diagramme net des utopies, il n’appartient plus à l’art. À la science sans doute. Mais aucune science n’est capable de prescrire aux hommes leurs choix moraux. Comment alors pourrait-elle agir sur leurs émotions, agrandir leurs sympathies ?
Elle avait consacré un essai à la moralité de Wilhelm Meister et fait remarquer qu’exhiber une intention morale ne rendait pas forcément un livre moral. Faites l’expérience, disait-elle, de conter une histoire à un enfant. Tant que vous vous en tenez aux faits, vous captez aisément son attention. Mais dès que vous laissez percer votre intention d’en tirer un profit moral, vous voyez ses yeux errer, son intérêt vaciller. "

On l'a accusée d'être moraliste, antiféministe, d'écrire des oeuvres surranées. Des reproches pourtant faciles à rejeter au moins en grande partie à la lumière de l'oeuvre de l'auteur. Bien que ses premiers écrits soient marqués par la religion, l'auteur ne s'y noie jamais complètement et ne cessera jamais de mettre en lumière les différents versants d'une situation. De même, ses héroïnes, bien qu'elles ne s'affranchissent jamais complètement de leur condition, sont loin d'être aussi passives qu'on a pu le dire.

" Être libre, pour toutes, c’est savoir pourquoi elles font ce qu’elles font. "

Encore une fois, tout est affaire de complexité.

Eliot aurait sans doute pu s'éviter certaines accusations, si elle avait, comme Henry James, ce "zélote de l'indétermination", aimé les fins floues, renoncé à créer des personnages en nombre et décrit avec moults détails jusqu'au plus banal des actes du quotidien. Pourtant, comment mieux montrer les liens avec lequels chaque homme est attaché à ses semblables, qu'ils soient ses ancêtres ou ses contemporains ? Si l'homme est si imprévisible et en même temps si souvent voué au malheur, c'est parce qu'il appartient au temps. Au passé, au présent ou à l'avenir, souvent aux conflits entre les trois.

Parham Mill, Gillingham - John Constable, 1926

" Chez elle encore, des développements inattendus n’en finissent pas de bourgeonner sur le tronc de l’histoire, des comparses réclament démocratiquement leur droit à l’existence, et des voix vulgaires se permettent de donner leur sentiment sur ce qui se passe dans les sphères supérieures de la vie. (Rien de tel n’existe jamais dans les romans de James, où nul ne semble jamais avoir besoin de se nourrir ou de se soigner et où les domestiques glissent comme des ombres.) Chez elle enfin, la profusion du monde extérieur, l’inépuisable variété des lieux et des êtres, l’inclinent, comme dans Middlemarch, au panorama, et qui se soucie de donner de l’unité à un panorama ? Voilà pourquoi la romancière, incapable de rien sacrifier, de rien laisser à l’implicite, se perd dans les longueurs. "

En conclusion de son livre, Mona Ozouf tente un parallèle avec "l'autre George", la française. Il semble évident qu'Eliot connaissait George Sand et l'avait lue. George Henry Lewes, son compagnon, l'avait traduite et adaptée au public anglais (celui qui s'était ému de la sensualité de quelques baisers sur un bras dans Le Moulin sur la Floss). Entre les deux autrices, ont peut dégager certaines similitudes : leur vie non conventionnelle, leur "mauvais" féminisme, leur intérêt pour le monde rural. Toutes deux ont fait face à des accusations diverses et ont dû fermement s'imposer face aux hommes qui leur expliquaient comment écrire leurs romans. Moi qui n'ait qu'une lecture très ancienne de La Petite Fadette à mon actif, j'espère prochainement découvrir davantage George Sand.

Une délicieuse lecture qui m'a permis de prolonger ma découverte de George Eliot, dont la rencontre est l'une des plus belles de l'année.

Encore une fois, un billet de Dominique. N'hésitez pas non plus à écouter ce cycle de La Compagnie des oeuvres consacré à George Eliot.

Gallimard. 242 pages.
2018 pour l'édition originale.

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11 décembre 2010

Composition française : retour sur une enfance bretonne

9782070437887FSFolio ; 269 pages.
2009
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Mona Ozouf est une historienne que je connaissais (vaguement) pour ses travaux sur l'histoire de l'éducation en France. Dans Composition française : Retour sur une enfance bretonne, elle adopte une position plutôt originale, puisqu'elle reconsidère "l'austère commandement qui invite les historiens à s'absenter, autant que faire se peut, de l'histoire qu'ils écrivent", et se met en scène pour décrire "la tension entre l'universel et le particulier, si caractéristique de notre vie nationale".

Elle naît en Bretagne, d'un père instituteur combattant pour la cause bretonne, qui disparaît très vite, et d'une mère elle aussi enseignante, qui sera épaulée par la grand-mère de Mona Ozouf après le décès de son époux. La famille de Mona Ozouf est alors déjà tiraillée entre diverses attaches, à l'égard de la Bretagne, de la laïcité et de la France, même si à première vue les trois semblent incompatibles. Ainsi, la jeune fille dévore les livres de la bibliothèque de son père, explorant ainsi le patrimoine breton, sa langue, ses écrivains. Le seul contrôle mis en place par sa mère sont les chiffres tracés au crayon sur la page de garde indiquant l'âge auquel elle autorise sa fille à lire les ouvrages à sa disposition. "J'avais bien sûr fait mon profit de cette découverte en procédant tout à rebours. Je commençais par les gros chiffres, en ignorant tranquillement la consigne implicite."

Elle est inscrite dans une école laïque, et est punie pour cela lorsqu'elle se rend au catéchisme, par une obligation de s'asseoir derrière les "filles des Sœurs", malgré son statut de bonne élève : "entre les deux groupes, jamais un mot ne s'échange, aucune amitié ne se noue. Quand, au retour de l'église, je rapporte à ma mère ce qui est à mes yeux un mode de classement bizarre, habituée à celui de l'école, que le mérite justifie, elle me raconte que dans son enfance léonarde, c'était tout autre chose : l'heure du catéchisme était fixée de telle manière que les filles de la laïque ne pouvaient y arriver qu'en retard"

Plus tard, Mona Ozouf se rend à Paris, où elle étudie, et adhère notamment aux idées communistes. Enfin, adhère... "Devant les non-convaincues il nous fallait sans relâche justifier ce dont nous avions bien du mal à nous convaincre nous-mêmes."

C'est dans la dernière partie (qui est de loin celle que j'ai préférée) qu'elle évoque finalement comment elle conçoit son identité, en reprenant sa casquette d'historienne. Ainsi, elle remonte jusqu'à la Révolution, et à la décision étrange de substituer et non d'associer l'universel au particulier, de faire une Assemblée nationale "une et indivisible" qui triomphe sur "les cahiers de doléances, tout bourdonnants au contraire de revendications locales ; elle n'est pas davantage dans les statuts des députés". Une terreur de la diversité s'impose alors. "On croit y percevoir une contestation sournoise de l'unité et de l'indivisibilité de la patrie : un fédéralisme déguisé". Ce sujet m'intéresse particulièrement, parce que j'ai étudié il y a plusieurs années la question des minorités, et j'avais pu constater à quel point la France est susceptible sur ce point. Elle a ainsi refusé de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Dans son essai, Mona Ozouf parle de la langue bretonne, qui est réduite au statut de langue parlée uniquement dans un cadre privé. Or, c'est l'un des éléments les plus constitutifs d'une identité, avec la religion. Les régions longtemps opprimées ont souvent tenu à les conserver, afin de se distinguer de ceux qu'ils considéraient comme des occupants, ainsi que l'on peut l'observer dans diverses régions ou pays ne serait-ce qu'en Europe.

Malgré sa répugnance historique à considérer le particulier, la France n'a pu empêcher sa subsistance (et heureusement). Mona Ozouf cite ainsi Benjamin Constant pour montrer l'aspect étrange d'un pays des droits de l'homme courant exclusivement après l'universel. "Je découvrais donc que les résistances à une république jacobine étaient apparues à l'intérieur même du projet républicain. Il y avait eu en France, dès l'origine, des hommes attachés à une république autre, plus accueillante aux dissidences et aux particularismes." Elle est convaincue qu'il existe de multiples possibilités pour accorder les deux positions, que le choix ne se fait pas entre l'universel et le particulier, et qu'il est souhaitable de les exploiter pour permettre aux individus de se réaliser. S'il existe des valeurs universelles à poursuivre, celles-ci doivent également s'inscrire dans une histoire afin d'être assimilées. Dès le début, pour évoquer son père, Mona Ozouf évoque son caractère plein de contradictions, de complexité, comme l'est tout individu. Cette idée de composition est applicable au reste.   

Un livre que j'ai donc apprécié, et dont l'actualité est criante si l'on considère certains débats, malgré quelques passages trop longs dans le récit de la vie de Mona Ozouf. Merci à Lise pour l'envoi.

Posté par lillounette à 18:05 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
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