14 janvier 2023

Sodome et Gomorrhe - Marcel Proust

20221226_150146b

" La règle [...] est que les durs sont des faibles dont on n'a pas voulu, et que les forts, se souciant peu qu'on veuille d'eux ou non, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la faiblesse. "

Le narrateur se rend à la soirée du Prince et de la Princesse de Guermantes sans savoir s'il est réellement invité ou victime d'une mauvaise farce. Apercevant Swann, il apprend des nouvelles déconcertantes concernant la position de ses relations au sujet de l'Affaire Dreyfus. C'est toutefois M. de Charlus qui lui réserve la plus grande des surprises. En effet, le narrateur l'aperçoit dans une situation équivoque avec un autre homme.
Plus tard, il retourne à Balbec, où l'absence de sa grand-mère se fait cruellement ressentir. M. de Charlus et Albertine sont aussi de la partie. Avec les Verdurin et les Cottard, ils se côtoient aussi bien dans les soirées mondaines que dans leurs nombreux trajets en train.

Lire Sodome et Gomorrhe a été un plaisir de bout en bout. J'ai déjà évoqué à quel point l'humour de Proust me touche, dans ce tome l'auteur nous propose des quiproquos hilarants. Si l'Affaire Dreyfus était omniprésente dans les tomes précédents, c'est l'homosexualité, celle du M. de Charlus  et celle que le narrateur soupçonne chez Albertine, qui occupe le devant de la scène ici. Elle n'est pas considérée de la même façon à Paris et à Balbec, et mêlée à la vie mondaine, on fait semblant de ne pas la voir.

Ce livre contient aussi les habituelles réflexions de l'auteur sur la nature humaine. Les pages concernant le deuil de la grand-mère du narrateur sont particulièrement émouvantes. Il soupçonnait déjà que l'on n'a pas la même apparence en fonction de qui nous voit, il découvre aussi que sa grand-mère bien-aimée lui avait dissimulé des incidents graves pour le préserver.

Si son comportement avec Albertine est loin de lui faire honneur, c'est aussi l'occasion pour le narrateur de réaliser les paradoxes contenus dans les liens d'affection. La jalousie, la vanité et la vulgarité ont de nombreuses occasions de s'imiscer dans les relations humaines tant les individus sont généralement peu sûrs d'eux. 

"C'est d'ailleurs le propre de l'amour de nous rendre à la fois plus défiants et plus crédules, de nous faire soupçonner, plus vite que nous n'aurions fait une autre, celle que nous aimons, et d'ajouter foi plus aisément à ses dénégations."

La séduction obsède le narrateur, indissociable selon lui du temps qui passe et qui emporte tout.

" On peut quelquefois retrouver un être mais non abolir le temps."

De nouveau, ce tome s'achève sur un coup de théâtre rendant nécessaire la lecture de la suite de l'histoire. La Prisonnière étant le tome sur lequel j'ai lu le plus d'avis mitigés, j'ai un peu d'appréhension mais je sais que je ne résisterai pas longtemps.

Le Livre de Poche. 765 pages.
1921-1922.

Posté par lillylivres à 06:00 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
Tags : , , , ,


21 mai 2018

La Forme de l'eau - Guillermo del Toro et Daniel Kraus (roman)

formeElisa Esposito est une jeune femme muette. Depuis sa sortie de l'orphelinat où elle a passé son enfance, elle travaille comme femme de ménage au Centre Occam de Baltimore. Ses seuls amis sont Zelda, sa collègue noire, et Giles, son voisin, un peintre dont la carrière professionnel s'est écroulée lorsque son homosexualité a été dévoilée.
Un jour, Elisa découvre qu'une créature divine a été capturée en Amérique du Sud et emprisonnée sur son lieu de travail afin que les scientifiques américains l'étudient. Afin de veiller sur le prisonnier, l'armée américaine a mis le cruel et implacable Richard Strickland en charge de la sécurité du Centre Occam.

Je n'ai pas eu le temps d'aller voir le film de Guillermo Del Toro au cinéma, mais cette histoire aux allures de conte fantastique se déroulant pendant la Guerre Froide me semblait avoir beaucoup de chances de me plaire.
Ainsi que ne le montre pas mon résumé, La Forme de l'eau est un roman qui fait intervenir plusieurs narrateurs. Elisa et Strickland sont les personnages principaux, mais Giles, Zelda, Lainie (la femme de Strickland), le scientifique Hoffstetler et même la créature prennent la parole pour nous raconter cette histoire. Cela permet de mieux cerner les personnages et leurs motivation et de ménager un peu de suspens. Logiquement, le livre étant une adaptation du film, l'écriture est très scénaristique. On se représente sans mal toutes les scènes et les gestes de chacun et les décors dans lesquels se déroule l'histoire.
Malgré cela, les personnages sont très caricaturaux, surtout le trio Elisa, Giles et Zelda. Chacun, bien que très sympathique, semble représenter une catégorie de personnes dont la société américaine ne veut pas entendre parler (à l'époque notamment). Quant à la créature, on a beau nous la présenter comme un être exceptionnel, ses pensées sont tellement limitées qu'il est difficile de croire en sa grandeur, et de comprendre les liens qui l'unissent à Elisa. J'ai trouvé le couple Strickland plus intéressant. Richard est une brute, capable d'exécuter des individus de sang froid et de torturer sans état d'âme. C'est aussi un vrai macho, convaincu qu'il tient correctement son foyer. Il a cependant quelques moments de doute, qui laissent penser qu'il a été un être humain autrefois. Quant à Lainie, sa femme, habituée jusque là à se comporter comme une épouse parfaite, elle découvre qu'elle a le droit d'avoir ses propres envies.
Le choix de l'époque, celle de la Guerre Froide, du racisme d'Etat, de la toute puissance des hommes et de l'homophobie assumée, est cohérent et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Cependant, le traitement de ces thèmes est souvent superficiel et le texte se transforme sur la fin en mauvais roman d'espionnage avec des héros qui réussissent à s'enfuir contre toute logique de deux endroits a priori cernés par des dispositifs de sécurité extrêmes. Guillermo del Toro aurait sans doute dû faire des choix au lieu de vouloir aborder autant de questions en si peu de pages. Même la créature, personnage central du roman, qui symbolise sans doute beaucoup de choses, n'est finalement pas beaucoup exploitée, et encore moins dans le but de dénoncer les travers de l'humanité.

Mon billet est très négatif, mais cette lecture n'a pas été une torture non plus. Elle a même été plutôt agréable et facile, mais je suis déçue de ne pas y avoir trouvé davantage de maîtrise et de poésie. Je pense que le film me plaira davantage.

Lune a beaucoup aimé. La Livrophile est encore plus mitigée que moi.

Je remercie Audible et Angèle Boutin pour cette lecture.

Hardigan. 11h58.
Lu par Manon Jomain.
2018.