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lilly et ses livres
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virginia woolf
13 juin 2010

Flush : une biographie ; Virginia Woolf

flush_une_biographie_M38399Le Bruit du temps ; 194 pages.
Traduit par Charles Mauron. Préface de David Garnett.
1933
.

"Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps."

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de Virginia Woolf, et comme je suis certaine que cela vous manquait, j'ai décidé de me plonger dans un texte peu connu de l'auteur, mais exquis, qui vient d'être réédité, après avoir été longtemps indisponible en français.

Il s'agit d'une biographie romancée de Flush, le chien de la poétesse Elizabeth Barrett, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning est l'une des plus belles de l'histoire de la littérature.
Flush est un épagneul pur sang qui, à sa naissance, appartient à une famille assez pauvre, les Mitford (orthographié Midford à l'origine). Toutefois, Miss Mitford, qui soutient sa famille avec ses travaux d'écriture, décide de l'offrir à une jeune fille appartenant à une famille respectable, la maladive Miss Barrett. Cette dernière est déjà une poétesse célèbre, mais elle souffre d'un étrange mal, qui semble venir d'un manque de goût pour la vie.
D'abord attristé de quitter la campagne, où il a engendré un enfant (mais rassurez-vous, "rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit la fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs"), pour une chambre sombre et quelques rares sorties, durant lesquelles on le tient en laisse, Flush et Miss Barrett vont peu à peu devenir de vrais complices. Il mange ses repas, laissant le redoutable Mr Barrett penser que sa fille se nourrit correctement, elle l'aime tendrement.
Mais l'arrivée de "l'homme au capuchon", "enveloppé dans sa cape, sinistre", vient troubler cet équilibre.

Lorsque Virginia Woolf entreprend la biographie de Flush, son ami Lytton Strachey vient de s'éteindre. n56450Celui-ci était très célèbre en tant que biographe, grâce à un portrait de la reine Victoria et à ses Victoriens éminents. Ainsi, on peut voir dans ce portrait d'un chien de la même époque, rempli d'humour et d'affection, un hommage de celle qui vient d'achever Les Vagues à un ami cher*. Par ailleurs, Flush est un choix logique pour Virginia Woolf, puisqu'elle possède elle-même un épagneul, offert par son amie et amante Vita Sackville-West. 
J'ai débuté ma lecture un peu à reculons, doutant de pouvoir être émue par la découverte de la vie d'un épagneul. Flush n'a pas la puissance évocatrice des grands romans de Virginia Woolf, c'est indéniable. Cependant, il ne s'agit certainement pas d'une œuvre mineure de l'auteur. Loin d'être un exercice du genre private joke que l'on publie parce que l'auteur est célèbre, mais que personne ne peut comprendre, Flush est une œuvre captivante, complexe, et même trop courte pour le lecteur qui a à peine le temps de s'y plonger qu'elle est déjà finie.
L'humour de Virginia Woolf est irrésistible. Dès les premières lignes, elle prend un ton des plus sérieux pour nous conter les origines nobles de la race des épagneuls, à travers une étymologie faussement mal assurée  du mot (ça parle d'Espagne et de lapins, mais il faudrait que je recopie l'intégralité des premières pages afin d'en restituer la saveur). Il est bien évidemment impossible de ne pas voir  ici un parallèle affectueux avec l'aristocratie européenne, dont les origines doivent se perdre dans la nuit des temps afin de donner à ses membres une légitimité. 

Finalement, ce Flush est un personnage très émouvant, une sorte d'alter ego d'Elizabeth Barrett. A Londres, tous deux sont tenus en laisse. Lui afin de ne pas être kidnappé et en raison du code des chiens aristocrates, elle par un père possessif qui espère la garder près de lui. Le mariage, puis la fuite en pleine nuit, romanesque, de la poétesse et de Robert Browning, vers l'Italie, libère les deux êtres. La rencontre entre Elizabeth Barrett et Robert Browning a porté un coup irréversible à la relation entre la poétesse et son chien. Cependant, ces deux-là continuent à évoluer de façon similaire. Elle découvre le bonheur de vivre, la maternité, tout en continuant à écrire, quand Flush se livre à une visite de Florence "comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot - comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots."

Virginia Woolf adopte deux attitudes diverses à l'égard de Flush. D'un côté, il perçoit et symbolise ce qui nous échappe à nous. La complexité des choses lui apparaît, à travers des expériences plus ou moins agréables. Avec Flush, nous découvrons ainsi à Londres une réalité bien différente de celle que les belles maisons bien propres nous font imaginer. En effet, lorsque notre petit héros se fait kidnapper, nous nous apercevons avec horreur (enfin, les Barrett surtout sont surpris)  que derrière les quartiers chics, une grande partie de la population meure de fin, et est à la merci de toutes les épidémies qui passent.
D'un autre côté, Flush se trouve régulièrement dans des situations qui nous font rire de lui, comme lorsque Robert Browning doit le tondre afin de le délivrer des puces qui le font souffrir.

David Garnett, dans son commentaire sur le livre, voit finalement dans ce texte une sorte de fantaisie de la part de Virginia Woolf.

"Si je pouvais être métamorphosé en quelque oiseau ou animal, alors, pour la première fois, je serais moi-même." C'est ce que les hommes ont toujours ressenti, et ils ont inventé des histoires magiques de cygnes blancs qui étaient des filles de roi, d'ânes se nourissant de feuilles de roses et de renards-fées se plongeant dans des grimoires. Et pourtant, il y a toujours eu des humains qui ont possédé ce don, si communément envié. Les poètes et les conteurs dont une race de loups-garous -non pas les épouvatables loups-garous carnivores sur lesquels Mr Montague Summers vient de nous donner un volume très savant et très intimidant, mais des loups-garous de l'esprit. En se métamorphosant eux-mêmes pour réapparaître sous d'autres formes, ils trouvent des forces nouvelles, ils vivent d'autres vies, et souvent, comme la pauvre ourse Callisto, ils deviennent des étoiles fixes, immortelles, dans le ciel au-dessus de nous." 

Un très beau texte, vraiment.

Titine devrait nous en parler très bientôt !!
 

*Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, s'était lui aussi livré à ce genre d'exercice, et la biographie est une constante dans l'œuvre de l'auteur elle-même. On peut en effet penser à La Chambre de Jacob, ou encore à Nuit et Jour, dans lequel l'héroïne tente avec sa mère de se lancer dans une telle entreprise. 

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26 janvier 2010

Virginia Woolf, biographies de Viviane Forrester et d'Alexandra Lemasson

41526_004_1DDB8F8AL'un des premiers biographes de Virginia Woolf sera son neveu, Quentin Bell, publié en 1972. Alors que, dans l'entourage de la romancière, la plupart sont déjà morts, il donne le coup d'envoi à la légitimation de la légende autour de Virginia Woolf, celle qui la décrit comme folle et frigide notamment.
Les travaux récents remettent toutefois en cause cette représentation de la romancière. Alexandra Lemasson, tout comme Genviève Brisac et Agnès Desarthe, est beaucoup plus modérée.

"Virginia Woolf a la réputation d'être un auteur difficile. Sa vie elle-même est nimbée d'un halo de mystère. Ses dépressions. Sa folie. Son suicide. Tout semble converger pour faire de cette femme une héroïne tragique. En 1966, le dramaturge Edward Albee écrit une pièce sans relation avec la romancière mais dont le titre suggère à merveille les sentiments qu'elle a le don de susciter. Presque malgré elle. Qui a peur de Virginia Woolf ? Beaucoup de monde. Qui l'a lue ? Beaucoup moins. Il faudrait donc commencer par ses livres sans jamais avoir entendu parler de sa vie. Ignorer sa légende pour découvrir sa vérité. Commencer par la fin dans l'espoir de redécouvrir le début et que surgisse au détour d'une phrase le rire de cette femme pour qui seule la vie imaginaire valait la peine d'être vécue."

Virginia_Woolf_with_her_father__Sir_Leslie_StephenEn effet, il suffit de se pencher sur les écrits de Virginia Woolf pour s'apercevoir de son humour, de sa vitalité, de sa curiosité et de sa connaissance de la sensualité.   
La réputation de folie entourant la romancière s'est développée bien avant sa mort. Elle en a conscience, et note dans son Journal en 1922 :

"Le seul intérêt que l'on me porte en tant qu'écrivain provient, je commence à m'en rendre compte, de ma bizarre personnalité."

Très tôt, elle doit faire face à des drames successifs et cruels ; sa mère, sa demi-soeur, son père avec lequel elle entretient des rapports ambigus, puis son9782070307265_1_ frère, lui sont arrachés en l'espace de dix ans. Elle traverse des crises qui l'établissent aux yeux des siens comme fragile psychologiquement. Qu'en était-il réellement ? Cette question semble hanter ses biographes aussi bien qu'elle-même. Je m'interrogeais il y a de cela quelques mois sur la raison pour laquelle elle avait écrit Nuit et Jour, qui ressemble si peu à ses autres romans. C'est ici que Viviane Forrester trouve une explication :

"Le premier [roman] offert, La Traversée des apparences, provenait des racines de son désir, de ses peurs, de sa substance, d'un travail de sept ans. Le suivant dépendra de sa crainte d'être jugée victime de déraison : elle voudra le présenter comme la preuve du contraire, d'où la "platitude" qu'elle lui reconnaîtra."

Quel rôle ont joué Vanessa Bell, sa soeur, et Leonard Woolf, son mari, dans cette idée que Virginia Woolf avait d'elle-même ? Leonard Woolf était lui même un homme en proie à la mélancolie, et a pu répercuter ses propres démons sur sa femme, Alexandra Lemasson et Viviane Forrester s'accordent sur ce point. Cependant, la biographie de Viviane Forrester est un véritable charge contre le mari de Virginia Woolf, ce colonialiste zélé, dépressif, manipulateur, qui a fait croire à tous que sa femme était frigide quand il l'était, qui lui a imposé une vie parfaitement contrôlée, sans enfants, et qui l'a délaissée quand elle avait le plus besoin de lui. A lire cette biographie, on pourrait croire qu'il l'a lui même poussée dans l'eau.
Je trouve le travail de Viviane Forrester intéressant, et je n'ai aucune raison de vouloir imaginer à tout prix un Leonard parfait. Elle refuse de dire que Virginia Woolf était folle et déprimée en permanence, moi aussi.

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Toutefois, j'ai du mal avec ses arguments. Il y a beaucoup d'interprétations psychologiques (j'ai régulièrement pensé à ma mère, très portée sur la chose, en lisant ce texte), et donc non vérifiables. Ce qu'elle dit est souvent possible, mais pas irréfutable, ou du moins peut aisément être nuancé. Je pense par exemple à l'accusation de négligence portée contre Leonard, qui ne voit pas que sa femme est au bord du gouffre et qui la conduit la veille de sa mort chez unLeonard_et_Virginia médecin incompétent selon Viviane Forrester. Pour elle, Leonard a seulement voulu voir un médecin pour être rassuré, lui. Il ne me semblait pas que les gens qui se suicident étaient repérables, et faire l'autruche n'est pas non plus un comportement si incompréhensible. Je pense que Viviane Forrester a joué un rôle important pour réhabiliter Virginia Woolf, mais Leonard était sans doute un être complexe également, et les remarques qui se veulent modérées n'empêchent à mon sens pas de le montrer comme le grand méchant de l'histoire.
Il y en a d'autres, des méchants, dans cette histoire. De ce fait, cette biographie est la plus sombre que j'ai lue sur l'auteur. Ou plutôt sur sa famille, parce que Virginia Woolf est finalement assez en arrière-plan, la place occupée par ses fantômes étant majeure. Heureusement, la quatrième partie arrive pour justifier un peu toutes ces informations sulfureuses. Viviane Forrester commence alors à évoquer réellement l'oeuvre et à l'expliquer. Alexandra Lemasson, tout en évoquant la vie de Virginia Woolf, a choisit un parti plus intéressant à mes yeux en la liant en permanence avec le travail de la romancière tout au long du livre. Son étude est passionnante, pleine d'entrain et se lit comme un roman pour qui veut découvrir Virginia Woolf en douceur.   
On y rencontre d'abord l'enfant, celle qui passe des vacances merveilleuses à St. Ives, que Virginia Woolf recherchera plus tard dans La Chambre de Jacob, Vers le Phare, ou Les Virginia_et_VanessaVagues :

"Depuis la chambre des enfants, la vue sur la baie de St. Ives est d'une beauté à couper le souffle. Virginia passe des heures à observer le va-et-vient perpétuel de la flottille de pêche. Ce qu'elle préfère, ce sont les jours de régate. Tous ces drapeaux et ces petites personnes aussi agitées sur terre que sur mer qui donnent l'impression de s'être évadées d'un tableau français."

Celle aussi qui écrit avec Vanessa et Thoby le Hyde Park Gate News. Plus tard, il y aura la femme, belle, intelligente, curieuse, drôle, moderne, exigeante, mais aussi peu sûre d'elle, parfois mesquine et envieuse (comme de Katherine Mansfield et de James Joyce). Elle anime le groupe de Bloomsbury, qui comporte des personnalités toutes plus fascinantes les unes que les autres, fonde la Hogarth Press qui fait des choix audacieux. Dans les deux biographies, on trouve des anecdotes délicieuses, comme celle de Dreadnought Hoax. En 1910, Adrian Stephen, Virginia Woolf, Duncan Grant et d'autres, se font passer pour une délégation princière venue d'Abyssinie auprès de la marine britannique. Ainsi, pendant quelques heures, on leur fait des courbettes. Ils se sont maquillés avec du cirage, et la moustache de Duncan se décolle, mais la farce réussit. La marine apprécie moyennement la vérité lorsqu'elle l'apprend quelques jours plus tard.

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Il y a aussi la dépression qui suit le mariage de Virginia et Leonard Woolf, les dix ans d'exil à Richmond, les médecins, dont l'auteur se vengera dans ses textes, comme Mrs Dalloway. Les doutes. Et encore les deuils. Lytton Strachey, le grand ami du couple Woolf, puis Roger Fry, l'ancien amant de Vanessa, auquel Virginia consacre une biographie, un "pensum" pour Viviane Forrester. En 1937, Julian, le fils aîné de Vanessa et Clive Bell est tué en Espagne. La guerre est là, et Virginia va s'effondrer. Le 28 mars 1941, elle pose en évidence trois lettres pour Leonard et Vanessa, sa soeur avec qui elle a entretenu une relation faite de hauts et de bas, sort de sa maison, remplit ses poches de pierre, et va se jeter dans l'Ouse, qui borde une zone industrielle.

Bien qu'imparfaites (mais toute biographie l'est nécessairement, et je pense que les travaux engagés sont une chose indispensable), ces deux portraits de Virginia Woolf se lisent très facilement, et permettent de découvrir une petite part de la femme qu'elle était.

23 janvier 2010

Les Vagues ; Virginia Woolf

9782253030577Le Livre de Poche ; 286 pages.
Traduit par Marguerite Yourcenar. 1931
.

"Tout au début, il y avait une chambre d'enfants, avec ses fenêtres donnant sur un jardin, et par-delà le jardin, la mer."

Après La Chambre de Jacob et Vers le Phare, Virginia Woolf entreprend l'écriture d'un autre texte qui évoque ses étés à Saint Ives, la maison de vacances de ses jeunes années, alors que sa mère était encore en vie.

Bernard, Louis, Neville, Rhoda, Jinny et Suzanne nous font suivre le fil de leur vie , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, par le biais de monologues intérieurs. Chacun se retire après avoir parlé, comme le mouvement des vagues, infini, répétitif. Une septième silhouette, inextricablement liée aux autres se dessine, celle de Perceval, ce dieu vivant, ce Thoby Stephen sans doute*, qui hante ses amis aussi bien dans la vie que dans la mort. 
Tous ces personnages sont unis par le Temps, personnage qui sert d'Être suprême, dans un livre ou la religion est rejetée avec beaucoup de fermeté, et qui poursuit sa course, indifférent aux mouvements des humains, lentement, quand eux vieillissent si vite.

Les Vagues est un texte sur le renoncement à l'enfance, sur l'arrivée dans un âge fait de choix et donc d'abandons, de séparations, de solitudes et de désillusions.

"Bernard est fiancé. Quelque chose d'irrévocable vient d'avoir lieu. Un cercle s'est dessiné sur les eaux ; une chaîne nous est imposée. Nous ne serons jamais plus libres de nous écouler à notre guise."

Une fois adultes, ils se reverront, sporadiquement, tout en restant les membres d'un tout indissoluble. Ils pourraient être les multiples visages d'un même corps, et ils en ont conscience. Comme Bernard, qui répète inlassablement "je suis Bernard", parce qu'il sait qu'il pourrait tout aussi bien prononcer l'un des cinq autres prénoms qui font partie de lui. Les autres nous rendent multiples, parce qu'ils sont une part de nous, mais aussi parce qu'ils font ressortir des parts diverses de notre personnalité. Ils nous étouffent aussi.

"Pour être Moi (je l'ai remarqué), j'ai besoin de l'éclairage que dispensent les yeux d'autrui, et c'est99419_050_D1FAF223 pourquoi je ne serai jamais complètement sûr de moi-même. Les êtres authentiques, comme Louis, comme Rhoda, n'existent parfaitement que dans la solitude. Ils supportent mal l'éclairage venu du dehors, le dédoublement dans les miroirs. Ils tournent leurs toiles contre le mur sitôt qu'ils ont fini de peindre. Une épaisse couche de glace pilée couvre les paroles de Louis. Ses paroles sortent de là condensées, concentrées, durables.
De nouveau, après ce moment de somnolence, je souhaite faire briller mes mille facettes sous la lumière de figures amicales. Je viens de traverser les régions sans soleil de la non-identité. Pays étrange... Dans ce moment d'apaisement, dans ce moment de satisfaction oublieuse, j'ai entendu le soupir des vagues qui déferlent par-delà ce cercle de vive lumière, par-delà cette pulsation de vie, furieuse, insensée. J'ai eu mon moment d'énorme paix. C'est peut-être le bonheur, ça... Maintenant, je suis rappelé en arrière par le chatouillement des sensations, par la curiosité, par la gourmandise (j'ai faim) et par le désir irrésistible d'être Moi. Je pense aux gens à qui je pourrais expliquer certaines choses, à Louis, à Neville, à Suzanne, à Jinny, et à Rhoda. En leur présence, j'ai mille facettes. Ils m'arrachent aux ténèbres."

On pense aux célèbres lignes de John Donne, qui mettent en garde : "N'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi", mais aussi aux propres interrogations de Virginia Woolf quant au genre biographique.**

"J'ai inventé des milliers d'histoires ; j'ai rempli d'innombrables carnets de phrases dont je me servirai lorsque j'aurai lorsque j'aurai rencontré l'histoire qu'il faudrait écrire, celle où s'insèreraient toutes les phrases. Mais je n'ai pas encore trouvé cette histoire. Et je commence à me demander si ça existe, l'histoire de quelqu'un."

Le glas sonne d'ailleurs, et les descriptions du deuil sont poignantes. Les Vagues laisse une place au rire, celui de l'enfance surtout (et peut-être le plus précieux), et il s'achève sur une note déterminée. Le style est lumineux (la traduction de Marguerite Yourcenar a cependant fait couler beaucoup d'encre). Mais le drame qui touche les personnages au milieu du livre déstabilise profondément.

"Des femmes passent sous mes fenêtres, comme si un gouffre ne s'était creusé dans la rue : l'arbre aux durs feuillages ne leur barre pas la route. Nous méritons d'êtres écrasés comme une taupinière. Nous sommes ignobles, nous qui passons les yeux fermés."

"L'ombre grandit, et lentement la lumière violette décline. Le dieu qui m'apparaissait tout entouré de beauté est maintenant enveloppé de ruines. Le personnage divin au bout de la vallée au milieu du cercle clos des collines s'écroule et tombe comme je leur prédisais durant cette soirée où ils parlaient avec amour de sa voix dans la cage de l'escalier, de ses pantoufles, et des moments passés ensemble."

On est entre ombre et lumière, entre Rhoda qui prie pour que la nuit tombe, et Jinny pour que le jour paraisse. 

Les Vagues est un roman-poème qui montre une Virginia Woolf au sommet de son art. Vers le Phare reste mon favori, mais je ne suis pas loin de penser qu'il ne s'en faudrait que d'une relecture...

L'avis de Mea, qui a su mettre des mots là où je n'ai pu que m'incliner devant les citations. Tif et Sylvie aussi ont été conquises.

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*Le frère bien-aimé de Virginia Woolf, mort du thyphus en 1906, quand les siens croyaient en un avenir très prometteur pour lui.
** Voir la biographie d'Hermione Lee, Virginia Woolf ou l'aventure intérieure ; Paris ; Autrement ; 2000.

12 janvier 2010

Drôle de temps pour un mariage ; Julia Strachey

julia117 pages ; La Petite Vermillon.
Traduit par Anouk Neuhoff.1932
.

Julia Strachey était la nièce de l'historien Lytton Strachey, grand ami de Virginia Woolf. C'est par ce biais qu'elle a rencontré cette denière et son mari, Leonard. En 1932, les Woolf publient Cheerful Weather for the Wedding, à la Hogarth Press.

C'est la fin de l'hiver, et Dolly Thatcham va se marier. Elle épouse un diplomate de huit ans son aîné, qui l'emmènera en Amérique du Sud à la fin de la journée. La maison de sa mère, une veuve dépassée par les événements et plutôt antipathique, est en ébullition. Tout le monde attend la mariée, qui se prépare, en se disputant, au milieu des petits tourments imprévus, comme la couleur des chaussettes du cousin Robert, étudiant à Rugby, ou la présentation du buffet froid.
De ce groupe se dégagent deux personnages. Dolly, tout d'abord, qui se saoule tout en s'habillant. Pour se détendre, mais aussi pour faire face à ce mariage avec un homme qui n'est pas celui qu'elle imaginait. Elle se souvient de celui qui la promenait en bateau l'été précédent. Celui qui attend dans le petit salon l'occasion de lui parler, de lui avouer son amour.

J'ai ouvert ce livre en m'attendant à savourer un petit livre bourré de charme anglais, et j'ai trouvé une pépite.
Julia Strachey écrit remarquablement bien, et j'ai cru parfois voir l'ombre Virginia Woolf en lisant ce livre. Ce récit est fait de tableaux et de reflets.Julia_strachey_1_

"La lumière, qui filtrait de la serre avec sa kyrielle de pots de fougères feuillues sur leurs socles en fil de fer, était d'un ver étincelant.
Assis là sur le canapé, élégamment vêtu d'un costume de tweed, Joseph aurait pu être une statue taillée dans la pierre verte, tant ses cheveux blonds, son visage, sa bouche, ses yeux, ses poignets et ses mains étaient immobiles, et verts."

L'agitation de la maison entrecoupe ces descriptions. Les personnages crient, se disputent, se répètent, se courent après. Joseph prend un malin plaisir à contrarier Mrs Thatcham, Tom est inquiet à l'idée que d'autres élèves de Rugby se trouvent à la cérémonie, et prie son frère de changer de chaussettes. La nostalgie et la défaite imprègnent cette journée. Elle est froide, ratée et amère, quels que soient les consolations que trouvent les personnages.

Elle se mit à repenser à certains incidents, notamment lors d'un grand dîner à l'hôtel, à Malton. Il y avait eu une discussion à propos d'un biscuit croustillant à base de mélasse, qui ressemblait à une dentelle rigide de couleur brune, et qu'on appelait "croquant". "Quoi, tu n'as jamais goûté de croquants ! s'était écrié Joseph à côté d'elle, la dévisageant sous son grand chapeau d'été. Mais tu dois absolument y goûter ! Tu les adorerais ! " Or, en réalité, à travers sa physionomie, et principalement ses yeux, Joseph proclamait de tout son être, avec une ferveur violente, non pas "Tu les adorerais", mais "Je t'adore".

Il s'agit d'un très court texte, mais Julia Strachey est de ceux qui parviennent à exprimer beaucoup en seulement quelques pages, avec toute la délicatesse et la subtilité du monde.

Titine a écrit un billet qui dit tout ce que je pense de ce livre. InColdBlog a été déçu, mais Manu et Cathulu (dont je n'arrive pas à ouvrir le blog...) ont été conquises.

8 janvier 2010

Une Chambre à soi ; Virginia Woolf

woolf10/18 ; 171 pages.
Traduit par Clara Malraux. 1929
.

Il y a quelques années, j'ai eu à effectuer une présentation sur l'historiographie des femmes. Les titres sur lesquels j'ai alors travaillé étaient éloquents : Les femmes ou les silences de l'Histoire, Des femmes sans Histoire ?, etc. Il en ressortait que non seulement, les femmes, parce qu'elles étaient rarement en première ligne de l'Histoire événementielle (je sens qu'Erzébeth est absolument ravie à l'heure actuelle), avaient très longtemps été ignorées par la majorité des historiens (souvent des hommes...), mais qu'elles-mêmes s'étaient mises en marge de cette Histoire. On se plaint que Jane Austen ait brûlé ses lettres, mais il s'agit d'une pratique qui était alors ordinaire.

La démarche de Virginia Woolf dans Une Chambre à soi, qui se propose d'étudier "Les femmes et le roman", s'inscrit dans les débats qui ont amené les intellectuels à requestionner la place des femmes dans la société. Bien entendu, Virginia Woolf n'en est pas encore à pouvoir étudier les deux sexes de manière apaisée. Avant cela, il faut d'abord affirmer la présence des femmes dans les sujets qu'elle étudie. Mais son analyse fait preuve d'une clairvoyance rare. Elle prend avec ironie les commentaires qui émanent des hommes les plus cyniques à l'égard des capacités intellectuelles des femmes, tout en rejetant absolument la tentation de céder à une colère tout aussi stérile envers les représentants de l'autre sexe.

A l'origine, Virginia Woolf a écrit ce texte pour une conférence donnée devant des étudiantes. On pourrait s'attendre à un long texte sérieux et plein de détails que l'on aura tôt fait d'oublier avec tout autre auteur, mais Virginia Woolf ne peut s'empêcher de croire en la puissance de la fiction, ce qui donne lieu à un texte écrit comme un roman, avec un personnage qui déambule dans un Oxbridge plus ou moins imaginaire au milieu de l'automne, à la fois drôle, ponctué d'exemples marquants (comment oublier la soeur de Shakespeare, dotée "d'un coeur de poète", et qui "se tua par une nuit d'hiver et repose à quelque croisement où les omnibus s'arrêtent à présent, devant l'Elephant and Castle" ?) et qui pose de multiples questions.

"Ce que l'on attendait de moi était-ce seulement des hommages à des écrivains femmes illustres, Jane Austen, les soeurs Brontë, George Eliot ? A y regarder de plus près, cette association "femme" et "roman" me parut moins simple."

Elle met à jour un paradoxe incontestable. Si les femmes envahissent les oeuvres littéraires, captivent les poètes, la réalité les a rejetées dans l'ombre. "En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante." " Avez-vous quelque idées du nombre de livres consacrés aux femmes dans le courant d'une année ? Avez-vous quelque idée du nombre de ces livres qui sont produits par des hommes ? Savez-vous que vous êtes peut-être de tous les animaux de la création celui dont on discute le plus ?" Ce qui apparaît très vite est la nécessité de savoir dans quelles conditions une femme peut écrire un roman. Outre les "cinq cent livres de rente annuels" et une "chambre à soi", Virginia Woolf remonte dans le temps afin de nous expliquer pourquoi il existe si peu de femmes déclarées romancières (bien qu'elle veuille croire que beaucoup d'histoires anonymes sont le fait de femmes, après tout Curer Bell, George Eliot et d'autres étaient bien des femmes).
Elle s'exprime longuement sur les sources employées qui évoquent les membres de son sexe, écrites presque exclusivement par des hommes davantage préoccupés à étudier les rapports des femmes avec les hommes que les femmes entre elles.

"Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l'homme deux fois plus grande que nature."

Finalement, les femmes ont commencé à produire, provoquant une colère ressentie également par les deux sexes.
Virginia Woolf est convaincue que les femmes ont leur place dans le domaine écrit, parce qu'elles ont un angle de vue différent. Les centres d'intérêts varient selon les sexes, mais elle souhaiterait que tous puissent être exprimés dans les textes, sans que les femmes se sentent honteuses suite à des plaisanteries de la part de la gent masculine. Virginia Woolf sent que les choses changent, malgré des hésitations fâcheuses de part et d'autre. Elle explique ainsi l'apparition d'une littérature sexuée selon elle au XIXe, citant Galsworthy, qui tente de s'affirmer contre la montée des femmes dans le domaine des lettres par une écriture qui n'exprime que le "côté mâle de l'auteur".
Par ailleurs, même l'apparition du deuxième sexe dans le roman ne la satisfait pas totalement. Elle pense que si les femmes ont privilégié le roman à d'autres types d'écrits, c'est encore une fois parce qu'il s'agissait de la forme la plus conforme à leur mode de vie. Pour Virginia Woolf, Jane Austen, dérangée en permanence dans son processus d'écriture, a choisi le roman au moins partiellement par nécessité. Virginia Woolf évoque également d'autres figures qui la passionnent, elle ne peut s'empêcher d'avoir des regrets.

"Emily Brontë aurait dû écrire des pièces de théâtre poétiques ; la surabondance du vaste esprit de George Eliot aurait dû se répandre, une fois l'inspiration créatrice épuisée, sur l'histoire et la biographie."

Au-delà de la question du rapport entre la femme et le roman, il s'agit donc de mettre en évidence des phénomènes bien plus généraux. D'ailleurs, en ce qui concerne la question financière, Virginia Woolf ne pense pas que seules les femmes sont défavorisées.

"Nous pouvons discourir sur la démocratie, mais à l'heure actuelle, un enfant pauvre en Angleterre n'a guère plus d'espoir que n'en avait le fils d'un esclave à Athènes de parvenir à une émancipation qui lui permette de connaître cette liberté intellectuelle qui est à l'origine des grandes oeuvres."

Je ne partage pas la totalité des opinions de Virginia Woolf dans cet essai, mais elle les expose admirablement bien. Elle nous fait découvrir des destins inconnus, parfois fictifs, mais toujours très éclairants. 

D'autres avis sur Biblioblog et chez Violaine.

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30 octobre 2009

Pêle Mêle

En raison de problèmes divers, je n'ai pas pu faire de billets très nombreux ces derniers temps. Il se trouve que j'ai aussi, dans ce laps de temps, effectué des lectures sur lesquelles je ne sais pas vraiment quoi dire, soit parce que je connais trop mal leur auteur ou la période à laquelle ces livres ont été écrits, soit parce qu'ils ne m'ont pas enthousiasmée et sont désormais beaucoup trop lointains pour que j'écrive un billet dessus. 

irsympas_1_Commençons avec La Symphonie pastorale d'André Gide. Un pasteur, à la fin du XIXe siècle, est appelé après la mort d'une vieille femme. Dans la maison, il découvre une étrange créature, aveugle et muette, qu'il recueille chez lui afin de l'éduquer. Alors qu'il pensait se poser simplement en maître, auprès de celle qu'il baptise Gertrude, il découvre lui aussi une nouvelle vision du monde. La jeune fille ne sait pas mentir, faire semblant de comprendre. "Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le racontent les oiseaux ? Pourquoi, vous, ne me le dites-vous pas ? Est-ce par crainte de me peiner en songeant que je ne puis la voir ? Vous auriez tort. J'écoute si bien les oiseaux ; je crois que je comprends tout ce qu'ils disent." Progressivement, le pasteur, sans qu'il le devine, tombe éperdument amoureux de Gertrude. Il tente de la modeler, de la garder dans ce monde intemporel et bien régenté qu'ils semblent habiter. Il refuse de voir ses sentiments pour la jeune fille. C'est sa propre femme qui tente de lui ouvrir les yeux ! Gertrude, elle, est d'une docilité et d'une sincérité totale. Jusqu'à ce que la bulle éclate. 
Ce texte est rempli de poésie, et met en scène des personnages en dehors de tout, dans un monde qui se suffit presque à lui même.
Je n'ai pas été subjuguée par cette lecture, mais elle m'a permis de passer un agréable moment, et m'a donné envie de déterrer Les Faux Monnayeurs qui dort dans ma PAL depuis un moment déjà.

Les avis de Sylvie et de Kalistina.   

J'ai aussi replongé dans diverses lectures concernant Virginia Woolf. Je vous parlerai de cellesISBN_978_2_7210_0271_6_1_1_ qui m'ont apporté quelque chose plus tard, et je vais me contenter de vous toucher deux mots de Virginia Woolf ou la dame sur le piédestal d'Anne Bragance. Je ne connais pas du tout cette dernière, mais le titre m'a fait foncer tête baissée dans ce livre qui ne m'a rien appris sur Virginia Woolf, et qui raconte d'une façon très étrange et très personnelle l'impact que cette dernière a eu sur la vie d'Anne Bragance. La forme est très étrange, le livre est décousu, et je me suis sentie une indiscrète dans une sorte de journal intime plein de ratures, de retours en arrière, de tentatives d'écritures (Bragance insère par exemple des extraits de ses propres romans, ce qui est totalement sans intérêt quand on ne la connaît pas). Un essai pas du tout concluant.

1363_medium_1_Van Gogh le suicidé de la société est un texte que l'on peut lire aussi bien pour Van Gogh que pour Artaud. Je connais vaguement le premier (La nuit étoilée est l'une de mes toiles préférées), et j'ignorais tout du second. J'ai donc découvert un écrivain qui prend une plume superbe, à la fois drôle et tragique, pour évoquer à la fois un homme qu'il admire et en qui il se voit. Il s'agit également d'une charge contre la psychiatrie et la société en général, qui cherche ce qui n'existe pas, et qui non seulement ne reconnaît pas ses génies, mais qui en plus absorbe leur énergie jusqu'à les tuer. Le sentiment de persécution exprimé par Artaud est sans doute exagéré, mais ses phrases et sa passion sont tellement belles que j'ai été obligée de les savourer.

"Ce n'est pas à force de chercher l'infini que Van Gogh est mort,
qu'il s'est vu contraint d'étouffer de misère et d'asphyxie,
c'est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyait détenir l'infini contre lui."

25 juillet 2009

Nuit et Jour ; Virginia Woolf

7933_medium_1_Flammarion ; 405 pages.
Traduit par Catherine Naveau.
Night and Day. 1919.

Courage, il s'agit du dernier roman de Virginia Woolf que j'avais emporté en vacances. Certes, j'ai vraiment eu envie de m'en procurer d'autres, mais il existe des villages dans lesquelles on ne trouve pas la moindre librairie...

Katherine Hilbery est la fille unique d'un couple de l'aristocratie londonienne. Sa vie se partage entre sa contribution à la rédaction d'une biographie de son célèbre grand-père et ses activités domestiques et mondaines. Un après-midi, l'un des protégés de son père, Ralph Denham, se rend chez les Hilbery. La rencontre entre les deux jeunes gens est chaotique, mais Ralph décide de faire de Katherine une obsession. Ils se revoient quelques temps plus tard lors d'une soirée chez Mary Datchet, une jeune femme écartelée entre sa soif de liberté et son affection pour Ralph. Katherine est alors accompagnée de William Rodney, qui souhaite l'épouser.

Nuit et Jour est le second roman de Virginia Woolf, et même s'il est certainement fort bon dans l'absolu, et captivant presque de bout en bout, je pense que c'est le roman de l'auteur le moins abouti.
Sa construction est étonnament classique. Les pensées des personnages ne dominent pas l'ensemble, qui comporte également de très nombreux dialogues, énormément d'humour et de fraîcheur. Il serait réducteur de ramener l'intrigue à quelques relations amoureuses (comme je l'ai fait dans mon résumé). Il existe un véritable combat dans ce roman, entre deux époques (politique, littérature, moeurs, travail, religion). Virginia Woolf dresse un portrait aiguisé des questions que se posent les classes bourgeoises anglaises, alors que le vingtième siècle commence.
Cela se répercute notamment sur les conduites des deux personnages féminins principaux. Mary et Katherine sont, comme les autres héroïnes de Woolf, à la recherche de réponses sur elles-mêmes. Mary représente la femme indépendante, issue d'une modeste famille campagnarde, qui cherche à ne pas se laisser influencer par son environnement et ses propres démons, désireux de la faire revenir vers un rôle plus traditionnel. Quant à Katherine, elle est moins attachante qu'une Rachel, mais j'ai l'impression que Virginia Woolf aimait, dans ses premiers romans, créer des héroïnes qui, au début de leur histoire, ne lui ressemblent pas encore. Rachel n'aime pas Jane Austen, Katherine n'a carrément "aucune disposition pour la littérature", et éprouve même "une antipathie naturelle pour l'introspection" tandis qu'elle se passionne pour les mathématiques.
A première vue donc, les deux figures féminines principales de ce roman sont totalement opposées, et permettent de confronter des conceptions qui le sont tout autant. Je délire certainement (et en plus je me fais du mal en disant cela), mais au fur et à mesure de ma lecture, j'ai trouvé ce qui ne tient pas debout dans ce livre. Virginia Woolf a créé deux personnages un peu caricaturaux qui pourraient finalement être les différentes facettes d'une seule personne. Cela aurait permis d'éviter la cure d'amaigrissement subie par l'intrigue dans la dernière partie, qui voit Mary s'effacer au profit de Katherine, et sans doute pour le pire. Je suis pire que fleur bleue, et la réunion des amants est généralement le point culminant de ma lecture quand les livres s'y prêtent. Dans Nuit et Jour, les réflexions et les doutes de Katherine quant à ses affections, sont naturels, et dévoilent une personnalité complexe, qui refuse de s'engager pour satisfaire d'autres désirs que les siens. Cependant, ils sont tellement étirés que, si je ne parlais pas d'un auteur que j'adore, je dirais que l'on frôle la nunucherie (je sens que je vais avoir droit à des insultes mais tant pis). De plus, comme je l'ai noté plus haut, il me semble que les ambitions de Virginia Woolf sont bien plus larges au début du roman. Mais dans la dernière partie, on fait durer le plaisir et apparaître un personnage à la dernière minute pour que tout se finisse bien dans le meilleur des mondes, et cela sonne faux. 
En fait, je trouve que ce livre sonde de nombreuses pistes, mais avec maladresse. Woolf nous livre une histoire fort agréable, drôle, qui ravirait sans aucun doute beaucoup de lecteurs si un éditeur avait la bonne idée de rééditer Nuit et Jour. Mais ses tentatives de capter l'univers, comme dans ses autres romans, tombent un peu à plat.

Allie évoque aussi ce roman.

23 juillet 2009

La double vie de Virginia Woolf ; Geneviève Brisac & Agnès Desarthe

resize_4_Points ; 279 pages.
2004.

J'ai acheté plusieurs études sur Virginia Woolf depuis le début de l'année, dont la biographie d'Hermione Lee, qui fait plus de mille pages, mais j'ai préféré opter pour un format plus pratique pour la plage.

Je ne connais pas du tout Geneviève Brisac, et j'ai seulement lu Je ne t'aime pas Paulus d'Agnès Desarthe, mais je sais que cette dernière connais bien Virginia Woolf, dont elle a traduit La Chambre de Jacob et La Maison de Carlyle et autres esquisses, et pour laquelle elle a écrit une préface à L'Art du Roman.

La double vie de Virginia Woolf est donc un essai écrit par deux romancières qui tentent de dresser un portrait de l'auteur anglaise en ne se soumettant pas aux règles de la biographie traditionnelle, et en se basant presque exclusivement sur les écrits que Virginia Woolf a laissé : romans et nouvelles, mais aussi journal, essais, lettres et articles.
Je trouve ce parti pris intéressant. Beaucoup de passages m'ont plu dans ce livre. Il est prescripteur, et donne envie de se lancer dans les textes évoqués. Geneviève Brisac et Agnès Desarthe aiment leur sujet, et transmettent sans difficulté leur enthousiasme. Ce livre a aussi le mérite d'être synthétique, de ne pas donner dans le sensationnel en évitant de succomber à la légende qui entoure l'auteur britannique, et de donner des pistes concernant les différentes facettes de Virginia Woolf. Avec Geneviève Brisac et Agnès Desarthe, on découvre aussi l'environnement de l'auteur de Mrs Dalloway, ses amis, ses proches, son humour et ses époques. Et dans tout cela, sa vision de la vie et de ses travaux.
Alors bien sûr, tout n'est pas parfait. Il y a un manque de cohérence qui m'a gênée parfois. La chronologie est présente essentiellement au début et à la fin, et comme je l'ai noté, les auteurs de cet essai ont tenté de ne pas en être les esclaves, mais cela donne lieu à une impression que l'auteur n'a pas vraiment évolué entre 1915 et les dernières années de sa vie (j'exagère, mais je veux dire que l'on ne repère pas le parcours de Virginia Woolf de façon distincte ; le repère avec les textes cités existe, mais il est flou), et aussi à une impression de déjà-vu par moments.
Autre élément qui m'a surprise, les premiers romans de Virginia Woolf sont à peine évoqués (pour parler des relations de Virginia avec ses demi-frères), et pas du tout exploités. C'est contradictoire avec les objectifs des auteurs de cet essai, qui visaient justement à dresser un portrait de Virginia Woolf à travers ses écrits. Certes, elle n'a pas écrit seulement des romans, mais je trouve étrange de ne pas évoquer l'entrée en littérature de l'auteur que l'on étudie.

Je m'étale sur ce qui m'a déplu, mais cette lecture a été très agréable en réalité. Je pense qu'il faut la considérer comme une mise en bouche, et en cela le pari est tenu.

22 juillet 2009

La Chambre de Jacob ; Virginia Woolf

resize_1_Stock ; 252 pages.
Traduit par Agnès Desarthe.
V.O. : Jacob's Room. 1922.

A l'origine, il s'agissait surtout de trouver la biographie d'Hermione Lee, mais je suis incontrôlable en librairie, même quand j'y envoie les gens à ma place... Je peux aussi accuser Dominique de m'avoir obligée à acquérir la nouvelle édition de La Chambre de Jacob, en racontant que celle du Livre de Poche est illisible.

Je vais arrêter de vous raconter ma vie fascinante pour en évoquer une autre, celle de Jacob Flanders, ou Thoby Stephens, le frère aîné de Virginia Woolf, mort de la thyphoïde en 1906. Comme dans Vers le Phare, l'auteur ne se contente pas d'être avalée par son sujet. Elle le rend universel.

La construction de ce livre est très déconcertante. La chambre de Jacob est le troisième roman de Virginia Woolf, et en plus de rompre de façon très nette avec les textes précédents de l'auteur, il me paraît également très différent des suivants (à part peut-être Les Années, dans une certaine mesure). Il ne s'agit pas d'un récit linéaire, ni d'un réel enchevêtrement de monologues intérieurs, mais d'une collection de souvenirs, d'émotions et de paysages autour d'un personnage, Jacob, depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte, depuis la mer jusqu'à Cambridge et la Grèce. Ces bribes ne sont elles-mêmes que des esquisses, qui s'expriment de façon vague, et ne disposent que de peu d'espace.
Elles reflètent un manque, une ombre : "Dans tous les cas, la vie n'est qu'une procession d'ombres, et Dieu seul sait pourquoi nous les étreignons si passionnément et les voyons partir avec une telle angoisse, alors qu'elles ne sont, et que nous ne sommes, que des ombres."
Comme souvent avec Virginia Woolf, le temps a un rôle fondamental, c'est lui qui mène la danse. Il donne lieu à des scènes colorées, qui nous rendent presque sereins, comme cette traversée en bateau de Jacob et Durrant, avant de nous replonger aussi sec dans des scènes plus dramatiques, comme certaines interventions des femmes, qui arrivent telles des cris annonçant les drames du présent et du futur.
J'ignore si c'est un signe du caractère autobiographique de l'oeuvre, mais l'auteur s'insère dans le récit, et je ne me souviens pas l'avoir remarqué dans ses autres romans. On peut aussi retrouver des réflexions sur la littérature et le déroulement de l'histoire qui existent également dans les autres romans de l'auteur, et aussi dans son oeuvre critique.
La Chambre de Jacob n'est pas le livre de Virginia Woolf que j'ai le plus apprécié, mais ça ne veut pas dire grand chose avec cet auteur. Il s'agit d'un très beau livre, qui berce le lecteur, le perd, et surtout l'émeut profondément.

"Les îles Scilly viraient au bleu ; et soudain un éclat bleu, violet, puis vert envahit la mer ; la laissa grise ; imprima une raie qui aussitôt disparut ; mais lorsque Jacob eut passé sa chemise par-dessus sa tête toute l'étendue des vagues était bleu et blanc, ondulante et fraîche, bien que, de temps à autre, une large marque violette apparût à a surface, comme un hématome ; ou encore il arrivait qu'un plein émeraude flottât, teinté de jaune. Il plongea. Il avala de l'eau, la recracha, frappa de son bras droit, frappa de son bras gauche, fut remorqué par une corde, suffoqua, éclaboussa, et fut hissé sur le pont."

L'avis de Dda.

11 juillet 2009

Vers le Phare ; Virginia Woolf

resize_3_Folio . 363 pages.
Traduit par Françoise Pellan.
V.O. : To the Lighthouse. 1927.

Publié en 1927, Vers le Phare est le cinquième roman de Virginia Woolf. C'est aussi un chef d'oeuvre.

Nous sommes peu avant la Première Guerre mondiale, sur une île écossaise, dans la résidence d'été de la famille Ramsay. James, le plus jeune des huit enfants Ramsay, rêve d'une excursion au Phare le lendemain. Sa mère le soutient, mais son père brise ses espérances, s'appuyant sur la logique, qui veut que le mauvais temps vienne gâcher ce projet. "Il était incapable de proférer une contrevérité ; ne transigeait jamais avec les faits ; ne modifiait jamais une parole désagréable pour satisfaire ou arranger âme qui vive, et surtout pas ses propres enfants qui, chair de sa propre chair, devaient savoir dès leur plus jeune âge que la vie est difficile ; les faits irréductibles ; et que la traversée jusqu'à cette terre fabuleuse où s'anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres (là, Mr Ramsay se redressait, plissait ses petits yeux bleus et les fixait sur l'horizon), est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l'épreuve."

Vers le Phare est un texte qui appartient sans doute à ce que l'on appelle les romans sans intrigue, même si cette appellation ne me semble pas vraiment exacte, et fait surtout penser que l'on parle d'un truc complètement barbant. Or, ce livre ne correspond pas du tout à cette idée. Comme dans les autres romans de Virginia Woolf, il s'agit ici d'une quête. Celle du sens, de l'aboutissement, du bout des ténèbres.
Les personnages visent à ce but, et nous livrent leurs pensées par le biais de monologues intérieurs. Il sont tourmentés, inquiets, blessés, maladroits. J'ai souri en regardant le couple formé par les parents Ramsay. Ils ressemblent un peu aux Dalloway dans la relation qu'ils entretiennent. L'image de Richard achetant des fleurs pour son épouse parce qu'il ne sait pas dialoguer avec son épouse n'est vraiment pas loin. En réalité, d'après les notes du texte, Mr et Mrs Ramsay sont des échos des parents de Virginia Woolf, Julia et Leslie Stephen, et le nombre d'enfants correspond également, ainsi que d'autres détails.
Le récit se divise en trois parties inégales. La première se déroule donc sur une soirée d'été, et voit se découper nettement la figure de Mrs Ramsay qui, bien qu'en proie à de nombreux tourments elle même, parvient plus ou moins à apaiser ceux des autres, et à retenir le temps. La deuxième partie voit le temps reprendre ses droits, délabrer la maison, et emporter les vivants. Le tout en vingt pages qui font passer dix ans. Enfin, la troisième partie ramène l'espoir face à l'inachevé.
Pour parvenir à ce résultat, Virginia Woolf pousse son écriture aussi loin qu'il est possible de le faire. Son style est tout bonnement incroyable. Chaque phrase est une perfection, soutenue par une marée de clins d'oeil. A commencer par ce mouvement vers le Phare, l'achèvement. Ou la mort. En effet, comme dans La Traversée des Apparences, où Rachel Vinrace meurt pour avoir souhaité l'inaccessible, achèvement et mort se confondent ici. Ce parcours se reflète également dans le tableau que Lily Briscoe ne parvient à peindre qu'au dernier moment. Il ressort de tout cela une très belle poésie, et cela se ressent encore plus dans la deuxième partie. Je pense même qu'on peut la lire séparément du reste, comme un poème tragique, et en ressortir bouleversé.

"Ainsi, toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d'immenses ténèbres. Rien, semblait-il, ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s'insinuant par les fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d'une commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque plus rien du corps ou de l'esprit qui permette de dire : "C'est lui" ou "C'est elle." Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose ; quelqu'un gémissait, ou bien riait tout fort comme s'il échangeait une plaisanterie avec le néant."

Je réalise que vous allez penser que ce livre est horriblement déprimant, alors que c'est faux. J'ai souvent sourit, au contraire. Les personnages, même si on les affectionne, ont des comportements très drôles, particulièrement dans la première partie. On oscille souvent entre paix et tourments dans ce livre, mais c'est la réconciliation qui l'emporte.

Ce livre m'a empoignée comme cela ne m'était pas arrivé depuis très longtemps. Vous vous souvenez de ma rencontre avec Le Bruit et la Fureur l'année dernière ? Je crois qu'on est encore un cran au-dessus.   

"Elle creusa un petit trou dans le sable et le recouvrit, comme pour y enterrer la perfection de cet instant. C'était comme une goutte d'argent dans laquelle on trempait son pinceau pour illuminer les ténèbres du passé."

"Personne n'avait jamais eu l'air aussi triste. Une larme, peut-être, se forma, amère et noire, dans les ténèbres, à mi-chemin du puits qui conduisait de la lumière du jour jusqu'aux tréfonds ; une larme coula ; la surface de l'eau se troubla légèrement à son contact puis redevint lisse. Personne jamais n'avait eu l'air aussi triste."

 

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