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lilly et ses livres
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10 mars 2011

Un bonheur de recontre ; Ian McEwan

un_bonheur_de_rencontre_25215151Folio ; 216 pages.
1981.

Ian McEwan est l'un de mes auteurs préférés. A l'occasion de la sortie prochaine de Solaire, je me suis dit qu'il était temps de me replonger dans l'oeuvre de cet auteur dont je n'ai lu que des grands livres. Mon choix s'est porté sur le deuxième roman de Ian McEwan, adapté au cinéma sous le titre Etrange séduction.

Mary et Colin sont en vacances à Venise, même si le nom de la ville n'est jamais nommé. Ils forment un couple tranquille depuis sept ans, et ils s'ennuient.
Tout bascule lorsqu'ils rencontrent Robert, par hasard, alors qu'ils sont perdus dans les rues tard le soir. Cet homme affable est marié à Caroline, avec laquelle il forme un couple à la fois harmonieux et surprenant.

Encore une fois, j'ai trouvé avec ce livre ce qui me fascine et me dérange chez Ian McEwan.
La majeure partie du livre est très lente. Ian McEwan, à son habitude, décrit avec une grande précision le décor dans lequel évoluent Mary et Colin. C'est un étrange huis-clos. Ils sont seuls même au milieu de la foule, et cette solitude met en valeur leur relation engourdie. Chaque jour, c'est le même rituel. Ils répètent inlassablement qu'ils sont en vacances, mais se forcent à faire ce que des touristes doivent faire selon eux, sans y prendre le moindre plaisir. Entre eux, ils ne se parlent pas ou presque, et leurs gestes de tendresse sont retenus, la plupart du temps par une incapacité à percevoir ce que l'autre attend. Rien d'intéressant ne semble alors pouvoir se produire.
La rencontre avec Robert et Caroline les réveille, mais ils ignorent les raisons de ce regain imprévu de désir, et refusent de toute façon de les rechercher.
Et puis soudain, le livre se transforme en thriller, avec des moments de panique que l'on n'avait pas prévus. Mary et Colin continuent à nous donner le sentiment qu'ils maîtrisent leur histoire, le nombre de pages restant à lire nous fait croire qu'il ne peut rien arriver de bien méchant. C'est sans compter sur le talent de Ian McEwan, qui est maître dans l'art de ballader son lecteur.

"Nous étions les mêmes, après tout, et cette idée, l'idée de la mort, je veux dire, n'allait pas disparaître comme par enchantement, simplement parce que nous avions décrété qu'il le fallait."

On referme ce livre avec une sensation d'horreur, mêlée à une certaine délectation, celle d'avoir lu un grand livre.

D'autres avis chez Cocola et Ys.

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7 mars 2011

Charivari ; Nancy Mitford

34811908_8232115Christian Bourgois ; 260 pages.
1935.

Dans la famille Mitford, il y avait six soeurs. Nancy était l'aînée, et elle se distingua en tant qu'écrivain. Pamela et Deborah, deuxième et sixième ont mené des vies relativement tranquilles. Jessica, la cinquième, fut une femme particulièrement battante, mais la palme revient sans conteste à Diana et Unity, tristement célèbres pour leurs relations très serrées avec les milieux nazis.
Alors, quand Nancy Mitford publia Wigs on the green pour la première fois en 1935, cette satire du national-socialisme et de l'aristocratie anglaise jeta un certain froid entre la romancière et ses deux soeurs admiratrices d'Hitler (Unity s'est quand même tiré une balle dans la tête en apprenant la déclaration de guerre de l'Angleterre à l'Allemagne, balle qui ne l'a tuée que des années plus tard au passage).  

En effet, Charivari se déroule dans les années 1930, alors que la montée du nazisme en Allemagne fait écho à la déchéance de l'aristocratie anglaise.
Noel Foster, qui vient d'hériter quelques milliers de livres d'une de ses tantes, décide de partir chasser la riche héritière. Il a le malheur d'en parler à Jasper Aspect, aristocrate sans le sou manipulateur, qui décide de l'accompagner et de se faire entretenir par son ami. Noel et Jasper jettent leur dévolu sur Eugenia Malmains, l'une des plus grosses héritières d'Angleterre, et s'installent dans une auberge très confortable à côté de la demeure de la jeune fille. Celle-ci est extravagante et passionnée, et a décidé de mettre cette énergie au service du national-socialisme. 
Noel et Jasper s'empressent de souscrire à son mouvement, autant par conviction (ce sont de sympathiques jeunes gens...) que par intérêt (ils espèrent ainsi entrer dans ses bonnes graces).
Mais Eugenia est aussi une jeune fille du scandale, sa mère étant une femme adultère (ce qu'elle ignore), et un symbole bien malgré elle de la "déliquessence des valeurs morales" traditionnelles de l'aristocratie anglaise. Le trio est bientôt rejoint par une duchesse en fuite, sa compagne qui a quitté son mari volage, et une bourgeoise locale dont le romantisme et l'imagination débordante ne sont pas satisfaits par un époux passionné par les vaches.

J'avais déjà pu constater le mordant dont Nancy Mitford sait faire preuve dans ses romans, cette fois elle y va sans aucun complexe pour nous livrer un panel de personnages tous plus méprisables les uns que les autres. Alors évidemment, leurs opinions politiques donnent lieu à des discours effarants sur la société idéale et pure que souhaite établir le national-socialisme. Je vous laisse savourer quelques mots d'Eugenia sur la place des femmes :

"- Au coeur de la bataille, dit Eugenia froidement, le devoir de la femme est de se tenir à la place qui est la sienne, la chambre à coucher. Si elle intervient dans les affaires des hommes elle doit accepter un destin d'homme."

Le tout est cependant nuancé par quelques arrangements avec la réalité. Poppy ne devrait pas avoir de liaison et aller retrouver son mari, mais étant donné que c'est un grossier personnage non-aryen, il vaut mieux qu'elle divorce. Quelques personnages sont moins convaincus par ce genre de discours, mais leur lâcheté et leur vanité les rendent incapables de faire preuve d'un peu de jugement critique. Les classes dominantes voient les rênes de la société leur échapper de plus en plus. Ils sont ruinés, cachés dans des asiles invraisemblables ou au fond de leur demeure, le scandale n'épargne ni ne choque plus personne, et le résultat est vraiment laid à regarder.

Outre ce discours politique, Nancy Mitford discourt comme à son habitude sur l'amour et le mariage. C'est évidemment un constat amer qu'elle dresse, tournant un peu plus en ridicule ces odieux personnages qui peuplent le livre.

Malgré tout, l'humour cinglant de la romancière rend cette lecture facile, tout en mettant encore mieux en valeur ce qu'elle critique. C'est cette légèreté sur des thèmes si graves que Nancy Mitf1718394131ord a utilisé quelques années plus tard pour expliquer son refus de voir son livre réédité. Outre les soucis familiaux qu'il avait pu lui causer, elle soulignait en effet que les atrocités nazies rendaient les blagues sur le sujet de très mauvais goût.

Ce n'est pas mon avis. Charivari, loin d'être une blague, est un livre subtil, qui montre l'idéologie nazie dans toute son absurdité, et qui ne stigmatise que ses adhérents. Il faut le lire.

24 janvier 2011

Orlando ; Virginia Woolf

orlandoLe Livre de Poche. 317 pages.
Traduit par Catherine Pappo-Musard.
1928
.

Il me reste encore un roman de Virginia Woolf à découvrir, mais je ne pense pas me tromper en disant qu'elle a écrit encore et encore le même livre, cherchant inlassablement à trouver la manière d'exprimer ce qu'elle recherchait avec l'écriture.

L'histoire d'Orlando est pourtant à première vue inhabituelle. Orlando est en effet un jeune gentilhomme de l'ère élisabéthaine, inexpérimenté, coureur de jupons, et en même temps en proie à de véritables crises de mélancolie. Après un chagrin d'amour, il part pour la Turquie, puis vit avec les Bohémiens, revient en Angleterre, rencontre Pope, Swift et Addison, se marie deux fois, a un enfant avant d'atterrir à l'époque édouardienne. Entre temps, il sera devenu femme, et aura vécu plus de trois siècles.

Comment capter celui dont on écrit l'histoire ? Cette question taraude Virginia Woolf dans toute son œuvre. Elle se met ici dans la position d'un véritable biographe, et expose avec le plus grand sérieux ses difficultés à écrire l'histoire d'Orlando, en raison d'un manque de documentation mais surtout des innombrables facettes qui constituent un être humain.

"Il est indéniablement vrai que les meilleurs praticiens de l'art de vivre, souvent des gens anonymes d'ailleurs, réussissent à synchroniser les soixante ou soixante-dix temps différents qui palpitent simultanément chez tout être humain normalement constitué, si bien que lorsque onze heures sonnent, tout le reste carillonne à l'unisson et, ainsi, le présent n'est pas une rupture brutale et n'est pas non plus totalement oublié au profit du passé. De ceux-là, nous pouvons dire sans mentir qu'ils vivent précisément les soixante-huit ou soixante-douze années qui leur sont allouées sur la pierre tombale. Des autres, nous savons que certains sont morts même s'ils déambulent parmi nous ; d'aucuns ne sont pas encore nés même s'ils respectent les apparences de la vie ; d'autres encore sont vieux de plusieurs siècles, même s'ils se donnent trente-six ans. La durée de vie réelle d'une personne, quoi qu'en dise le D.N.B., est toujours sujette à caution. Car c'est une tâche ardue d'être à l'heure ; rien ne dérègle le mécanisme comme de le mettre en contact avec un art quelconque ; et c'est peut-être son amour de la poésie qui est à blâmer quand on voit Orlando perdre sa liste et s'apprêter à rentrer chez elle sans sardines, ni sels de bain, ni botillons."

De ce fait, elle accorde à son personnage son véritable temps, celui qu'il a pris pour déployer tout son être, et justifie ainsi ce qui pourrait sembler anormal dans le livre qu'elle écrit. Le livre commence certes au XVIe siècle, mais elle n'a fait qu'écrire sur sa propre époque.

Il a été dit qu'Orlando était en fait une lettre d'amour à Vita Sackville-West, avec laquelle Virginia Woolf a entretenu une relation amoureuse. Certains détails attestent sans doute de cette expérience, et expliquent la grande place de la sexualité dans ce roman (on trouve aussi un petit épagneul, mais là je pars dans le hors-sujet, rassurez-vous), toutefois il s'agit d'un texte qui a bien plus d'intérêt qu'une déclaration d'amour à une personne. Virginia Woolf reprend en effet ici plusieurs thèmes qui lui sont chers, comme la place des femmes, et développe son idée des innombrables facettes caractérisant l'individu dont je viens de parler.
Dès le début, Orlando est incertain quant à sa sexualité. Il a plusieurs aventures avec des femmes, mais il prend d'abord l'une d'entre elles pour un homme avec lequel il regrette de ne pouvoir satisfaire le désir qu'il lui inspire. Par la suite intervient le changement de sexe d'Orlando, qui devient une femme alors qu'elle est encore ambassadeur et qu'elle vient de se marier. Malgré cela, le travestissement est encore abordé, par le biais du personnage d'Orlando, mais pas seulement. Chez Woolf, on est, point barre. Mais la société est là pour tenter de poser des barrières contre la nature profonde des individus.
Malgré son ton souvent badin, et une histoire qui semble loufoque à première vue, la révolte de l'auteur contre ces principes inacceptables est perceptible. Après son changement de sexe, si les réactions d'Orlando sont drôles, elle ne se retrouve pas moins dans une situation délicate. Rentrée en Angleterre,
elle subit la remise en cause de nombre de ses droits maintenant qu'elle n'est "que" femme.

"Et c'est le dernier juron auquel j'aurai droit", songea-t-elle, "dès que j'aurai posé le pied sur le sol de l'Angleterre. Et je ne pourrai plus assommer un homme, le traiter de menteur en face, ni tirer mon épée et la lui passer à travers le corps, je ne pourrai plus siéger parmi mes pairs, porter une couronne ducale, marcher en procession, condamner à mort, conduire une armée, ni caracoler le long de Whitehall sur mon destrier, ni arborer soixante-douze médailles différentes sur la poitrine. Dès que je serai en Angleterre, j'en serai réduite à servir le thé et à demander à ces messieurs s'ils trouvent ça à leur goût. Vous sucrerai-je ? Un nuage de crème ? "

Dans l'écriture, qui est l'un des grands thèmes qui traversent le roman, Orlando se heurte aussi à des désillusions, qui sont renforcées lorsqu'elle devient femme. Orlando en a fait l'un des deux objectifs majeurs de son existence. Ses rencontres avec les grands hommes lui inspirent cependant des déceptions, leur vivacité d'esprit étant contrebalancée par des attitudes indignes de leur génie. De son côté, elle passera trois siècles à écrire son poème Le Chêne, et à le garder sur elle, et n'est jamais satisfaite de son travail. Il lui sera finalement arraché pour la publication.

Virginia Woolf semble beaucoup s'amuser avec ce livre. Elle intervient souvent, en prenant un ton des plus sérieux cachant une ironie mordante pour appuyer son propos. J'avais déjà tenté une lecture d'Orlando il y a quelques années, mais ce livre m'avait déroutée. Aujourd'hui il me semble qu'il est effectivement l'un des romans les plus difficiles à appréhender de l'auteur, mais c'est à nouveau une lecture incontournable.1718394131

Vous pouvez lire d'autres billets sur ce roman chez Titine, Delphine, ainsi que sur l'ancien blog d'Erzébeth. Canthilde n'a pas aimé.

Je rajoute le logo du Challenge nécrophile, que je débute ainsi.

13 juin 2010

Flush : une biographie ; Virginia Woolf

flush_une_biographie_M38399Le Bruit du temps ; 194 pages.
Traduit par Charles Mauron. Préface de David Garnett.
1933
.

"Du consentement universel, la famille dont se réclame le héros de cet ouvrage remonte à l'antiquité la plus haute. Rien d'étonnant, par suite, que l'origine du nom même soit perdue dans la nuit des temps."

Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas parlé de Virginia Woolf, et comme je suis certaine que cela vous manquait, j'ai décidé de me plonger dans un texte peu connu de l'auteur, mais exquis, qui vient d'être réédité, après avoir été longtemps indisponible en français.

Il s'agit d'une biographie romancée de Flush, le chien de la poétesse Elizabeth Barrett, dont l'histoire d'amour avec Robert Browning est l'une des plus belles de l'histoire de la littérature.
Flush est un épagneul pur sang qui, à sa naissance, appartient à une famille assez pauvre, les Mitford (orthographié Midford à l'origine). Toutefois, Miss Mitford, qui soutient sa famille avec ses travaux d'écriture, décide de l'offrir à une jeune fille appartenant à une famille respectable, la maladive Miss Barrett. Cette dernière est déjà une poétesse célèbre, mais elle souffre d'un étrange mal, qui semble venir d'un manque de goût pour la vie.
D'abord attristé de quitter la campagne, où il a engendré un enfant (mais rassurez-vous, "rien dans la conduite de Flush en cette circonstance qui exige de nous le moindre voile, rien qui rendit la fréquentation de Flush inacceptable, même pour les êtres les plus purs"), pour une chambre sombre et quelques rares sorties, durant lesquelles on le tient en laisse, Flush et Miss Barrett vont peu à peu devenir de vrais complices. Il mange ses repas, laissant le redoutable Mr Barrett penser que sa fille se nourrit correctement, elle l'aime tendrement.
Mais l'arrivée de "l'homme au capuchon", "enveloppé dans sa cape, sinistre", vient troubler cet équilibre.

Lorsque Virginia Woolf entreprend la biographie de Flush, son ami Lytton Strachey vient de s'éteindre. n56450Celui-ci était très célèbre en tant que biographe, grâce à un portrait de la reine Victoria et à ses Victoriens éminents. Ainsi, on peut voir dans ce portrait d'un chien de la même époque, rempli d'humour et d'affection, un hommage de celle qui vient d'achever Les Vagues à un ami cher*. Par ailleurs, Flush est un choix logique pour Virginia Woolf, puisqu'elle possède elle-même un épagneul, offert par son amie et amante Vita Sackville-West. 
J'ai débuté ma lecture un peu à reculons, doutant de pouvoir être émue par la découverte de la vie d'un épagneul. Flush n'a pas la puissance évocatrice des grands romans de Virginia Woolf, c'est indéniable. Cependant, il ne s'agit certainement pas d'une œuvre mineure de l'auteur. Loin d'être un exercice du genre private joke que l'on publie parce que l'auteur est célèbre, mais que personne ne peut comprendre, Flush est une œuvre captivante, complexe, et même trop courte pour le lecteur qui a à peine le temps de s'y plonger qu'elle est déjà finie.
L'humour de Virginia Woolf est irrésistible. Dès les premières lignes, elle prend un ton des plus sérieux pour nous conter les origines nobles de la race des épagneuls, à travers une étymologie faussement mal assurée  du mot (ça parle d'Espagne et de lapins, mais il faudrait que je recopie l'intégralité des premières pages afin d'en restituer la saveur). Il est bien évidemment impossible de ne pas voir  ici un parallèle affectueux avec l'aristocratie européenne, dont les origines doivent se perdre dans la nuit des temps afin de donner à ses membres une légitimité. 

Finalement, ce Flush est un personnage très émouvant, une sorte d'alter ego d'Elizabeth Barrett. A Londres, tous deux sont tenus en laisse. Lui afin de ne pas être kidnappé et en raison du code des chiens aristocrates, elle par un père possessif qui espère la garder près de lui. Le mariage, puis la fuite en pleine nuit, romanesque, de la poétesse et de Robert Browning, vers l'Italie, libère les deux êtres. La rencontre entre Elizabeth Barrett et Robert Browning a porté un coup irréversible à la relation entre la poétesse et son chien. Cependant, ces deux-là continuent à évoluer de façon similaire. Elle découvre le bonheur de vivre, la maternité, tout en continuant à écrire, quand Flush se livre à une visite de Florence "comme nul être humain ne l'a jamais connue, comme ne l'ont jamais connue Ruskin ni George Eliot - comme seuls, peut-être, les muets peuvent connaître. Pas une seule des sensations lui arrivant par myriades ne fut soumise à la déformation des mots."

Virginia Woolf adopte deux attitudes diverses à l'égard de Flush. D'un côté, il perçoit et symbolise ce qui nous échappe à nous. La complexité des choses lui apparaît, à travers des expériences plus ou moins agréables. Avec Flush, nous découvrons ainsi à Londres une réalité bien différente de celle que les belles maisons bien propres nous font imaginer. En effet, lorsque notre petit héros se fait kidnapper, nous nous apercevons avec horreur (enfin, les Barrett surtout sont surpris)  que derrière les quartiers chics, une grande partie de la population meure de fin, et est à la merci de toutes les épidémies qui passent.
D'un autre côté, Flush se trouve régulièrement dans des situations qui nous font rire de lui, comme lorsque Robert Browning doit le tondre afin de le délivrer des puces qui le font souffrir.

David Garnett, dans son commentaire sur le livre, voit finalement dans ce texte une sorte de fantaisie de la part de Virginia Woolf.

"Si je pouvais être métamorphosé en quelque oiseau ou animal, alors, pour la première fois, je serais moi-même." C'est ce que les hommes ont toujours ressenti, et ils ont inventé des histoires magiques de cygnes blancs qui étaient des filles de roi, d'ânes se nourissant de feuilles de roses et de renards-fées se plongeant dans des grimoires. Et pourtant, il y a toujours eu des humains qui ont possédé ce don, si communément envié. Les poètes et les conteurs dont une race de loups-garous -non pas les épouvatables loups-garous carnivores sur lesquels Mr Montague Summers vient de nous donner un volume très savant et très intimidant, mais des loups-garous de l'esprit. En se métamorphosant eux-mêmes pour réapparaître sous d'autres formes, ils trouvent des forces nouvelles, ils vivent d'autres vies, et souvent, comme la pauvre ourse Callisto, ils deviennent des étoiles fixes, immortelles, dans le ciel au-dessus de nous." 

Un très beau texte, vraiment.

Titine devrait nous en parler très bientôt !!
 

*Leslie Stephen, le père de Virginia Woolf, s'était lui aussi livré à ce genre d'exercice, et la biographie est une constante dans l'œuvre de l'auteur elle-même. On peut en effet penser à La Chambre de Jacob, ou encore à Nuit et Jour, dans lequel l'héroïne tente avec sa mère de se lancer dans une telle entreprise. 

8 juin 2010

La Femme changée en renard ; David Garnett

renardGrasset ; 183 pages.
Traduit par Jane-Simone Bussy et André Maurois.

1924.

Sans le Challenge Bloomsbury organisé par Mea, je n'aurais probablement pas découvert cette œuvre de David Garnett dans l'immédiat. Ami des membres du goupe, ancien amant de Duncan Grant, il épousera plus tard la fille de ce dernier, Angelica (qui est aussi le prénom de l'un des personnages de La Femme changée en renard).

Lors d'une promenade dans les bois, Mr et Mrs Tebrick entendent le bruit d'une chasse au renard. C'est alors que cette jeune femme, de façon impromptue, se trouve métamorphosée en cette petite bête. Son époux, bien qu'abattu, décide de prendre soin d'elle, qui semble avoir conservé sa personnalité de jeune fille bien éduquée de la bonne société.
Il décide de dissimuler la nouvelle apparence de sa chère Sylvia en renvoyant les domestiques et en se terrant dans sa demeure. L'événement n'a aucune explication logique, mais il espère retrouver son épouse. Cependant, tandis les jours défilent, il ne peut que constater que sa renarde agit de plus en plus avec son instinct, et que son affection pour lui compense de moins en moins sa soif de liberté.

La Femme changée en renard est un texte extrêmement surprenant, qui a l'allure d'une fable sans en être explicitement une.
Je pense que David Garnett s'est amusé à lancer quelques piques à son époque avec ce texte. La forme elle même lui inspire des lignes savoureuses :

"Une femme faite est changée d'un seul coup en renard. Voilà qui ne peut être expliqué par aucune philosophie naturelle. Le matérialisme de notre époque ne nous est d'aucun secours. C'est à la lettre un miracle ; un fait entièrement étranger à notre monde ; un événement que nous accepterions volontiers si nous le rencontrions dans l'Écriture Sainte revêtu de l'autorité de la Révélation Divine, mais qui nous déroute quand il se passe dans l'Oxfordshire, parmi nos voisins et presque de nos jours."

Mais ce que David Garnett veut démontrer avec précision dans ce livre, on ne peut que le supposer. Mr Tebrick a t-il réellement sombré dans la folie comme le disent les ragots ? Cette renarde est-elle une simple renarde, tandis que la vraie Mrs Tebrick court le monde avec un amant ? Ou bien s'agit-il d'une façon pour l'auteur de plaider pour une nouvelle place de la femme dans la société ? Ou encore, est-ce le contraire ? En effet, si Sylvia Tebrick est d'abord un animal qui a conservé sa bonne éducation, sa pudeur et son affection pour son époux, elle est de plus en plus sujette à ses instincts de renard. Or, cet animal est malin et trompeur selon la symbolique traditionnelle. D'un autre côté, l'amour inconditionnel de l'époux est touchant, et le ton ironique avec lequel l'auteur traite ce pauvre garçon prouve la maîtrise qu'il a de son texte.

J'avoue ne pas trop savoir sur quel pied danser après cette lecture. Contrairement à la préface, qui en appelle à l'admiration conditionnelle, même si l'on ne comprend pas, j'ai du mal à apprécier  totalement un texte dont je ne parviens pas à saisir le moindre fragment.
Vercors a semble t-il écrit une réponse à cette oeuvre, j'y trouverai peut-être quelques réponses.   

L'interprétation de Sylvie est convaincante et charmante.

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5 avril 2010

Plus jamais d'invités ! ; Vita Sackville-West

9782253126287_G_1_Le Livre de Poche ; 213 pages.
Traduit par Micha Venaille. 1953
.

Séance de rattrapage pour ce livre, lu il y a déjà plusieurs mois, mais qui vaut le détour. De Vita Sackville-West j'avais déjà dévoré Toute passion abolie, un texte plein de charme. Le Livre de Poche a eu la très bonne idée de nous offrir un nouveau roman d'elle il y a quelques mois, que je me suis empressée de découvrir.

Rose Mortibois, mariée depuis plus de vingt ans à Walter, un mari qui lui offre tout le confort matériel qu'elle peut souhaiter mais qui semble n'aimer que son chien, Svend, décide d'inviter sa soeur, le mari de cette dernière ainsi que leur fils qui revient des Indes, pour le week-end de Pâques. Gilbert, le frère de Walter, est présent également, ainsi que Juliet Quarles, une amie des Mortibois plutôt extravagante.
Les conversations entre ces individus qui se côtoient finalement peu d'ordinaire, ou alors de façon superficielle, vont faire voler en éclat la tranquillité de ce week-end à la campagne.

Ce qui m'a plu dans ce roman est sa légèreté feinte. Vita Sackville-West nous surprend en effet avec ses personnages, qui se révèlent peu à peu bien différents de ce que l'on imaginait au premier abord.
Dick et Lucy sont bien plus coincés que Rose et Walter en réalité. Rose est une femme honteuse de sa condition, et le contrat imposé par Walter la blesse bien plus qu'elle ne veut se l'avouer. Dick est plutôt en retrait. Quant à Lucy, qui donne l'impression d'être une femme ouverte en ménage et libre d'esprit, elle se retrouve finalement dans le rôle d'une bigote coincée, à côté de la plaque et ridicule. La scène où Rose lui parle d'un communiste et imagine qu'elle lui annonce qu'elle ne va pas à l'église pour Pâques est irrésistible. Seul Walter reste inatteignable, mais il est tout de même à l'image de tous ces gens "biens" qui peuplent le roman, à savoir une image qui se brise dès que l'on y regarde de plus près. Cette mise à jour des vrais visages des personnages du livre est favorisée par un point de vue changeant ainsi que par un usage recours appuyé aux dialogues.
C'est là qu'intervient Gilbert, le frère de Walter, image du savant un peu fou et décalé, qui n'en peut plus de voir sa belle-soeur malmenée.

"-Pauvre Rose, ce n'est pas une vie ! D'abord ce cocon qui ne se laisse pas approcher. Puis une chrysalide toute raide sur son lit, enfin un papillon qui s'envole jusqu'au Palais de Justice où vous ne pouvez plus le poursuivre avec vos bouillottes et votre arrow-root."

Les thèmes abordés par ce roman qui semble un peu léger sont pourtant très sérieux. La sexualité, la religion, les relations conjugales et filiales, le pourquoi de l'existence imprègnent les dialogues entre les personnages.

Il ne s'agit pas d'un roman extraordinaire, mais j'y ai trouvé une histoire attachante peuplée de personnages que j'aurais apprécié voir davantage dévoilés.

L'avis de Papillon.

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16 mars 2010

Le Chien des Baskerville ; Sir Arthur Conan Doyle

untitledLibrio ; 187 pages.
Traduit par Lucien Maricourt.
The Hound of the Baskervilles. 1902
.

C'est après avoir vu le film de Guy Ritchie, que j'ai trouvé fort sympathique, que j'ai été prise d'une irrésistible envie de me replonger dans les aventures de Sherlock Holmes. Le Chien des Baskerville est je pense l'un des textes les plus connus de Sir Arthur Conan Doyle. Pour ma part, je l'ai découvert au collège, dans un vieux Je Bouquine, où le début de l'histoire était mis en images.

Je me souviens des dessins montrant une jeune fille inanimée, avec à ses côtés le cadavre de Sir Hugo Baskerville en train d'être mordu par un énorme chien qui semble sorti tout droit d'un cauchemar. C'est d'ailleurs cette légende qui pousse le Dr Mortimer à faire appel à Sherlock Holmes, après la mort en apparence accidentelle de Sir Charles Baskerville plusieurs siècles plus tard. Des traces de chien ont été découvertes à côté du cadavre du défunt, des paysans ont vu la bête sur la lande, et l'on peut parfois entendre son cri. La malédiction des Baskerville semble donc toujours en place alors que le dernier des Baskerville rentre d'Amérique pour prendre possession de son héritage.
Retenu par d'autres affaires à Londres, Sherlock Holmes envoie le Dr Watson avec Sir Henry au manoir des Baskerville, afin de ne jamais laisser l'homme seul, et de lui envoyer des rapports détaillés de tout ce qu'il s'y passe. A l'arrivée des deux hommes, de nombreux soldats battent la lande : un bagnard très dangereux s'est échappé, et se cache dans la région. Par ailleurs, si le voisinage semble sympathique, tous semblent avoir quelque chose à cacher.

Voilà un texte absolument captivant, drôle, angoissant, une complète réussite en clair. J'avais beaucoup aimé mon premier contact avec ce grand héros de la littérature, mais Sherlock Holmes m'a encore davantage charmée cette fois-ci.
Grâce au récit du Docteur Watson, composé de rapports adressés à son ami, de son journal personnel, et de son rapport d'enquête, nous vivons de l'intérieur la résolution de cette énigme. La légende est-elle vraie, ou s'agit-il d'une simple machination humaine ? La lande isolée, le brouillard, les sables mouvants qui emportent les créatures qui s'y oublient, les personnages peu locaces, le bagnard échappé, les cris inhumains que l'on peut parfois entendre, créent une ambiance angoissante. Ceci d'autant plus que Sir Arthur Conan Doyle prend un malin plaisir à jouer avec nos nerfs. A plusieurs reprises au cours de cette lecture, j'ai été absolument terrifiée et bouleversée. Par ailleurs, à l'aide du pauvre Watson, l'auteur nous fait soupçonner tour à tour divers personnages. Il multiplie les intrigues, ce qui contribue à nous déstabiliser, tout en nous approchant de la résolution finale.
Toujours par le biais du Docteur Watson, nous tentons d'en découvrir davantage sur le personnage même de Sherlock Holmes. Cela donne lieu à des scènes pleines d'humour, où Watson tente d'appliquer les méthodes de son ami. Tout cela pour n'obtenir qu'un malheureux "élémentaire" de la part de son ami, qui prend ensuite le parti de corriger ses erreurs. En ce qui me concerne, je trouve Holmes aussi impressionnant que pathétique. Il ne fait entièrement confiance à personne, et il a beaucoup de chance qu'un Watson soit là pour supporter son côté cassant. Mais je l'apprécie énormément malgré tout, n'imaginez pas autre chose !

Un enquête parfaite en cas de besoin d'une lecture réconfortante ! 

A noter que Pierre Bayard a refait l'enquête depuis, et est arrivé à des conclusions qui remettent en cause les conclusions de notre détective préféré. C'est très tentant tout ça !

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23 janvier 2010

Les Vagues ; Virginia Woolf

9782253030577Le Livre de Poche ; 286 pages.
Traduit par Marguerite Yourcenar. 1931
.

"Tout au début, il y avait une chambre d'enfants, avec ses fenêtres donnant sur un jardin, et par-delà le jardin, la mer."

Après La Chambre de Jacob et Vers le Phare, Virginia Woolf entreprend l'écriture d'un autre texte qui évoque ses étés à Saint Ives, la maison de vacances de ses jeunes années, alors que sa mère était encore en vie.

Bernard, Louis, Neville, Rhoda, Jinny et Suzanne nous font suivre le fil de leur vie , depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, par le biais de monologues intérieurs. Chacun se retire après avoir parlé, comme le mouvement des vagues, infini, répétitif. Une septième silhouette, inextricablement liée aux autres se dessine, celle de Perceval, ce dieu vivant, ce Thoby Stephen sans doute*, qui hante ses amis aussi bien dans la vie que dans la mort. 
Tous ces personnages sont unis par le Temps, personnage qui sert d'Être suprême, dans un livre ou la religion est rejetée avec beaucoup de fermeté, et qui poursuit sa course, indifférent aux mouvements des humains, lentement, quand eux vieillissent si vite.

Les Vagues est un texte sur le renoncement à l'enfance, sur l'arrivée dans un âge fait de choix et donc d'abandons, de séparations, de solitudes et de désillusions.

"Bernard est fiancé. Quelque chose d'irrévocable vient d'avoir lieu. Un cercle s'est dessiné sur les eaux ; une chaîne nous est imposée. Nous ne serons jamais plus libres de nous écouler à notre guise."

Une fois adultes, ils se reverront, sporadiquement, tout en restant les membres d'un tout indissoluble. Ils pourraient être les multiples visages d'un même corps, et ils en ont conscience. Comme Bernard, qui répète inlassablement "je suis Bernard", parce qu'il sait qu'il pourrait tout aussi bien prononcer l'un des cinq autres prénoms qui font partie de lui. Les autres nous rendent multiples, parce qu'ils sont une part de nous, mais aussi parce qu'ils font ressortir des parts diverses de notre personnalité. Ils nous étouffent aussi.

"Pour être Moi (je l'ai remarqué), j'ai besoin de l'éclairage que dispensent les yeux d'autrui, et c'est99419_050_D1FAF223 pourquoi je ne serai jamais complètement sûr de moi-même. Les êtres authentiques, comme Louis, comme Rhoda, n'existent parfaitement que dans la solitude. Ils supportent mal l'éclairage venu du dehors, le dédoublement dans les miroirs. Ils tournent leurs toiles contre le mur sitôt qu'ils ont fini de peindre. Une épaisse couche de glace pilée couvre les paroles de Louis. Ses paroles sortent de là condensées, concentrées, durables.
De nouveau, après ce moment de somnolence, je souhaite faire briller mes mille facettes sous la lumière de figures amicales. Je viens de traverser les régions sans soleil de la non-identité. Pays étrange... Dans ce moment d'apaisement, dans ce moment de satisfaction oublieuse, j'ai entendu le soupir des vagues qui déferlent par-delà ce cercle de vive lumière, par-delà cette pulsation de vie, furieuse, insensée. J'ai eu mon moment d'énorme paix. C'est peut-être le bonheur, ça... Maintenant, je suis rappelé en arrière par le chatouillement des sensations, par la curiosité, par la gourmandise (j'ai faim) et par le désir irrésistible d'être Moi. Je pense aux gens à qui je pourrais expliquer certaines choses, à Louis, à Neville, à Suzanne, à Jinny, et à Rhoda. En leur présence, j'ai mille facettes. Ils m'arrachent aux ténèbres."

On pense aux célèbres lignes de John Donne, qui mettent en garde : "N'envoie jamais demander pour qui sonne le glas : il sonne pour toi", mais aussi aux propres interrogations de Virginia Woolf quant au genre biographique.**

"J'ai inventé des milliers d'histoires ; j'ai rempli d'innombrables carnets de phrases dont je me servirai lorsque j'aurai lorsque j'aurai rencontré l'histoire qu'il faudrait écrire, celle où s'insèreraient toutes les phrases. Mais je n'ai pas encore trouvé cette histoire. Et je commence à me demander si ça existe, l'histoire de quelqu'un."

Le glas sonne d'ailleurs, et les descriptions du deuil sont poignantes. Les Vagues laisse une place au rire, celui de l'enfance surtout (et peut-être le plus précieux), et il s'achève sur une note déterminée. Le style est lumineux (la traduction de Marguerite Yourcenar a cependant fait couler beaucoup d'encre). Mais le drame qui touche les personnages au milieu du livre déstabilise profondément.

"Des femmes passent sous mes fenêtres, comme si un gouffre ne s'était creusé dans la rue : l'arbre aux durs feuillages ne leur barre pas la route. Nous méritons d'êtres écrasés comme une taupinière. Nous sommes ignobles, nous qui passons les yeux fermés."

"L'ombre grandit, et lentement la lumière violette décline. Le dieu qui m'apparaissait tout entouré de beauté est maintenant enveloppé de ruines. Le personnage divin au bout de la vallée au milieu du cercle clos des collines s'écroule et tombe comme je leur prédisais durant cette soirée où ils parlaient avec amour de sa voix dans la cage de l'escalier, de ses pantoufles, et des moments passés ensemble."

On est entre ombre et lumière, entre Rhoda qui prie pour que la nuit tombe, et Jinny pour que le jour paraisse. 

Les Vagues est un roman-poème qui montre une Virginia Woolf au sommet de son art. Vers le Phare reste mon favori, mais je ne suis pas loin de penser qu'il ne s'en faudrait que d'une relecture...

L'avis de Mea, qui a su mettre des mots là où je n'ai pu que m'incliner devant les citations. Tif et Sylvie aussi ont été conquises.

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*Le frère bien-aimé de Virginia Woolf, mort du thyphus en 1906, quand les siens croyaient en un avenir très prometteur pour lui.
** Voir la biographie d'Hermione Lee, Virginia Woolf ou l'aventure intérieure ; Paris ; Autrement ; 2000.

12 janvier 2010

Drôle de temps pour un mariage ; Julia Strachey

julia117 pages ; La Petite Vermillon.
Traduit par Anouk Neuhoff.1932
.

Julia Strachey était la nièce de l'historien Lytton Strachey, grand ami de Virginia Woolf. C'est par ce biais qu'elle a rencontré cette denière et son mari, Leonard. En 1932, les Woolf publient Cheerful Weather for the Wedding, à la Hogarth Press.

C'est la fin de l'hiver, et Dolly Thatcham va se marier. Elle épouse un diplomate de huit ans son aîné, qui l'emmènera en Amérique du Sud à la fin de la journée. La maison de sa mère, une veuve dépassée par les événements et plutôt antipathique, est en ébullition. Tout le monde attend la mariée, qui se prépare, en se disputant, au milieu des petits tourments imprévus, comme la couleur des chaussettes du cousin Robert, étudiant à Rugby, ou la présentation du buffet froid.
De ce groupe se dégagent deux personnages. Dolly, tout d'abord, qui se saoule tout en s'habillant. Pour se détendre, mais aussi pour faire face à ce mariage avec un homme qui n'est pas celui qu'elle imaginait. Elle se souvient de celui qui la promenait en bateau l'été précédent. Celui qui attend dans le petit salon l'occasion de lui parler, de lui avouer son amour.

J'ai ouvert ce livre en m'attendant à savourer un petit livre bourré de charme anglais, et j'ai trouvé une pépite.
Julia Strachey écrit remarquablement bien, et j'ai cru parfois voir l'ombre Virginia Woolf en lisant ce livre. Ce récit est fait de tableaux et de reflets.Julia_strachey_1_

"La lumière, qui filtrait de la serre avec sa kyrielle de pots de fougères feuillues sur leurs socles en fil de fer, était d'un ver étincelant.
Assis là sur le canapé, élégamment vêtu d'un costume de tweed, Joseph aurait pu être une statue taillée dans la pierre verte, tant ses cheveux blonds, son visage, sa bouche, ses yeux, ses poignets et ses mains étaient immobiles, et verts."

L'agitation de la maison entrecoupe ces descriptions. Les personnages crient, se disputent, se répètent, se courent après. Joseph prend un malin plaisir à contrarier Mrs Thatcham, Tom est inquiet à l'idée que d'autres élèves de Rugby se trouvent à la cérémonie, et prie son frère de changer de chaussettes. La nostalgie et la défaite imprègnent cette journée. Elle est froide, ratée et amère, quels que soient les consolations que trouvent les personnages.

Elle se mit à repenser à certains incidents, notamment lors d'un grand dîner à l'hôtel, à Malton. Il y avait eu une discussion à propos d'un biscuit croustillant à base de mélasse, qui ressemblait à une dentelle rigide de couleur brune, et qu'on appelait "croquant". "Quoi, tu n'as jamais goûté de croquants ! s'était écrié Joseph à côté d'elle, la dévisageant sous son grand chapeau d'été. Mais tu dois absolument y goûter ! Tu les adorerais ! " Or, en réalité, à travers sa physionomie, et principalement ses yeux, Joseph proclamait de tout son être, avec une ferveur violente, non pas "Tu les adorerais", mais "Je t'adore".

Il s'agit d'un très court texte, mais Julia Strachey est de ceux qui parviennent à exprimer beaucoup en seulement quelques pages, avec toute la délicatesse et la subtilité du monde.

Titine a écrit un billet qui dit tout ce que je pense de ce livre. InColdBlog a été déçu, mais Manu et Cathulu (dont je n'arrive pas à ouvrir le blog...) ont été conquises.

28 novembre 2009

Lord of the Flies ; William Golding

Eighty_Years_of_Book_Cove_006_1_Faber and faber ; 225 pages.
1954
.

Lettre G du Challenge ABC :

J'ignore comment, mais j'ai réussi à passer le bac sans avoir jamais eu à étudier ni 1984 d'Orwell, ni Sa Majesté des mouches de Golding, ce qui relève plutôt de l'exploit si je me fie à mes amis et aux étiquettes indiquant chaque année que ces deux livres sont au programme de terminale. Heureusement, ma passion pour l'Angleterre et tout ce qui y touche m'a permis de réparer ces lacunes.

Un avion s'est écrasé sur une île du Pacifique, laissant un groupe de jeunes garçons anglais livrés à eux-mêmes. Conscients de la nécessité de s'organiser, ils désignent Ralph, l'un des plus âgés, qui semble à la fois fort, séduisant et sûr de lui, pour être leur chef. Ceci se fait au détriment d'un autre garçon, Jack, qui prend la tête d'un groupe de "chasseurs" pour nourrir le groupe. Ralph insiste également sur la nécessite qu'il y a de maintenir un feu en permanence au cas où un bateau passerait à proximité de l'île. La situation, bien que fragile, est stable dans un premier temps, car les garçons sont encore guidés par les principes qu'on leur a inculqués. 
Cependant, si l'île est belle le jour, la nuit rôde une "bête" qui effraie peu à peu le groupe de garçons, des plus petits aux plus grands. La cruauté n'a pas non plus disparu. Le garçon obèse, asthmatique et trop sérieux, est immédiatement surnommé Piggy par ses camarades, et a bien du mal à se faire entendre. C'est dans cette voie de la déraison que les naufragés risquent en permanence de s'engouffrer, sans retour possible.

Sur la quatrième de couverture de mon édition, mon cher E.M. Forster décrit ce livre en quelques mots : "Beautifully written, tragic and provocative". Je suis on ne peut plus d'accord. L'écriture de Golding nous emporte dans de très belles descriptions tout en maintenant une tension permanente, qui n'est brisé que par l'effroi suscité lors des drames qui secouent le groupe de garçons, quand des marches vers la déshumanisation sont franchies. Je pense notamment à la mort de Simon, qui précipite d'autant plus la fuite de toute une partie vers une situation où la haine et la conformité prennent le dessus que ceux qui prônent la raison décident de ne pas mettre de mots sur ce qui s'est passé.
Les personnages ou les fantômes qui occupent ce récit symbolisent une partie de l'âme humaine, chacun à leur manière. Les garçons sont isolés, dans le Pacifique, loin de tout danger extérieur, mais la bête est là qui rôde. Être loin de la guerre et des adultes, c'est aussi sentir peu à peu s'éloigner les contraintes imposées par la vie en société démocratique, et établir peu à peu ses propres règles.

"Roger gathered a hanful of stones and began to throw them. Yet there was a space round Henry, perhaps six yards diameter, into which he dare not throw. Here, invisible, yet strong, was the taboo of the old life. Round the squatting child was the protection of parents and school and policemen and the law. Roger's arm was conditioned by a civilization that knew nothing of him and in ruins."

Cela peut sembler d'autant plus choquant que ce sont des enfants qui sont mis en scène, et donc un symbole de pureté et d'innocence. Plus que le fait que Golding n'avait visiblement pas une grande confiance en l'esprit humain, ce qui m'a choquée est le fait de m'apercevoir que ces garçons, à peine adolescents pour quelques uns, et encore de très jeunes enfants pour les autres, perdent pied sans être capables de le réaliser. Lord of the Flies date de 1954, et il est difficile de ne pas voir des échos de ce qui s'est produit notamment dans le nazisme lorsqu'on lit ce livre.

Lord of the Flies est donc un roman dérangeant, mais aussi captivant, et toujours autant nécessaire.   

Erzébeth, plutôt convaincue.
Les avis déçus d'Allie et de Karine.
(je me sens très seule d'un coup)

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