26 avril 2020

Portnoy et son complexe - Philip Roth

rothAlexander Portnoy, trente-trois ans, est un brillant conseiller à la mairie de New York. Faisant des allées et venues entre le temps présent et sa jeunesse auprès de ses parents, des Juifs installés dans le New Jersey, il confie au Docteur Spielvogel ses réflexions sur sa famille, sa sexualité et sa religion.

Après mes lectures de John Steinbeck et de Jack London, j'avais envie de rire un peu. Mon visionnage de la série Unorthodox sur Netflix m'a aussi donné envie de lire des livres dans lesquels il est question du judaïsme (le cerveau fait parfois de curieux liens). N'ayant aucun livre d'Isaac Bashevish Singer sous la main, je me suis penchée sur le livre qui est probablement le plus célèbre de Philip Roth (qui aurait détesté mon raisonnement si j'en crois ce que j'ai lu à son sujet).

Portnoy et son complexe peut désarçonner à plus d'un titre. Par son style tout d'abord. Il s'agit d'un monologue faussement décousu, avec moults changements d'époque et de ton. C'est un livre à lire d'une traite ou presque, pour ne pas prendre le risque d'en perdre le fil et/ou la saveur.

Ensuite, je ne m'attendais pas à rire autant et encore moins à rire aussi franchement. Il s'agit d'un classique de la littérature américaine et il faut bien admettre que l'on ne se bidonne que très rarement en lisant les classiques, en tout cas ceux que j'ai l'habitude de lire. L'humour y est cinglant, froid, occasionnellement amical, mais je n'ai jamais recraché mon thé par les narines en lisant Austen ou Dostoïevski. Les scènes entre le narrateur et sa mère sont souvent hilarantes. Alexander Portnoy est un mauvais fils. Il ne croit pas en Dieu, refuse de se marier, mange des hamburgers et des frites à l'extérieur et court après les filles.

" Oh, Amérique ! Amérique ! Peut-être représentait-elle des rues pavées d'or pour mes grands-parents, peut-être représentait-elle le poulet rôti dans chaque foyer pour mon père et ma mère, mais pour moi, un enfant dont les plus lointains souvenirs de cinéma sont ceux d'Ann Rutherford et Alice Faye, l'Amérique est une Shikse, pelotonnée au creux de votre bras et murmurant, « Amour, amour, amour, amour, amour ! » "

Les anecdotes relatant les expériences sexuelles d'Alexander Portnoy sont tout aussi drôles. J'ai presque honte de l'avouer, mais j'ai pensé aux comédies qui faisaient fureur lorsque j'étais adolescente (American Pie, Mary à tout prix...) en lisant les exploits du jeune Alex.

" Et voilà. Maintenant vous connaissez la pire action que j'aie jamais commise. J'ai baisé le dîner de ma propre famille. "

Pourtant, malgré tous ses efforts, le héros de Philip Roth (qui ressemble au moins partiellement à l'auteur en personne) rend un hommage touchant à ses parents et à son héritage.

" Si vaste que fût ma confusion, si profond que semble m'apparaître rétrospectivement mon tourment intérieur, je ne me souviens pas avoir été de ces gosses qui passaient leur temps à souhaiter vivre sous un autre toit, avec d'autres gens, quelles qu'aient pu être mes aspirations inconscientes en ce sens. Après tout, où pourrais-je trouver ailleurs un public comme ces deux-là pour mes  imitations ? Je les faisais tordre en général au cours des repas — une fois, ma mère a effectivement mouillé sa culotte, Docteur, et prise d'un fou rire hystérique elle a dû courir à la salle de bains sous l'effet de mon pastiche de Mister Kitzel dans le « Jack Benny Show ». Quoi d'autre ? Des promenades, des promenades avec mon père dans Weequahic Park le dimanche, que je n'ai pas encore oubliées. Voyez-vous, je ne peux pas aller faire un tour à la campagne et trouver un gland par terre sans penser à lui et à ces promenades. Et ce n'est pas rien, près de trente ans après. "

Lors d'un voyage final en Israël, il réalise à quel point il est, bien malgré lui, marqué par sa culture.

Un livre provocant, hilarant et tendre à la fois. Ce n'est pas donné à tout le monde de réussir un tel cocktail.

Folio. 373 pages.
Traduit par Henri Robillot.
1969.


25 avril 2018

Mémoire de fille - Annie Ernaux

ernauxJe n'en parle pas beaucoup ici, mais depuis ma lecture de Regarde les lumières mon amour, Annie Ernaux est devenue l'un des auteurs que je lis le plus.

Dans Mémoire de fille, elle convoque la jeune fille de dix-huit ans qu'elle était en 1958, alors que la Guerre d'Algérie n'est encore connue que sous le nom "d'événements".
Annie Duchesne, cloîtrée dans des institutions scolaires religieuses et surveillée étroitement par ses parents, se rend dans un centre où elle a été engagée comme monitrice d'une colonie de vacances durant l'été. Là-bas, elle va connaître ses premières expériences sexuelles et rencontrer son premier amour.

Annie Ernaux s'est toujours mise en scène dans ses livres, non par besoin de se montrer, mais afin de créer des romans universels. Certaines de ses thématiques sont douloureuses et d'autres honteuses, ce qui est le cas ici.

Avant même les premières lignes du roman, dès la citation de Poussière de Rosamond Lehmann, relatant l'embarras ressenti par l'héroïne d'avoir exposé ses sentiments, Annie Ernaux annonce la couleur. Elle n'est pas fière de la jeune fille de 1958, et elle n'admet leur lien de parenté que difficilement. Le portrait que l'auteur brosse d'elle-même est tout sauf flatteur : on découvre une jeune fille immature, inexpérimentée et transparente, fascinée par les icônes de ces années-là, qui n'a aucune conscience que tous se moquent d'elle et en abusent.

Outre la gêne que ressent l'auteur vis-à-vis de celle qu'elle était il y a un demi-siècle, elle explique qu'elle n'est évidemment plus la même, et qu'il lui est très difficile de reconstituer la personne qu'elle était alors, de deviner ses ressentis, sans être polluée par des expériences ultérieures. Annie Ernaux mène une véritable réflexion sur l'écriture autobiographique, soulevant des questions que je n'avais jamais lues aussi clairement dans un récit autobiographique.

Plus je fixe la fille de la photo, plus il me semble que c’est elle qui me regarde. Est-ce qu’elle est moi, cette fille ? Suis-je elle ? Pour que je sois elle, il faudrait que
je sois capable de résoudre un problème de physique et une équation du second degré
je lise le roman complet inséré dans les pages des Bonnes soirées toutes les semaines
je rêve d’aller enfin en "sur-pat"
je sois pour le maintien de l’Algérie française
je sente les yeux gris de ma mère me suivre partout
je n’aie lu ni Beauvoir ni Proust ni Virginia Woolf ni etc.
je m’appelle Annie Duchesne.

L'entreprise d'Annie Ernaux est une réussite absolue. Elle décortique les faits, les gestes et les émotions du premier amour (premier gros béguin) avec un réalisme saisissant. Elle analyse avec brio ce que même l'^tere le lus indifférent permet à celle qui l'aime de découvrir sur elle-même, même des mois plus tard.

Paradoxalement, si j'ai admiré le talent de l'auteur, ce livre ne sera pas mon préféré d'elle. En effet, l'Annie Duchesne que l'on découvre n'est pas très attachante (ni même intéressante). Ce n'est pas de sa faute, elle ressemble à la plupart des adolescentes de son âge. Mais, la vieille peau que je suis (en fait, pas tellement, mais l'adolescence commence à remonter pas mal) a largement dépassé le stade de ces tergiversations typiques des premières amours. C'est un pari osé de créer sciemment une héroïne si peu intéressante afin de respecter son engagement initial, mais Ernaux s'y tient sans complexe.

Outre la reconstitution de la jeune fille du titre, on retrouve les thématiques qui hantent l'oeuvre d'Annie Ernaux : la réussite scolaire, toujours couplée à la honte du milieu d'origine, les relations compliquées avec les parents, et la place de la femme. J'ai presque cinquante ans de moins que l'auteur, mais ce qu'elle raconte de sa jeunesse est universel. Même, malheureusement, pour les filles pour le coup nettement plus jeunes que moi, certaines réflexions  qu'Annie Duchesne a entendues dix ans avant Mai 68, sont toujours d'actualité. 

Un roman sur un autre maillon de la vie d'Annie Ernaux et ses conséquences, et peut-être celui où elle se montre le moins sûre de son entreprise, à la fois obsédée et terrifiée par la réalité de ce qu'elle retranscrit.

"Il me semble que j'ai désincarcéré la fille de 58, cassé le sortilège qui la retenait prisonnière depuis plus de cinquante ans dans cette vieille bâtisse majestueuse longée par l'Orne, pleine d'enfants qui chantaient C'est nous la bande des enfants de l'été.
Je peux dire : elle est moi et je suis elle."

Les avis de Sylire et de Lou.

Je remercie les éditions Folio pour cette lecture.

Folio. 164 pages.
2016 pour l'édition originale.

 

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21 juillet 2017

Le choeur des femmes - Martin Winckler

product_9782072722677_195x320Jean [Djinn] Atwood est un prodige de la médecine. Lorsqu'on est major de sa promotion, que les représentants des groupes pharmaceutiques nous courtisent et que la chirurgie gynécologique nous tend les bras, difficile de se sentir concerné par les "histoires de bonnes femmes". Pour valider son internat, le docteur Atwood va cependant devoir effectuer un stage de six mois avec le docteur Karma. Un cauchemar, car ce médecin pratique son métier de façon peu conventionnelle.

C'est un énorme malentendu qui m'a conduite vers ce livre. J'avais le souvenir que la regrettée Erzébeth avait adoré cette lecture. En retournant voir son billet après avoir acheté ce roman, j'ai eu la surprise de lire qu'elle l'avait en fait détesté.
Que les choses soient claires, c'est mauvais. C'est même très mauvais. Et surtout, c'est de pire en pire. Mais, il y a certains passages intéressants.
Pour ceux qui ne connaissent pas Martin Winckler, il s'agit d'un (ancien) médecin qui, via son site internet, lutte contre les idées fausses concernant la sexualité, la contraception, le désir d'enfant... Il dénonce également l'attitude d'une grande partie du corps médical, qui se montre infantilisant vis-à-vis des patients. J'ai beau ne pas avoir une grande expérience du corps médical, j'ai quand même été confrontée à des médecins pas toujours ouverts à certaines demandes et à de l'agacement quand je posais trop de questions à leur goût. Et si j'en crois les demandes de noms "bons" médecins dans mon entourage, mon cas est loin d'être isolé. Attention, je connais des médecins dévoués, patients et bienveillants. Je suis aussi persuadée que l'on agit aussi souvent par mimétisme, comme le faisait telle ou telle personne, sans forcément réaliser que ce n'est pas l'idéal. Mais il est aussi normal qu'on dise que ces comportements sont inadaptés voire destructeurs. J'ai apprécié de lire que la médecine n'avait pas réponse à tout, et que les patientes remettant en cause certaines vérités (comme la pilule efficace à 100% si elle est prise correctement) ne sont pas forcément des menteuses. A travers le personnage du docteur Karma, Martin Winckler rappelle également que le rôle du médecin n'est pas de juger ses patientes, et encore moins de les punir.
Nombre des patientes que les deux médecins reçoivent, mais aussi celles qui leur écrivent, ont droit à la parole dans ce livre, et l'effet choral est en effet plutôt bien réussi. On sent toute la frustration, la colère, la douleur des ces femmes qui ne sont pas toujours bien traitées, que ce soit chez elles ou en dehors.

Cependant, si l'aspect documentaire et les idées de départ sont plutôt louables, Martin Winckler n'est pas du tout convaincant lorsqu'il prend la casquette de romancier. Ses personnages sont extrêmement caricaturaux. Karma n'est même pas attachant, sa bienveillance est tellement poussée à l'extrême qu'elle sonne faux et qu'il en devient insupportable. Le docteur Atwood est encore pire en passant d'interne butée et formatée à médecin encore plus fabuleux que Karma... Inutile de chercher des nuances chez les personnages secondaires, il n'y en a pas non plus.
Si la lecture est fluide, il y a beaucoup de redites, de passages inutiles et mal écrits (les chansons/poèmes en particulier).
Impossible également de ne pas évoquer les énormes ficelles. Les rebondissements de la fin sont ridicules, et Winckler n'hésite pas à en ajouter encore et encore pour nous caser toutes les thématiques possibles : secrets de famille, perversion, transsexualité, gros complexe d'Oedipe, mutilations, euthanasie...  le tout enrobé d'une dose supplémentaire de bons sentiments ! Difficile de desservir davantage ces questions complexes et donc de mieux rater son roman. Quant à la façon dont l'auteur boucle la boucle... je préfère ne pas en parler.

Une lecture catastrophique pour commencer le challenge Pavé de l'été de Brize.

L'avis d'Erzébeth. Yue Yin a été enchantée.

Folio. 682 pages.
2009 pour l'édition originale.

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