02 mai 2018

"Je me promets d'éclatantes revanches" : Découvrir Charlotte Delbo

gobyAprès la Shoah, certains se sont demandés si la poésie pourrait survivre. D'autres ont pensé que les mots ne pourraient jamais retranscrire l'horreur des camps. En lisant Charlotte Delbo, on ne peut que constater qu'elle a donné tort à ces affirmations.

J'ai découvert Charlotte Delbo un peu par hasard, en parcourant le livre que Valentine Goby a écrit sur cette femme, puis en me jetant sur les récits que cette dernière a fait de son expérience concentrationnaire, d'abord à Auschwitz-Birkenau puis à Ravensbrück.

Charlotte Delbo, c'est une femme proche des milieux communistes, assistante de Louis Jouvet qui, pendant l'Occupation, entre dans la Résistance. Arrêtée avec son mari et d'autres résistants, elle est ensuite incarcérée. Les hommes sont fusillés au Mont Valérien, les femmes envoyées à Auschwitz où elles arrivent fin janvier 1943. Transférée un an plus tard à Ravensbrück puis libérée le 23 avril 1945, Charlotte Delbo finit par rentrer en France où elle publiera vingt-cinq ans plus tard une série de trois livres, Auschwitz et après, une collection de textes, de témoignages et de poésies sur l'horreur qu'elle a vécu.

Dans son livre Je me promets d'éclatantes revanches, phrase tirée d'une lettre de Charlotte Delbo à son employeur, Valentine Goby évoque sa rencontre avec cette femme hors du commun. Si la partie concernant l'expérience de lectrice de Valentine Goby ne m'a pas complètement convaincue, sa présentation de Charlotte Delbo, la femme et l'écrivaine, est passionnante.

Ce qui surprend d'abord, c'est qu'une telle personne soit presque inconnue aujourd'hui. A cela, Valentine Goby apporte plusieurs explications. La première concerne la personnalité de Charlotte Delbo, volontaire, enjouée, qui ne cadre pas avec ce que les journalistes et les gens en général veulent entendre :

delbo1"... comment imaginer point de vue plus iconoclaste, plus en décalage avec tant de témoignages rapportés des camps d'extermination : l'idée que d'Auchwitz, on peut revenir ; se délivrer, par la grâce de l'écriture."

Et en effet, malgré ses blessures, ses moments de doute ("la déportation est une perte sèche", analyse Valentine Goby), il semble bien que l'ancienne déportée refuse de se laisser dicter sa conduite. Elle boit et mange joyeusement, prend la parole pour dénoncer les scandales de son temps (la Guerre d'Algérie, le régime soviétique), et fait la nique à ses anciens tortionnaires en allant jusqu'à s'acheter une gare, qu'elle rénove et qui devient sa maison. Une gare, le motif avec lequel elle ouvre le premier volet de sa trilogie, Aucun de nous ne reviendra.

"Mais il est une gare où ceux-là qui arrivent sont justement ceux-là qui partent
une gare où ceux qui arrivent ne sont jamais arrivés, où ceux qui sont partis ne sont jamais revenus.
C’est la plus grande gare du monde."


Ca donne le ton.

Plutôt isolée (elle n'appartient pas à des réseaux influents, et s'éloigne rapidement du communisme quand elle voit sa mise en oeuvre par l'URSS), elle peine à se faire publier. Lorsqu'enfin, les éditions de Minuit publient ses oeuvres, Valentine Goby souligne que des incompréhensions entre Charlotte Delbo et son éditeur ne lui permettent pas d'obtenir une grande visibilité en librairie. Lorsqu'elle décède en 1985, peu en France la connaissent.

Pourtant, son oeuvre le mérite. Par son sujet évidemment. Ainsi qu'elle en témoigne dans ses livres, elle et ses camarades s'étaient promis de raconter si elles revenaient.

Mais surtout, Auschwitz et après devrait être lu parce qu'il s'agit d'une oeuvre magistrale. En peu de mots, avec des comparaisons simples, en se concentrant sur ses sensations physiques, Charlotte Delbo nous fait ressentir l'enfer vécu par les déportés. Elle n'invente pas, n'extrapole pas, ce qui donne à son texte une puissance immense. Parmi les passages qui m'ont le plus retournée, sa description de la soif :

delbo2" La soif, c’est le récit des explorateurs, vous savez, dans les livres de notre enfance. C’est dans le désert. Ceux qui voient des mirages et marchent vers l’insaisissable oasis. Ils ont soif trois jours. Le chapitre pathétique du livre. À la fin du chapitre, la caravane du ravitaillement arrive, elle s’était égarée sur les pistes brouillées par la tempête. Les explorateurs crèvent les outres, ils boivent. Ils boivent et ils n’ont plus soif. C’est la soif du soleil, du vent chaud. Le désert. Un palmier en filigrane sur le sable roux.

Mais la soif du marais est plus brûlante que celle du désert. La soif du marais dure des semaines. Les outres ne viennent jamais. La raison chancelle. La raison est terrassée par la soif. La raison résiste à tout, elle cède à la soif. Dans le marais, pas de mirage, pas l’espoir d’oasis. De la boue, de la boue. De la boue et pas d’eau.

Il y a la soif du matin et la soif du soir.
  Il y a la soif du jour et la soif de la nuit.
  Le matin au réveil, les lèvres parlent et aucun son ne sort des lèvres. L’angoisse s’empare de tout votre être, une angoisse aussi fulgurante que celle du rêve. Est-ce cela, d’être mort ? Les lèvres essaient de parler, la bouche est paralysée. La bouche ne forme pas de paroles quand elle est sèche, qu’elle n’a plus de salive. Et le regard part à la dérive, c’est le regard de la folie. Les autres disent : « Elle est folle, elle est devenue folle pendant la nuit », et elles font appel aux mots qui doivent réveiller la raison. Il faudrait leur expliquer. Les lèvres s’y refusent. Les muscles de la bouche veulent tenter les mouvements de l’articulation et n’articulent pas. Et c’est le désespoir de l’impuissance à leur dire l’angoisse qui m’a étreinte, l’impression d’être morte et de le savoir. "

Les dents collées aux joues tellement elles sont sèches, les ruses pour avoir de l'eau qui risquent de lui coûter la vie, les comportements animaliers lorsque de l'eau, n'importe laquelle, se trouve à portée... Plus que du reste, dans les camps de la mort, Charlotte Delbo a souffert de la soif.

Il y a aussi, évidemment, les atrocités commises par les SS, gratuites souvent, les courses de la mort, l'appel interminable du matin, les chiens, les maladies. La plupart, même les plus fortes, les mieux loties, meurent rapidement. Constamment, les prisonnières voient et sentent l'odeur des fours crématoires, qui brûlent sans relâche les corps humains. Des corps humains si maigres, si horriblement ridicules, comme elle le note en décrivant des cadavres, que les déportées ne savent même plus laquelle elles sont lorsqu'elles se retrouvent face à une vitrine. 

Comment ont-elles survécu, elles qui n'étaient même pas les plus fortes (du moins le pensent-elles) ? Charlotte Delbo nous raconte la solidarité au sein des groupes (sans dissimuler les mesquineries cruelles entre bandes ou les moments égoïstes), seule garantie de ne pas forcément mourir si on a un moment de faiblesse. Elle nous parle aussi de ces moments de grâce, comme la vue d'une tulipe à la fenêtre d'une maison ou lorsque l'atroce chef de camp s'agenouille devant une prisonnière pour l'aider à lacer ses chaussures. L'auteur ne s'explique pas elle-même comment son esprit a pu continuer à fonctionner, mais les membres de son groupe parviennent à monter de mémoire une pièce de Molière qu'elles jouent devant des Polonaises.

Déportée à Ravensbrück, Charlotte Delbo et ses compagnes sont libérées par la Croix-Rouge un jour d'avril 1945, le 23, date anniversaire de sa rencontre avec son mari fusillé.

delbo3Le dernier tome d'Auschwitz et après, Mesure de nos jours, évoque le retour. Ce moment tant attendu est, pour la plupart, une épreuve de plus. Beaucoup découvrent que leurs proches ont disparu. Pour celles qui, comme Charlotte Delbo, ont été préservées de la douleur de la perte de leur mari pendant leur détention, la liberté leur rend aussi le temps et la force de s'effondrer. 
Face aux gens, qui leur paraissent faux (elles ont acquis durant leur détention une perspicacité redoutable pour sonder l'âme humaine), qui ne veulent pas entendre leur récit, qui sont convaincus d'avoir aussi connu l'horreur, Charlotte Delbo et ses compagnes culpabilisent.

" Les mots n’ont pas le même sens. Tu les entends dire : « J’ai failli tomber. J’ai eu peur. » Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : « J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. » Ils disent : j’ai peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. "

Elles avaient promis de vivre pour les autres, et le monde qu'elles retrouvent est toujours aussi terrible.

Pourtant, Charlotte Delbo ne s'avoue pas vaincue. Peu à peu, elle retrouve ses sens. Puis le goût de la lecture.

" Comment cela s’est-il passé ? Je ne sais pas. Un jour, j’ai pris un livre et je l’ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s’est fait. Je ne m’en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d’œuvre. Non. C’était un livre parmi tous les autres, celui qui m’a rendu tous les autres. "

Je suis lâche et n'ai donc lu que peu de témoignages de rescapés des camps nazis. Pourtant, cette oeuvre qu'est Auschwitz et après, je l'ai dévorée en quelques jours seulement. Parce que Charlotte Delbo est un immense écrivain. Ses mots, que ce soit dans ses textes en prose ou dans ses poèmes sont d'une justesse et d'une beauté incroyable. C'est dérangeant quelque part, de savourer des mots qui content l'horreur, mais c'est ce qui rend cet auteur si accessible.

Un billet beaucoup trop long, j'en ai conscience, mais un coup de foudre littéraire.

" Apprendere, en latin, c'est saisir. Être en mouvement. Donc, adhérer à l'existence. Un verbe magnifique. Peut-être le plus beau que je connaisse. Danser, marcher, rire, moins que ça c'est n'être plus que biologiquement, et non consciemment, vivant. Charlotte Delbo aurait pu ajouter pleurer, crier, aimer et même écrire - se mouvoir en paroles, toutes façons de projeter le corps dans le monde, de manifester sa porosité, de laisser son empreinte. Refuser l'inertie si semblable à la mort, qui injurie les morts. C'est tant de modestie, et tant d'exigence. " (Valentine Goby)

Je me promets d'éclatantes revanches. Valentine Goby. L'Iconoclaste. 2017.

Auschwitz et après. Charlotte Delbo. Editions de Minuit :
             1. Aucun de nous ne reviendra. 1970. 181 pages.

             2. Une connaissance inutile. 1970. 186 pages.
             3. Mesure de nos jours. 1971. 208 pages.


02 novembre 2017

Nulle part sur la terre - Michael Farris Smith

11Nulle part sur la terre est l'un des romans américains qui ont retenu mon attention en cette rentrée littéraire 2017. Moins mis en avant que les livres de Colson Whitehead et Nathan Hill, il semble cependant avoir séduit ses lecteurs.

Après des années loin de chez elle et bien que plus personne ne l'y attende, Maben revient dans le Mississippi accompagnée de sa petite fille. Elles n'ont que quelques dollars en poche et tous leurs biens sont contenus dans un vieux sac poubelle. Maben espère trouver un travail, un foyer pour sa fille, et surtout laisser ses vieux démons derrière elle.
Au même moment, Russell revient lui aussi dans sa ville natale, après avoir purgé une peine de onze ans de prison. Il peut compter sur l'aide de son père, mais certains n'ont pas oublié ce qu'il leur a fait.
Peut-on se reconstruire lorsqu'on est tombé si bas qu'il ne semble y avoir de place pour nous nulle part ?

On entre sans la moindre difficulté dans ce livre, on évolue aux côtés des deux personnages principaux dont les histoires vont évoluer en parallèle avant de se croiser assez tard dans le récit. Maben et Russell sont des personnages abîmés par ce qu'ils ont vécu, habitués à se débrouiller seuls, à encaisser les coups, et à tomber toujours plus bas. Ce que montre Michael Farris Smith avec ce livre, c'est la façon dont la société, une fois que l'on s'est écarté des rails qu'elle a tracés pour nous, nous écarte et nous empêche de revenir. La conseillère en réinsertion de Russell l'affirme bien, statistiques à l'appui : la majorité des anciens détenus récidivent. Mais la faute à qui ? A ceux qui ne respectent pas les règles ou à cette société qui refuse la réintégration, que ce soit par le regard porté sur ces individus ou par les difficultés qu'ils auront à trouver un emploi, un logement, un cercle amical ? Dès le début du roman, un policier verreux est retrouvé mort, tué avec son arme. Russell étant revenu en ville le jour même fait un coupable idéal, et ses quelques mauvais choix à ce moment-là, qui n'auraient pas eu la moindre incidence s'ils avaient concerné quelqu'un d'autre, pourraient bien lui valoir un retour immédiat en prison.
L'auteur laisse d'abord planer le doute sur les raisons qui ont amené Russell derrière les barreaux pendant plus de dix ans. Je vous laisse découvrir ce qu'il a fait, mais j'ai trouvé l'auteur un peu frileux à ce sujet. Tout comme l'avait fait Russell Banks dans Lointain souvenir de la peau, Michael Farris Smith nous dresse un portrait de personnage qu'il n'est pas trop difficile de comprendre. Russell a fait une énorme erreur et a mérité sa peine, mais ce n'est pas non plus un violeur, un tueur en série ou quelqu'un qui a torturé des chatons. Il est facile de ressentir de l'empathie à son égard. Ce serait moins agréable à lire, mais je pense qu'un livre posant réellement la question de la réinsertion de personnes ayant commis des actes monstrueux serait un projet autrement ambitieux.
Quoi qu'il en soit, ce doute planant sur la façon dont Maben et Russell en sont arrivés là, puis l'enquête concernant le meurtre donnent un côté roman policier au récit, qui permet de rester bien en alerte jusqu'au dénouement.
On sent dans ce livre une volonté de l'auteur de se montrer optimiste, confiant envers l'être humain. Contrairement à ce que laisse présager la quatrième de couverture, si les épreuves traversées par Maben et Russell sont réelles, elles sont atténuées par la chaleur qu'ils trouvent dans le foyer de Mitchell, le père de Russell et l'amitié entre Russell et Boyd, l'adjoint du shérif. Nous sommes dans une ville où la violence et la défiance ne sont jamais très loin, mais où l'on est aussi à proximité des marais, dans lesquels les petits vieux peuvent passer la nuit dehors en s'imaginant qu'ils sont courageux et où Mitchell, Consuela et Annalee peuvent oublier le reste du monde en pêchant toute la journée. J'aime la moiteur, les bruits et les couleurs auxquels les romans qui se déroulent dans le Vieux Sud des Etats-Unis me font penser, et on retrouve bien cette atmosphère ici.

J'ai été emportée sans difficulté par ce livre, son ambiance et ses personnages, mais je pense qu'il ne secoue pas suffisamment pour marquer de façon durable.

La livrophage a adoré, Violette et Eva ont beaucoup apprécié leur lecture mais ont quelques réserves. Maeve est plus mitigée.

J'ai lu ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire. Je remercie les organisteurs et les blogueuses ayant choisi les titre pour cette découverte.

Sonatine. 361 pages.
Traduit par Pierre Demarty.
2017.

Posté par lillylivres à 15:16 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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