11 novembre 2017

Crime et Châtiment - Fédor Dostoïevski

51U3xDzfaXLRaskolnikov, ancien étudiant contraint de quitter l'université et de vivre dans la misère, décide d'assassiner une vieille usurière. Bien que le meurtre ne se passe pas comme prévu, le jeune assassin pourrait facilement s'en tirer, mais il tombe immédiatement malade et ses délires attirent les soupçons de son entourage.
Au même moment, dans une lettre, la mère de Raskolnikov, Poulkheria Alexandrovna, annonce à son fils que sa soeur Avdotia Romanovna (Dounia pour les intimes) s'apprête à se marier. Les deux femmes ne tardent pas à le rejoindre à Saint Petersbourg. Pressentant que sa soeur se marie afin de l'aider financièrement, Raskolnikov décide de tout faire pour empêcher cette union.

Lorsqu'on ouvre un roman unanimement reconnu comme un chef d’œuvre, il y a toujours un décalage entre les représentations que l'on en avait et ce que l'on découvre réellement. Cela a beau sembler évident, cela a fortement influencé ma découverte de Crime et châtiment de Dostoïevski.
Avant même de lire un roman de cet auteur, une question se pose : quelle traduction choisir ? En effet, la traduction des auteurs russes a fait couler beaucoup d'encre, aussi bien chez les Français que chez nos voisins britanniques. D'après ce que j'ai retenu des articles lus sur le sujet, Dostoïevski a longtemps bénéficié d'une traduction qui rendait son style beaucoup plus travaillé qu'il ne l'est en réalité. De son côté, André Markowicz a entrepris sur une dizaine d'années une nouvelle adaptation de son œuvre en langue française, en s'attachant à rendre le plus possible les mots de l'écrivain russe. C'est dans cette dernière traduction que j'ai choisi de découvrir Crime et Châtiment, faisant par ailleurs confiance aux éditions Thélème qui ne m'ont jamais déçue.

Une fois l'écoute du livre commencée, je n'ai pu que constater que Dostoïevski ne s'encombre pas de trop de mots. La plupart des actions et des dialogues sont simples, les phrases sont courtes. Les envolées lyriques sont réservées aux grands discours, aux délires de Raskolnikov ou aux rêves que font les personnages. Toutefois, ce roman est loin d'être facile à lire ou creux. L'apparente simplicité du style est contrebalancée par le discours tenu et l'importance donnée à la psychologie des personnages.
Ce livre n'est pas une grande fresque de la société russe. Le cadre est au contraire très resserré, se concentrant sur Raskolnikov et les personnages qui gravitent autour de lui. Ce que j'aime dans les classiques des auteurs de cette époque, c'est leur peinture du monde sur lequel ils écrivent. Mais là où les Zola, Balzac ou encore Hugo se plaisent à nous offrir des descriptions sur des pages entières, Dostoïevski distille pour sa part au compte-goutte les informations de cet ordre. Il m'a fallu faire quelques recherches sur l'auteur et son époque pour saisir l'importance de certains discours et leur signification, mais l'auteur évoque bel et bien son monde à travers ses personnages. Nous évoluons dans un monde plutôt éduqué mais sans le sou, à la merci des usuriers ou des hommes à la recherche d'une jolie épouse. La place des femmes en particulier est misérable. Sonia doit se prostituer afin d'aider sa famille, et Dounia se retrouve dans une situation glaçante à la fin du roman. Les rapports sociaux sont insatisfaisants, et on devine dans ce livre les grands conflits à venir, aussi bien en Russie que dans le monde.

"Les gens s'entretuaient dans une espèce de rage absurde. Ils s'assemblaient les uns contre les autres par armées entières, mais ces armées, déjà en marche, se mettaient soudain à s'égorger entre elles, les rangs se débandaient, les guerriers se jetaient les uns contre les autres, ils se tuaient, s'étripaient, se mordaient et s'entre-dévoraient."

Crime et châtiment a également des airs de roman policier (inversé, puisque le lecteur se demande si le meurtrier sera pris). Raskolnikov attire immédiatement la curiosité de son entourage et de la police. En proie à une mystérieuse maladie qui se traduit par des délires durant lesquels il en dit beaucoup trop, il devient évident pour tous que le meurtre d'Aliona Ivanovna. Plusieurs personnes lui posent alors des questions, dont un policier, qui laisse planer le doute sur les soupçons qu'il nourrit vis-à-vis de Raskolnikov. De plus, bien que décidé à ne pas se faire prendre, Raskolnikov ressent une certaine fierté d'avoir tué et a du mal à accepter que d'autres puissent être soupçonnés de son crime.
Pourquoi Raskolnikov a-t-il assassiné la vieille usurière ? Il s'agit d'un jeune homme sain d'esprit mais tourmenté par ses grandes théories, dont l'une, celle qu'il appartient à la race des hommes supérieurs, l'a poussé à commettre son crime. Bien que certain d'avoir agi justement (il ne montre pas le moindre regret), il ne met pas en oeuvre la suite de son projet qui consiste à utiliser ce qu'il a volé chez Aliona Ivanovna. Il commence le roman en se prenant pour Napoléon (et justifie ainsi le fait de commettre une mauvaise action si c'est pour ensuite faire de grandes choses), mais la présence de Sonia le rapproche finalement de Lazare. Cette dimension mystique m'a plutôt ennuyée, la religion n'étant pas ma tasse de thé. N'ayant par ailleurs jamais lu l'auteur et ne connaissant pas ses idées, j'ai dû me contenter d'une lecture simple du roman.

Une lecture qui n'a pas été facile. J'ai fini par emprunter une version papier du livre pour mieux saisir le texte. Je compte bien relire Dostoïevski parce que j'aime les auteurs qui me poussent hors de ma zone de confort et que celui-ci ne s'apprivoise clairement pas avec un seul roman.

Thélème. 24h49.
Lu par Pierre-François Garel. Traduction d'André Markowicz.
1866 pour l'édition originale.


08 octobre 2017

Certaines n'avaient jamais vu la mer - Julie Otsuka

9782356415783-TGros succès de la rentrée littéraire il y a quelques années, j'ai profité du Mois américain pour enfin découvrir ce livre de l'auteur américaine d'origine japonaise, Julie Otsuka.

Dans les années 1920, de nombreuses jeunes femmes japonaises prennent le bateau pour rejoindre aux Etats-Unis un mari qu'elles n'ont jamais rencontré. Les marieuses ont bien fait leur travail, promettant à ces filles issues de milieux sociaux hétérogènes qu'un avenir brillant les attendait. Après plusieurs semaines à voyager inconfortablement, les nouvelles mariées rencontrent enfin leur époux. Au déracinement s'ajoute alors la déception d'avoir été trompée : les maris n'ont pas la profession promise, ni les biens. Ils sont plus âgés et leurs manières souvent brutales. Parties trouver une vie meilleure, les jeunes femmes doivent exercer des professions fatiguantes, peu rémunératrices voire humiliantes, tout en étant de plus regardées comme des êtres inférieurs par les Américains.

Ce roman frappe d'abord par sa forme originale. On s'attend à découvrir des personnages dessinés nettement, une narratrice principale, mais nous n'entendrons jamais que le chant uni de ces femmes s'exprimant majoritairement à la première personne du pluriel. Loin d'affaiblir les individualités, ce choix de l'auteur renforce l'expression de leurs peurs, de leurs souffrances. Parfois, un "je" traverse le texte, mais sans que l'on sache qui l'a prononcé ni s'il s'agit d'une voix déjà entendue (et peu importe). Ce style est poétique, dansant, et très bien adapté au format court (je pense que ça lasse sur plusieurs centaines de pages). Lorsqu'à un moment, le chant s'interrompt pour laisser la place à d'autres narrateurs, on sent toute la brutalité de ce qui s'est produit.
Moi qui aime les livres évoquant des destins de femmes, j'ai été servie. Nos héroïnes ne sont pas des victimes sans personnalité, Julie Otsuka ne tombe pas dans le misérabilisme et décrit les faits simplement, voire avec détachement. Elle ne nous épargne rien des brutalités subies lors de la nuit de noce ou ensuite, du mépris dont elles sont victimes, de leurs difficultés à s'habituer à leur nouvelle vie, à avoir des enfants. Mais ce sont aussi des femmes déterminées. Dès la traversée vers les Etats-Unis, certaines choisissent de laisser leur corps s'exprimer ou de renoncer à leur projet marital. Le mariage n'est pas synonyme de malheur pour toutes, et certains passages concernant les Japonaises employées dans les belles maisons m'ont rappelé le meilleur des relations employeur/employée de La Couleur des sentiments. A l'image de la plupart des gens, elles construisent leur vie à partir des possibilités qui s'offrent à elles.
Être une femme n'est pas simple au début du XXe siècle, être une migrante l'est encore moins. Ces femmes sont d'abord contraintes de faire des métiers qui sont les plus mal vus dans leur pays d'origine. Leurs propres enfants finissent par rejeter leur mode de vie (il y a par ailleurs de superbes passages sur la maternité dans ce livre). Enfin, le regard qu'on porte sur elles n'est pas celui que l'on destine à des êtres humains libres et égaux. On souhaite posséder leur corps, leur savoir-faire. Certains compliments sur les Japonais sont de simples préjugés racistes auxquels elles ne peuvent que se conformer. Si elles ne tirent pas parti de l'idée selon laquelle les Japonais sont les plus sérieux, que pourront-elles faire ? 
Enfin, quand vient la guerre après l'attaque de Pearl Harbor, ces Japonaises réalisent que plusieurs décennies aux Etats-Unis ne les ont pas rendues moins suspectes. Traitées comme du bétail et jugées coupables sans procès, personne ou presque ne trouve anormal qu'on les déplace en leur faisant abandonner toute leur vie derrière eux. Pire, beaucoup profitent de la situation et prennent ce qu'ils ont toujours jalousé (les migrants mieux lôtis que les "vrais habitants", ça ne vous rappelle rien ? ).

Un beau texte qui raconte bien plus que l'histoire de ces femmes et qui trouve une résonnance particulière encore aujourd'hui.

L'avis de Lili.

Audiolib. 3h47.
Traduit par Carine Chichereau.
Lu par Irène Jacob.
2012 pour l'édition originale.

17 septembre 2017

Freedom - Jonathan Franzen

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"Pour l'accusation : Ses motivations étaient mauvaises. Elle était en compétition avec sa mère et ses soeurs. Elle voulait que ses enfants soient un reproche vivant adressé à ces dernières.
Pour la défense : elle adorait ses enfants."

Difficile de se lancer dans une lecture exigeante, surtout quand tout le monde appuie sur le fait qu'elle n'est pas toujours facile. Pourtant, quelle récompense !

Patty et Walter Berglund habitent un tranquille quartier pavillonaire dans le Minnesota. Mère au foyer dévouée, voisine exemplaire et épouse comblée, l'image d'elle-même que Patty s'est forgée en plus de vingt ans de vie de famille se fissure lorsqu'elle découvre que son fils Joey fréquente Connie, la fille de la vulgaire voisine des Berglund.
Dès lors, Patty sombre dans la dépression et l'alcool, devenant la risée de ses voisins conservateurs et une source d'embarras pour ses proches.
Comment cette championne de basket universitaire, fille de bonne famille, promise à un bel avenir, a-t-elle pu choisir le sérieux Walter plutôt que Richard, celui qui lui plaisait vraiment ? En prenant la plume pour rédiger son autobiographie, Patty va revenir sur sa vie et celle de sa famille, dressant au passage le portrait de la société dans laquelle elle vit.

Difficile de résumer ce livre foisonnant, au style percutant et dont les personnages, bien que pour la plupart antipathiques, sont tellement vivants qu'il est difficile de les quitter une fois la dernière page tournée. 
C'est Patty la principale narratrice du livre, bien qu'il s'agisse d'un roman choral faisant aussi intervenir directement Walter, Richard et Joey. En rédigeant un livre dans le livre, Franzen nous propose un roman aux ramifications complexes mais parfaitement maîtrisé. C'est grâce à cette structure que l'on comprend les personnages de Freedom, leurs interactions, leurs choix, leurs regrets et leurs excès. Ils sont souvent ridicules et faibles et le lecteur a souvent le sentiment qu'il y a des claques qui se perdent. En même temps, Patty, Walter et Joey sont tellement humains dans leurs maladresses et leurs mesquineries (voire leurs trahisons), qu'ils ressemblent à n'importe quelle famille psychotique sur laquelle les voisins se délectent de bavasser. La relation entre Patty et Walter, qui résulte du hasard au départ, ne fait pas franchement rêver à première vue. Pourtant, en découvrant leurs histoires familiales respectives jusqu'à une remarque de Richard, le jour où il découvre le livre de Patty, c'est une tout autre vision de leur relation que l'on adopte.
En arrière-plan de l'histoire de ces personnages se dessine une fresque incroyable de l'Amérique. Culture du viol, sytème judiciaire américain, attentats, guerre en Irak, environnement, batailles entre écologistes, hypocrisie, augmentation de la population mondiale, capitalisme, tout y passe à travers des scènes et des portraits souvent très drôles. Cela a beau être avant tout une critique de l'ère Bush, le discours n'a pas pris une ride.

Ce portrait de l'Amérique est dur, et l'espoir et les relations saines se font rares. J'ai aimé que Jonathan Franzen n'accable pas ses personnages outre mesure et qu'il leur offre une fin presque heureuse. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la patience de lire ce livre en format papier. La version audio, en revanche, m'a enchantée du début à la fin.

Le beau billet de Papillon.

C'est ma quatrième participation au challenge Pavé de l'été de Brize et également un billet pour le Mois américain de Titine.

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Thélème. 21h.
2010 pour l'édition originale.

 

03 septembre 2017

Pêle-mêle de lectures

J'ai lu un certain nombre de livres sur lesquels je n'aurais pas le temps de faire des billets spécifiques, alors c'est parti pour un post commun.

001992658Le premier livre que j'ai lu n'est plus vraiment à présenter puisqu'il a eu un immense succès lors de sa sortie en 2009 et a été adapté au cinéma dès 2011.

Nous suivons trois femmes à Jackson, dans le Mississippi, au début des années 1960. Minnie et Aibileen sont employées de maison, considérées comme des êtres pas tout à fait humains et même indignes de s'asseoir sur les mêmes toilettes que les Blancs. Skeeter est quant à elle la fille d'un propriétaire terrien. Fraîchement sortie de l'université et déterminée à percer dans le journalisme, elle décide d'écrire sur les conditions de travail des femmes noires dans le sud des Etats-Unis, traditionnellement attaché à la ségrégation entre Blancs et Noirs.

J'ai adoré ce livre que je craignais de ne pas apprécier après en avoir autant entendu parler.
Les personnages sont bien campés, crédibles. Sans être un roman trop violent (il n'aurait jamais pu toucher autant de monde si ça avait été le cas), il contient des épisodes montrant bien l'horreur de la ségrégation et la dangerosité de ce que font les trois héroïnes qui prennent tour à tour la parole.
J'ai aimé aussi l'absence de manichéisme dans les témoignages, l'existence de belles histoires, et aussi l'emploi de l'humour. Si certains, comme Holly, sont clairement cruels, on voit aussi que le racisme dont font preuve d'autres personnages n'est pas de la méchanceté, mais vraiment dû à leur ignorance (ce qui est encore plus difficile à combattre).

J'ai aussi apprécié la fin, qui montre les conséquences d'une telle entreprise tout en laissant un peu de place pour l'espoir.

Un découverte à faire absolument.

Actes Sud. 608 pages.
Traduit par Pierre Girard.
2009 pour l'édition originale.

 

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La loterie annuelle du village va avoir lieu. En attendant que les habitants se rassemblent, les enfants jouent avec des cailloux, les parents discutent. Deux heures plus tard, la fête sera finie et tout le monde pourra retourner vaquer à ses occupations. 

Suite à plusieurs billets sur l'album tiré de la nouvelle La Loterie de Shirley Jackson, j'ai pris le temps de découvrir cette histoire glaçante. Elle fait une dizaine de pages, mais l'auteur a le temps de créer une atmosphère angoissante en nous décrivant cette journée du 26 juin où toutes les conditions semblent réunies pour que tout se passe bien, mais qui va tourner au cauchemar. C'est cruel, gratuit, et c'est sans doute pour cela que ce texte réussit si bien à nous horrifier.
Je pense sortir rapidement Nous avons toujours vécu au château de ma bibliothèque.

Le billet de Brize sur l'album.

Pocket. 1949 pour l'édition originale.

 

 

 

9782356419910-TOn finit avec un autre succès planétaire en littérature young adult cette fois, Nos étoiles contraires.

Hazel est atteinte d'un cancer. Bien qu'elle se sente plutôt bien parfois, elle se sait condamnée à plus ou moins brève échéance. Alors qu'elle participe à une séance de thérapie de groupe, elle rencontre Augustus, lui aussi touché très jeune par la maladie, mais en rémission. Ensemble, ils découvrent l'amour évidemment, mais cherchent aussi à connaître la fin d'Une impériale affliction de Peter Van Houten, un roman qui raconte l'histoire d'une jeune fille dont le destin est semblable à celui d'Hazel et d'Augustus.

J'ai lu ce livre suite à des avis très enthousiastes de lectrices dont je respecte particulièrement les avis et qui juraient que John Green était une voix originale de la littérature jeunesse. Sans crier au chef d'oeuvre, c'est effectivement un bon roman, mêlant humour (parfois très noir, les funérailles anticipées étant une scène très réussie) et réalisme. Au-delà de la réflexion sur la maladie, John Green interpelle chacun de nous sur la brièveté de la vie et son intérêt. 

Le billet de Tiphanie.

Audiolib. Lu par Jessica Monceau.
7h57.
2012 pour l'édition originale.

Ces trois lectures permettent de participer au Mois américain de Titine.

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03 août 2017

La Tour Sombre - Stephen King

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"L'homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistoléro le suivait."

Roland de Gilead est le dernier pistoléro. Dans un monde qui ressemble à un Far West où les sorciers existent, il cherche à capturer un mystérieux homme en noir. Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Quelle est cette Tour Sombre que cherche le Pistoléro et quelle rôle doit-elle jouer ?

J'avais tenté de lire le premier tome de La Tour sombre il y a quelques années. Si je me rappelle avoir passé un bon moment, j'avais surtout gardé l'impression qu'il ne s'y passait pas grand chose et qu'on en ressortait avec le sentiment de ne pas avoir avancé depuis la première page. D'une certaine manière, mes souvenirs ne m'avaient pas trompée. J'irai même jusqu'à dire qu'on pourrait en dire autant à la fin du second tome. On pourrait résumer en trois phrases ces vingt-cinq heures d'écoute. Et en même temps, cette lecture a été passionnante, à l'exception de quelques longueurs.
Je n'avais jamais lu Stephen King, mais cela ne m'empêche pas de savoir qu'il est considéré comme un maître du suspens et de l'horreur. C'est aussi un créateur de mondes remarquable. Lorsque débute le livre, nous n'avons aucune présentation des personnages et de leur univers. Il m'a fallu quelques chapitres pour comprendre qui était le héros de l'histoire. Les repères sont d'autant plus difficiles à trouver que l'auteur prend un malin plaisir à déstabiliser son lecteur dès qu'il pense savoir à peu près où il se trouve. Dans un monde où le temps et l'espace ont été bouleversés, on voit ainsi un personnage parler tout à coup de voiture et de télévision. Puis, nous partons dans une sorte de passé moyen-âgeux ressemblant à Game of Thrones, sans comprendre comment ce monde a pu se transformer en paysage de western lorsqu'il s'est écroulé.
Le deuxième tome jongle quant à lui entre une partie du monde du Pistoléro et le nôtre, mais à différentes époques, et dans le désordre afin que l'on ne se repose pas trop sur nos lauriers. De plus, nous ne passons jamais notre temps dans un joli pavillon de banlieue. Les milieux que nous fréquentons sont violents, racistes, et les personnages recrutés par le Pistoléro doivent sacrifier beaucoup avant de le rejoindre.

51VJbMSoabLOutre l'univers créé par Stephen King, ce qui fait l'intérêt de ces deux premiers tomes est la description des personnages qui croisent la route du Pistoléro. Certains ont un rôle primordial à jouer, d'autres sont seulement les héros de quelques pages. Il est surprenant de voir que d'un côté, King en fait de véritables caricatures : nous croisons une patronne de saloon également prostituée, des policiers mangeurs de donuts, un junkie à la botte d'un très vilain baron de la drogue, une schyzophrène tendance Gollum... Pourtant, ces personnages sont tous décrits avec un soin particulier. L'auteur nous fait pénétrer dans leur esprit, leur donnant ainsi un profondeur rare pour des personnages souvent secondaires à l'échelle du livre et laissant envisager à chaque fois qu'ils pourraient avoir un rôle plus important à jouer.
Le format audio est particulièrement adapté pour cette raison. Jacques Frantz interprète avec toute l'exagération nécessaire les nombreux personnages de cette histoire.

Dans ces deux premiers tomes, il y a une grande absente, la fameuse Tour Sombre. Son ombre plane, mais elle reste pour l'instant un but final. Les préparatifs étant désormais bien avancés et les compagnons de voyage recrutés, le prochain tome devrait voir Roland se mettre en marche. Ou pas.

Des avis bien plus éclairés que le mien sur le Golb ici et ici.

Je remercie Hermine Dammame pour ces lectures.

Ecoutez lire. 8 heures et 55 minutes et 16 heures et 4 minutes.
1982 et 1987 pour les éditions originales.

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19 juillet 2017

Ecouter des contes lus par Marlène Jobert

9782344019313-LMarlène Jobert met en scène de nombreux contes populaires disponibles en version audio. On m'a proposé de vous en présenter deux. J'ai choisi le premier car c'est une histoire que j'ai toujours appréciée, et le second parce qu'à l'inverse, je ne connaissais pas la version originale.

Très rapidement, parce que tout le monde connaît l'histoire, je vous remets le résumé de Robin des Bois. Alors que le roi Richard est en croisade, son frère Jean a usurpé son trône avec l'aide du cruel Guy de Guisbourne. Pour venir en aide au peuple d'Angleterre, Robin de Locksley est entré en résistance et mène la lutte depuis la forêt de Sherwood.

Quant àLa Reine des Neiges, elle brise un miroir ensorcelé dont un morceau se loge dans le coeur du jeune Kay. La maléfique souveraine enlève alors le jeune garçon afin de récupérer ce qu'il lui a involontairement volé. Gerda, la meilleure amie de Kay, se lance alors à leur poursuite pour le ramener chez eux. Elle devra déjouer tous les pièges et affronter les alliés de la reine pour atteindre son but.

9782344014592

Normalement, ces histoires se lisent avec un livre support, que je n'avais pas. Si je pense qu'un enfant de quatre ans aura sûrement quelques difficultés supplémentaires à se concentrer sans les illustrations, ces lectures sont suffisamment vivantes pour maintenir l'attention des petits lecteurs. Le format est court, puisque chacune de ces deux histoires dure une quinzaine de minutes. La lecture est mise en musique et différents acteurs accompagnent Marlène Jobert pour incarner les personnages secondaires.

Les histoires en elles-mêmes ne sont pas très originales. Si vous avez simplement vu la version Disney de Robin des Bois, cette lecture en propose une version encore plus écourtée. L'écoute de La Reine des Neiges m'a davantage intéressée, puisque comme je l'ai dit, je n'avais jamais lu ce conte. Il va maintenant falloir que je lise la version d'Andersen (disponible ici).

Simple mais efficace pour les jeunes lecteurs.

Glénat Jeunesse.

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01 juillet 2017

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants - Mathias Enard

9782356412881-TUn titre poétique, une couverture brumeuse, il ne m'en avait pas fallu plus pour acheter ce livre à sa sortie...  tout ça pour le ranger dans ma bibliothèque où il patientait depuis. Ayant quelques heures de travail peu prenantes intellectuellement cette semaine, j'ai sauté sur l'occasion d'enfin découvrir ce texte de Mathias Enard en version audio.

Michel-Ange vient de subir une fois de trop les caprices du pape Jules II. Furieux, il retourne à Florence, où des émissaires du sultan ottoman lui demandent de se rendre à Constantinople. Bajazet veut construire un pont au-dessus de la Corne d'Or, reliant les deux rives de la capitale ottomane. Dans cette entreprise, il a fait appel aux plus grands. Michel-Ange réussira-t-il là où le grand Léonard de Vinci en personne a échoué ?

Lire ce livre, c'est plonger dans une ambiance rappelant les histoires de sultans et de princesses des Mille et une nuits, les odalisques d'Ingres et les romans de Pierre Loti. J'ignore si Mathias Enard a lu Aziyadé et Fantômes d'Orient, mais j'ai souvent eu l'impression d'y trouver des références. Je ne suis jamais allée à Istanbul, mais cette ville habite les romans qui s'y déroulent comme peu d'autres.
A la frontière de civilisations qui tour à tour s'affrontent, échangent, se mêlent, cette cité permet plus qu'une autre au génie des artistes de s'exprimer. Ce n'est bien sûr pas un hasard si Michel-Ange a été choisi par le sultan Bajazet. Il s'agit de créer un pont hautement symbolique, sublime. De faire rayonner Constantinople, ville refuge pour les non chrétiens chassés d'Espagne, et pour cela d'utiliser tous les talents disponibles sans se soucier de leurs origines. Une tâche que la plupart des nations aimeraient accomplir encore aujourd'hui.
Mais là où les intentions sont bonnes, les hommes échouent souvent. A son arrivée, Michel-Ange est accueilli et guidé par le poète Mesihi, qui tombe amoureux de l'artiste florentin. Il admire la force de travail de celui qui est déjà un héros dans les cités italiennes et qui en tire un immense orgueil (à défaut d'être bien traité et rémunéré par ses illustres commanditaires). L'esprit de l'architecte est cependant préoccupé par son coup d'éclat. Jules II ne risque-t-il pas de le punir s'il apprend sa présence auprès d'un infidèle ? Lequel de ses rivaux menace de tout révéler ? Michel-Ange est aussi fasciné par la créature andalouse (homme ou femme, il l'ignore) qu'il a vue danser et noue des amitiés qui pourraient se révéler dangereuses.
Chacun des membres du trio amoureux s'exprime, via des missives réellement écrites ou par le biais de monologues amoureux ou menaçant prononcés au-dessus de la tête de Michel-Ange endormi. La musique ajoutée au livre audio renforce également cette impression de lointain et de monde imaginaire.

La fin abrupte ramène cependant bien vite le lecteur sur Terre, qui laisse à regret ce livre s'achever.

Une histoire prenante, servie par une jolie plume et la voix rapidement envoûtante de Thibault de Montalembert (qui double Hugh Grant quand même !). 

L'avis de Karine.

Audiolib. 3h20.
2010 pour l'édition originale.

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25 juin 2017

L'amour et les forêts - Eric Reinhardt

81j+ZjS8dcLBénédicte Ombredanne est professeur agrégé de lettres dans un lycée de Metz. Egalement mariée et mère de deux enfants, propriétaire, elle a coché la plupart des cases qui permettent pour beaucoup d'estimer si une personne est heureuse. Elle-même fait tout ce qu'elle peut pour préserver l'image parfaite que sa famille renvoie.
Pourtant, lorsque les Ombredanne sont bien à l'abri des regards, Jean-François, le mari, n'a plus rien du compagnon idéal.

J'ai éprouvé pour ce livre une certaine fascination, je l'ai lu avec avidité, mais je ne suis pas entièrement convaincue.
La construction du livre, sa chronologie, sont intéressantes. J'ai apprécié la première partie, lorsque l'on découvre à travers les yeux de Bénédicte Ombredanne (impossible de l'appeler par son prénom, l'auteur lui-même ne le fait jamais) le personnage de Jean-François. Il a l'air perdu, vaincu, comme si le livre commençait par la fin. Le mépris avec lequel son épouse le traite alors ressemble à s'y méprendre à celui de toutes ces épouses qui décident qu'elles ont entendu pour la dernière fois leur mari leur dire qu'il ne recommencera plus. Et qui partent en claquant la porte... ou en s'inscrivant sur Meetic. Le retournement du rapport de force n'en est que plus violent pour le lecteur (qui pensait finalement lire l'histoire d'une reconstruction).
Les descriptions des maltraitances dont Bénédicte Ombredanne est victime sont impitoyables. L'utilisation de nombreux dialogues renforce la violence verbale du mari, et le lecteur en vient à prendre pour lui les accusations et les  phrases humiliantes destinées à la jeune femme. L'auteur est d'autant plus habile que, pour nous montrer la solitude à laquelle Bénédicte Ombredanne est condamnée, il utilise les enfants du couple (et sa fille Lola en priorité). Leur égoïsme (il est normal que leur mère fasse tout pour eux, c'est leur mère) se transforme en mépris puis en rejet total.
Comment alors, ne pas plonger dans la littérature, l'imaginaire ? Les parenthèses enchantées permettent à l'héroïne et au lecteur de trouver un refuge. Bénédicte Ombredanne est professeur de lettres, spécialiste de Villiers de L'Isle-Adam. Sa lecture d'Eric Reinhardt lui a rappelé l'un des pouvoirs de la fiction, celui d'imaginer différentes existences possibles pour une seule personne. J'ai moins marché avec les dialogues amoureux. Ils ne sont pas seulement surannés, mais aussi très mièvres, et les dialogues dignes d'une tragédie qui aurait été écrite par certains rappeurs très populaires dont je m'abstiendrai de prononcer le nom.

A14779" - Mais vous êtes devenue, en un instant, le battement de mon coeur ! Est-ce que je puis vivre sans vous ? Le seul air que je veuille respirer, c'est le vôtre ! "

J'ose penser que c'est volontaire, que ces échanges visent à contrebalancer complètement la réalité.

Ce qui m'a gênée dans ce livre, c'est sa construction finale. Je n'ai pas trouvé le personnage d'Eric Reinhardt utile dans la dernière partie. La façon dont il découvre ce qui est arrivé à Bénédicte Ombredanne est peu crédible. Les nouveaux personnages sortent de nulle part et je n'ai pas non plus aimé les raisons données au comportement de Jean-François. La perversion ne s'explique pas si simplement. Céder à la facilité et aux grosses ficelles est décevant lorsque le reste est plus subtile.

Un roman sur un sujet plutôt difficile en ces temps où tout le monde est un pervers narcissique, qu'Eric Reinhardt traite avec les moyens qu'il maîtrise le mieux, ceux d'un auteur. Quelques longueurs, quelques défauts, mais un livre qui reste longtemps en tête.

Une lecture un peu spéciale car il se trouve que j'avais ce roman dans deux formats, dont la version audio. C'est cette dernière que j'ai utilisée pour la première moitié du roman. Marie-Sophie Ferdane incarne très bien Bénédicte Ombredanne et rend les tableaux des forêts particulièrement vivants.

Les avis de Sylvie et de Dominique.

Folio. 412 pages.
2014 pour l'édition originale.

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