10 décembre 2014

La soif primordiale - Pablo de Santis

product_9782070455294_195x320Buenos Aires, années 1950. Santiago, jeune réparateur de machines et homme à tout faire d'un journal, se retrouve propulsé enquêteur spécialisé dans la recherche de personnes en lien avec l'occulte. Envoyé à la recherche d'informations sur les "antiquaires", il rencontre un professeur d'université et sa fille Luisa, dont il tombe amoureux. Mais celle-ci est fiancée à Montiel, un disciple de son père, et lorsque les deux hommes sont mêlés à un interrogatoire d'antiquaire qui s'achève par la mort de ce dernier, la vie de Santiago prend une tournure découlant entièrement de cet événement.

Autant le dire tout de suite, cette lecture a été pour moi un échec total. J'ai mis des semaines à terminer cette histoire manquant cruellement de rythme.
C'est vraiment une question de forme, car le fond y est. Le fantastique arrive de façon impromptue pour le héros, il assiste à un meurtre, passe de l'autre côté de la barrière. Avec la transformation vient la soif primordiale, mais aussi le métier de bouquiniste, l'amour des vieilles choses, et la quête d'un livre permettant à un vampire d'aimer une mortelle. Ces thèmes font généralement mouche tant ils sont indémodables ou précieux pour les boulimiques de lecture, mais ici ça ne fonctionne pas. Les événements, pourtant violents parfois, semblent déconnectés les uns des autres, les personnages ressemblent à des automates, rien n'est familier.
Impossible donc d'éprouver la moindre empathie pour les personnages, à commencer par Santiago. Il est jeune, passionné par les livres, mais complètement spectateur de sa propre vie. Pour le lecteur, relegué spectateur d'un spectateur, ça devient dur de se sentir impliqué.

Le thème de la soif primordiale, celle des vampires, m'a rappelé un film récent, Only lovers left alive. Le rythme y était pourtant très lent aussi, mais il possédait ce truc qui fait qu'on entre dans une histoire (non, je ne parle pas de Tom Hiddleston).

Les seuls passages qui m'ont plu sont ceux qui évoquent les livres et ce qu'ils révèlent de nous.

Pablo de Santis m'aura quand même permis, contre toute attente, de réaliser mon challenge Myself, qui consistait à lire un livre de langue espagnole cette année.

Merci à Anna pour cette lecture.

Vous pouvez trouver ici un avis dithyrambique et très intéressant sur ce livre.

Folio. 273 pages.
Traduit par François Gaudry.
2012 pour l'édition originale.

Posté par lillounette à 16:32 - - Commentaires [6] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

18 mars 2014

Sweet sixteen - Annelise Heurtier

couv-chronique_1

Sweet sixteen, c'est normalement l'occasion pour une jeune fille de fêter ses seize ans dans la joie et la bonne humeur. Ce ne sera pas le cas pour Molly. En 1957, avec huit autres adolescents noirs, elle s'est portée volontaire pour intégrer un grand lycée blanc de l'Arkansas. Mais dans cet Etat sudiste, plus de 80% de la population est contre le mélange des Blancs et des Noirs.

Attention, voilà un coup de coeur jeunesse !
Si vous suivez ce blog depuis un certain temps, vous savez que j'aime les romans ancrés dans l'Histoire. De cette tentative d'instaurer la mixité en milieu scolaire aux Etats-Unis, je n'avais qu'une vague connaissance. Dans ce livre, nous suivons tout le processus jusqu'à son échec final, et la reconstitution est particulièrement réussie et frappante.
Annelise Heurtier a choisi deux personnages pour nous raconter son histoire. D'un côté, nous avons Molly Costello, qui s'engage dans des événements dont elle ne perçoit pas tout de suite la portée. Avec ses camarades, elle souhaite simplement étudier dans un bon lycée. Le jour de la rentrée, le gouverneur, désobéissant ainsi à la Cour Suprême, aligne ses soldats pour empêcher les neufs candidats retenus d'entrer, et ne fait rien pour les protéger des milliers de personnes venues crier leur indignation de voir des Noirs entrer dans un lycée pour les Blancs. Il faudra finalement une intervention du président Eisenhower en personne et l'envoi de mille soldats pour assurer la protection des adolescents pour que Molly intègre le Lycée central.
De l'autre côté, nous écoutons le témoignage de Grace. Cette jeune fille très populaire est la meilleure amie de Brooke Sanders, la fille de l'une des pires opposantes au projet d'intégration. Grace n'est pas aussi radicale, bien que baignant dans une société raciste, et elle prend rapidement Molly en pitié. Toutefois, il s'agit avant tout d'une adolescente de quinze ans qui se préoccupe d'abord de son apparence, et elle n'a pas vraiment envie de risquer sa réputation et surtout sa relation avec le sublime Sherwood Sanders pour défendre les nouveaux élèves.
Sweet sixteen ne nous épargne rien des brimades dont Molly et ses camarades sont victimes. Plus que cette violence verbale et physique, ce qui choque est le fait que ce racisme ait pu être aussi normal il y a quelques décennies seulement (cela dit, quand on voit la manière décomplexée dont les gens ont défilé contre le mariage gay et tenu des discours à vomir sans gêne, il y a de quoi réfléchir sur l'ouverture d'esprit des gens actuellement). On pourrait penser les lycéens plus ouverts que leurs parents, c'est loin d'être le cas.

Voilà donc un livre très intéressant pour son côté historique, et facile à lire dès 13 ans car on n'a jamais le temps de souffler.

Posté par lillounette à 19:26 - - Commentaires [11] - Permalien [#]
Tags : , ,
25 août 2013

Dix petits nègres - Agatha Christie

QUIZ_Connaissez-vous-les-dix-petits-negres_5831L'Île du Nègre vient d'être achetée par un mystérieux milliardaire, ce qui passionne les journaux et le public. Aussi, lorsque dix personnes reçoivent une invitation pour s'y rendre, en tant qu'invité ou comme futur employé, elles ne prêtent pas attention au fait que leur lettre est vague, et ne sont pas gênées de ne pas bien se souvenir de leur expéditeur.
C'est ainsi qu'un juge, un médecin, un aventurier, un général, un policier, une vieille fille, une gouvernante et un jeune inconscient se retrouvent prêts à embarquer pour la demeure de Mr et Mrs O'Nyme. Arrivés sur l'île, ils sont accueillis par les deux domestiques, Mr et Mrs Rogers. Les hôtes ayant été retenus, leurs invités prennent un premier dîner sans eux. Au cours de celui-ci, un disque contenant une mise en accusation de chacune des personnes présentes est retransmis. Tous les invités s'empressent de rejeter les accusations de meurtre pesant contre eux, mais dès la première soirée, l'un des convives meurt empoisonné.

J'ai découvert Dix petits nègres en seconde, et bien qu'il n'ait pas été mon premier roman d'Agatha Christie, j'en gardais un souvenir très fort. Je me souvenais à peu près correctement de la fin, mais j'ai voulu le relire afin de le savourer sous un nouveau jour (et puis, il fallait bien que je vous parle un peu de Dame Agatha un de ces jours).
Nous avons donc ici un huis-clos de plus en plus oppressant au fur et à mesure que les personnages sont assassinés. Ce qui est intéressant est l'analyse psychologique à laquelle Agatha Christie se livre dans ce roman. Elle joue avec les nerfs de son lecteur (je n'avais pas grand chose à envier à Vera côté trouille), mais surtout avec ses personnages, de plus en plus terrorisés et suspicieux à mesure qu'ils réalisent qu'ils ne quitteront pas cette île vivants. Eux-mêmes jouent très bien leur rôle de pantins dans cette cour de justice spéciale. D'abord près à jurer leur innocence, ils finissent par avouer leurs crimes, et c'est bien la culpabilité qui porte le coup final de la comptine des Dix petits nègres. La seule chose sur laquelle ils demeurent imperturbables est le thé de cinq heures, rituel auquel il n'est pas question de renoncer ! C'est aussi ce qui fait de cette histoire un roman très anglais avec lequel on prend un grand plaisir à frissonner.
L'auteur adopte divers procédés afin de faire monter la sauce. L'histoire avance très vite d'une part, puis toutes les recherches ne donnent rien créant ainsi un climat de suspicion ne laissant aucun repos. Enfin, elle introduit les pensées de ses personnages, dont celles du meurtrier, à plusieurs reprises afin d'augmenter la tension. Aucun coupable ne se dessine clairement, chaque suspect étant éliminé dès que les autres commencent à le soupçonner.

Attention Spoilers !

Je ne me souvenais plus comment Agatha Christie s'y prenait pour que la morale soit sauve. Une personne s'auto-proclamant Juge Suprême autorisé à châtier les coupables que la justice n'a pu attraper n'a rien d'admirable. Elle a donc créé un personnage un brin sadique et psychopathe, condamné à mort par Dame Nature, pour justifier les dix meurtres. Le complice semble franchement niais, mais après tout chacun des personnages représente une couche bien précise de la société, donc pourquoi pas.

Fin des spoilers

Un roman mené d'une main de maître !

L'avis de Karine.

1930181881   logo-challenge-littc3a9rature-culture-du-commonwealth

Posté par lillounette à 19:46 - - Commentaires [16] - Permalien [#]
Tags : , , , ,
14 février 2013

Le silence du bourreau - François Bizot

40744Alors que j'étais bien décidée à reprendre un bon rythme sur ce blog, les dieux de l'informatique se sont ligués contre moi. J'ai pourtant beaucoup lu en ce début d'année, et je prévois de vous faire partager mes découvertes aussitôt que les questions techniques seront réglées.
Afin de respecter mes engagements, je vais quand même vous parler d'un livre aujourd'hui.

 Il s'agit d'un documentaire témoignage écrit par François Bizot, un anthropologue spécialiste des religions en Asie du Sud-Est. En 1971, en pleine guerre civile, il est au Cambodge. Arrêté et accusé d'espionnage, il est détenu trois mois dans un camp khmer, dont le chef est un certain Douch, un jeune homme d'apparence plutôt frêle. Sa libération rapide est due à ce dernier. Les compagnons de voyage de François Bizot ne seront pas aussi chanceux puisqu'ils seront exécutés, comme la plupart des prisonniers du camp.
Des années plus tard, alors qu'il visite une ancienne prison khmer où l'on a torturé et exécuté des milliers de personnes, François Bizot reconnaît en la personne de son directeur son ancien libérateur, le fameux Douch. Finalement arrêté à la fin des années 1990, celui-ci est traduit devant la cour de justice chargée du procès des khmers rouges.
François Bizot est alors appelé à témoigner.

Ce livre est très curieux. Contrairement à ce que l'on imagine en lisant sa quatrième de couverture, il ne s'agit pas du récit de la captivité de François Bizot ni de ses découvertes ultérieures en rapport avec les crimes commis par les khmers rouges.
Ce dont il est surtout question dans ce document, c'est de son auteur. Et ce qui obsède François Bizot, c'est l'humanité et ses crimes. Son récit commence par un meurtre, commis par lui-même, sur sa chienne, des années avant sa rencontre avec Douch.
Tout le livre est construit de manière à nous exposer la conviction de François Bizot que les crimes que commet l'autre nous remettent tous en cause. Pour lui, le procès des khmers rouges aurait dû être celui de l'humanité, seule condition pour que les massacres du XXe siècle aient une utilité. Or, le procès des bourreaux sert surtout à expier les fautes de tout le monde, et à permettre aux gens moins impliqués de rejeter ce qui devrait pourtant les concerner. François Bizot dénonce particulièrement le fait que les khmers jugés, tout comme les nazis, se sont vus qualifier de "monstres", comme s'il fallait leur créer une espèce particulière pour les distinguer des autres. Or, selon l'auteur, on ne peut se dispenser de voir l'humain derrière leurs actes car c'est bien l'homme qui est pourri quelque part pour en arriver à commettre de tels crimes, et donc l'homme qu'il faut remettre en cause.

" Un geôlier khmer rouge, c'était le contraire de moi, mais c'était encore moi, jusque dans la décadence."

Tout le travail de recherche effectué par Bizot en tant qu'anthropologue découle de ce principe. Bien avant cette histoire, même à la grande époque du structuralisme, il a déjà adopté cette position. Les jugements des uns et des autres sont eronés pour lui dans la mesure où les accusateurs se contentent de voir le monstre quand les défenseurs n'invoquent que l'homme, et parce que tous ne voient que l'autre et non eux-mêmes. Cette réflexion était aussi présente dans Le liseur de Bernhard Schlink, qui évoque un autre système génocidaire, celui des nazis. Elle permet d'alerter sur la nécessité de ne pas se perdre dans des jugements rapides et tronqués tout en ne justifiant aucunement les atrocités commises.

Après cette partie, le livre nous propose la retranscription du témoignage de François Bizot lors du procès de Douch. On y retrouve les idées précedemment évoquées, et l'on perçoit le souci du témoin de les édicter de manière à ne pas trahir ses amis victimes et leurs familles qui attendent justice soit faite.

Dans l'ensemble, cette lecture ne m'a pas captivée. J'avoue que cela vient en partie du fait que j'ai choisi cette lecture en espérant y trouver une dimension historique. Mais j'ai aussi trouvé la construction de ce livre décousue, en raison des redites et des renvois d'une partie à l'autre.

Merci à Lise des éditions Folio pour l'envoi.

Folio. 273 pages.
2011 pour l'édition originale.


Posté par lillounette à 14:35 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
Tags : , , ,
23 mars 2010

Les Faux-Monnayeurs ; André Gide

9782070349609Folio ; 502 pages.
1925
.

De Gide, je n'ai eu l'occasion de lire que La Symphonie pastorale, qui ne m'a pas laissé un souvenir impérissable, loin s'en faut. Heureusement qu'Ys est passée par là pour me proposer une lecture commune des Faux-Monnayeurs, sinon il serait encore en train de dormir pour longtemps dans les tréfonds de ma bibliothèque.

Cette histoire est difficile à résumer. Elle débute alors que le jeune Bernard Profitendieu découvre qu'il n'est pas le fils de l'homme qui l'a élevé. Très remonté, il décide d'en profiter pour prendre sa vie en main. Il écrit une lettre sans concession à celui qui était son père jusque là, et quitte le domicile parental. Réfugié chez un ami, Olivier Molinier, il écoute celui-ci lui parler de son oncle Edouard, qui arrive à Paris le lendemain.
Dans le même temps, Vincent, le frère aîné d'Olivier, abandonne la femme mariée qu'il a mise enceinte durant un séjour dans un sanatorium à Pau, qui se trouve être une amie intime d'Edouard, et il se lie avec une aristocrate et le célèbre écrivain Passavant.

Tout en possédant une intrigue qui captive de bout en bout, Les Faux-Monnayeurs est construit avec beaucoup d'habileté par André Gide.
Les points de vue sont multiples, tout comme les supports de la narration, ce qui permet de donner du rythme à l'intrigue, avec une foule de personnages très différents, parfois sympathiques, parfois exaspérants, dont la place ne se révèle que progressivement. Le centre de ce monde est cependant caractérisé par un personnage en particulier, celui de l'oncle Edouard, dont on devine avant même de connaître ses entreprises littéraires qu'il incarne une projection de l'auteur dans le texte. Gide a ainsi écrit un roman intitulé Les Faux Monnayeurs dans lequel un personnage fait la même chose.
Cela donne lieu à un questionnement sur ce que doit être le roman, à une époque où ce dernier se cherche, et est profondément remis en cause. La genèse du livre d'Edouard occupe la plus grande place à ses yeux, davantage que le résultat, c'est à dire le livre lui-même.
A cela, Gide donne une résonnance universelle, en s'interrogeant sur l'existence, sur l'amour, sur la jeunesse.

"Il me semble parfois que je n'existe pas vraiment, mais simplement que j'imagine que je suis. Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c'est à ma propre réalité. Je m'échappe sans cesse et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, qua celui que je vois agir soit le même que celui qui regarde, et qui s'étonne, et doute qu'il puisse être acteur et contemplateur à la fois."

Où est la réalité et que doit-on en faire ? Comment l'exprimer ? C'est d'autant plus difficile de trancher dans une société où tout n'est qu'hypocrisie et faux-semblants. Les faux-monnayeurs ne sont pas incarnés que par les gamins qui s'adonnent au trafic de fausse monnaie. Il y a beaucoup de faux dans ce texte : des faux-pères, des faux-maris parfaits, des faux-enfants conformes à ce que leurs parents désirent, des faux-amis, des faux sentiments. Cela se traduit par une incapacité à communiquer ses réelles émotions, et à des êtres partagés. Bernard avec son père, Laura avec les hommes de sa vie.

"Je crois que le secret de votre tristesse (car vous êtes triste, Laura) c'est que la vie vous a divisée ; l'amour n'a voulu de vous qu'incomplète ; vous répartissez sur plusieurs ce que vous auriez voulu donner à un seul. Pour moi, je me sens indivisible ; je ne puis me donner qu'en entier."

Les Faux-Monnayeurs est un roman intelligent dans lequel on se perd avec délice, et que l'on peut apprécier à différents niveaux. C'est un coup de coeur.

Posté par lillounette à 09:49 - - Commentaires [38] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

28 novembre 2009

Lord of the Flies ; William Golding

Eighty_Years_of_Book_Cove_006_1_Faber and faber ; 225 pages.
1954
.

Lettre G du Challenge ABC :

J'ignore comment, mais j'ai réussi à passer le bac sans avoir jamais eu à étudier ni 1984 d'Orwell, ni Sa Majesté des mouches de Golding, ce qui relève plutôt de l'exploit si je me fie à mes amis et aux étiquettes indiquant chaque année que ces deux livres sont au programme de terminale. Heureusement, ma passion pour l'Angleterre et tout ce qui y touche m'a permis de réparer ces lacunes.

Un avion s'est écrasé sur une île du Pacifique, laissant un groupe de jeunes garçons anglais livrés à eux-mêmes. Conscients de la nécessité de s'organiser, ils désignent Ralph, l'un des plus âgés, qui semble à la fois fort, séduisant et sûr de lui, pour être leur chef. Ceci se fait au détriment d'un autre garçon, Jack, qui prend la tête d'un groupe de "chasseurs" pour nourrir le groupe. Ralph insiste également sur la nécessite qu'il y a de maintenir un feu en permanence au cas où un bateau passerait à proximité de l'île. La situation, bien que fragile, est stable dans un premier temps, car les garçons sont encore guidés par les principes qu'on leur a inculqués. 
Cependant, si l'île est belle le jour, la nuit rôde une "bête" qui effraie peu à peu le groupe de garçons, des plus petits aux plus grands. La cruauté n'a pas non plus disparu. Le garçon obèse, asthmatique et trop sérieux, est immédiatement surnommé Piggy par ses camarades, et a bien du mal à se faire entendre. C'est dans cette voie de la déraison que les naufragés risquent en permanence de s'engouffrer, sans retour possible.

Sur la quatrième de couverture de mon édition, mon cher E.M. Forster décrit ce livre en quelques mots : "Beautifully written, tragic and provocative". Je suis on ne peut plus d'accord. L'écriture de Golding nous emporte dans de très belles descriptions tout en maintenant une tension permanente, qui n'est brisé que par l'effroi suscité lors des drames qui secouent le groupe de garçons, quand des marches vers la déshumanisation sont franchies. Je pense notamment à la mort de Simon, qui précipite d'autant plus la fuite de toute une partie vers une situation où la haine et la conformité prennent le dessus que ceux qui prônent la raison décident de ne pas mettre de mots sur ce qui s'est passé.
Les personnages ou les fantômes qui occupent ce récit symbolisent une partie de l'âme humaine, chacun à leur manière. Les garçons sont isolés, dans le Pacifique, loin de tout danger extérieur, mais la bête est là qui rôde. Être loin de la guerre et des adultes, c'est aussi sentir peu à peu s'éloigner les contraintes imposées par la vie en société démocratique, et établir peu à peu ses propres règles.

"Roger gathered a hanful of stones and began to throw them. Yet there was a space round Henry, perhaps six yards diameter, into which he dare not throw. Here, invisible, yet strong, was the taboo of the old life. Round the squatting child was the protection of parents and school and policemen and the law. Roger's arm was conditioned by a civilization that knew nothing of him and in ruins."

Cela peut sembler d'autant plus choquant que ce sont des enfants qui sont mis en scène, et donc un symbole de pureté et d'innocence. Plus que le fait que Golding n'avait visiblement pas une grande confiance en l'esprit humain, ce qui m'a choquée est le fait de m'apercevoir que ces garçons, à peine adolescents pour quelques uns, et encore de très jeunes enfants pour les autres, perdent pied sans être capables de le réaliser. Lord of the Flies date de 1954, et il est difficile de ne pas voir des échos de ce qui s'est produit notamment dans le nazisme lorsqu'on lit ce livre.

Lord of the Flies est donc un roman dérangeant, mais aussi captivant, et toujours autant nécessaire.   

Erzébeth, plutôt convaincue.
Les avis déçus d'Allie et de Karine.
(je me sens très seule d'un coup)

20 octobre 2009

Le feu follet, suivi de Adieu à Gonzague ; Pierre Drieu la Rochelle

180372_2783982_2_Folio ; 185 pages.
1931
.

Mon ordinateur ayant décidé de rendre l'âme, mes billets de lecture risquent de continuer à être un peu espacés dans les prochaines semaines. Je continue toutefois à lire tant que je peux, et à piquer des idées sur vos blogs. Cette fois, c'est chez Malice que j'ai découvert ce petit livre écrit par un auteur dont je ne connaissais que le nom.

Il est composé de deux textes très courts (l'un encore plus que l'autre). Le premier, Le feu follet, nous raconte l'histoire d'Alain, un homme perdu. Il souffre d'un mal-être permanent, renforcé par une dépendance totale à la drogue, qui l'éloigne de ceux qui l'aiment et qu'il aime. Sa femme, Dorothy, l'a quitté. Lydia, son autre maîtresse américaine, tente de faire des projets avec lui, mais il devient de plus en plus évident qu'Alain est incapable d'aller quelque part. Il a entreprit une cure de désintoxication, mais il sait déjà qu'il ne s'en sortira pas, et décide de se tuer, une fois la rechute effective.

Le feu follet est un très beau texte, plein de tourments, servi par une écriture à la fois poétique et implacable. Alain est un être difficile à cerner, imprévisible et surtout hors du temps. Il est déjà mort quand nous le rencontrons. "Ce corps d'Alain, qui tenait une cigarette, c'était un fantôme, encore bien plus creux que celui de Lydia. Il n'avait pas de ventre et pourtant la mauvaise graisse de son visage le faisait paraître soufflé. Il avait des muscles, mais qu'il soulevât un poids aurait paru incroyable. Un beau masque, mais un masque de cire. Les cheveux abondants semblaient postiches." Il se déteste, et éprouve à travers lui un désintérêt pour tous les hommes. Nous le suivons dans sa chute, nous rencontrons les quelques personnes qui s'inquiètent pour lui, qui tentent de susciter en lui un instinct de vie, et auxquelles il rend visite, comme pour leur dire un dernier adieu.
Malgré tout, je m'interroge. J'ai le sentiment que Drieu la Rochelle voyait quelque chose qui va au-delà du caractère romantique du suicide. Dans Adieu à Gonzague, qui est sans doute encore plus poignant, plus déconcertant, Gonzague se suicide aussi. Et cet acte paraît presque héroïque, quand le fait de renoncer semble signifier un manque de volonté. Alors, ce personnage d'Alain, est-il réellement un incompris ou un simple homme rempli d'amertume qui se pense trop bien pour ce monde ? Mais cela est sans doute une impression très personnelle, qui n'a rien à voir avec la qualité du livre, bien réelle.

11 juillet 2009

Vers le Phare ; Virginia Woolf

resize_3_Folio . 363 pages.
Traduit par Françoise Pellan.
V.O. : To the Lighthouse. 1927.

Publié en 1927, Vers le Phare est le cinquième roman de Virginia Woolf. C'est aussi un chef d'oeuvre.

Nous sommes peu avant la Première Guerre mondiale, sur une île écossaise, dans la résidence d'été de la famille Ramsay. James, le plus jeune des huit enfants Ramsay, rêve d'une excursion au Phare le lendemain. Sa mère le soutient, mais son père brise ses espérances, s'appuyant sur la logique, qui veut que le mauvais temps vienne gâcher ce projet. "Il était incapable de proférer une contrevérité ; ne transigeait jamais avec les faits ; ne modifiait jamais une parole désagréable pour satisfaire ou arranger âme qui vive, et surtout pas ses propres enfants qui, chair de sa propre chair, devaient savoir dès leur plus jeune âge que la vie est difficile ; les faits irréductibles ; et que la traversée jusqu'à cette terre fabuleuse où s'anéantissent nos plus belles espérances, où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres (là, Mr Ramsay se redressait, plissait ses petits yeux bleus et les fixait sur l'horizon), est un voyage qui exige avant tout courage, probité, et patience dans l'épreuve."

Vers le Phare est un texte qui appartient sans doute à ce que l'on appelle les romans sans intrigue, même si cette appellation ne me semble pas vraiment exacte, et fait surtout penser que l'on parle d'un truc complètement barbant. Or, ce livre ne correspond pas du tout à cette idée. Comme dans les autres romans de Virginia Woolf, il s'agit ici d'une quête. Celle du sens, de l'aboutissement, du bout des ténèbres.
Les personnages visent à ce but, et nous livrent leurs pensées par le biais de monologues intérieurs. Il sont tourmentés, inquiets, blessés, maladroits. J'ai souri en regardant le couple formé par les parents Ramsay. Ils ressemblent un peu aux Dalloway dans la relation qu'ils entretiennent. L'image de Richard achetant des fleurs pour son épouse parce qu'il ne sait pas dialoguer avec son épouse n'est vraiment pas loin. En réalité, d'après les notes du texte, Mr et Mrs Ramsay sont des échos des parents de Virginia Woolf, Julia et Leslie Stephen, et le nombre d'enfants correspond également, ainsi que d'autres détails.
Le récit se divise en trois parties inégales. La première se déroule donc sur une soirée d'été, et voit se découper nettement la figure de Mrs Ramsay qui, bien qu'en proie à de nombreux tourments elle même, parvient plus ou moins à apaiser ceux des autres, et à retenir le temps. La deuxième partie voit le temps reprendre ses droits, délabrer la maison, et emporter les vivants. Le tout en vingt pages qui font passer dix ans. Enfin, la troisième partie ramène l'espoir face à l'inachevé.
Pour parvenir à ce résultat, Virginia Woolf pousse son écriture aussi loin qu'il est possible de le faire. Son style est tout bonnement incroyable. Chaque phrase est une perfection, soutenue par une marée de clins d'oeil. A commencer par ce mouvement vers le Phare, l'achèvement. Ou la mort. En effet, comme dans La Traversée des Apparences, où Rachel Vinrace meurt pour avoir souhaité l'inaccessible, achèvement et mort se confondent ici. Ce parcours se reflète également dans le tableau que Lily Briscoe ne parvient à peindre qu'au dernier moment. Il ressort de tout cela une très belle poésie, et cela se ressent encore plus dans la deuxième partie. Je pense même qu'on peut la lire séparément du reste, comme un poème tragique, et en ressortir bouleversé.

"Ainsi, toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d'immenses ténèbres. Rien, semblait-il, ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s'insinuant par les fissures et trous de la serrure, se faufilant autour des stores, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse d'une commode. Non seulement les meubles se confondaient, mais il ne restait presque plus rien du corps ou de l'esprit qui permette de dire : "C'est lui" ou "C'est elle." Une main parfois se levait comme pour saisir ou pour repousser quelque chose ; quelqu'un gémissait, ou bien riait tout fort comme s'il échangeait une plaisanterie avec le néant."

Je réalise que vous allez penser que ce livre est horriblement déprimant, alors que c'est faux. J'ai souvent sourit, au contraire. Les personnages, même si on les affectionne, ont des comportements très drôles, particulièrement dans la première partie. On oscille souvent entre paix et tourments dans ce livre, mais c'est la réconciliation qui l'emporte.

Ce livre m'a empoignée comme cela ne m'était pas arrivé depuis très longtemps. Vous vous souvenez de ma rencontre avec Le Bruit et la Fureur l'année dernière ? Je crois qu'on est encore un cran au-dessus.   

"Elle creusa un petit trou dans le sable et le recouvrit, comme pour y enterrer la perfection de cet instant. C'était comme une goutte d'argent dans laquelle on trempait son pinceau pour illuminer les ténèbres du passé."

"Personne n'avait jamais eu l'air aussi triste. Une larme, peut-être, se forma, amère et noire, dans les ténèbres, à mi-chemin du puits qui conduisait de la lumière du jour jusqu'aux tréfonds ; une larme coula ; la surface de l'eau se troubla légèrement à son contact puis redevint lisse. Personne jamais n'avait eu l'air aussi triste."

 

08 juillet 2009

Les Années ; Virginia Woolf

untitledFolio ; 572 pages.
Traduit par Germaine Delamain et Colette-Marie Huet. Préface de Christine Jordis.
V.O. : The Years. 1937.

Il est très difficile de parler des romans d'un auteur que l'on aime comme j'aime Virginia Woolf. Dans ces cas là, l'objectivité est encore plus éloignée, et il ne s'agit plus seulement de parler d'un texte, mais d'une relation (je suis très sentimentale, mais si vous saviez tout ce que je dois à Virginia Woolf...).

Je me suis plongée dans Les Années parce qu'après Céline, je savais qu'il serait difficile de ne pas trouver mes lectures fades. J'ai eu mille fois raison, ce livre est un immense roman.
Que s'y passe t-il ? Tout et rien en même temps. Nous suivons une famille anglaise, les Pargiter, depuis 1880 jusqu'aux années 1930, mais il ne s'agit aucunement d'une saga familiale.
Les personnages sont attachants, deviennent familiers. J'ai bien sûr complètement fondu devant Edward, cet homme assommant d'érudition, mais aussi d'une grande beauté et surtout au coeur irrémédiablement brisé, un être "dont l'intérieur a été dévoré, ne laissant que les ailes et la carapace". Les événements politiques et sociaux apparaissent en toile de fond, rythment le récit, et ce pied dans la réalité nous permet de voir l'évolution extérieure des choses et des hommes.
Toutefois, si je dit qu'il n'est pas non plus faux d'affirmer qu'il ne se passe rien, c'est parce que le lecteur à la recherche d'une intrigue suivie et palpitante de manière traditionnelle sera nécessairement frustré. Il y a beaucoup d'inachevé (volontaire) dans ce livre. Les personnages que l'on croise en 1880 ne réapparaissent pas forcément avant que la dernière partie ne se déroule, ou alors seulement en tant que fantôme. Je pense notamment à Delia, cette jeune femme incapable de pleurer une mère qu'elle ne pouvait plus aimer, que l'on revoit seulement un demi siècle plus tard. Les phrases sont souvent inachevées, les personnages ne s'écoutent que rarement parler les uns les autres, de nombreuses scènes sont énigmatiques, et les réponses n'arriveront pas toujours.
Il s'agit en fait pour Virginia Woolf d'équilibrer son roman, de laisser de la place à ce qui est finalement aussi important. La quatrième de couverture a à mon avis raison de dire que le grand meneur de ce texte, c'est le temps. Le temps qui interrompt, qui mène l'histoire et les lecteurs, qui ébranle tout sur son passage, comme le vent que l'on retrouve à de nombreuses reprises. Il fait vieillir les personnages à une vitesse incroyable. Les Pargiter ont à peine le temps de s'interroger sur le sens des choses qu'il ne leur reste déjà plus que des souvenirs, et les lambeaux de leur chair. "Voilà à quoi aboutissent trente ans de vie commune, entre mari et femme - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou. On aurait cru entendre des bestiaux ruminer plus ou moins distinctement dans leur étable - tut-tut-tut et tchou-tchou-tchou - en piétinant la paille douce et fumante de leur litière, de la même manière qu'ils se vautraient jadis dans les marais primitif ; nombreux, prolifiques, à peine conscients, se disait North, tandis qu'il écoutait d'une oreille distraite le jovial clapotement, qui soudain s'adressa à sa personne."
Le texte entier est empreint d'une grande mélancolie, de grands questionnements, portés par une écriture qui n'oublie aucune émotion, mais la fin est étrangement plutôt ouverte et paisible. La dernière partie contient également davantage de descriptions comiques que le reste du roman.

En fait, avec ce texte, pour reprendre des mots de Virginia Woolf picorés dans la préface, l'auteur parvient à combiner "le fait et la vision" à merveille. Il s'agit d'un aboutissement parfaitement réussi pour elle, qui jusque là avait privilégié soit l'un soit l'autre. Cette préface est également très intéressante pour les informations qu'elle contient sur la genèse du texte, et sur les ellipses contenues dans le roman.

"Une rafale soudain s'engouffra dans la rue ; elle chassa un morceau de papier le long du trottoir et un petit tourbillon de poussière sèche lui courut après. Au-dessus des toits s'étendait un de ces couchers de soleil de Londres, rouges et changeants, qui allument dans chaque fenêtre l'une après l'autre, des flambées d'or. Cette soirée de printemps avait quelque chose de sauvage ; même ici à Abercorn Terrace la lumière variait, passait de l'or au noir, du noir à l'or. Delia laissa tomber le rideau ; elle se retourna et vint au milieu du salon en disant tout à coup :
' Oh ! mon Dieu !' "

05 juillet 2009

L'Art du roman ; Virginia Woolf

woolfPoints ; 231 pages.
Traduit par Rose Celli. Préface de Agnès Desarthe.

« Poète dans ses romans », Virginia Woolf « est rarement aussi romancière que dans ses essais ». Pour cette raison, et aussi parce que Virginia Woolf est chère à mon cœur, et a donc droit à un traitement particulier, je vais évoquer une collection d’articles relatifs à la littérature sur mon blog.

En effet, L’art du roman n’est pas un véritable essai. Les textes qu’il rassemble ont été assemblés en 1961, soit vingt ans après la mort de l’auteur. L’ordre est d’ailleurs essentiellement chronologique, et les thèmes abordés, comme le note Agnès Desarthe dans sa préface, ne sont pas forcément toujours très proches les uns des autres.

En ce qui me concerne, ma lecture n’a pas du tout été gênée par ces choix qui auraient pu se révéler un peu instables. Au contraire, cela permet d'offrir un livre décomplexé de tout ton un peu pédant, et de laisser l’esprit du lecteur suivre celui de Virginia Woolf, qui elle-même, tout en gardant une réflexion très pertinente, ne prend personne de haut et ne vise qu’un seul objectif, servir la littérature.

 

Virginia Woolf adopte donc plusieurs casquettes dans cet opus. Elle est romancière bien sûr (autant dans sa façon d'écrire que dans ses préoccupations), mais aussi critique, éditrice, et surtout lectrice et femme. Elle évoque ses vues sur le roman moderne (enfin, celui de son époque), mais aussi sur la façon dont il doit évoluer. Elle témoigne ainsi des questionnements auxquels le monde littéraire est en proie au début du 20e siècle. L’influence de la psychanalyse, de la découverte de soi, que l’on note également en France à la même époque, transparaît. Elle ne rejette pas les auteurs du passé, et en admire même beaucoup, mais elle œuvre, pour que la Littérature prenne de nouveaux chemins. La personnalité de Virginia Woolf imprègne d’ailleurs le papier dans ce discours, ce qui m’a beaucoup intéressée, et parfois fait sourire. Elle est extrêmement exigeante en ce qui concerne la façon dont elle juge les écrivains de son époque, et ne se met surtout pas en avant. On la sent même très modeste, et très peu sûre d’elle. Quand on sait qu’elle était juste l’un des plus grands auteurs de son époque, c’est assez amusant.

Même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’elle dit, son amour de la littérature est tellement grand qu’on ne peut que le respecter. Elle fait moult références à la littérature que j’aime. Jane Austen, Laurence Sterne, Walter Scott, Thackeray, Stevenson, E.M. Forster, Emily Brontë, les auteurs russes, et d’autres interviennent pour illustrer ses propos. Elle est sincère, j’aime particulièrement quand elle dit de certains auteurs qu’ils savent très bien l’ennuyer, mais qu’ils sont admirables quand même. Au besoin, elle crée même de nouveaux personnages pour illustrer son propos, comme Mr Bennett et Mrs Brown, que je n’oublierai pas de sitôt. Je ne suis pas complètement d'accord à propos de son avis sur Dickens (qu'elle apprécie beaucoup, pas de panique), mais je trouve ces quelques mots très justes :

 

" [...] une grande partie de notre plaisir en lisant Dickens réside dans cette impression que nous avons de jouer avec des êtres deux fois ou dix fois plus grands que nature, qui gardent juste assez de ressemblance humaine pour que nous puissions rapporter leurs sentiments, non à nous-mêmes mais à ces figures étranges aperçues par hasard à travers la porte entrouverte d'un bar, ou flânant sur les quais, ou se glissant mystérieusement le long des petites allées entre Holborn et les Law Courts. Nous pénétrons d'emblée dans le climat de l'exagération."

 

Les questions qu'elle soulève sont très intéressantes, comme celle de la traduction, du réalisme, du style, de la place du roman, de la poésie, des femmes, et sont pour la plupart toujours plus ou moins d'actualité aujourd'hui. Par exemple, avec son mari, ils ont traduit beaucoup d’auteurs russes, et Woolf les appréciait particulièrement. Elle note que les spécialistes ne parlent souvent pas un mot de cette langue, et s’interroge sur leur crédibilité (certes, j'ose croire qu'aujourd'hui les spécialistes lisent leurs auteurs de prédilection en version originale, mais les débats sur les traductions sont loin d'être clos).
Car à travers ces remarques sur la Littérature, on sent une femme parfaitement consciente des changements, des enjeux du monde d’après 1914, qui a été complètement ébranlé dans ses certitudes. Elle prend cependant la modernité avec beaucoup d’humour, sans défaitisme, et semble même pleine d’espoir dans le dernier texte, écrit seulement un an avant qu’elle ne se donne la mort. Elle appelle tous les lecteurs du monde à contribuer à faire vivre la Littérature, considère la lecture comme une pratique sans règles, à part celle justement de ne pas tenir compte de règles, et voit en son art un élément transcendant, quelque chose qui vaut vraiment qu'on lui consacre sa peine, qui a besoin de nous :

 

« Chacun de nous a un appétit qui doit trouver tout seul l’aliment qui lui convient. Et ne restons pas, par timidité, à l’écart des rois parce que nous sommes des roturiers. Ce serait un crime aux yeux d’Eschyle, de Shakespeare, de Virgile, de Dante, qui s’ils pouvaient parler (et ils le peuvent) diraient : « Ne me laisse pas aux gens en robe et en toque. Lis-moi, lis-moi toi-même ! » Peu leur importe que nous placions mal l’accent ou que nous lisions avec une traduction à côté de nous. Bien sûr, ne sommes-nous pas des roturiers, des amateurs ? nous allons piétiner beaucoup de fleurs, abîmer beaucoup d’antique gazon. Mais rappelons-nous un conseil qu’un éminent Victorien, qui était aussi amateur de marche à pied, donnait aux promeneurs : « Chaque fois que vous voyez un écriteau avec ‘Défense de passer’, passez tout de suite. »

Passons tout de suite. La littérature n’est pas propriété privée ; la littérature est domaine public. Elle n’est pas partagée entre nations ; là il n’y a pas de guerre. Passons sans crainte et trouvons notre chemin tout seuls. C’est ainsi que la littérature anglaise survivra à cette guerre et franchira l’abîme : si les roturiers et les amateurs comme nous font de ce pays notre propre pays, si nous nous apprenons à nous-mêmes à lire et à écrire, à conserver et à créer. »

Il y aurait bien plus à dire et à développer sur ce livre, et je vais moi-même élaborer des fiches plus détaillées très vite. J'espère ne pas avoir fait de raccourcis fâcheux. Comme je sais que plusieurs projettent de lire cet ouvrage, ou sont en train de le faire, j'espère qu'elles me corrigerons au besoin.
Quant à moi, je vous parle très bientôt d'un roman de Virginia Woolf qui fait mon bonheur depuis hier, Les Années.

George Sand et moi évoque elle aussi L'art du roman.

Posté par lillounette à 22:50 - - Commentaires [22] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,