14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

prince des marées

Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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10 juillet 2020

Etés anglais (La Saga des Cazalet I) - Elizabeth Jane Howard

étés anglaisChaque été, William et Kitty Cazalet reçoivent leur nombreuse famille dans leur demeure du Sussex. En cette année 1937, l'ambiance est particulière puisqu'Hitler adopte une attitude de plus en plus belliqueuse.
Sybil, l'épouse de Hugh Cazalet, s'apprête à donner naissance à son dernier enfant (à moins qu'il ne s'agisse de jumeaux). Villy, la femme d'Edward, se prépare également à ces retrouvailles familiales. Quant à la très jeune Zoë, mariée au troisième fils, elle a du mal à trouver sa place dans cette famille où elle est surtout la belle-mère maladroite et superficielle des enfants de son époux.
Du côté des plus jeunes, l'adolescence fait des ravages. Polly et Louise aimeraient bien se débarasser de leur encombrante cousine, Clary. Teddy et Simon reviennent de pension à la fois grandis et mal dans leur peau.
Bien qu'unis, les membres de la famille sont surtout préoccupés par leur petite personne. Seule tante Rachel, la vieille fille, se préoccupe de tout le monde, au détriment de son propre bonheur.

Sorti en début d'année, le premier tome de la Saga des Cazalet rencontre un joli succès. Il faut reconnaître que cette histoire permet de bien s'évader en temps de confinement.
Il m'a fallu un peu de temps pour m'intéresser à cette histoire. Les incessants changements de point de vue ont l'avantage de fluidifier la lecture, mais ils donnent au départ une impression de superficialité. La profusion de détails (l'auteur indique jusqu'au nombre de pots de chambre nécessaire à l'accueil des invités) m'a semblé excessive dans la première partie du livre.
Puis, les personnages ont commencé à devenir plus familiers et j'ai adoré les suivre à Londres puis à Home Place.

Dans ce premier tome de la Saga des Cazalets (qui compte quatre tomes originaux et un plus tardif), beaucoup de personnages sont encore très jeunes. Triturés entre les chamailleries enfantines et la prise de conscience d'enjeux plus sérieux, ils sont tour à tour attendrissants, agaçants et émouvants. Les filles vivent à une époque charnière, où les femmes n'ont pas envie d'avoir leur avenir tout tracé vers le mariage et la maternité. Quant aux garçons, ils sont coincés entre leur école où on les malmène et la perspective d'une guerre.

Du côté des adultes, ce sont surtout les femmes qui se révèlent intéressantes. Elles ont dû renoncer à toute idée de carrière professionnelle pour se marier, n'ont pas accès à la contraception qui leur permettrait de ne pas subir des grossesses non désirées et peuvent encore moins exprimer leur non désir d'enfant.
Les trois mariages des fils Cazalet sont remplis de non-dits et de faux-semblants. Les maris sont souvent décevants et typiques de leur époque, bien que généralement sympathiques (à une exception très notable). Seul Hugh, le frère aîné, blessé pendant la Première Guerre mondiale m'a touchée.

Les domestiques et les employés occupent une petite place dans ce tome (j'ai l'impression que beaucoup de déceptions sont causées par la comparaison avec Downton Abbey). J'ai adoré le personnage de Miss Milliment, l'enseignante de Polly et Louise, condamnée à vivre très modestement à cause de la mort de son fiancé, de son physique ingrat ne lui ayant pas permis d'en trouver un autre, et surtout de sa condition de femme.

" Quelle aubaine, quand Viola lui avait écrit pour qu’elle fasse la classe à Louise et par la suite à sa cousine Polly. Avant ce miracle, elle commençait à désespérer : l’argent laissé par son père lui procurait tout juste un toit sur la tête, et elle avait fini par ne plus avoir de quoi régler le bus jusqu’à la National Gallery, sans parler de l’entrée aux expositions payantes. La peinture était sa passion, en particulier les impressionnistes français, et, parmi eux, Cézanne était son dieu. Elle songeait parfois avec une pointe d’ironie qu’il était bizarre qu’on ait si souvent dit d’elle qu’elle faisait « un bien vilain tableau ». "

Ce n'est pas un coup de coeur, mais j'ai beaucoup aimé ce premier tome dans lequel règne une certaine douceur mêlée à des moments qui amorcent ou annoncent des tragédies. J'attends la suite avec impatience !

Les avis d'Hélène, Mimi et Nicole.

Quai Voltaire. 557 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1990 pour l'édition originale.

05 juin 2020

Entre les actes -Virginia Woolf

entre les actes " Quel dommage que celui qui avait fait construire Pointz Hall eût planté la maison dans un creux, alors qu’au-delà du jardin d’agrément et du potager il y avait une éminence. La nature avait préparé un emplacement pour une maison ; l’homme l’avait construite dans un creux. "

Pointz Hall, la maison des Olivier s'apprête à accueillir la représentation donnée chaque année afin de récolter des fonds pour la paroisse. Isa, la belle-fille du vieux Barth, rêve d'un gentleman-farmer qu'elle a rencontré deux fois et s'agace lorsqu'elle pense à Giles, son mari tout en s'émerveillant qu'il soit le père de ses enfants. Miss Swithin, la grande-tante, évolue en pensant au temps où la Manche n'existait pas. La voluptueuse Mrs Manresa arrive accompagnée d'un inconnu, William Dodge, qui intrigue les femmes et agace Giles.
Une fois les spectateurs rassemblés, les acteurs commencent à rejouer l'histoire de l'Angleterre d'après une mise en scène de Miss La Trobe. En fond, les animaux émettent des bruits et le gramophone donne la mesure du temps.

Entre les actes était le dernier roman de Virginia Woolf qu'il me restait à lire. Je l'avais commencé il y a une dizaine d'années et n'avais pas réussi à en dépasser la moitié. Si je vous dis qu'à la même époque j'ai lu sans plaisir particulier Des souris et des hommes et L'Ecume des jours, vous comprendrez que le problème ne venait pas des livres.
Dernière découverte d'un roman de Woolf pour moi, il s'agit aussi du dernier roman de l'auteur et d'un nouvel essai d'expérimentation formelle après le délicieux mais tranquille Flush et Les Années qui renouait avec une forme assez traditionnelle. Ecrit alors que Virginia Woolf est angoissée par le début de la Deuxième Guerre mondiale, il n'a pas bénéficié de nombreuses modifications.

L'action se déroule sur un laps de temps très court, à peine une journée. Cependant, c'est assez pour que d'inombrables pensées s'entrechoquent, pour que des histoires soient mal racontées ou mal reçues et pour que l'on vive en si peu de temps un condensé de toute une existence ou presque.

« Nous-mêmes… » Ils reviennent au programme. Que peut-elle savoir de nous-mêmes ? Les Élisabéthains, bien ; les Victoriens, peut-être ; mais nous-mêmes, assis ici un soir de juin, en 1939, c’est ridicule. « Moi-même » – c’est impossible. D’autres personnes, peut-être : Cobbet de Cobbs Corner, le commandant, le vieux Barthélémy, Mme Swithin – eux, peut-être. Mais moi – non, elle ne peut pas me prendre sur le vif.

Réécriture de l'histoire du théâtre anglais, Entre les actes est également une mise en abîme avec un spectacle dans le spectacle. Où la pièce se joue-t-elle réellement ? Sur scène ou sous les yeux du lecteur ? En ce qui me concerne, si j'apprécie la poésie des romans de Woolf, je n'ai pas la culture théâtrale nécessaire pour apprécier la parodie des scènes écrites par Miss La Trobe dans Entre les actes. J'ai été aussi décevante que le pasteur en cherchant en vain ce que Miss La Trobe avait voulu dire. Cette dernière serait-elle, dans une certaine mesure, une incarnation de Virginia Woolf, qui n'était jamais satisfaite de ses oeuvres ?
En revanche, j'ai tenu avec délectation mon rôle de spectatrice des spectateurs, ces êtres humains imparfaits et multiples qui ne supportent pas de se voir au dépourvu. 

Ce très court roman ne sera pas mon favori de Virginia Woolf, mais il n'en est pas moins un texte beau et intriguant, sans doute indispensable pour tous les adeptes de l'auteur.

Le brillant avis de Lili.

Le Livre de Poche. 188 pages.
Traduit par Charles Ceste.
1941 pour l'édition originale.

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03 juin 2020

Le Meurtre de Roger Ackroyd - Agatha Christie

ackroyd

King's Abbot est une paisible et ennuyeuse petite ville de la campagne anglaise où la mort de Mrs Ferras, la plus riche veuve du coin, provoque beaucoup d'interrogations.
Le Dr Sheppard, dont la soeur Caroline est la commère en chef de la commune, se rend chez son ami le puissant industriel Roger Ackroyd, fiancé de la défunte, qui lui confie que Mrs Ferrars s'est donné la mort après lui avoir avoué avoir assassiné son premier mari et qu'elle était depuis la victime d'un maître-chanteur.
Une lettre lui dévoilant le nom de ce dernier arrive alors chez Roger Ackroyd, mais le médecin est congédié avant d'avoir pu prendre connaissance du nom de celui qui extorquait l'argent de Mrs Ferrars en échange de son silence. Quelques heures après être rentré chez lui, le Dr Sheppard est appelé en urgence. Roger Ackroyd vient d'être assassiné.
Les indices convergent rapidement vers le beau-fils de Mr Ackroyd, Ralph Paton, d'autant plus que celui-ci a disparu. Sa fiancée, Miss Flora Ackroyd, refusant la piste de la police, décide d'engager le nouveau voisin du Dr Sheppard, un certain Hercule Poirot...

Le Meurtre de Roger Ackroyd est l'un des romans les plus célèbres d'Agatha Christie, tellement célèbre que l'on m'a révélé ce qui en faisait la grande originalité il y a quelques années. J'espérais que le temps me permettrait d'oublier, mais j'ai dû me résoudre au fait que cela n'arriverait jamais. Ne voulant pas passer complètement à côté de ce livre, j'ai profité du Mois anglais pour le découvrir.

C'est un livre très drôle, britannique jusqu'au bout des ongles. Il ravira les amateurs de petites communautés rurales anglaises dans lesquelles les potins sont l'occupation favorite.
Comme toujours chez Agatha Christie, la résolution du meurtre n'est pas le seul mystère élucidé, nombre d'autres petits (ou grands) secrets sont déterrés au cours de l'enquête. Hercule Poirot est en pleine forme, suffisant jusqu'au ridicule et brillant. Les autres personnages sont assez caricaturaux, tout comme leurs existences, mais cela rend le récit particulièrement vivant.
Evidemment, la construction du livre est ce qui en fait la saveur principale, d'où mon regret de ne pas l'avoir lu avec des yeux complètement neufs.

Je n'ai pu m'empêcher de me demander si Agatha Christie avait lu Drame de chasse de Tchekhov et s'en inspirer, j'y trouve des points communs troublants.

Il est évident que ma lecture a été influencée par ce que j'en connaissais, ce que j'ai un peu regretté. Toutefois, ce livre rejoint sans peine mes préférés parmi les livres que j'ai lus de la Reine du crime (une petite quinzaine, j'ai encore du pain sur la planche).

Une lecture audio très réussie. Attention aux amateurs, les éditions Thélème (que j'adore habituellement) en proposent une version annoncée comme étant intégrale, mais deux fois moins longue.

Audiolib. 7h42.
1926 pour l'édition originale.

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26 avril 2020

Portnoy et son complexe - Philip Roth

rothAlexander Portnoy, trente-trois ans, est un brillant conseiller à la mairie de New York. Faisant des allées et venues entre le temps présent et sa jeunesse auprès de ses parents, des Juifs installés dans le New Jersey, il confie au Docteur Spielvogel ses réflexions sur sa famille, sa sexualité et sa religion.

Après mes lectures de John Steinbeck et de Jack London, j'avais envie de rire un peu. Mon visionnage de la série Unorthodox sur Netflix m'a aussi donné envie de lire des livres dans lesquels il est question du judaïsme (le cerveau fait parfois de curieux liens). N'ayant aucun livre d'Isaac Bashevish Singer sous la main, je me suis penchée sur le livre qui est probablement le plus célèbre de Philip Roth (qui aurait détesté mon raisonnement si j'en crois ce que j'ai lu à son sujet).

Portnoy et son complexe peut désarçonner à plus d'un titre. Par son style tout d'abord. Il s'agit d'un monologue faussement décousu, avec moults changements d'époque et de ton. C'est un livre à lire d'une traite ou presque, pour ne pas prendre le risque d'en perdre le fil et/ou la saveur.

Ensuite, je ne m'attendais pas à rire autant et encore moins à rire aussi franchement. Il s'agit d'un classique de la littérature américaine et il faut bien admettre que l'on ne se bidonne que très rarement en lisant les classiques, en tout cas ceux que j'ai l'habitude de lire. L'humour y est cinglant, froid, occasionnellement amical, mais je n'ai jamais recraché mon thé par les narines en lisant Austen ou Dostoïevski. Les scènes entre le narrateur et sa mère sont souvent hilarantes. Alexander Portnoy est un mauvais fils. Il ne croit pas en Dieu, refuse de se marier, mange des hamburgers et des frites à l'extérieur et court après les filles.

" Oh, Amérique ! Amérique ! Peut-être représentait-elle des rues pavées d'or pour mes grands-parents, peut-être représentait-elle le poulet rôti dans chaque foyer pour mon père et ma mère, mais pour moi, un enfant dont les plus lointains souvenirs de cinéma sont ceux d'Ann Rutherford et Alice Faye, l'Amérique est une Shikse, pelotonnée au creux de votre bras et murmurant, « Amour, amour, amour, amour, amour ! » "

Les anecdotes relatant les expériences sexuelles d'Alexander Portnoy sont tout aussi drôles. J'ai presque honte de l'avouer, mais j'ai pensé aux comédies qui faisaient fureur lorsque j'étais adolescente (American Pie, Mary à tout prix...) en lisant les exploits du jeune Alex.

" Et voilà. Maintenant vous connaissez la pire action que j'aie jamais commise. J'ai baisé le dîner de ma propre famille. "

Pourtant, malgré tous ses efforts, le héros de Philip Roth (qui ressemble au moins partiellement à l'auteur en personne) rend un hommage touchant à ses parents et à son héritage.

" Si vaste que fût ma confusion, si profond que semble m'apparaître rétrospectivement mon tourment intérieur, je ne me souviens pas avoir été de ces gosses qui passaient leur temps à souhaiter vivre sous un autre toit, avec d'autres gens, quelles qu'aient pu être mes aspirations inconscientes en ce sens. Après tout, où pourrais-je trouver ailleurs un public comme ces deux-là pour mes  imitations ? Je les faisais tordre en général au cours des repas — une fois, ma mère a effectivement mouillé sa culotte, Docteur, et prise d'un fou rire hystérique elle a dû courir à la salle de bains sous l'effet de mon pastiche de Mister Kitzel dans le « Jack Benny Show ». Quoi d'autre ? Des promenades, des promenades avec mon père dans Weequahic Park le dimanche, que je n'ai pas encore oubliées. Voyez-vous, je ne peux pas aller faire un tour à la campagne et trouver un gland par terre sans penser à lui et à ces promenades. Et ce n'est pas rien, près de trente ans après. "

Lors d'un voyage final en Israël, il réalise à quel point il est, bien malgré lui, marqué par sa culture.

Un livre provocant, hilarant et tendre à la fois. Ce n'est pas donné à tout le monde de réussir un tel cocktail.

Folio. 373 pages.
Traduit par Henri Robillot.
1969.


14 avril 2020

Les Raisins de la colère - John Steinbeck

steinbeck" Nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple et le peuple vivra toujours. "

Dans les années 1930, la Grande Dépression touche durement les Etats-Unis, provoquant un chômage massif et le surendettement de nombreux Américains. Dans les plaines du sud, la surexploitation des terres agricoles et les intempéries vont provoquer des tempêtes de poussière détruisant les récoltes. Ruinés, les fermiers n'auront d'autre choix que de laisser leurs propriétés et leurs biens pour une bouchée de pain et de prendre la route vers l'Ouest, dans l'espoir de trouver du travail.
Les Joad sont l'une de ces familles. Originaires de l'Oklahoma, ils vont suivre la route 66 menant jusqu'en Californie afin de trouver la terre promise par les prospectus, qui décrivent du travail en abondance et des salaires confortables.

J'ai lu Des Souris et des hommes il y a une dizaine d'années, mais ce livre ne m'a pas laissé un souvenir impérissable. L'écriture de Steinbeck ne m'avait pas spécialement marquée non plus. Autant dire que je ne m'attendais pas à me prendre la claque que constitue ce livre. Dès le premier chapitre, qui décrit une tempête de poussière dévastant tout sous les yeux des hommes impuissants, l'auteur démontre une qualité d'écriture exceptionnelle. Il annonce que Les Raisins de la colère ne sera pas que l'histoire d'une famille, mais le chant de tous les démunis.

" - Où irons-nous ? demandaient les femmes.
  - Nous ne savons pas. Nous ne savons pas. "

De nombreux chapitres sont de simples bribes. Des garagistes arnaquant les migrants, les tracteurs labourant les champs, la serveuse d'un restaurant prenant deux enfants en pitié... John Steinbeck veut être le porte-parole de chacun des individus ayant eu le même destin que les Joad et décrire chaque rouage du système qui veut les exploiter jusqu'à leur dernier souffle.

Ayant lu ce livre juste après plusieurs ouvrages de Jack London, je n'ai pu qu'établir un parallèle entre les deux auteurs. Steinbeck, comme London, dénonce la situation misérable dans laquelle les grands industriels mettent volontairement des millions d'êtres humains. Ils laissent pourrir des tonnes et des tonnes de nourriture sous les yeux de gens mourrant de faim pour faire monter les prix. Ils pratiquent des salaires indécents qu'ils récupèrent en obligeant leurs travailleurs à leur acheter au prix fort des produits alimentaires de basse qualité. Ils pourchassent et accusent les contestataires d'être des "rouges", une condamnation à mort dans ce contexte.

" Et tout l’amour qu’ils portaient en eux se desséchait au contact de l’argent ; toute leur ardeur, toute leur violence se désagrégeaient et se perdaient en de sordides questions d’intérêts jusqu’au moment où, de fermiers qu’ils avaient été, ils devinrent de minables marchands de produits de la terre, des petits commerçants acculés à l’obligation de vendre leur marchandise avant de l’avoir fabriquée. Et les fermiers qui n’étaient pas bons commerçants perdirent leur terre au profit de ceux qui l’étaient. "

Incapables de rivaliser, les petits fermiers, ceux qui aiment encore la terre et qui se soucient des hommes, doivent se rallier à la cause des plus gros pour ne pas être engloutis par eux.

J'ai dit que l'auteur n'écrivait pas que la vie d'une famille, mais nous suivons tout de même de très près les Joad, qui sont une immense force de ce roman. Ils forment une famille attachante et soudée à laquelle se rajoute l'ancien pasteur Casy. Tom, le second des fils, sort à peine de prison pour meurtre lorsque commence le roman. Il y a aussi les grands-parents, Pa et Man, Noah, Al, Rose de Saron et les petits derniers, Winfield et Ruthie. Ils observent, impuissants, leur transformation en humains de seconde zone, dénutris et sales, incapables de penser à l'avenir. Partout on les chasse, les shérifs adjoints les harcèlent.
Cependant, là où Jack London est plutôt pessimiste, chez Steinbeck on trouve toujours une raison d'espérer, une envie de se battre. Particulièrement chez les femmes. Man est un personnage d'une force exceptionnelle. Elle pressent que sa famille ne doit pas se disperser car leur famille est tout ce qu'il leur reste. Sur la route, les liens que les Joad vont tisser seront leur salut. A de nombreuses reprises, les migrants vont faire preuve entre eux d'une solidarité incroyable. Ils ne se jugent pas, comme lorsque l'oncle John annonce qu'il doit dilapider ses derniers dollars (une fortune) pour se saouler. La dernière scène du livre est à la fois choquante et la meilleure preuve de la détermination des Joad à ne pas se laisser détruire.

Un chef d'oeuvre.

L'avis de Patrice et un billet passionnant sur le sujet de Dominique.

Folio. 639 pages.
Traduit par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau.
1939 pour l'édition originale.

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23 mars 2020

Le Cheval blême - Boris Savinkov

blême" Je ne sais pas pourquoi il est interdit de tuer. Et je ne comprendrai jamais pourquoi il est bien de tuer au nom de la liberté, et mal au nom de l'autocratie. "

Alors que la Douma s'aprête à se réunir pour la première fois, notre narrateur, agissant sous le pseudo britannique de George O'Brien, organise avec quatre complices un attentat visant à assassiner le gouverneur général de Moscou. Durant des mois, le groupe terroriste observe et prépare son crime. Certains des membres s'interrogent aussi sur la signification de leurs actes.

Cette oeuvre écrite sous la forme d'un journal intime est fascinante à plus d'un titre. En effet, son auteur, Boris Savinkov, était lui-même un terroriste. Derrière le personnage de George, il est difficile de ne pas deviner ses traits. De même, le gouverneur général n'est autre que le grand-duc Serge, assassiné en 1905 par Savinkov.
D'un tueur professionnel, qui a réussi à se brouiller avec à peu près tous les responsables politiques qu'il a connus, on s'attendrait donc à lire un texte sans concession pour les états d'âme des apprentis terroristes. Pourtant, en lisant Le Cheval blême, on trouve un texte dans la droite ligne des oeuvres russes de cette époque, habité par des personnages en proie à des tourments profonds. Le texte de l'Apocalypse, qui donne son titre au livre, est abondemment cité dans Le Cheval blême. Savinkov invoque aussi Dostoïevski et Les Frères Karamazov à de nombreuses reprises.

"Si Dieu n'existe pas, tout est permis"

Vania, l'un des terroristes, est extrêmement pieux. Bien qu'hanté par le "Tu ne tueras point", il voit dans les actes terroristes qu'il pourrait commettre le sacrifice pour que plus personne dans le futur n'ait à se condamner à la damnation pour les mêmes motifs.

" - Oui, je le dis. Tue, pour qu'on ne tue plus. Tue, pour que les hommes vivent selon Dieu, pour que l'amour sanctifie le monde. "

Le champ de Khodynka, où eut lieu un mouvement de foule tragique lors du couronnement de Nicolas II. Le grand-duc Serge était l'un des responsables de la catastropheIl y aura malgré tout des ratés et des refus de commettre l'attentat à n'importe quel coût. Qu'importe, notre narrateur est convaincu que c'est le destin du gouverneur général de mourir. Bien qu'il ne semble de prime abord pas sujet aux hésitations, George est finalement touché par une sorte de spleen.
Savinkov va même plus loin avec son narrateur. Il ne lui accorde même pas le statut de terroriste honorable*. Je n'ai tout d'abord pas compris l'insistance avec laquelle Boris Savinkov nous impose la présence de l'amour perdu de George, Elena. Cette femme mariée avec laquelle il renoue et la description de leurs échanges sont insipides. Pourtant, c'est par ce biais que Savinkov va en finir cruellement avec son héros.

A découvrir.

Petit coup de gueule pour finir : les éditions Phébus font des choix fabuleux en matière d'édition, mais leur manie d'écrire des résumés qui spoilent la lecture (quand ils ne sont pas complètement à côté de la plaque) est insupportable...

* C'est une notion difficile à défendre de nos jours, mais certains groupes terroristes ont longtemps attiré une certaine sympathie du public, et c'était le cas en Russie. Dans sa préface, Michel Niqueux cite même la propre fille de Tolstoï qui se réjouissait du meurtre du grand-duc Serge.

Libretto. 187 pages.
Traduit par Michel Niqueux.
1913 pour l'édition originale.

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est de Goran, Eva et Patrice (heureusement que j'ai lu Olga Tokarczuk, sinon je me contentais d'un mois russe...).

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15 mars 2020

Ermites dans la taïga - Vassili Peskov

peskovEn 1978, un groupe de géologues russes découvre un ermitage au coeur de la taïga. Cinq personnes, un père et ses quatre enfants (déjà adultes) y vivent. Cela fait trente-cinq ans qu'ils n'ont pas vu les hommes et que même l'Union soviétique les a oubliés. Vassili Peskov, journaliste au quotidien Komsomolskaïa Pravda est fasciné par cette histoire, à tel point qu'il décide de se rendre sur place.
A son arrivée, seuls le vieux Karp Ossipovitch et sa fille Agafia sont encore en vie, les trois autres membres de la famille étant brutalement décédés. Durant une décénie, Peskov va nouer des liens avec ces ermites et raconter leur histoire qui va passionner les lecteurs de son journal.

" Comment ces gens pouvaient-ils avoir survécu non pas sous les tropiques parmi les bananiers mais au cœur de la taïga sibérienne où la neige vous monte à la ceinture et les froids dépassent les moins trente ? La nourriture, les vêtements, les accessoires quotidiens, le feu, l’éclairage, l’entretien du potager, la lutte contre les maladies, le décompte du temps – comment s’y prenaient-ils et avec quoi, par quels efforts et quelles connaissances ? Les hommes ne leur manquaient-ils pas ? Et comment les jeunes Lykov, que la taïga avait vu naître, concevaient-ils le monde environnant ? Quels étaient leurs rapports entre eux et avec leurs parents ? Que savaient-ils de la taïga et de ses habitants ? Comment voyaient-ils la vie "séculière" ? "

J'avais beaucoup apprécié de suivre les Tchouktches dans L'Etrangère aux yeux bleus auquel ce livre m'a fait penser, mais l'aspect documentaire du récit m'avait davantage séduite que les personnages qui l'habitaient. Dans Ermites dans la taïga, nous sommes bien entendu tenus en haleine par le mode de vie adopté par les Lykov, mais Karp Ossipovitch et surtout Agafia sont des individus patriculièrement attachants et intriguants que l'on prend un grand plaisir à cotoyer.

Vassili Peskov nous décrit avec moults détails leur vie au milieu de la nature sibérienne. Les Lykov, lorsqu'on les découvre, sont installés dans deux isbas, l'une près de la rivière pour les garçons et l'autre, la principale, où Karp Ossipovitch vit avec ses filles. Lorsque le père et la fille se retrouvent seuls, ce sera cette dernière qui sera occupée pendant quelques années. Le dénuement est total.

"En nous baissant pour passer la porte, nous nous retrouvâmes dans une obscurité presque totale. La lumière du soir n’émettait qu’un rayon bleuté par une fenêtre minuscule grande comme deux mains. Quand Agafia eut allumé et fixé une mèche de bois au milieu de la demeure, je pus tant bien que mal en regarder l’intérieur. Même à la lueur de la mèche les murs étaient noirs : la suie, vieille de plusieurs années, ne reflétait plus la lumière. Le plafond bas, lui aussi, était noir comme charbon. Des perches horizontales couraient sous le plafond pour le séchage du linge. A la même hauteur, des étagères longeaient le mur, chargées de récipients en écorce de bouleau pleins de pommes de terre séchées et de graines de cèdre. Plus bas, de larges bancs s’étiraient le long des murs. Comme en témoignaient quelques guenilles, on y dormait de même qu’on pouvait s’y asseoir."

Pour survivre, les Lykov doivent tout construire. Leur habitat, leurs ustensiles de cuisine, leurs vêtements. Ils cultivent la pomme de terre (l'aliment principal de leur alimentation), cueillent, chassent (jusqu'à la mort des fils) et pêchent. Ils doivent se protéger des ours, des écureuils qui mangent leurs semences et sont à la merci des intemperries (pluie, neige, incendies...). La lumière est un luxe dont ils jouissent peu.
La rencontre avec des personnes désintéressées change leur existence. Si dans un premier temps, les ermites refusent beaucoup des présents que leur apportent les géologues et Vassili Peskov, ils finissent par en accepter de plus en plus. A la base géologique, ils sont fascinés par le téléviseur. Quant à Agafia, elle finira même par prendre l'avion et le train.

Mais alors, comment une famille a-t-elle réussi à échapper au contrôle bolchevique ? Pourquoi les Lykov se sont-ils enfoncés dans la taïga et ont-ils adopté une existence si dure que la mère de famille a fini par mourir de faim ?

La réponse à ma première question n'est pas évidente. Sans doute, contrairement aux Tchouktches, les Lykov étaient-ils en nombre trop restreint pour réellement inquiéter les autorités. De plus, ils ne consommaient que leurs propres produits (et ignoraient jusqu'à la valeur de l'argent). Le pouvoir en place n'avait donc rien à leur prendre. Ils ont bien été poursuivis car soupçonnés d'héberger des déserteurs. Cependant, cela a eu pour seul effet de les repousser plus loin dans la taïga.
La raison du rejet par les Lykov de la vie dans "le siècle" est bien plus claire. Il s'agit d'une famille de vieux-croyants, un courant religieux s'étant séparés de l'Eglise orthodoxe russe lors des réformes menées par le patriarche Nikon au XVIIe siècle.

La Boyarine Morozova de Vassili Sourikov

Même au sein de leur communauté, les vieux-croyants ne respectent pas les mêmes traditions. Nous découvrons au fil du récit de Vassili Peskov l'existence de nombreux parents des Lykov, avec lesquels Karp Ossipovitch et sa défunte épouse, orthodoxes parmi les orthodoxes, ont rompu avant la Deuxième Guerre mondiale. 
La ferveur religieuse de la famille est grande et les quelques entorses à leurs principes consistant à obtenir un peu de confort ne remet rien en cause. Les quelques individus séduits par l'idée de vivre avec les Lykov sont très rapidement découragés, en particulier par l'intransigeance de Karp Ossipovitch. Malgré cela, le duo père-fille tisse des liens d'amitié profonds avec ses bienfaiteurs. Ils prient beaucoup, tiennent un compte rigoureux des jours et des fêtes religieuses, mais cela ne les empêche pas d'avoir un sacré caractère. Agafia en particulier est un personnage étonnant, à la fois enfant fidèle à son père, têtue comme une mule et drôle.

Impossible de ne pas succomber à ce récit dépaysant et passionnant !

L'avis de Patrice (qui m'a donné envie de lire ce livre).

Une lecture faite dans le cadre du Mois de l'Europe de l'Est.

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Babel. 297 pages.

Traduit par Yves Gauthier.
1992 pour l'édition française originale.

 

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19 février 2020

Miroir de nos peines - Pierre Lemaître

lemaîtreLouise a trente ans lorsque débute la "Drôle de guerre". Bien qu'exerçant le métier d'institutrice, elle est aussi serveuse dans le restaurant de Monsieur Jules. Un jour, le docteur, grand habitué de La Petite Bohème, demande un curieux service à la jeune femme, service qui va bouleverser sa vie.
Gabriel, de son côté, est mobilisé sur la Ligne Maginot, dont le rôle est d'empêcher l'invasion allemande (ce qui, comme chacun le sait, sera fort utile...). Parmi ses camarades de garnison se trouve un certain Raoul Landrade, "la plaque tournante de tous les magouillages", qui va l'entraîner malgré lui dans des situations des plus inconfortables.
Enfin, Désiré Migault est un véritable caméléon. Avocat brillant, responsable de la propagande ou prêtre, il n'a pas son pareil pour convaincre les plus récalcitrants. Qui le démasquera ?

Je dois faire partie des rares personnes aimant lire à ne jamais avoir lu Pierre Lamaître. J'avais bien commencé Au revoir là-haut lors de sa sortie, mais le style de Pierre Lemaître ne supportait vraiment pas la comparaison avec Erich Maria Remarque dont je venais d'achever la lecture. Depuis, j'ai vu la superbe adaptation du roman par Albert Dupontel, qui m'a donné envie de redonner sa chance à l'auteur.
Je ne vais pas faire de mystère, je suis assez déçue par ce livre.
Pourtant, Miroir de nos peines n'est pas un livre épouvantable, que ce soit clair. C'est l'auteur en personne qui le lit dans l'édition Audiolib, et le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit d'un très bon conteur. Il aime ses personnages, leur donne vie avec talent et a beaucoup d'humour. Désiré, Raoul et Monsieur Jules en particulier m'ont séduite. Ce sont des personnages hauts en couleur, irrésistibles malgré (ou plutôt grâce à) leur aplomb ou leur mauvais caractère. Grâce à eux, Lemaître nous délecte de descriptions de la débâcle de l'armée française, que la censure dissimule de manière éhontée jusqu'au bout. Ainsi, Désiré, devenu censeur modèle, rature les lettres des soldats à leur famille :

"Il ouvrit les lettres des soldats à leurs parents et, considérant qu’il fallait s’attaquer prioritairement au cœur de la syntaxe, il supprima tous les verbes. Les destinataires reçurent alors des courriers du type : « On      ferme, tu      . On      d’une corvée à l’autre sans      vraiment ce qu’on      là. Les copains      souvent, tout le monde      . »

Chaque matin, le service recevait des instructions nouvelles que Désiré appliquait aussitôt avec zèle et précision. S’il était rappelé de censurer toute information concernant, par exemple, le pistolet-mitrailleur MAS 38, outre les verbes, Désiré caviardait tous les « M », les « A » et les « S ». Cela donnait quelque chose comme : « On      fer e, tu      . On      d’une corvée l’utre n      vr i ent ce qu’on      l. Le cop in      ouvent, tout le onde      . »

Même les pires moments sont rapportés de façon presque humoristique ou sont sont contrebalancés par les bonnes choses qui en ressortent.
Au final, rien n'est vraiment grave, et pour moi c'est là où le bât blesse. Je n'ai rien contre les histoires tragiques racontées sur le ton de l'humour. Je l'ai dit, j'adore Dupontel, et le film de Kheiron, Nous trois ou rien (qui se passe en partie dans les prisons iraniennes...), est l'un des films que j'ai le plus appréciés ces derniers temps. Mais ici, rien ne semble grave ou presque. A part le meurtre de sang froid de quelques prisonniers, à aucun moment je n'ai ressenti à quel point cette histoire était dramatique. Au bout d'un moment, j'ai été lassée par ce ton guilleret, ce récit devenant mièvre et dans lequel les coïncidences se mettent à pleuvoir pour boucler la boucle et permettre à tout le monde de s'en sortir, de se retrouver et de s'aimer. C'est sympathique mais insuffisant pour me plaire.

Pour les adeptes de l'auteur, il annonce dans un entretien après sa lecture qu'il va écrire une nouvelle trilogie qui se déroulera durant les Trente Glorieuses. Pour ma part, je vais m'arrêter là.

Audiolib. 14h01.
2020.

22 janvier 2020

Les mains du miracle - Joseph Kessel

kesselC'est une curieuse histoire que nous raconte Joseph Kessel dans Les mains du miracle. Je connaissais les actions étonnantes et culottées du frère d'Hermann Goëring mais j'ignorais tout du docteur Felix Kersten, le médecin d'Heinrich Himmler.

Sinistre figure du régime nazi dont il était le numéro deux, Heinrich Himmler est surtout connu pour sa responsabilité dans la mort de dizaines de millions de personnes durant la Seconde Guerre mondiale. Fasciné par son Führer, séduit par l'idée d'une race aryenne dominant le monde et raciste jusqu'à la moelle, rien ne pouvait a priori le détourner de ses activités meurtrières. Pourtant, Himmler a, à plusieurs reprises durant les années de guerre, renoncé à des éliminations et déportations massives. Derrière ces actions, il ne faut pas voir l'oeuvre du repentir, mais celle d'un homme, le docteur Felix Kersten.
Appelé auprès du Reichsführer en 1938, celui-ci lui avoue souffrir de douleurs terribles. Kersten, médecin spécialisé dans les massages thérapeutiques, est le seul qui parvient à lui apporter du soulagement malgré sa haine du nazisme. Devenu le confident et le seul ami d'Himmler, il use alors de son influence pour sauver des milliers de vies.

Joseph Kessel est un ancien résistant et spectateur du procès de Nuremberg. Lorsqu'il entend pour la première fois l'histoire de Felix Kersten, il se montre sceptique. Ce sont les documents et les témoignages recensant les actions du médecin pendant la Deuxième Guerre mondiale qui le convainquent que cet homme a bel et bien usé de son influence pour obtenir des faveurs d'Heinrich Himmler.

J'ai écouté ce livre avec intérêt, mais je dois avouer que cette première lecture de l'année est plutôt une déception. Tout d'abord, si l'histoire pourrait être passionnante, je trouve l'intérêt littéraire de cette œuvre limité. Le récit est monotone. Même lorsque Kersten se promène avec des documents qui lui vaudraient l'échafaud s'ils étaient découverts ou lorsqu'il échappe de peu à une tentative d'assassinat, le style reste plat et nous ne ressentons aucune tension.
Mais surtout, alors que l'auteur prend soin de ne pas succomber à un enthousiasme débordant dans les premières pages de son livre,  Les mains du miracle est finalement une véritable hagiographie. Joseph Kessel ne cesse de répéter que son héros n'a agit que par bonté d'âme, faisant fi de tout danger. Cependant, les faits rapportés reposent presque exclusivement sur le témoignage du principal intéressé.
Le traitement même du personnage d'Himmler est curieux. Dans cette biographie romancée, nous approchons l'un des principaux bourreaux nazis. J'avais eu l'occasion de lire un livre sur les criminels cambodgiens dans lequel il était question de la distance mise par les hommes entre eux et les pires criminels, qualifiés de "monstres". Cela s'applique évidemment aux dignitaires nazis, dont personne n'admettrait une seconde qu'il pouvait s'agir d'hommes avec lesquels nous partageons (dans une certaine mesure) des sentiments, des ressentis et des attitudes. Joseph Kessel ne rend pas Himmler sympathique mais l'on se demande comment il aurait pu atteindre un tel grade dans le système nazi s'il était réellement comme le décrit Kersten. C'est un homme très seul, l'un des rares à ne pas s'enrichir grâce à sa position, et probablement aussi l'un des plus fanatiques. Mais, dans le livre, il est au mieux méprisable et ressemble à une véritable marionnette entre les mains de son médecin. Lorsque Kersten, découvrant la pendaison de l'un de ses amis (accusé d'avoir participé à l'attentat de 1944 contre Hitler), le gronde comme un enfant de cinq ans, on le sent tout penaud. Les chefs nazis en général apparaissent comme des hommes immatures, passant leur temps à se disputer la faveur de leur chef, à moitié fous et d'une bêtise confondante. A aucun moment Himmler ne semble soupçonner le moins du monde son médecin, qui pourtant lui dit ne pas partager ses opinions, de vouloir oeuvrer contre le régime nazi. Kessel a beau expliquer que le dignitaire nazi est trop imbu de lui-même et dépendant de Kersten pour envisager une telle trahison, une telle simplicité d'esprit me laisse sceptique.

Alors, Felix Kersten était-il un véritable héros dont les actions ont été éclipsée par celles du comte Bernadotte, ou bien ses actions ont-elles été bien plus limitées que Joseph Kessel le laisse entendre ? Nous n'aurons évidemment jamais la réponse à cette question. Dans tous les cas, il en a fait un personnage romanesque de peu d'intérêt.

L'avis d'Ysppaddaden (à qui le caractère hagiographique du livre n'a pas échappé non plus).

Ecoutez Lire. 9h20.
1960 pour l'édition originale.