07 mai 2021

A l'Est d'Eden - John Steinbeck

eden"Au cours des hivers pluvieux, les torrents s’enflaient et venaient grossir la Salinas qui, bouillonnante et furieuse, quittait son lit pour détruire. Elle entraînait la terre des fermes riveraines ; elle arrachait et charriait granges et maisons ; elle prenait au piège et noyait dans son flot bourbeux vaches, cochons et moutons, et les roulait vers la mer. Puis, avec la fin du printemps, la rivière regagnait son lit et les bancs de sable apparaissaient. En été, elle se terrait. De l’élément liquide, seules subsistaient des flaques à l’emplacement des tourbillons hivernaux. reculait et les saules se redressaient, empanachés de débris. La Salinas n’était qu’une rivière saisonnière et capricieuse, tour à tour dangereuse et timide – mais nous n’avions que celle-là et nous en étions fiers. On peut être fier de n’importe quoi si c’est tout ce que l’on a. Moins on possède, plus il est nécessaire d’en tirer vanité."

La Vallée de la Salinas en Californie est une terre capricieuse. Les chanceux et les riches ont de l'eau pour survivre durant les années de sécheresse, les autres doivent se contenter de vastes terrains sur lesquels ils n'ont aucune chance de prospérer. Samuel Hamilton est de ces derniers. Pourtant, cet immigré irlandais est un homme reconnaissant. Père d'une famille nombreuse, marié à une femme admirable et grand inventeur incapable de tirer profit de ses nombreuses qualités, il est l'un des hommes les plus respectés de la vallée.
C'est ici aussi que va se dérouler la vie des Trask, dont la destinée ressemble à s'y méprendre à l'histoire de Caïn et Abel.

Les Raisins de la colère a été l'un de mes plus gros coups de coeur de 2020, A l'Est d'Eden sera sans aucun doute dans mes favoris 2021.

Avec une écriture extraordinaire qui décrit avec une même justesse les décors dans lesquels se déroulent l'histoire que les sentiments des personnages, Steinbeck nous transporte d'un bout à l'autre des ces presque huit cents pages. Il nous plonge dans la vallée de la Salinas, nous emmène ensuite sur la côte Est avant de nous ramener en Californie. Il nous fait voyager du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale.

Comme de nombreux romanciers, l'auteur s'interroge sur la préexistence du bien et du mal chez les individus. Ca pourrait être barbant, banal, il n'en est rien.

"Au monstre, le normal doit paraître monstrueux, puisque tout est normal pour lui. Et pour celui dont la monstruosité n’est qu’intérieure, le sentiment doit être encore plus difficile à analyser puisque aucune tare visible ne lui permet de se comparer aux autres. Pour l’homme né sans conscience, l’homme torturé par sa conscience doit sembler ridicule. Pour le voleur, l’honnêteté n’est que faiblesse. N’oubliez pas que le monstre n’est qu’une variante et que, aux yeux du monstre, le normal est monstrueux."

Les monstres de Steinbeck sont captivants, nuancés. Ils font froid dans le dos, nous tiennent en haleine et nous montrent surtout la complexité de l'humanité. L'église et la maison close sont nécessaires l'une à l'autre. Les Samuel, Lee, Adam ou Aron ne sont pas les plus nombreux, et leurs blessures les rendent parfois bien plus cruels que les "monstres". Si Caïn a tué Abel, est-ce seulement sa faute ou bien surtout celle de son père ?

"La traduction de King James avec son tu le domineras promet à l’homme qu’il triomphera sûrement du péché. Mais le mot hébreu, le mot timshel – tu peux – laisse le choix. C’est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si tu peux, il est vrai aussi que tu peux ne pas, comprenez-vous ?"

Si le discours social est moins passionné que dans Les Raisins de la colère, il reste omniprésent. Vols de brevets, profits et crimes de guerre, hypocrisie des classes dirigeantes, appauvrissement des paysans, Steinbeck n'oublie pas les ravages du capitalisme. Les bons seront seront toujours ceux qui résistent à l'argent sale. Là encore, ce qui prime, c'est le choix.

"Voici ce que je crois : l’esprit libre et curieux de l’homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l’esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d’individualité. Tel je suis, telle est ma position. Je comprends pourquoi un système conçu dans un gabarit et pour le respect du gabarit se doit d’éliminer la liberté de l’esprit, car c’est elle seule qui, par l’analyse, peut détruire le système. Oui, je comprends cela et je le hais, et je me battrai pour préserver la seule chose qui nous mette au-dessus des bêtes qui ne créent pas. Si la grâce ne peut plus embraser l’homme, nous sommes perdus."

Même s'il ne raconte pas des histoires très amusantes, il y a chez Steinbeck un optimisme certain. On sent qu'il aime les hommes et qu'il espère pour eux un monde meilleur. L'amitié entre Lee, Samuel et Adam redonne foi en l'humanité. Les relations fraternelles entre Charles et Adam ou Cal et Aron sont complexes et tragiques, mais leurs faiblesses crient le besoin de l'homme d'être aimé.

Si vous ne l'avez pas encore compris, A l'Est d'Eden est un énorme coup de coeur. A lire et à relire.

Les avis d'Ingannmic et de Mes pages versicolores.

Le Livre de Poche. 785 pages.
Traduit par Jean-Claude Bonnardot.
1952 pour l'édition originale.


17 avril 2021

Le Tumulte des flots - Yukio Mishima

Mishima"Dans l’après-midi la lumière du soleil qui s’abaissait fut coupée par le mont Higashi et les environs du phare furent dans l’ombre. Un faucon tournoyait dans le ciel clair au-dessus de la mer. Du haut du ciel il repliait une aile, puis l’autre comme pour les essayer, et au moment où l’on croyait le voir tomber, il se retirait brusquement vers l’arrière et planait, les ailes immobiles."

Shinji vit sur la petite île d'Utajima avec sa mère et son petit frère. Ils sont pauvres, comme la plupart des habitants de l'île. Chef de famille depuis la mort de son père pendant la guerre, Shinji est un pêcheur sérieux et un grand nageur. Sa mère, à l'image des autres femmes, plonge pour cueillir des algues.
La tranquilité d'Utajima est troublée un soir par l'apparition d'une inconnue. C'est Hatsue, la fille de l'homme le plus aisé de l'île, qui fait son retour.

Lorsqu'on se penche sur la littérature japonaise, on croise inévitablement le nom de Yukio Mishima. Auteur mondialement apprécié, il est aussi connu pour ses idées nationalistes et sa fin tragique par seppuku, après un coup d'Etat raté.
Le Tumulte des flots est un livre prometteur, mais je suis contente de lire qu'il n'est pas le plus représentatif de l'oeuvre de Mishima car sa fin s'est révélée un peu décevante.

C'est un livre très beau, poétique, sur l'éveil amoureux et la puissance de la nature. Il fait la part belle à la simplicité, opposant l'excitation et l'oppulence de la ville au dénuement d'Utajima, où les habitants ignorent le vol, s'organisent pour entretenir les biens communs et respectent la supériorité des éléments. Chacun, mère, jeune gens, homme, a son rôle à tenir et le fait sans rechigner.

"Contrairement aux milieux bourrés de tant d’excitations dans lesquels vit la jeunesse des villes, à Utajima on ne trouvait pas un établissement avec billard mécanique, pas une seule buvette, une seule serveuse. Le seul rêve bien simple du garçon était seulement de posséder un jour un bateau à moteur et de faire du cabotage avec son jeune frère."

La rencontre entre Shinji et Hatsue est dans la lignée de cette vision des choses. Leurs sentiments, l'attirance physique qu'ils éprouvent sont simples et purs.
Malheureusement pour eux, des considérations financières et la jalousie vont venir menacer leur bonheur. Utajima est un paradis, mais un paradis humain. J'ai particulièrement aimé le personnage de Chiyoko, la fille du gardien du phare. Convaincue de sa laideur, principale responsable presque malgré elle des malheurs de Shniji, il s'agit du personnage le plus touchant du roman.

Cette fille qui, par raison, n’avait jamais eu une aventure à Tôkyô, espérait chaque fois qu’elle retournait dans l’île que quelque chose de merveilleux lui arriverait, quelque chose qui changerait complètement le monde où elle vivait.

Même si ce livre nous conte une histoire plutôt sérieuse, l'auteur parsème son récit de petites touches d'humour bienvenues. Il va même jusqu'à conclure son roman d'une façon qui m'a semblé un peu trop en décalage avec le reste. Peut-être que mes attentes étaient trop précises également. Je rêvais de bruit et de fureur, j'ai bien croisé un typhon (de loin la scène la plus remarquable du roman), mais de façon trop furtive.

Une lecture qui n'a pas été complètement convaincante, mais Yukio Mishima vaut assurément le détour.

Folio. 256 pages.
Traduit par Gaston Renondeau.
1954 pour l'édition originale.

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13 avril 2021

Vivre ! - Yu Hua

yu huaUn colporteur rencontre au cours de l'un de ses voyages un vieil homme, Fugui, dont l'histoire le marque profondément. Son attitude inconséquente dans sa jeunesse lui a valu de perdre tous ses biens et de plonger sa famille dans la misère.
Lors de l'affrontement entre les forces nationalistes et celles de Mao, il est enrôlé contre son gré, mais s'en sort avec la vie sauve.
Cependant, la terreur communiste et la révolution culturelle passeront aussi par là.

Yu Hua est un auteur chinois qui m'était complètement inconnu jusqu'à ces derniers mois où j'ai vu fleurir les avis concernant Brothers, qui raconte l'histoire de deux hommes traversant l'histoire de la Chine durant la deuxième moitié du XXe siècle et dont la taille (mille pages) m'a conduite à me tourner vers Vivre !, bien plus court.
J'ai d'abord un peu regretté d'avoir joué la carte de la prudence. Arrivée au tiers du livre, je lui trouvais un goût de trop peu, un enchaînement d'événements trop rapide. Je trouvais que Fugui s'en sortait plutôt bien. Laissez-moi vous dire que j'étais dans la position idéale pour que la claque que constitue la suite de l'histoire me laisse dévastée.

Comme son nom l'indique, Vivre ! est une histoire de résilience. Les coups du sort successifs n'empêchent pas les personnages de trouver la force de continuer. Plus de quoi faire cuire le riz livré aux forces nationalistes assiégées ? Il suffit de profiter des bagarres pour voler le caoutchouc des chaussures d'autres soldats !!! Toutes les épreuves ne seront malheureusement pas aussi faciles à contourner, mais il y a dans ce livre un véritable optimisme. La nature est belle, les êtres humains même dépouillés ne peuvent rester insensibles face à la souffrance d'autrui. Le bonheur, bien que souvent fugace et inattendu, permet aux personnages de ne pas mener une existence vaine.
Même seul, Fugui continue, à l'aide de ses buffles imaginaires, à conserver ses proches auprès de lui.

La brièveté du livre ne permet pas d'avoir une vision complète de ce qu'a réellement été le régime maoïste, mais la dimension historique du livre est passionnante. Après la guerre civile, nous assistons à la nationalisation et au partage des terres entre les habitants. Les anciens propriétaires et les personnes occupant des postes à responsabilité sont harcelés, battus, exécutés. Pour les autres, les bonnes nouvelles ne durent pas. Les mauvaises décisions en matière agricole entraînent la famine et la mort de millions de personnes. Sans aucune protection sociale, les individus sont mal soignés et travaillent souvent jusqu'à en mourir.

J'ai refermé ce livre extrêmement émue et avec la ferme intention de ne pas en rester là avec Yu Hua. Une (presque) première expérience  avec la littérature chinoise très convaincante.

Babel. 248 pages.
Traduit par Yang Ping.
1994 pour l'édition originale.

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07 avril 2021

L'Amour au temps du choléra - Gabriel García Márquez

garciaA la fin du XIXe siècle, au bord de la Mer des Caraïbes, deux adolescents, Florentino Ariza et Fermina Daza, tombent amoureux. Cette relation juvénile ne survivra pas à la confrontation du réel.
Plus d'un demi-siècle plus tard, alors qu'elle est devenue veuve du très respectable Docteur Juvenal Urbino, Fermina Daza reçoit la visite de son ancien fiancé qui lui renouvelle son amour.

C'est avec beaucoup de soulagement que j'ai terminé ce roman qui me laisse un peu perplexe. Il est rare qu'un livre me fasse autant passer d'un extrême à l'autre, à tel point que je suis incapable de dire si je l'ai adoré ou détesté (oui, on en est là ! ).

Il a des qualités indéniables. Déjà, il est très bien écrit, avec des variations brutales de registres qui nous font passer de la douceur à la puanteur et de la bienveillance à la hargne. Derrière les plus sages et les plus policés des êtres humains se cachent des moments de spontanéité, d'abandon et de colère.
Si vous espérez sentir le vent des Caraïbes souffler sur votre nuque, respirer le parfum des fleurs exotiques et être ému par les sérénades amoureuses des Sud-Américains, sachez qu'il vous faudra également affronter les nuées de moustiques, les cadavres flottants, la puanteur des rues et les parties de sexe brutales.

"Les maisons coloniales bien équipées avaient des latrines avec des fosses septiques mais les deux tiers de la population déféquaient dans des baraquements au bord des marécages. Les excréments séchaient au soleil, se transformaient en une poussière que tout le monde respirait avec une délectation réjouie dans les fraîches et bienheureuses brises de décembre."

Nous sommes dans un pays se livrant à une guerre civile absurde et meurtrière, en proie à la corruption et aux actions néfastes pour l'environnement. Bien que présent surtout en toile de fond, ce cadre donne une ambiance unique à ce roman et le fait presque passer pour un conte pour adultes.

L'Amour au temps du choléra est un roman surprenant, bien loin de la bluette à laquelle on pourrait penser en lisant son résumé. S'il est question d'amour et de choléra, ce n'est pas seulement parce que la maladie sévit sur les terres colombiennes, mais aussi parce que ses symptômes ressemblent souvent à ceux de l'amour.
Qu'est-ce que l'amour, d'ailleurs ? La relation entre Fermina Daza et Florentino Ariza est un fil conducteur, mais peut-on parler d'amour pour qualifier un simple échange de lettres sans contact physique ? Peut-on aimer simplement parce qu'on le veut ? Un mariage fait de quotidien, d'incompréhensions et fondé sur le devoir n'est-il pas, parfois, ce que l'on pourrait considérer comme une véritable histoire d'amour ? Encore plus intéressant, l'amour physique après soixante-dix ans est-il répugnant ? A partir de quand notre vie s'arrête, au point qu'il ne nous reste plus qu'à attendre le tombeau ?
En inscrivant son roman dans la durée, Gabriel García Márquez nous offre toutes les nuances de l'amour à l'aide de son triangle amoureux.

Mais, si ce livre parvient à prendre le lecteur à contrepied par certains aspects, je l'ai aussi trouvé caricatural dans la construction de ses personnages et dans leurs relations (si l'on excepte celles du trio principal, ce qui est, je vous l'accorde, un sacré morceau). Cela se résume souvent à qui couche avec qui, les femmes sont toutes des chattes en chaleur n'attendant qu'un mâle viril pour les faire grimper aux rideaux, les viols sont excitants et il est normal pour un séducteur de plus de soixante-dix ans de s'envoyer une jeune fille d'à peine quatorze ans...

"Elle n’était plus la petite fille à peine débarquée dont il ôtait les vêtements un par un avec des cajoleries de bébé : d’abord les chaussures pour le nounours, puis la chemise pour le chien-chien, puis la petite culotte à fleurs pour le lapinou, et un baiser pour la jolie petite chatte à son papa."

Je vous passe aussi les "aréoles juvéniles", le "pubis de japonaise", et les "putes" à toutes les sauces... D'après l'article de Lire Magazine Littéraire du mois de mars consacré à la littérature sud-américaine, que j'ai par hasard lu pendant ma découverte de ce roman, les personnages féminins ne sont pas ce qu'il y a de plus remarquable chez les auteurs du "boom latino-américain". Il semble qu'il y a de quoi en discuter, en effet...

Pour ne pas complètement sombrer dans la mauvaise foi, j'ai salué les efforts de García Márquez pour évoquer la cage dorée des femmes comme Fermina Daza.

"C’était un mari parfait : il ne ramassait rien, n’éteignait jamais la lumière, ne fermait jamais une porte. Le matin, dans l’obscurité, lorsqu’un bouton manquait à ses vêtements, elle l’entendait dire : « Un homme aurait besoin de deux femmes : une pour l’aimer, l’autre pour lui coudre ses boutons. » "

J'ai aussi savouré l'éclat de voix de cette même Fermina Daza à l'encontre de sa fille à la fin du roman. D'ailleurs, elle est très réussie cette fin. Du genre à vous provoquer un sifflement d'admiration et à (presque) vous faire oublier les moments d'ennui et d'agacement...

Les avis dithyrambiques de Karine et Praline.

Le Livre de Poche. 442 pages.
Traduit par Annie Morvan.
1985 pour l'édition originale.

30 mars 2021

La Plongée - Lydia Tchoukovskaïa

La Plongée"- Vous n'avez pas encore lu La Plongée ?
- Non, cela parle de quoi, du travail des plongeurs ?
- Ne le lisez pas, c'est d'un ennui mortel.
- Pas du tout, il faut absolument le lire. Il y a quelque chose dans ce livre. Si vous voulez, je vous l'apporterai. Il n'y est pas du tout question de plongeurs."

URSS, 1949. Nina Sergueïevna, traductrice, se rend dans une maison de santé pour écrivains. Là, elle savoure la beauté de la fin de l'hiver, qui modifie chaque jour la forêt dans laquelle elle se promène. Elle oublie son quotidien moscovite et mène son travail de traductrice.
Elle ne peut cependant empêcher le spectre de l'année 1937, lors de laquelle son mari a été arrêté et envoyé dans un camp pour dix ans "sans droit de correspondance", de la rattraper. Il est dans ses cauchemars et dans les rencontres qu'elle fait avec les autres pensionnaires de la pension. Ces écrivains et journalistes sont tous des témoins, des victimes ou des collaborateurs du pouvoir soviétique.
Durant ce mois de retraite, parviendra-t-elle à effectuer la plongée nécessaire à l'écriture d'un texte libérateur ?

Grâce à Marilyne, je termine le Mois de l'Europe de l'est en beauté avec cette pépite largement autobiographique.
Lydia Tchoukovskaïa, l'autrice, est une femme remarquable. Malgré l'arrestation et l'exécution de son mari, elle poursuivit ses relations avec les milieux littéraires russes et prit la défense de certains auteurs attaqués par le régime soviétique.

Ce livre est un magnifique hommage au poète et à la littérature. Pas celle que l'on trouve dans la presse officielle, vidée de son sens et intéressée. La vraie, celle dont les mots doivent toucher tous les êtres humains, indépendamment de leur instruction ou de leur classe sociale. Le poète montre ce qui échappe au commun des mortel. Il dit ce qui est indicible.

"Et pourquoi nous figurons-nous  que nous sommes toujours capable de comprendre un poète dans tout ce qu'il écrit ? Le poète est en avance sur nous. Il est suscité par cette forêt, cette langue, ce peuple, et envoyé loin dans l'avenir, si loin qu'il disparaît aux yeux de ceux qui l'ont envoyé. Et notre mission, à nous qui savons lire, est d'essayer, dans la mesure de nos forces, de le comprendre, et, après l'avoir compris, d'apporter ce bonheur à Ania et à Lisa... Mais nous nous dérobons à notre devoir et nous trahissons... le poète et Ania aussi... qui, si elle l'avait compris, aurait pu se surpasser..."

Et en même temps, quelle place pour la littérature dans l'URSS ? Comment écrire sous la terreur soviétique ? Aucun auteur ne peut exercer son travail sans avoir dans un coin de sa tête la menace d'une mauvaise interprétation, d'une dénonciation. Pendant le séjour de Nina, le quotidien des pensionnaires est bercé par la radio officielle, qui accuse les "cosmopolites", c'est à dire les Juifs, d'être des traîtres à la nation.
Dans ces conditions, la fonction expiatoire de la littérature est impossible. La terreur appauvrit et dénature les oeuvres. Elle impose le silence. La tentation de trahir ses idéaux, ses disparus et l'avenir est alors grande.
La narratrice ne peut pourtant pas occulter le souvenir de l'arrestation de son mari, ni l'attente interminable pour obtenir des informations sur ce qui lui est repproché, ni les incessants efforts de son esprit pour imaginer ce qui lui est arrivé.
Tous ne font pas ses choix, mais rien n'est jamais complètement binaire.

Une superbe découverte.

L'avis de Patrice.

Le Bruit du Temps. 209 pages.
Traduit par André Bloch, revu par Sophie Benech.
1974 pour l'édition originale.

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26 mars 2021

Dieu, le temps, les hommes et les anges - Olga Tokarczuk

tokarczukLes gens croient vivre plus intensément que les animaux, les plantes et – à plus forte raison – les choses. Les animaux pressentent que leur vie est plus intense que celle des plantes et des choses. Les plantes rêvent qu’elles vivent plus intensément que les choses. Les choses, cependant, durent ; et cette durée relève plus de la vie que quoi que ce soit d’autre.

Antan est un village à la fois hors du temps et bien ancré dans la campagne polonaise, pris en étau entre l'immense Russie et l'Etat germanique.
Ses habitants sont à la fois des créatures merveilleuses et des êtres humains jusqu'à la moelle. Nous les suivons sur trois générations.

Sur les ossements des morts m'avait conquise l'an dernier, mais je comprends avec Dieu, le temps, les hommes et les anges pourquoi Olga Tokarczuk a sa place parmi les plus grands.
Je connais peu d'auteurs capables de jouer sur différents tableaux avec autant de réussite, et qui écrivent des livres aussi beaux tout en étant abordables par le plus grand nombre.

C'est un roman poétique, cruel, réaliste, qui nous propose une galerie de personnages inoubliables. Fidèle à son amour de la nature et des animaux, ces derniers occupent une place de premier ordre dans cette oeuvre de Tokarczuk.

Que sommes-nous ? Peu de choses, face aux éléments, comme le curé qui éprouve une haine absurde et vaine contre la rivière Noire ou comme Florentine qui craint la lune. Encore moins, face au Temps, le motif principal de ce livre, celui qui se glisse derrière chaque phrase, chaque élément, du petit moulin à café jusqu'au lilas poussant près de la maison des Divin. De nouveau-né, nous devenons enfant, puis adulte. Nous prenons le rôle de parent et de grand-parent. Chaque étape est une petite mort. Jusqu'à la vraie.

— Regarde, lui dit-elle, cette herbe saigne.
Il se pencha et aperçut des gouttes de sang qui perlaient à l’extrémité des tiges coupées. Cela lui parut monstrueux, il commença à avoir peur, voulut battre en retraite, tourna les talons, et découvrit Misia qui gisait dans l’herbe, les yeux clos, vêtue de son uniforme d’écolière. Il comprit qu’elle était morte du typhus. 
— Elle est vivante, dit la Glaneuse. Mais c’est toujours comme ça, il faut d’abord mourir.

Les humains ne sont pas les seuls à évoluer, les lieux également sont soumis aux caprices des saisons et des époques. L'histoire est cyclique mais se déplace, Antan est donc condamnée, comme ses habitants.

Quelle réalité est la bonne ? Celle de Florentine et ses deux lunes ? Celle de Ruth, qui croit Antan entourée d'un mur invisible et infranchissable ? Celle qui permet l'extermination de tous les Juifs du bourg voisin ?
Le châtelain Popielski, en cherchant la réponse à cette question (à moins qu'il ne s'y perde volontairement), perdra la raison. Isidor, le marginal, n'ira jamais plus loin que des listes de quatre éléments (mais lui aussi veut oublier).

celui qui a vu l’enceinte du monde souffre plus que quiconque de sa condition de prisonnier.

Enfin, vient la grande question : Dieu existe-t-il ? Le temps a-t-il un but ? La réponse semble évidente. Elle éclate dans les guerres, dans les viols que font subir les soldats aux jeunes filles, dans la négligence dont font preuve certains enfants envers leurs parents. Dieu n'est qu'un outil pour l'homme, qui le modifie pour l'accorder au temps présent (encore lui). On peut choisir de l'ignorer.

Un livre intemporel, qui emprunte au conte pour nous parler de condition humaine. Bouleversant.

Les avis de Claudialucia, Ingannmic, Marilyne, Agnès, Kathel et Athalie.

Robert Laffont. 394 pages.
Traduit par Christophe Glogowski.
1996 pour l'édition originale.

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22 mars 2021

Femmes, Race et classe - Angela Davis

davisSaviez-vous que le mot lynchage faisait référence au nom d'un planteur américain blanc ayant institutionalisé une justice expéditive et hors des procédures légales ? Cette habitude prise durant la Guerre d'indépendance américaine a ensuite permis la mise à mort de milliers de Noirs après la Guerre de Sécession, dans une impunité presque totale...

Dans mon entreprise de découverte des grands noms du féminisme, celui d'Angela Davis, également militante antiraciste et communiste, s'est vite imposé. Femmes, race et classe est un essai passionnant et fluide, qui offre une perspective historique à la lutte pour les droits des femmes aux Etats-Unis, et étudie ses liens complexes avec le racisme et le capitalisme depuis le XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1970.

Si les femmes en général ont presque toujours été effacées de l'écriture de l'Histoire, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne les femmes noires. Pourtant, au temps de l'esclavage, elles ont été utilisées au même titre que les hommes pour les travaux de force. N'ayant pas le moindre droit, elles ne pouvaient pas même allaiter leurs enfants durant leur journée de travail, ce qui leur provoquait des mastites répétition. Elles subissaient le fouet, même enceintes. Enfin, en plus des châtiments administrés aux hommes, elles étaient très souvent violées.

Pour justifier une oppression, il est commun de créer de mythes autour de la catégorie d'individus que l'on domine. Les Noirs n'ont pas échappé à cette règle. Le viol des femmes noires par les Blancs, arme de domination, est en plus tourné de façon si perverse qu'il se retourne contre ses victimes. Les femmes noires étaient donc vues comme des êtres particulièrement lubriques. Encore pire, cela (additionné à l'idée que les Noires dominaient leur foyer) a entretenu l'idée que l'homme noir était dépossédé de sa virilité naturelle, et qu'il compensait ce désavantage en étant plus enclin à violer, en particulier les Blanches...

Au XIXe siècle, cependant, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'esclavage. La lutte pour l'abolition de l'esclavage est alors grandement aidée par les femmes blanches aisées. Angela Davis pense que l'ennui et la proximité entre la cause des Noirs et celle pour les droits des femmes a poussé les premières féministes à militer contre l'esclavage et la ségrégation, comme elle dénonçaient la situation de dépendance et d'infériorité que le mariage leur procurait.
Cependant, cette union cède rapidement le pas à une hostilité entre féministes et antiségrégationnistes. Antiesclavagiste ne signifie pas antiraciste. Refusant l'urgence des autres causes, les féministes bourgeoises n'hésitent pas à s'allier à des politiciens en leur servant un discours reprenant le mythe de l'homme noir violent et stupide. Elles vilipendent les militantes (souvent ouvrières) qui considèrent la lutte contre le capitalisme plus urgente que celle pour le droit de vote. Elles refusent souvent l'intervention des femmes noires dans les débats.

Ne suis-je pas une femme ?

Sojourner Truth

 

Pourtant, ces dernières sont parfois les meilleures porte-parole de leurs revendications. Ainsi, Sojourner Truth, qui utilise son passé de femme esclave, jamais aidée, exploitée, dont les treize enfants ont été arrachés à leur mère, pour répondre aux hommes qui refusent le droit de vote aux femmes alors que celles-ci "ne savent pas enjamber une flaque d'eau". Elle rétorque à ceux qui utilisent la religion pour refuser de droits aux femmes que le Christ venait de Dieu et d'une femme, aucunement d'un homme. Et à ceux qui évoquent Eve, elle rétorque :

"Si la première femme créée par Dieu était assez forte pour renverser le monde seule, les femmes devraient être capables de le remettre à l'endroit ! Et maintenant qu'elles le demandent, les hommes feraient mieux de les laisser faire. "

Il y a aussi Ida B. Wells qui luttera inlassablement contre les lynchages.

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Après l'abolition de l'esclavage, rien n'est encore gagné pour les Noirs. La majorité reste cantonnée à des emplois mal rémunérés. Leur instruction, interdite presque partout avant la Guerre de Sécession, reste limitée. Les lynchages sont une menace permanente.
Le racisme va également diviser les militantes pour les droits des femmes dans certains combats comme celui pour le droit à l'avortement. Les femmes racisées, étant victimes de stérilisations forcées, souhaitent davantage un travail sur le contrôle des naissances, qui leur permettrait d'accueillir leurs enfants ou d'avorter dans de bonnes conditions. Pour leur part, les femmes blanches souhaitent limiter leur nombre d'enfants, et sont accusés de provoquer un "suicide de la race". Surtout si elles sont riches.
Y a-t-il une meilleure arme que la division lorsqu'on souhaite faire échouer les revendications d'un groupe ?

Un livre qui permet de comprendre que certaines alliances et luttes ne sont pas si évidentes qu'elles le semblent, et qui éclaire jusqu'à l'actualité américaine contemporaine.

Des femmes. 295 pages.
Traduit par Dominique Taffin et le collectif des femmes.
1981 pour l'édition originale.

 

10 mars 2021

La Porte - Magda Szabó

SZABOAlors qu'elle ne parvient pas à concilier ses tâches domestiques avec ses activités littéraires, une ancienne camarade de classe conseille à la narratrice d'embaûcher la gardienne d'un immeuble proche, qui s'occupe aussi de plusieurs foyers du quartier. C'est ainsi que nous rencontrons Emerence, une vieille dame au caractère bien trempé qui choisit ceux qui sont dignes qu'elle fasse le ménage chez eux.
Durant deux décennies, les deux femmes vont se côtoyer, s'affronter et surtout s'aimer. Cependant, pas plus que les autres, la narratrice n'aura le droit de voir ce qui se trouve dans la demeure d'Emérence, où personne n'a pénétré depuis des années.

Moi qui aime les histoires mettant en scène des personnages hauts en couleurs, j'ai été servie avec Emérence. Elle n'est pas facile à aimer. Moqueuse, orgueilleuse, à la limite de la folie parfois. Son attitude avec le chien Viola est impardonnable pour n'importe qui sensible au bien-être des animaux.

Pourtant, au fur et à mesure qu'elle lance quelques révélations, et dévoile ainsi les horreurs traversées par la Hongrie au XXe siècle, on se prend à être ému par cette femme. Hérétique, anti-intellectuel, rebutée par la politique, elle a miraculeusement échappé au sort habituel des opposants, mais sa vie est loin de ne comporter que des épisodes joyeux. Après les deux guerres mondiales et toutes les exactions commises, l'Europe de l'Est a dû supporter la période soviétique, les exécutions sommaires, la propagande, la délation. Par ailleurs, les événements de l'Histoire n'ont jamais empêcher les drames intimes, les coeurs brisés et les égos détruits.

Le mieux, c’est de ne jamais aimer personne, comme ça personne ne sera dépecé, personne ne se jettera d’un wagon.

L'attitude secrète d'Emerence la rend suspecte. Est-elle uniquement une victime (un terme qui la ferait bondir) ou a-t-elle également profité de la déportation des Juifs pour piller ses anciens employeurs ? Que cache-t-elle derrière sa porte ?
On commence ce livre en pensant découvrir les chroniques d'une femme de ménage loufoque, mais on se prend une leçon de vie et de dignité. Magda Szabó pourrait s'arrêter là, cependant elle ne semble pas adepte des personnages lisses et n'épargne pas son héroïne des dernières cruautés que la nature humaine et le cycle de la vie peuvent lui infliger.

Tu ne peux pas pleurer Emerence, les morts sont toujours vainqueurs. Seuls les vivants perdent.

– C’est sur nous que je pleure. Nous sommes tous des traîtres.

Un livre émouvant sur une drôle d'amitié, et une première rencontre réussie avec cette autrice hongroise dont d'autres titres me tentent sérieusement.

Les avis d'Eva, de Titine et de Valérie (qui m'a fait réaliser qu'il s'agissait d'un récit basé sur des faits réels).

Le Livre de poche. 344 pages.
Traduit par Chantal Philippe.
1987 pour l'édition originale.

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24 janvier 2021

L'événement -Annie Ernaux

ernaux

Que la forme sous laquelle j’ai vécu cette expérience de l’avortement – la clandestinité – relève d’une histoire révolue ne me semble pas un motif valable pour la laisser enfouie – même si le paradoxe d’une loi juste est presque toujours d’obliger les anciennes victimes à se taire, au nom de « c’est fini tout ça », si bien que le même silence qu’avant recouvre ce qui a eu lieu.

Alors qu'elle fait un test de dépistage du VIH, Annie Ernaux se rappelle les mois de l'automne et de l'hiver 1963-1964, où elle a pratiqué un avortement.

Même si je l'évoque assez peu, je poursuis régulièrement ma découverte de l'oeuvre d'Annie Ernaux. Son style simple mais toujours pertinent me donne l'impression de dialoguer avec une amie intime. Je pense que c'est cette capacité à parler de toutes les femmes en n'évoquant que sa propre expérience, nue et sans artifices, qui fait son talent.

Dans L'Evénement, nous la suivons alors qu'elle vient de découvrir sa grossesse. Seule. Il y a bien un jeune homme, mais il est loin. Comme souvent, il se contente de faire sembler de chercher une solution. Elle ne pourra se venger de l'injustice de sa condition de femme qu'en le tenant informé de son parcours semé d'embûches.
En parler à sa famille est hors de question. Sa mère, avec laquelle les relations sont, on le sait, compliquées, ne pourrait pas comprendre.

Durant ces mois de doute et d'inquiétude, le temps s'arrête pour l'autrice. Elle perd tout intérêt pour ses études et le monde qui l'entoure. Sa seule obsession est la "chose" qu'elle n'arrive même pas à nommer dans son journal.

Une semaine après, Kennedy a été assassiné à Dallas. Mais ce n’était déjà plus quelque chose qui pouvait m’intéresser.

Alors que l'interruption de grossesse est passible de prison, ce sont des centaines de milliers de femmes qui, chaque année en France, sont contraintes de recourir à des moyens coûteux et dangereux pour ne pas être confrontées à une maternité subie. Encore faut-il savoir à qui s'adresser. Etudiante en lettres à Rouen, Annie essaie de se rapprocher des personnes qui pourraient lui venir en aide : un membre du récent Planning familial qui espère profiter de son état pour coucher avec elle sans risque, un médecin qui commence par lui prescrire des piqûres dont elle s'aperçoit qu'elles contiennent de quoi prévenir les fausses couches... Elle attend vainement devant son lieu de travail une femme dont on lui dit qu'elle a avorté, même si cela a failli lui coûté la vie.

Même si Ernaux ne rapporte que des faits, occulte tous les moments d'angoisse et se dispense d'inventer des crises de larmes qui n'ont pas eu lieu, l'inconfort et la détresse de son personnage sont palpables. Bien que connaissant le dénouement, je n'ai pu m'empêcher de m'identifier à l'autrice et de désespérer à ses côtés.

Comme toujours chez Ernaux, ses expériences sont rapportées à ses origines modestes. Elle voit dans cette grossesse, et sur la maternité qui pourrait advenir, la fin de toutes ses ambitions.

J’établissais confusément un lien entre ma classe sociale d’origine et ce qui m’arrivait. Première à faire des études supérieures dans une famille d’ouvriers et de petits commerçants, j’avais échappé à l’usine et au comptoir. Mais ni le bac ni la licence de lettres n’avaient réussi à détourner la fatalité de la transmission d’une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l’alcoolique, l’emblème. J’étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi c’était, d’une certaine manière, l’échec social.

Il est aussi question de cette période d'avant Mai 68 où, alors que les jeunes gens sont plus informés et libres, les conséquences d'une sexualité hors mariage restent terribles. En particulier pour les femmes. Celles qui avortent sont maltraitées par les médecins, en particulier si elles sont d'origine modeste. Celles qui deviennent mères sont, dit l'auteur, peut-être encore plus méprisées.

Un texte essentiel, qui rappelle que le droit à l'avortement est une question individuelle et intime, et qu'il vise avant tout à permettre aux femmes de ne pas mettre leur vie en danger.

Folio. 144 pages.
2000 pour l'édition originale.

09 janvier 2021

Le deuxième sexe - Simone de Beauvoir

beauvoirImpossible, lorsqu'on se dit féministe, de faire l'impasse sur Simone de Beauvoir, et en particulier sur Le deuxième sexe. Ce livre de plus de mille pages est LA référence sur le sujet. Après ma lecture agréable des Mémoires d'une jeune fille rangée il y a deux ans, j'ai pris mon courage à deux mains et je ne le regrette pas. J'aurais aimé vous partager l'intégrale de mes notes, mais pour ne pas endormir tout le monde je vais essayer d'être la plus concise possible.

Le deuxième sexe est un livre incontournable et passionnant, qui pose les bases de ce qui fonde les rapports entre les sexes à travers l'étude de diverses disciplines (biologie, histoire, psychologie, psychanalyse, littérature...) et qui analyse les sociétés humaines à l'époque de Beauvoir, pour prouver que la différence de statut entre l'homme et la femme n'a rien de naturel et doit être combattue.

Si Beauvoir parle de "deuxième sexe", c'est parce que l'homme est "le Sujet absolu" et la femme "l'Autre", "dans une totalité dont les deux termes sont nécessaires l'un à l'autre." 
Contrairement aux autres espèces animales, l'humain transcende sa condition en évoluant, en créant. Mais cette transcendance est refusée à la moitié de l'humanité.  Reléguée dans les tâches répétitives et biologiques du maternage et du travail domestique, la femme ne peut, contrairement à l'homme, tenir le rôle de créateur et être fêtée pour cela. Elle est donc indispensable à l'homme, mais est définie par lui et pour lui, maintenue dans une position d'infériorité et de subordination. Les institutions sont pensées dans ce sens.

Il y a bien un mythe du féminin, de la Femme, puissante, mystérieuse.
Ainsi, les déesses de la fertilité, les célébrations sans fin de la Femme par les poètes. Mais ce mythe contient en lui toute la peur, le mépris et la volonté de laisser la femme réelle dans la situation qui est la sienne. Les religions, et particulièrement le christianisme, ont la femme libre en haine. Sa souillure originelle n'est purifiée que "dans la mesure où elle se soumet à l'ordre établi par les mâles". Autrement dit, en se mariant. La veuve doit être remariée, la célibataire suscite la suspicion, la putain est nécessaire pour éviter le libertinage (cf. Saint Augustin) mais vit en marge de la société. L'indépendance financière n'existe pas pendant longtemps pour la femme (encore aujourd'hui, la vie professionnelle de la femme est bien souvent considérée, y compris par elle, comme secondaire par rapport à celle de son mari), son indépendance intellectuelle est intolérable et doit être réformée.
En politique, l'obtention de droits dans le monde du travail a été le fruit d'un dur labeur. Les suffragettes ont également buté de trop nombreuses années contre la toute puissance de l'homme. Lors des votes ayant conduit au refus d'accorder le droit de vote aux femmes, les motifs invoqués sont savoureux :

" En premier lieu viennent les arguments galants, du genre : nous aimons trop la femme pour laisser les femmes voter ; on exalte à la manière de Proudhon la « vraie femme » qui accepte le dilemme « courtisane ou ménagère » : la femme perdrait son charme en votant ; elle est sur un piédestal, qu’elle n’en descende pas ; elle a tout à perdre et rien à gagner en devenant électrice ; elle gouverne les hommes sans avoir besoin de bulletin de vote, etc. Plus gravement on objecte l’intérêt de la famille : la place de la femme est à la maison ; les discussions politiques amèneraient la discorde entre époux. Certains avouent un antiféminisme modéré. Les femmes sont différentes de l’homme. Elles ne font pas de service militaire. Les prostituées voteront-elles ? Et d’autres affirment avec arrogance leur supériorité mâle : Voter est une charge et non un droit, les femmes n’en sont pas dignes. Elles sont moins intelligentes et moins instruites que l’homme. Si elles votaient, les hommes s’effémineraient. Leur éducation politique n’est pas faite. Elles voteraient selon le mot d’ordre du mari. Si elles veulent être libres, qu’elles s’affranchissent d’abord de leur couturière. "

Ce qui pose sans doute le plus de difficulté à l'affranchissement de la femme en tant qu'individu est la complicité dont on l'a rendue coupable vis-à-vis de sa situation. Il est confortable et rassurant d'être "sous la protection masculine", d'être parée par lui (aussi inconfortables que soient les bijoux et vêtements féminins). Il est flatteur d'être faite d'une essence mystérieuse, complexe, que même les plus grands hommes ne sont pas parvenus à découvrir. Pourtant, cette déférence a un lourd prix. La virginité n'est célébrée qu'associée à la jeunesse et à la beauté, et la femme en général n'est admirée que dans un rôle très circonscrit.

folio" On ne naît pas femme, on le devient"

Réfutant toute origine biologique au destin des femmes, Beauvoir démontre que les circonstances seules sont responsables de leur fonction d'objet par rapport à l'homme. De la naissance à la vieillesse, en passant par l'adolescence, l'initiation sexuelle, le mariage et la maternité, rien ne permet aux femmes de s'affranchir des carcans masculins. Beauvoir montre aussi de façon très convaincante comment les qualités "sexuées" sont construites. Admettant que les plus grands créateurs sont des hommes, elle rétorque, preuves et comparaisons à l'appui, que cela est dû au fait qu'on n'a pas permis aux femmes d'exprimer leur propre génie.

" La vieille Europe a naguère accablé de son mépris les Américains barbares qui ne possédaient ni artistes ni écrivains : « Laissez-nous exister avant de nous demander de justifier notre existence », répondit en substance Jefferson. Les Noirs font les mêmes réponses aux racistes qui leur reprochent de n’avoir produit ni un Whitman ni un Melville. Le prolétariat français ne peut non plus opposer aucun nom à ceux de Racine ou de Mallarmé. La femme libre est seulement en train de naître ; quand elle se sera conquise, peut-être justifiera-t-elle la prophétie de Rimbaud : « Les poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète elle aussi ! La femme trouvera l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses, nous les prendrons, nous les comprendrons ». "

C'est un livre qui bouscule. La deuxième partie m'a en particulier fait l'effet d'un miroir énonçant des choses très vraies sur moi, personne qui pourtant se considère comme plutôt avertie, mais qui pas plus qu'une autre ne peut se défaire de représentations inculquées dès le plus jeune âge et répétées à l'infini. Cela dit, j'ai enfin compris pourquoi il est parfois très difficile pour les hommes et les femmes de se comprendre (et gros scoop, cela n'a rien à voir avec le fait que les uns viennent de Mars et les autres de Vénus...), pourquoi les sujets de conversations entre hommes et entre femmes sont si différents, pourquoi l'on ne donne pas la même priorité à l'amour quand on est de l'un ou de l'autre sexe. De même, aucun livre ne m'avait permis de comprendre aussi clairement ce que sous-tend le débat autour du soin donné à leur apparence par les femmes se revendiquant du féminisme (vous savez, les féministes sont soit moches et frustrées, soit des hypocrites qui se maquillent et s'épilent malgré leur discours).
Ce n'est bien évidemment pas un livre qui incite à la haine et la violence envers les hommes (comme l'immense majorité des des oeuvres féministes en fait, malgré les accusations). Beauvoir était aux côtés des classes travailleuses en général. Le deuxième sexe plaide pour une redéfinition en profondeur des rapports entre les sexes, à tous les niveaux. Beauvoir prend même le soin de rassurer ceux qui ne manqueront pas de lui dire que ça risquerait de rendre la vie ennuyeuse.

" Ceux qui parlent tant d’« égalité dans la différence » auraient mauvaise grâce à ne pas m’accorder qu’il puisse exister des différences dans l’égalité. "

Toute l'oeuvre est parsemée de références à de très nombreux auteurs. Si j'ai banni toute idée de lire un jour Montherlant, j'ai en revanche bien l'intention de me replonger dans Stendhal, Mauriac, Colette et même D. H. Lawrence qui en prend pour son grade. Je ne lisais pas ce texte dans cette optique, mais moi qui aime les livres qui parlent de livres, j'ai été servie avec Le Deuxième sexe.

Cette lecture n'est pas sans défauts. Son autrice est marquée par son époque. Ses méthodes et sa réflexion sont influencées par les courants de pensée et les disciplines (la psychanalyse en particulier) qui occupaient le devant de la scène lors de la rédaction de son livre, ce qui donne parfois au texte un caractère dépassé. Certains passages sont très éthnocentrés, voire racistes, et l'on trouve des réflexions sur l'homosexualité qui me semblent bien plus refléter des convictions et des expériences personnelles de Simone de Beauvoir* qu'une quelconque vérité étayée par des études rigoureuses. De même, l'autrice a un sérieux problème avec les mères et le mariage (même si, en ce qui me concerne, la mauvaise foi dans ce domaine me fait souvent rire). 
Malgré tout, je n'ai jamais lu un livre aussi complet et étayé sur les questions qu'il aborde, donc dans l'attente d'une version actualisée du Deuxième sexe je lui pardonne tout.

Un livre édifiant, encore aujourd'hui, même si certains passages me semblent refléter une réalité sinon passée du moins en recul, ce qui prouve que l'on va dans le bon sens.

* Bien qu'éronnés, ces passages ne contiennent pas de mépris (dans la mesure où je suis capable d'en juger). Je trouve même que, sans le vouloir, Beauvoir ébauche une réflexion sur les questions de genre.

Le deuxième sexe. I. Les Faits et les mythes. Folio. 408 pages. 1949 pour l'édition originale.
Le deuxième sexe. II. L'expérience vécue. Folio. 654 pages. 1949 pour l'édition originale.

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