17 septembre 2017

Freedom - Jonathan Franzen

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"Pour l'accusation : Ses motivations étaient mauvaises. Elle était en compétition avec sa mère et ses soeurs. Elle voulait que ses enfants soient un reproche vivant adressé à ces dernières.
Pour la défense : elle adorait ses enfants."

Difficile de se lancer dans une lecture exigeante, surtout quand tout le monde appuie sur le fait qu'elle n'est pas toujours facile. Pourtant, quelle récompense !

Patty et Walter Berglund habitent un tranquille quartier pavillonaire dans le Minnesota. Mère au foyer dévouée, voisine exemplaire et épouse comblée, l'image d'elle-même que Patty s'est forgée en plus de vingt ans de vie de famille se fissure lorsqu'elle découvre que son fils Joey fréquente Connie, la fille de la vulgaire voisine des Berglund.
Dès lors, Patty sombre dans la dépression et l'alcool, devenant la risée de ses voisins conservateurs et une source d'embarras pour ses proches.
Comment cette championne de basket universitaire, fille de bonne famille, promise à un bel avenir, a-t-elle pu choisir le sérieux Walter plutôt que Richard, celui qui lui plaisait vraiment ? En prenant la plume pour rédiger son autobiographie, Patty va revenir sur sa vie et celle de sa famille, dressant au passage le portrait de la société dans laquelle elle vit.

Difficile de résumer ce livre foisonnant, au style percutant et dont les personnages, bien que pour la plupart antipathiques, sont tellement vivants qu'il est difficile de les quitter une fois la dernière page tournée. 
C'est Patty la principale narratrice du livre, bien qu'il s'agisse d'un roman choral faisant aussi intervenir directement Walter, Richard et Joey. En rédigeant un livre dans le livre, Franzen nous propose un roman aux ramifications complexes mais parfaitement maîtrisé. C'est grâce à cette structure que l'on comprend les personnages de Freedom, leurs interactions, leurs choix, leurs regrets et leurs excès. Ils sont souvent ridicules et faibles et le lecteur a souvent le sentiment qu'il y a des claques qui se perdent. En même temps, Patty, Walter et Joey sont tellement humains dans leurs maladresses et leurs mesquineries (voire leurs trahisons), qu'ils ressemblent à n'importe quelle famille psychotique sur laquelle les voisins se délectent de bavasser. La relation entre Patty et Walter, qui résulte du hasard au départ, ne fait pas franchement rêver à première vue. Pourtant, en découvrant leurs histoires familiales respectives jusqu'à une remarque de Richard, le jour où il découvre le livre de Patty, c'est une tout autre vision de leur relation que l'on adopte.
En arrière-plan de l'histoire de ces personnages se dessine une fresque incroyable de l'Amérique. Culture du viol, sytème judiciaire américain, attentats, guerre en Irak, environnement, batailles entre écologistes, hypocrisie, augmentation de la population mondiale, capitalisme, tout y passe à travers des scènes et des portraits souvent très drôles. Cela a beau être avant tout une critique de l'ère Bush, le discours n'a pas pris une ride.

Ce portrait de l'Amérique est dur, et l'espoir et les relations saines se font rares. J'ai aimé que Jonathan Franzen n'accable pas ses personnages outre mesure et qu'il leur offre une fin presque heureuse. Je ne suis pas certaine que j'aurais eu la patience de lire ce livre en format papier. La version audio, en revanche, m'a enchantée du début à la fin.

Le beau billet de Papillon.

C'est ma quatrième participation au challenge Pavé de l'été de Brize et également un billet pour le Mois américain de Titine.

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Thélème. 21h.
2010 pour l'édition originale.

 


01 avril 2012

Arlington Park - Rachel Cusk

60265267"Tous les hommes sont des assassins, pensa Juliet. Tous. Ils assassinent des femmes. Ils prennent une femme et, petit à petit, ils l'assassinent."

Le hasard fait bien les choses. Comme je vous l'ai dit, Le Magazine Littéraire vient de publier un numéro consacré à Virginia Woolf. Je ne l'ai que feuilleté pour l'instant, mais dans la bibliographie sélective que propose le magazine, dans la rubrique "Autour de Mrs Dalloway", on trouve Arlington Park de Rachel Cusk. Le roman que je viens de dévorer en fait.

Juliet, Maisie, Amanda, Christine et Solly sont des femmes mariées et mères de famille bourgeoises, vivant de nos jours à Arlington Park, une banlieue de Londres. Elles travaillent un peu pour certaines, mais leur principale fonction est celle de ménagère. Nous les suivons durant une journée, tour à tour, jusqu'à leur réunion le soir, chez Christine.

Ce livre est une merveille. J'ai été complètement hapée dès la première page, et cette description de la pluie qui tombe sur Arlington Park. La référence à Virginia Woolf existe déjà, et l'écriture de Rachel Cusk est incroyable, au point de rendre ce simple phénomène métérologique à la fois inquiétant et excitant.
Il nous permet de pénétrer dans la vie des personnages, et de découvrir Juliet, puis les autres, dont la vie de famille s'accorde bien avec le temps maussade.
Pour être honnête, il ne se passe presque rien durant ces 260 pages. On se contente de suivre le quotidien et les pensées de chacune de ces femmes coincées dans leur rôle d'épouse et de mère. De plus, elles ne sont même pas attachantes. Elles aiment médire des autres, ont des idées navrantes sur le monde qui les entoure (idées qu'elles tiennent sûrement de leur mari ou de la télé), et mériteraient des baffes pour leur incapacité à se bouger les fesses. Même la forme est étrange. Ce n'est ni tout à fait un roman ni un recueil de nouvelles.
Pourtant, ce portrait acide du mariage et de la vie bourgeoise est fascinant. Ces femmes sont plus ou moins conscientes de leur condition. C'est encore plus frappant avec Solly et Amanda, qui peuvent voir dans une soeur, une étudiante ou une locataire le reflet de ce qu'elles sont devenues et celui de ce qu'elles auraient pu être. Elles frémissent en voyant ces électrons libres, tout en les jalousant au fond d'elles mêmes.

"Pendant un moment, Amanda avait vécu dans la crainte que Susannah ne devienne célèbre, mais maintenant elle avait trente-cinq ans et Amanda sentait qu'elle pouvait quitter sa soeur des yeux, bien que, chaque fois qu'elle la voyait, il semblât que Susannah avait trouvé une nouvelle façon d'être belle. Elle résonnait dans l'austérité de la maisonnée Clapp bien après son départ ; elle suggérait que la vie devrait moins tendre vers un ordre meurtrier et plus dans la direction du risque et de la fantaisie."

Malgré cela, elles continuent à admirer et servir un mari qui les humilie un peu plus chaque jour, qui ne lève le petit doigt qu'à contrecoeur, et qui est bien plus prompt à repprocher un appel téléphonique au moment de préparer le repas, ou une tenue peu recherchée, qu'à reconnaître que coucher deux enfants fait aussi partie de ses obligations. J'ai pesté, eu du mal à me dire que ces histoires se passaient bien à notre époque. Pourtant, même si évidemment Rachel Cusk force un peu le trait pour servir son propos, je dois reconnaître que beaucoup des attitudes décrites dans ce livre ne me sont pas si étrangères (je les connais en tant qu'observatrice, hein ! ). Elle assoie aussi son propos dans le temps, puisque Juliet évoque les enfants Brontë et leurs parents, un couple dans lequel le mari était tyrannique.

"Elle se rappelait avoir lu quelque part que Patrick Brontë avait en plus déchiré en lambeaux une robe de sa femme, des années plus tôt. C'était une belle robe, qui datait d'avant son mariage. C'était la seule jolie chose qu'elle possédait. Elle la conservait dans un coffre fermé à clé à l'étage. Il avait pris la clé et avait découpé la robe en petits morceaux avec des ciseaux. Oh, c'était un véritable meurtrier."

J'ai pu voir que ce livre était souvent comparé à Desesperate Housewives, et que cela avait créé des déceptions. Heureusement pour moi, j'ai toujours trouvé cette série bien moins provocatrice et subtile qu'on ne le dit (avec beaucoup de mauvaise foi, je n'ai jamais eu l'envie de la suivre de façon continue). Ici, on grince des dents plus qu'on ne rit, j'imagine que pas mal de gens pourraient se sentir visés, mais c'est bien meilleur. 

D'autres avis chez la livrophile, Cathe, Clarabel et Valériane.

Points. Traduit par Justine de Mazères.
2006 pour l'édition originale.