22 mai 2009

Alice au Pays des Merveilles ; Lewis Carroll

0915_clip_image001_1_Folio ; 140 pages.
Traduit par Jacques Papy.
1865.

Voilà longtemps que je voulais découvrir Lewis Carroll. Bien entendu, je connais le dessin animé, qui m'effrayait quand j'étais petite. Je suis surprise, maintenant que je suis plus grande, de constater à quel point les oeuvres destinés aux enfants peuvent être cruelles et/ou sombres. Souvenez-vous de toutes ces chansons que vous connaissiez par coeur, et dont vous ne saisissez le sens qu'aujourd'hui...

Alice est allongée dans l'herbe aux côtés de sa soeur, quand elle voit passer près d'elle un lapin blanc qui semble pressé. Quand le lapin s'écrie " Ô mon dieu ! Ô mon dieu ! Je vais être en retard ! ", la petite fille n'y voit rien d'étrange. Mais quand il sort une montre de son gilet, Alice se lance à sa poursuite, "dévorée de curiosité". Elle pénètre ainsi dans un terrier, et finit par tomber, à au moins sept kilomètres de profondeur, avant de se retrouver dans un monde étrange, où toutes les idées farfelues du monde réel prennent vie.

Il n'a fallu que quelques lignes à Lewis Carroll pour me faire plonger dans son univers. La dédicace qui ouvre ce texte est juste vraie et belle :

Prends cette histoire, chère Alice !mw66619
Place-la, de ta douce main,
Là où les rêves de l'Enfance,
Reposent, lorsqu'ils ont pris fin,
Comme des guirlandes fanées
Cueillies en un pays lointain.

Avec ce texte, on navigue entre l'absurde, le rêve et la peur.
Les perceptions sont brouillées, Alice ne sait plus se repérer. Les éléments les plus étranges deviennent familiers. Il y a bien quelques indices, comme les transformations subites, les mots qui ont une signification différente, le temps qui s'écoule de façon étrange. Mais tout cet absurde poursuit malgré tout une logique, telle qu'il y en a dans tous les rêves-cauchemars. Et dans le monde des enfants.

J'ai vu dans ce livre, à travers tous ces personnages hauts en couleurs et tous ces jeux de mots, une critique forte du monde réel. Alice semble comme un vilain petit canard qui ne sait pas se tenir, et qui ne cesse de dire ce qu'il ne faut pas.
Le Pays des Merveilles apparaît alors comme un refuge, un lieu secret où l'on peut se rendre discrètement à tout moment, pour ceux qui veulent garder leur coeur d'enfant.

Avant de clore ce billet, un petit clin d'oeil à Erzébeth (y'a pas de raison) :

"Parlez rudement à votre bébé ;
Battez-le quand il éternue ;
Ce qu'il en fait, c'est pour vous embêter,
C'est pour cela qu'il s'évertue."

L'avis Alice.

* La photo représente Alice Liddell, la petite fille pour laquelle Lewis Carroll a écrit les aventures de la petite fille du même nom. Le cliché est également de l'auteur. J'aime les profils, on y trouve plus de sincérité je trouve.


13 mai 2009

Toute passion abolie ; Vita Sackville-West

34899188_p_1_Le Livre de Poche ; 224 pages.
Traduit par Micha Venaille.
V.O. : All Passion Spent. 1931.

Dans sa biographie de Virginia Woolf, Nigel Nicolson, qui était le fils de Vita Sackville-West, évoque la liaison que sa mère et l'auteur de Mrs Dalloway ont entretenue. Il semblerait d'ailleurs que la vie de Vita Sackville-West soit digne d'un roman. Epouse d'Harold Nicolson, lui-même bisexuel, elle mène une vie libre, et il me semble que les deux époux ont vécu à l'étranger du fait du statut de diplomate d'Harold.
Si je vous raconte tout ça, ce n'est pas parce que j'ai décidé de transformer mon blog en un répertoire d'informations sulfureuses, mais parce que ces éléments semblent avoir eu une incidence sur l'écriture de Toute passion abolie.

Lady Slane a quatre-vingt huit ans, et son mari vient de mourir. "C'est probablement parce qu'Henry Lyulph Holland, premier comte de Slane, vivait depuis si longtemps, qu'on avait finit par le croire immortel." Alors que ses enfants, qui sont tous plus irritants, hypocrites, et intéressés les uns que les autres, tentent de décider ce qu'ils vont faire de leur mère, Lady Slane prend une décision conséquente pour la première fois de sa vie. A la stupéfaction générale, elle s'installe à Hamstead, dans une petite maison pour laquelle elle avait eu un coup de foudre trente ans plus tôt, avec pour seule compagnie Genoux, sa servante français qui est à peine moins vieille qu'elle.
Elle décide de n'accepter que des individus ayant presque son âge et qu'elle apprécie pour lui rendre visite. Sa retraite lui permet ainsi de "pénétrer jusqu'au plus profond du coeur de la jeune fille qu'elle avait été", afin de sonder ses regrets, ses accomplissements, et de se créer enfin une existence qui ne soit pas celle que la société attend d'elle.

Je craignais un peu de me retrouver dans un récit ennuyeux sur la vieillesse, mais il ne se dégage de ce livre que fraîcheur, tranquillité, poésie et même exotisme. Evoquer la place d'une femme dans la société anglaise est certes un sujet qui peut sembler banal, mais Vita Sackville-West relève ce défi haut la main, et rend son récit bien plus complexe.
Il a suffit de quelques instants pour que la jeune Deborah Lee abandonne ses ambitions et, par son silence, autorise tous les membres de sa famille à décider comment elle doit mener sa vie. Ironie du sort, alors même qu'elle devient plus dépendante que jamais vis-à-vis des siens, une barrière insurmontable se dresse entre elle et eux. " Voilà l'instant où je suis descendue, balançant mon chapeau par son ruban, voilà celui où il m'a invitée à le suivre au jardin, s'est assis à mes côtés sur un banc près du lac, m'assurant qu'il n'était pas vrai qu'un cygne puisse briser la jambe d'un homme d'un seul coup d'aile [...] Brusquement, il cessa de parler du cygne, comme s'il l'avait seulement évoqué pour masquer sa gêne, et elle réalisa soudain que son ton était devenu différent, presque grave. Il se penchait vers elle, effleurant même un pli de sa robe, comme s'il était anxieux - tout en étant inconscient de son anxiété - d'avoir à établir un contact avec elle. Mais pour elle, ce lien avait été rompu à l'instant même où il avait commencé à parler si gravement, faisant du même coup s'envoler son désir d'avancer une main vers lui pour toucher les favoris bouclés de ses joues. "
Même ses enfants ne s'occupent que de lui dicter sa vie. Elle n'a plus d'époux pour le faire, ils croient pouvoir s'en charger. Les enfants Holland (qui ont tout de même la soixantaine bien avancée) sont dépeints comme de vrais vautours plein de mesquinerie, inconscients de leur ridicule, ce qui est pour le moins réjouissant. Deux d'entre eux seulement sont désintéressés, mais ils n'en sont pas moins surpris de voir leur mère penser par elle-même. Lady Slane sait s'amuser des tours qu'elle leur joue. Elle a beau s'être dévouée à ses enfants comme toute mère le doit, son affection pour eux semble, comme tout le reste, faire partie du rôle qui a été écrit pour elle.
Car au fond d'elle même, elle a toujours dissimulé une jeune personne qui rêvait de se travestir en homme pour fuir à l'étranger, explorer le monde sans avoir à porter les allures d'une vice-reine, et s'épanouir dans la peinture. Une jeune femme, qui a un jour dit à un jeune homme qu'il était romantique sur le ton de la moquerie, alors même qu'il lui offrait l'un des rares moments de vérité de sa vie. A quatre-vingt huit ans, Lady Slane peut enfin être elle même, et rejoindre ceux qui ont accepté de passer pour des excentriques. Ce livre adresse en effet une critique à la société dans son ensemble, à ces individus qui croient connaître les autres quand ils ne connaissent personne, et surtout pas eux-mêmes, et qui ont perdu leur détermination. Mais si le constat est sévère, il n'est pas ici question d'amertume, au contraire. Lady Slane refuse les médisances, elle préfère les laisser s'épanouir hors de chez elle. Elle n'a pas été malheureuse auprès de son époux, elle l'a aimé de toutes ses forces. Il lui manque simplement une occasion de croire qu'elle a pris une autre voie, pour imaginer à quoi sa vie aurait ressemblé.

Les avis du Bibliomane et de Lune de Pluie.

04 mai 2009

Pêle-mêle

Je voulais vous parler de BDs, mais étant donné que j'en lis en moyenne une tous les trois ans, je serais bien incapable d'évoquer des ouvrages de ce type de façon pertinente*. Je devais aussi vous faire un billet sur Ferragus, mais j'ai la flemme. Et comme je dois vous parler de quelques sorties poches, j'ai décidé de vous faire un billet mêlant un peu tout ça.

Donc, commençons par les BDs.

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La Fille du Professeur était un gros coup de coeur de plusieurs blogueuses. L'histoire se passe à Londres, au XIXe siècle, quand la fille du professeur Bowell tombe amoureuse d'Imotep IV, momifié depuis seulement quelques milliers d'années.

Je n'ai pas été plus emballée que ça par cette BD. Les dessins sont sympa, l'histoire est rigolote, mais je ne dois pas avoir l'esprit adapté à ce genre d'histoires. J'ai trouvé le tout un peu trop fouillis, mon côté midinette (pourtant développé à l'extrême, n'a pas été titillé plus que cela, et cet ouvrage ne restera certainement pas dans mes annales.

Allie, Manu et Kalistina ont été complètement charmée pour leur part.

resize_2_ En revanche, j'ai absolument craqué pour cet ouvrage que Fashion nous avait présenté il y a quelques mois, D, Lord Faureston. J'ai beau avoir été complètement rebutée par Dracula, le mythe qui l'entoure continue à m'intéresser vivement.

Nous sommes donc à Londres, au XIXe siècle, lorsque l'explorateur Richard Drake, rentrant en Angleterre, s'éprend après une rencontre explosive, de la belle Catherine Lacombe. Mais celle-ci ne semble pas insensible au charme de Lord Faureston, un jeune dandy pour le moins mystérieux.

Les dessins sont à nouveau superbes, l'histoire est intrigante de bout en bout, les personnages sont dotés d'une consistance réelle, ma midinettude a été comblée, et j'ai aimé les références à Dracula au milieu de ce récit qui s'en détache pourtant complètement. On est en plein dans la belle société anglaise, Faureston rappelle même un peu Dorian Gray je trouve, et d'autres éléments de l'époque sont également discutés et apportent au récit une atmosphère qui nous agrippe véritablement. J'attends la suite impatiemment !

Les avis de Lou, Alwenn et de Vladkergan.

hurleventPour finir, voilà une BD que j'attendais avec curiosité, le premier tome de l'adaptation des Hauts de Hurlevent chez Delcourt. Je ne vous mets pas de résumé, tout le monde connaît l'histoire.

C'est mignon, mais je suis assez sceptique. En tant que fanatique du roman d'origine, je trouve que l'atmosphère de la lande créée par Emily Brontë disparaît complètement. Catherine devient la narratrice du récit, les dessins sont mignons mais très enfantins, des scènes sont modifiées de façon terrible pour moi (la conversation entre Nelly et Cathy, qui conduit au départ de Heathcliff ne peut pas être tronquée, ce n'est pas possible...), donc pour quelqu'un qui apprécie le roman, la lecture risque d'être surprenante. Toutefois, je trouve que ces adaptations de classiques en format BD sont une excellente idée, et peuvent permettre un premier contact intéressant pour ceux qui trouvent les romans rebutant.


resize_3_J'ai enfin récemment passé quelques jours plongée dans l'univers balzacien, et Ferragus est le dernier ouvrage que j'ai lu avant d'être rassasié pour quelques temps. Il s'agit du premier opus de l'Histoire des Treize, mais le dernier que je lis, puisque La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d'or ont déjà fait mon bonheur. 

Ce texte évoque comment Auguste de Maulincour croise, au cours de soirées dans la sphère des financiers de Paris, Clémence Desmarets, dont il tombe amoureux. Mais celle-ci aime éperdument son mari, et apparaît bientôt à Maulincour comme une hypocrite dissimulatrice.

Ferragus est un livre au rythme très soutenu et à l'ambiance très secrète, mais qui ne m'a pas complètement convaincue. Nous avons tout de même droit à une description de Paris qui mérite qu'on se penche sur ce texte rien que pour elle. La société décrite est touchante également, particulièrement la jeunesse, qui n'a plus aucun repère après les bouleversements que la France connaît à partir de la Révolution. J'ai toutefois eu du mal à m'intéresser au reste de l'histoire, au couple Desmarets, et à la société de Ferragus. Je ne me suis pas ennuyée une seule seconde (le texte est très court en plus), mais je m'attendais à  être davantage transportée, et à fréquenter la société parisienne un peu plus longtemps. Une bonne lecture, mais rien de plus, ce qui est presque une déception avec cet auteur.


Je termine ce billet en faisant la promotion de livres que vous devez absolument ajouter à vos bibliothèques.
On commence bien entendu avec Mervyn Peake. J'en parle dans mon blog-it, mais cette oeuvre mérite que l'on se répète sans fin. Points a édité les deux premiers tomes, avec des couvertures hideuses certes, mais qui rendent à nouveau Titus d'Enfer disponible.

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J'ai aussi été absolument enchantée de voir que Le Livre de Poche venait de sortir De pierre et de cendre de Linda Newbery, que j'ai beaucoup aimé il y a quelques mois. Là encore, l'éditeur d'origine est Phébus, et l'on peut regretter la jolie couverture qu'ils avaient choisie, mais je trouve que le choix du Livre de Poche est bien plus heureux que celui de Points...

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*Il va de soit que la pertinence de mes billets sur des romans et nouvelles est tout aussi discutable, mais je me sens plus à l'aise dans ces cas là.

22 avril 2009

Mémoires de deux jeunes mariées ; Honoré de Balzac

177267_0_1_Le Livre de Poche ; 380 pages.
1842.

J'ai récemment fait la découverte d'un texte de Balzac intitulé Physiologie du mariage, qui contient des idées étonnantes (pour l'époque) sur les femmes en tant qu'épouses. Je ne l'ai pas lu (à part un bout d'extrait contenu dans mon édition du Père Goriot), mais ce qu'on m'en a dit m'a donné envie de dépoussiérer Mémoires de deux jeunes mariées, où je pensais voir développés des principes du même ordre.

1824. Louise de Chaulieu et Renée de Maucombe viennent de quitter le couvent où elles ont vécu pendant un peu moins de dix ans.
La première appartient au meilleur monde, et retrouve à Paris une famille qui ne désirait pas vraiment la revoir. Elle découvre peu à peu la société des hommes, mais aucun ne provoque en elle un intérêt quelconque. Alors que son père est nommé à Madrid, pour l'accompagner, elle prend des leçons d'espagnol avec un jeune homme exilé. Il est laid, mais il l'intrigue de plus en plus. Elle finit par apprendre qu'il est un grand d'Espagne déchu, qui a renoncé à son titre et à sa fiancée au profit de son frère.
Louise est une amoureuse de l'amour, aussi va t-elle se lancer à coeur perdu dans son histoire avec Felipe, et jouir de la passion qu'il éprouve à son endroit, sans éprouver le bonheur de la maternité (je n'aurais jamais pensé écrire ces mots ici...).
Renée a quant à elle été sortie du couvent pour être mariée à un noble campagnard, Louis de l'Estorade. Il a été brisé par la retraite de Russie, de laquelle il n'est rentrée qu'après des années d'angoisse pour ses parents. Il a trente-sept ans, et s'éprend follement de Renée, qui ne l'aime pas, mais qui se laisse épouser. Pour la jeune fille, le bonheur viendra de la maternité.
Nous suivons les deux amies au gré des lettres qu'elles s'échangent durant plus de dix années, rythmées par les nombreux bouleversements politiques que connaît la France.

Que dire, si ce n'est que j'ai encore passé un excellent moment avec Balzac grâce à ce livre ? Pour être tout à fait honnête, il n'aurait pas fallu que ce soit plus long, mais j'ai lu ce livre pratiquement d'une traite. Je suis impressionnée par les capacités de l'auteur à se mettre dans la peau des deux héroïnes. Si je n'avais pas su qu'il s'agissait d'un roman de Balzac, j'aurais été convaincue que seule une femme pouvait avoir écrit un tel roman. 
Avec ces lettres, on entre directement dans le domaine de l'intime de ces deux héroïnes, entre lesquelles un280px_BalzacMemoirsYoungWives01_1_ parallèle se tisse tout au long du livre. Elles sont jeunes et piquantes au début, dans une certaine mesure, mais surtout pleines de considérations sur le monde, considérations issues de leur éducation au couvent et de quelques lectures (autrement dit, pas grand chose de concret). Elles parlent de bonheur, le vivent différemment. Renée est comblée par la maternité, et se contente d'une vie morne à travers ses enfants. Elle suit le schéma qui a été décidé pour elle.
Louise est différente. Elle méprise sa mère qu'elle a du mal à considérer comme telle, et son choix de vivre passionnément et pleinement ses amours semble la priver de la possibilité d'avoir des enfants. Elle est manipulatrice (j'ai trouvé la scène où Felipe descend de son arbre au plus vite extrêmement drôle, j'ai honte), et devient peu à peu pathétique, mais je préfère mille fois sa vie à celle de Renée. Son insouciance, qui va jusqu'à lui faire croire que l'on peut vivre indéfiniment d'amour et d'eau fraîche est naïve, et lui coûte très cher, mais il s'agit d'un trait de personnalité que je ne peux reprocher. Ce n'est d'ailleurs pas comme si elle ignorait la fragilité de sa position : "Je suis si haut que s'il y avait une chute je serais brisée en mille miettes."
Ces deux jeunes femmes sont en effet étranges, complexes, et mènent leur bonheur en fonction de leurs illusions, tout en ayant une conscience des réalités très poussée.
On voit assez peu la société dans ce roman de Balzac, ou plutôt on la voit avec un angle différent de celui qui était adopté dans Le Père Goriot par exemple. Mais son ombre est bien présente : "tu as sagement accompli les lois de la vie sociale, tandis que je suis en-dehors de tout. "
Et l'on a ce qui me touche le plus chez cet auteur, les décors vivants, dans lesquels se reflètent les hommes.

Je dois encore vous parler de Ferragus, et je devrais ensuite passer à un autre auteur. Peut-être qu'Emma Bovary va finalement me convaincre...

19 avril 2009

Gobseck ; Honoré de Balzac

280px_BalzacGobseck01_1_Omnibus ; 45 pages.

Après avoir achevé Le Père Goriot, j'ai voulu immédiatement savoir comment les choses s'étaient achevées entre Mme de Restaud et son époux. Gobseck m'a permis d'assouvir ma curiosité et plus encore.

Nous sommes vers 1830. Derville, un avoué, se trouve chez la duchesse de Granlieu. Celle-ci voit d'un mauvais oeil l'idée d'une union entre sa fille Camille, et Ernest, le fils aîné de Mme de Restaud (qui était l'une des demoiselles Goriot). Afin de venir en aide aux amoureux, Derville se propose de raconter comment sa vie a été liée à celle des de Restaud, par le biais d'une usurier hollandais, un certain Gobseck.

Ce très court texte est à nouveau un enchantement que nous offre Balzac. Il a été écrit avant Le Père Goriot, mais il met en scène des événements qui se déroulent en parallèle (l'affaire des diamants) et après cette histoire.
En moins de cinquante pages, Balzac nous donne un aperçu très piquant de la "belle société", où chacun tente de rouler l'autre, et s'incline comme la plus misérable créature devant l'argent.
Gobseck est un individu qui n'a que cette valeur, et qui est absolument impitoyable, ce qui le rend presque effrayant. On ne peut qu'apprécier sa clairvoyance à l'égard des stéréotypes que symbolisent Maxime de Trailles et Mme de Restaud :

"Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les coeurs."

L'usirier règne sur ces désespérés, qui semblent si sûrs d'eux par ailleurs. Je vous ai mis une illustration de l'une des scènes les plus marquantes du livre : Mme de Restaud qui met sa perfidie au service de ses enfants, mais qui ne fait finalement que les livrer un peu plus à Gobseck. Elle est complètement désemparée dans ce texte. La description de sa chambre lors de la première visite du vieil avare chez les de Restaud m'a également fait une forte impression. 
Et que dire de l'ironie avec laquelle l'usurier dépeint le pauvre M. de Restaud, qui est de "ces âmes tendres qui, ne connaissant pas de manière de tuer le chagrin, se laissent toujours tuer par lui".
D'autant plus qu'au final, Gobseck ne connaît pas un destin différent, et finit par pourir comme ces gages qu'il préfère laisser à la moisisure plutôt que de céder sur son avarice.

A lire absolument !

*Illustration d'Edouard Toudouze, prise sur Wikipedia.

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15 avril 2009

Le père Goriot ; Honoré de Balzac

resize_4_Pocket Classiques ; 378 pages.
1835.

Je suis loin d'avoir lu toute la Comédie Humaine, mais j'aime énormément Balzac. Pour une raison inexplicable, je pensais que Le Père Goriot était un roman raté de l'auteur. Il est beaucoup étudié dans le secondaire, j'imagine que certains de mes camarades ont dû souffrir dessus. Il a fallu qu'Erzébeth fasse un billet plus qu'élogieux dessus pour que je me décide à l'acquérir, et encore plusieurs mois avant que j'éprouve l'envie de le lire.

1819. Nous sommes dans la pension Vauquer, une misérable institution où se côtoient des individus au train de vie modeste, mais qui ne manquent pas d'ambition. Parmi eux, le père Goriot est l'objet de taquineries perpétuelles. Après avoir eu pendant quelques temps des allures de riche homme, il semble de plus en plus en proie à des difficultés financières. Son malheur vient de deux femmes que les autres occupants de la pension imaginent être des courtisanes, mais qui s'avèrent être les filles du père Goriot. Ce dernier les a très richement mariées, et depuis, elles le dédaignent et ne viennent le voir que lorsqu'elles ont besoin d'un argent qu'elles ne peuvent demander à leurs maris. Goriot, aveugle car très aimant, cède à tous leurs caprices.
Nous faisons la connaissance des deux femmes par le biais d'un autre pensionnaire de Madame Vauquer, Eugène de Rastignac. Ce jeune provincial, issu d'une famille noble désargentée, parvient à entrer dans les meilleurs cercles de la société de Saint-Germain grâce à la vicomtesse de Beauséant, sa cousine éloignée. Il devient l'amant de Madame de Nucingen, la cadette des filles Goriot, ce qui lui attire les affections du vieillard. 

Voilà l'un des meilleurs livres de Balzac que j'ai lus. Le Père Goriot est un texte incroyablement vivant, ironique, foisonnant. Il ne se contente pas de suivre le malheureux vieillard qui se laisse ruiner par ses filles et de nous offrir une réflexion sur la paternité. C'est toute la société de Saint-Germain qui est passée à la loupe, avec d'innombrables clins d'oeil aux autres romans de l'auteur. J'ai une folle envie de me replonger dans La duchesse de Langeais, je vous parle bientôt de Gobseck, et il me faut La femme abandonnée. Sans parler de Rastignac et de Vautrin, qui sont parmi les personnages balzaciens les plus célèbres, et que je meurs d'envie de retrouver.
On ne s'ennuie pas une seconde tellement les destins abordés sont nombreux. Le paraître, les intrigues amoureuses ou autres, le mariage, l'amitié, sont développés dans un portrait très cynique de la société de Saint-Germain (la pension Vauquer n'est pas non plus épargnée). Cette pauvre vicomtesse de Beauséant, qui tient un salon où tout le monde veut paraître, et qui est finalement jetée à tous ces vautours venus contempler son coeur brisé, j'en ai encore mal pour elle... Si j'aime tant les personnages de Balzac, c'est parce qu'il a beau les décrire comme étant la représentation physique de ce qu'ils sont intérieurement, ils n'en sont pas caricaturaux pour autant. On les voit odieux puis misérables, parce qu'ils vivent finalement tous dans un milieu où les gens se mangent entre eux. J'imaginais que les filles de Goriot étaient de véritables mégères. Après lecture de ce roman, je n'approuve évidemment pas leur comportement. Mais elles ont leur part de malheur, et Goriot pense lui même qu'il est en partie responsable de sa situation.
Je me demande vraiment comment Rastignac va tourner dans cette société pourrie, et les suggestions de Bianchon concernant la décoration d'une certaine tombe m'ont fait beaucoup rire. La fin est vraiment plombante, même si Balzac nous offre comme d'habitude une petite pique pour achever son texte.

Si vous voulez lire cet auteur, ce livre me semble être une parfaite introduction à son oeuvre. Il ne comporte aucune longueur, la présentation de la pension Vauquer est juste jouissive, et il est de plus en plus difficile de poser ce roman au fur et à mesure qu'on avance dans l'intrigue. En plus, si j'en crois tous les commentaires lus ici et là sur la blogosphère, Vautrin est un vrai tombeur (même si j'avoue préférer Rastignac pour l'instant).

Les avis d'Erzébeth , d'Isil et de Yue Yin.

13 avril 2009

L'ensorcelée ; Jules Barbey d'Aurevilly

51WD01N0VJLFolio ; 309 pages.
1854.

Madame Bovary ne me séduisant pas vraiment (mais promis, je le lirai), j'ai décidé de me plonger dans ce livre acheté il y a deux ans et dont j'avais déjà lu le début (je lis parfois le début d'un livre avant de le reposer, même s'il me plaît, j'ignore pourquoi). 
Si vous ouvrez ce livre, ne lisez surtout pas la quatrième de couverture. Il raconte toute la fin...

Nous sommes dans l'ouest normand, au milieu du XIXe siècle. Le narrateur revient de Coutances, où il a passé quelques jours pour affaires, et s'apprête à traverser la lande de Lessay, sur laquelle circule toutes sortes de rumeurs de sorcellerie et de brigandage. Alors que la nuit va tomber, notre narrateur fait une halte au cabaret du Taureau rouge, où la patronne lui donne pour compagnon de voyage maître Tainnebouy, un fermier qui se rend dans la même direction que lui. A mi-chemin, alors que la pénombre est de plus en plus forte, la jument de maître Tainnebouy se blesse, contraignant les deux hommes à s'arrêter. Le fermier confie alors au narrateur sa crainte d'être victime d'un sortilège lancé par l'un des pâtres errants qui hantent la lande.
A minuit, le son d'une cloche se fait entendre, annonçant une messe injustifiée dans l'abbaye de Blanchelande. Maître Tainnebouy explique à notre narrateur que l'église est hantée. En effet, celui qui tente de dire la messe est mort depuis bien longtemps.
Commence alors le récit d'une histoire qui a marqué la presqu'île du Contentin pendant la Révolution. Après avoir chouanné, Jéhoël de la Croix-Jugan, un prêtre autrefois aussi beau que Saint-Michel, a tenté de se suicider par balles, anéanti par la défaite. Il ne sera que défiguré et, bien que suspendu provisoirement de l'Église, il doit assister aux offices dominicaux qui se tiennent à Blanchelande. Ainsi, il rencontre Jeanne Le Hardouey, fille d'une ancienne famille noble décimée, et épouse pour sa honte d'un fermier certes riche, mais qui a acquis son bien honteusement. Dès sa première rencontre avec l'abbé de la Croix-Jugan, Jeanne est ensorcelée par cet homme. L'amour qui naît en elle, dans un contexte aussi tendu que la Révolution, la plongera, ainsi que toute la contrée, dans des tourments dramatiques.

Voilà un roman pour le moins troublant ! Il ravira à coup sûr les amateurs de romans à l'ambiance gothique, car la lande est isolée, désolée, hantée, témoin de faits terribles et inexplicables. Je disais dernièrement que Maupassant écrivait merveilleusement bien, Barbey d'Aurevilly n'a pas non plus à rougir de ce côté là. Son style donne davantage une impression de vieilli, mais il est tout aussi poétique, et s'adapte parfaitement à l'histoire racontée ici.   
L'atmosphère tourmentée qui ressort s'explique par la situation de la région de Blanchelande. La défiance hante toujours les esprits, puisque les Chouans et les Bleus s'y sont affrontés durement, et que les vestiges de ces combats, symbolisés par des individus, sont toujours emplis de violence et de haine. L'envoûtement dont est victime Jeanne Le Hardouey constitue un prétexte pour régler les comptes qui ne l'ont pas été durant la Révolution, et permet des scènes absolument abominables. Les superstitions et l'amour des rumeurs des gens de Blanchelande exacerbent aussi les craintes et permettent aux individus de dérouler une cruauté et un côté bestial effrayants. Les romans empruntant au genre gothique que j'ai lus jusque là m'avaient fait sourire. Cette fois, j'ai vraiment frissonné. Tout est vraiment sens dessus dessous dans cette histoire. Les anciens chouans ne sont étrangement pas de grands catholiques. Il faut attendre le drame pour que la Clotte, ancienne courtisane, éprouve le besoin "brûlant et affamé d'une prière".
Je ne pense pas que j'aurais apprécié l'homme chez Jules Barbey d'Aurevilly. Du peu que j'en sais, il ne partageait pas vraiment les mêmes idéaux que moi. L'évolution de la société française est critiquée dans ce livre et je suis une athée convaincue. Mais ici, cela permet de créer une distance extrême entre les groupes d'individus, et donc d'expliquer la tension décrite. Et si le progrès avait atteint les landes, ce livre ne serait pas aussi puissant.
Le pire est qu'au final, L'ensorcelée se révêle être un roman frustrant, qui n'offre aucune réponse au lecteur. Au lieu d'une explication, nous avons droit à des révélations supplémentaires, qui achèvent de nous briser le coeur. 

Un livre que j'ai donc trouvé fascinant et assez difficile. J'ai du mal à le rattacher à des lectures précédentes, ce qui me pertube encore plus, tout en me donnant très envie de persévérer avec cet auteur.   

10 avril 2009

Une vie ; Guy de Maupassant

untitledLe Livre de Poche ; 256 pages.
1883.

Je crois que je n'avais rien lu de Maupassant depuis le lycée. J'avais seulement lu quelques nouvelles, que j'avais beaucoup aimées, mais qui ne m'avaient pas donné l'envie de replonger dans cet auteur. Mais j'ai tous les ans des envies de classiques français au printemps, alors je me suis dit que c'était l'occasion de renouer.

1819. Jeanne vient de sortir du couvent, et elle est une jeune femme pleine d'espérances. Avec ses parents, elle retourne dans la demeure familiale des Peuples, en Normandie. Là-bas, les fauteuils du salon représentent les Fables de La Fontaine, et les tentures de sa chambre évoquent des amours mythiques. La pluie fait place au beau temps, et la campagne semble pleine de promesses.
Lorsqu'elle rencontre le jeune et séduisant Julien de Lamare, Jeanne ne tarde pas à développer pour lui des sentiments comme elle en avait imaginé dans ses rêves. Ils se marient, et partent en Corse pour leur voyage de noces.
La complicité qu'ils développent est alors totale, mais éphémère. Dès leur retour aux Peuples, l'existence de Jeanne commence à sombrer.
Sa vie sera dès lors rythmée seulement par des évènements très ponctuels, douloureux, remplaçant ses rêveries par l'image d'un "avenir clos".

Etrangement, pour ne pas dire, de façon inquiétante, la première référence qui m'est venue à l'esprit en lisant ce livre, a été Flaubert. Autrement dit, l'auteur qui a failli me faire mourir d'ennui et me dégoûter de la lecture avec L'éducation sentimentale. Bon, il est vrai que j'ai pensé à ce roman seulement plus loin dans le livre, et en me disant qu'Une vie était quand même vachement mieux (pas bien compliqué). Mais pour moi, penser à Flaubert, même quand il ne s'agit pas de L'éducation sentimentale, c'est mauvais signe (je n'y peux rien, d'ailleurs je lis en ce moment même Madame Bovary pour prouver ma bonne volonté). Je vous sens complètement perdus là, donc je m'explique : si j'ai pensé à Flaubert très vite, c'est parce que Jeanne et sa mère m'ont fait penser à Emma (sur laquelle je n'avais que des a priori avant aujourd'hui). Ecoutez les tendres délires de cette chère Jeanne à propos de son futur amoureux :

"Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits d'été, tellement unis qu'ils pénètreraient aisément par la seule puissance de leur tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées."

Maupassant a vraiment dû s'éclater en écrivant ce passage (et encore, je ne vous ai pas tout mis)...
Quant à la baronne Le Perthuis des Vauds, elle lit Corinne de Mme de Staël (que je compte également lire depuis peu), et apprécie beaucoup de se replonger dans ses souvenirs heureux.
Si j'ai quand même tenu à continuer, malgré ma peur de me retrouver chez un nouveau Flaubert, c'est d'abord pour le style de Maupassant. J'ai rarement lu un livre aussi bien écrit, aussi poétique, qui me fait  à ce point ressentir ce qu'il décrit. Etant donné l'entourage littéraire de Maupassant, cet aspect n'est pas forcément surprenant, mais il n'en est pas moins jouissif. L'environnement ne fait qu'un avec l'humeur de Jeanne. Plus on avance dans sa vie, et plus les hivers semblent longs et nombreux. Au début, quand l'amour est encore là, on peut apprécier la sensualité présente dans ce livre :01921_eugene_delacroix_1_

"Cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrasement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora."

Cela peu paraître étrange pour quelqu'un qui vient de finir un livre de Bukowski, mais j'ai été surprise par l'audace de Maupassant vis à vis de la sexualité. Certes, ma connaissance de la littérature française du XIXe siècle est très limitée, mais je n'ai pas le souvenir d'avoir lu des ouvrages évoquant aussi explicitement l'acte sexuel (je parle des auteurs dans la lignée de Maupassant, pas de Sade et compagnie). Avec Une vie, on pénètre dans la chambre conjugale. On a une description claire de la nuit de noces. La jouissance féminine est aussi évoquée, et Maupassant nous indique les surnoms que donne Julien aux parties intimes de son épouse.
A travers cela, l'auteur nous parle de la condition des femmes : Jeanne est complètement ignorante de ce qui se rapporte au sexe quand elle épouse Julien. Sa mère refuse de lui en parler, par gêne, et son père ne bafouille que quelques mots inutiles en guise d'explications le jour du mariage de sa fille. Par conséquent, la jeune fille, qui en plus est plutôt du genre longue à la détente, n'a aucun moyen de comprendre pourquoi, alors qu'ils sont déjà mariés, Julien lui promet qu'elle sera sa femme le soir de leurs noces. Et je ne vous parle même pas de ses connaissances sur comment on fait les enfants... ma_destinee_1_
Le récit se déroule à partir de 1819, mais Maupassant écrit un roman qui soulève bel et bien les questions de son temps. Outre la sexualité, la religion est évoquée, de façon quelque peu ambigüe d'ailleurs. La description des moeurs normandes que l'on trouve dans ce roman, les découvertes de nombreux adultères par Jeanne, laissent penser que le catholicisme a perdu du terrain. Mais le nouveau curé, la réaction hypocrite des gens lorsque l'on renonce à faire faire sa communion à Paul, et même Jeanne elle-même, tendent à faire penser le contraire.
Elle est vraiment très sage cette Jeanne, qui supporte toutes les actions de son mari sans broncher ou presque, qui se laisse embobiner par un curé fanatique jusqu'à ce qu'il commette l'irréparable, et qui laisse finalement la vie la piétiner. J'ai parfois eu envie de la secouer, de l'obliger à se révolter, de l'empêcher de plonger un peu plus profond dans le néant de sa vie.
La fin m'a arraché un dernier sourire, parce que tout n'est pas noir non plus. Et rien n'est ennuyeux. J'ai absolument adoré ce livre, même si mon billet est inintéressant. J'en ai savouré chaque mot, et je veux lire tout Maupassant désormais.

Le premier tableau, La mer à Dieppe , est d'Eugène Delacroix. La seconde illustration, Ma destinée (1867), est de Victor Hugo.

 

01 mars 2009

Le mystère d'Edwin Drood ; Charles Dickens

resize_5_Laissez moi tout vous expliquer. Il y a quelques temps, j'ai décidé de lire Monsieur Dick ou le dixième livre de Jean-Pierre Ohl. La première page m'a convaincue que je ne pouvais qu'adorer ce livre, mais j'ai très vite renoncé à le lire avant de connaître Le mystère d'Edwin Drood, et le fameux Monsieur Dick du titre. Ce dernier roman est un inachevé de Dickens, et il a donné lieu à de nombreuses discussions depuis plus d'un siècle. Le problème avec ce roman, comme avec la plupart des livres de Dickens est que seule la Pléïade l'a édité en français. Je peux lire l'anglais, mais je suis très fainéante, et très impatiente, donc j'ai opté pour une méthode un peu étrange. Je me suis procuré L'affaire D. ou le crime du faux vagabond, qui contient le texte de Dickens, entrecoupé de chapitres écris par deux autres auteurs. Etant donné que je désirais me familiariser en toute innocence avec le texte original, je n'ai lu que les chapitres de Dickens.
Vous suivez ? Ça a été un peu laborieux : au début, je croyais que ce livre contenait d'abord le livre de Dickens, puis une version achevée. Vous imaginez ma surprise quand j'ai lu la première page en pensant qu'il s'agissait du texte de Charlie...

L'histoire se déroule dans le petit village de Cloisterham, à l'ombre de la cathédrale. Edwin Drood se rend chez son oncle John Jasper, qu'il aime tendrement et avec lequel il a un écart d'âge très peu important. Il vient pour rendre visite à celle qui lui a été fiancée par testament, la jeune Rosa, élève dans le collège de la ville. Edwin est désinvolte, et n'a pas conscience de ce que signifient réellement ses fiançailles, ce qui choque profondément Neville Landless, un jeune homme récemment arrivé à Cloisterham, qui a été ébloui par Rosa, et qui est sujet à des accès de violence. Les deux jeunes gens ont une altercation, puis un dîner est organisé afin de les réconcilier. Le lendemain, Edwin a disparu.

Il faut savoir que ce livre est terriblement frustrant. Il manque quand même la moitié du roman, et il s'agit de résoudre une disparition dans un milieu où chacun ou presque peut être le coupable. Alors oui, j'ai adoré découvrir de nouveaux personnages de l'auteur, lui qui sait si bien les croquer. On a droit à pas mal de scènes cocasses (j'aime particulièrement le face à face entre Edwin et Neville, et le sale gosse).
Mais on n'aura jamais le fin mot de l'histoire. Personnellement, je ne crois pas à la culpabilité de John Jasper (ce type m'a terrifiée autant que le le trouve à plaindre), sur qui les soupçons du lecteur sont très vite portés. Je suis loin d'avoir lu tout Dickens, mais pratiquement donner le nom du coupable avant le milieu de l'histoire me semble improbable. Personne ne savait que Rosa et Edwin avaient rompus leurs fiançailles. Nombreux étaient ceux qui les désapprouvaient. Le tuteur de Rosa me paraît tout aussi suspect que les autres (il est horrible avec ce pauvre Edwin, même s'il avait bien besoin de cela). En tout cas, je trouve étrange de publier un roman "policier" en feuilletons. Dickens n'avait peut-être pas d'autres options, mais cela devait exiger une attention de tous les instants, puisqu'il n'était ensuite possible de rien modifier...
Il est également frustrant de ne pas avoir plus qu'un bref aperçu de certains personnages (peut-être que Monsieur Dick ou le dixième livre me donnera de quoi calmer un peu ma frustration), et de ne pas savoir ce qu'est réellement devenu Edwin. Je l'aimais bien personnellement. J'ai vaguement trouvé une explication qui me satisfait dans L'Affaire D. (j'ai parcouru quelques pages) :  il a cru que son oncle avait voulu l'étrangler, et s'est donc enfuit en Egypte. A la fin, il doit revenir. Si Dickens ne nous donnera jamais la réponse, autant choisir celle qui nous correspond le mieux.

Les avis de Karine et d'Isil.

10 février 2009

Les vies d'Emily Pearl ; Cécile Ladjali

resize_3_Actes Sud ; 191 pages.
2008.

Il y a des livres qui vous semblent plein d'espoir, qu'il vous faut absolument, mais que vous méprisez quand même un peu, puisque leurs ambitions ont l'air ridiculement grandes. Quand je lis des romans dits "d'inspiration victorienne", il s'agit essentiellement pour moi de trouver des clins d'oeil aux oeuvres des maîtres de l'époque. Cette fois, ce but n'a pas été atteint, mais c'est parce que Cécile Ladjali a accompli quelque chose de beaucoup plus grand.   

Emily Pearl est une pauvre fille de la campagne à l'extrême fin du XIXe siècle anglais. Dans un cahier, elle inscrit sa vie, vécue ou rêvée, peu importe. Elle parle des lettres de sa soeur Virginia, qui a fuit une existence misérable pour une autre existence misérable, mais choisie celle-là, de son rôle de perceptrice auprès de Terrence, le fils malade de Lord Auskin, de sa relation avec ce dernier, de la vie à Green Worps, d'elle même en fait.

Moi qui aime si peu les auteurs français contemporains, j'ai complètement succombé à la poésie, à la fantaisie et à la tristesse de ce petit livre. A côté de Rachel, Lucy, Kath ou Angel, se trouvera Emily Pearl désormais. Je pourrais vous dire qu'on perçoit les ombres de Jane Eyre et Virginia Woolf en lisant ce livre, mais cela n'a aucune importance en fin de compte. J'ai été totalement éblouie par l'héroïne de Cécile Ladjali. Elle est bourrée de défauts, et certaines de ses actions peuvent rebuter nombre de personnes, mais j'ai toujours eu un faible pour les héroïnes à l'imagination débordante, qui cherchent dans l'écriture un sens à leur vie. Elles sont finalement avant tout des prisonnières, même lorsque, comme Emily, elles ont conscience des conséquences de leurs actes :

" Virginia et son époux luttent pour la vérité et la liberté. Alors que moi, je fais enfermer les innocentes. Qu'est-ce qu'il y a donc de pourri en moi ? Qu'est-ce qui me fait, dans le banal petit jour du matin, haïr à ce point l'humanité ? "

En fait, paradoxalement, Emily est la seule à percevoir la réalité des choses. Elle veut être libre, être heureuse, mais elle a quand même conscience de la médiocrité de son existence et de celle des autres, quand ces derniers se voilent la face, par refus du chagrin ou par vanité :

" J'enviai alors cet homme et sa capacité à sélectionner les détails de la vie susceptibles de ne lui apporter que du bonheur et à jeter dans les douves de l'amnésie ceux qui auraient pu le conduire au désespoir. Je n'avais pas cette force. "

"Ce vieil homme connaît aujourd'hui ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir vivre : une apothéose sociale ! Il ne réalise pas que la moitié de l'assistance est composée des plus grands marginaux du pays, de toute la fratrie artiste et homosexuelle du Nord de l'Angleterre. Non, cela il ne le voit pas. Il ne retient de cette faune bizarre que ce qu'en retiendrait un parvenu : le velours des redingotes, la cherté des toilettes, la lourdeur des parfums coûteux qui empoisonnent l'air, le fait que trois prêtres, dix enfants de choeur et cinq choristes soient convoqués pour le mariage de sa cadette. Je suis certaine aussi qu'il n'a pas manqué de considérer, à l'entrée de la chapelle, les trente superbes bêtes, harnachées à de profondes calèches couvertes d'armoiries ducales. Mon père n'a d'yeux que pour ces spectacles. En revanche, il reste aveugle à celui de ma détresse, il ne devine même pas le ventre de Pitch qui déborde de son habit, il ne voit pas non plus sa femme, secouée par les sanglots de bonheur, et que compresse une abominable robe d'apparat vert canard. "

Emily sait aussi aimer, même si elle se répète sans cesse le contraire. Fuir ses sentiments, ce n'est pas ne pas les éprouver. Terrence, ce gamin difforme, encore un genre de personnages que j'aime inévitablement, Emily est prête à tout pour le soulager, et elle le fera.

On ne sait pas ce qui est exact, qui existe vraiment, ce qui est écrit, ce qui est réellement dit. Cécile Ladjali ne signale pas les dialogues par une ponctuation spécifique. Ce livre est un tout, parfaitement harmonieux, une longue réflexion sur ce que l'on fait de sa vie, sur ce que l'on n'ose pas et sur les peines inévitables auxquelles il faut faire face. C'est enchanteur malgré la tristesse qui se dégage de l'histoire. Un bijou !

Malice et Lou ont adoré.
Emjy est plus mitigée. 

Posté par lillounette à 19:15 - - Commentaires [20] - Permalien [#]
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