12 août 2021

Histoire de ma vie - George Sand

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" A-t-on bien raison de tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles, histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans qui nous survivront. "

Après ma découverte de la délicieuse biographie d'Honoré de Balzac par Titiou Lecoq, j'ai entamé l'autobiographie d'une autre grande figure du XIXe siècle, George Sand. Mise à l'honneur dans deux bandes-dessinées remarquables cette année, la visite de la maison de la romancière à Nohant a achevé de me convaincre d'entamer cette Histoire de ma vie qui s'étale, en version abrégée, sur plus de huit cents pages.

Cette entreprise autobiogaphique est novatrice. En effet, les femmes, fidèles à l'idée qu'elles ne doivent pas occuper le devant de la scène, ont peu pratiqué cet exercice. Lorsqu'elles l'ont fait, c'est dans une perspective historique. George Sand, dans le pacte autobiographique qu'elle présente, souhaite proposer un texte dans lesquels ses lecteurs se retrouvent. Rejetant le terme de "mémoires" qui lui permettrait de compromettre d'autres qu'elle (comme l'a fait Rousseau, à qui elle le reproche), elle choisit la discrétion en optant pour un récit centré essentiellement sur elle-même.

Lorsqu'elle prend la plume, la romancière est dans une période faste d'un point de vue littéraire. Ses idéaux politiques sont encore intacts. La révolution de 1948 bouleverse complètement ce point, et de l'aveu de George Sand, fait prendre une autre direction à son texte qui ne sera achevé que sept ans plus tard.

Ayant une double origine peu fréquente, avec son père d'ascendance noble et sa mère, d'origine modeste, George Sand commence par retracer l'histoire de sa famille. Elle nous fait ainsi parcourir la Révolution, puis les guerres napoléoniennes. Passionnée par la politique, profondément attachée au peuple, son texte est parsemé de passages faisant le récit de la période dont elle a été témoin (et c'est peu de dire que la première moitié du XIXe siècle voit défiler des régimes politiques variés).
Si ce mélange entre le beau monde et le petit peuple est un atout dans la formation de celle qui s'appelle encore Aurore Dupin, il est également la source des plus grandes souffrances de son enfance. Il cause en effet des différends irréconciliables entre sa mère et sa grand-mère, qui se disputent sa garde après la mort brutale et prématurée du père de la romancière.

Le salon de George Sand à Nohant

" l'enfance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur et de cette sensibilité primitives. "

La majeure partie du livre est consacrée à la jeunesse de George Sand. Elle y montre son attachement à l'enfance, à Nohant, à ses jeux, à ses rêveries, à la construction d'un monde dans lequel elle puisera plus tard pour écrire certains de ses livres. Bien qu'ils soient parfois à l'origine d'un grand tiraillement dans l'esprit de la petite Aurore, cette dernière évoque les adultes qui l'ont élevée avec une immense affection. Faisant une entorse à ses engagements initiaux, elle arrange parfois les actions, les lettres, les dialogues de ses parents et de sa grand-mère. Elle écrit aussi combien son précepteur, qu'elle a tant détesté parfois, fut une figure importante.

Les curiosités de la bibliothèque

La créatrice  : Il est peu question de création littéraire dans ce livre, mais les passages sur le sujet sont parmi les plus intéressants. A l'instar de Balzac, sur lequel elle écrit des lignes savoureuses, elle écrit pour vivre. Pire, elle choisit cette profession parmi d'autres. Comme lui, elle met à mal le mythe de l'artiste touché par la grâce. Le travail et la sobriété sont pour elle essentiels. En revanche, George Sand n'est pas l'une des plus fidèles adeptes du réalisme. On lui reprochera d'ailleurs son amour du merveilleux, qu'elle défend avec éloquence.

" Un portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure de fantaisie. L'homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou de disparates dans la réalité, que la peinture d'un homme réel serait impossible et tout-à-fait insoutenable dans un ouvrage d'art. Le roman entier serait forcé de se plier aux exigences de ce caractère, et ce ne serait plus un roman. Cela n'aurait ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénouement, cela irait tout de travers comme la vie et n'intéresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman une sorte d'idéal de la vie. "

Si elle ne se sent pas talentueuse, il ne faut pas pour autant conclure que George Sand a une vision méprisante de l'art. Au contraire, elle y voit une nécessité pour l'homme et admire de nombreux artistes, dans la peinture, la musique et la littérature.

" L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce de tourment. "

De George la scandaleuse, il est aussi question. Elle monte à cheval comme un homme, se transforme en apprentie médecin, court  la campagne avec des enfants du peuple, tombe amoureuse. En toute discrétion. Ses actes l'amènent à se séparer de certaines personnes, pour ne pas les embarRasser et pour ne pas souffrir.

Les liaisons de l'autrice sont évoquées à demi-mots. Musset est à peine évoqué, elle refuse d'accabler Casimir Dudevant. Seul Chopin fait l'objet de superbes pages où elle exprime son admiration et son amour pour le compositeur, tout en qualifiant leur relation de filiale.
Dans ce livre, Sand réfléchit longuement à sa place de femme. Bien qu'ayant une vision essentialiste des sexes, elle refuse l'idée d'une infériorité de la gent féminine et ne se laisse pas impressionner, même si son manque de confiance en ses capacités est criant.

"J'ai parlé de ma figure, afin de n'avoir plus du tout à en parler. Dans le récit de la vie d'une femme, ce chapitre menaçant de se prolonger indéfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis conformée à l'usage, qui est de faire la description extérieure du personnage que l'on met en scène. Et je l'ai fait dès le premier mot qui me concerne, afin de me débarrasser complétement de cette puérilité dans tout le cours de mon récit. J'aurais peut-être pu ne pas m'en occuper du tout. J'ai consulté l'usage, et j'ai vu que des hommes très sérieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-être une apparence de prétention à ne pas payer cette petite dette à la curiosité souvent un peu niaise du lecteur."

Allant à l'encontre des préjugés contre elle, l'auto-analyse qu'elle fait de sa personne montre une femme qui se sent très quelconque. Modeste, refusant les médisances, pieuse (elle songe à devenir religieuse) bien que sa religion soit complexe, elle prône avant tout la modération (même en matière de critique littéraire). Plutôt optimiste et bienveillante quant au genre humain, elle n'est pas complètement imperméable au "mal du siècle". Une personnalité complexe en somme.

J'avais lu il y a fort longtemps La Petite Fadette, qui m'avait donné une vision très tronquée de George Sand (le traitement qui lui est réservé me rappelle d'ailleurs un peu celui de Jack London, dont les oeuvres engagées sont bien moins connues que les récits animaliers). 

Avec ce livre, j'entame mon challenge Pavé de l'été de Brize qui fête ses dix ans.

Le Livre de Poche. 863 pages.
Edition établie par Brigitte Diaz.
1855.

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22 juillet 2021

Honoré et moi - Titiou Lecoq

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Honoré de Balzac est aujourd'hui un monstre incontestable de la littérature. A sa mort, tout le monde veut se l'approprier, à gauche comme à droite. Les féministes comme les misogynes peuvent se délecter de ses textes. Son oeuvre est intemporelle et permet d'expliquer jusqu'à l'élection d'Emmanuel Macron, ce Rastignac (entre autres personnages balzaciens) du XXIe siècle.
Pourtant, malgré le succès réel qu'il a rencontré de son vivant, Balzac n'a pas échappé aux critiques et aux moqueries. Incarnant la popularisation du roman au XIXe siècle, il a mis le sujet de l'argent sur le devant de la scène, aussi bien dans ses livres que dans sa vie. Un crime impardonnable, puisque cela signifiait que l'artiste ne vit pas d'amour et d'eau fraîche et qu'il doit travailler pour produire ses oeuvres.

" Quand Zweig parle "d'amour de l'argent", il ne semble pas envisager que Honoré avait simplement besoin de gagner sa vie. En réalité, ce n'est pas lui-même qu'il abîme, c'est l'idée que Zweig se fait de l'art, des artistes et des grands hommes. Honoré désacralise l'écriture et c'est insupportable aux yeux de certains. "

Il y a quelques semaines, j'ai décrété, sûre de moi, que je n'aimais pas du tout les essais trop familiers, les variations de registre et que j'étais une inconditionnelle de l'académisme dans le style. Il faut croire que Titiou Lecoq est l'exception qui confirme la règle.
Honoré et moi multiplie les écarts de langage, et son autrice s'adresse à ses lecteurs comme à des amis proches. Cela ne m'a pas empêchée d'apprendre des tas de choses, tout en ayant l'impression d'avoir passé quelques soirées à rire comme une hyène avec une copine, en disant du mal de quelqu'un qu'au fond on aime bien.

Titiou Lecoq nous offre un Honoré en chair et en os, écrivain mais surtout homme plein de faiblesses, d'illusions, de mauvaise foi. On le suit dans ses projets fous et ruineux. On découvre aussi ses techniques de travail, ses horaires farfelus et ses sources d'inspiration. Entre deux entreprises catastrophiques, on le voit dessiner peu à peu sa Comédie Humaine.

"Si son temps de labeur est partagé entre jour et nuit, c'est parce que la nature même de son travail est divisée en deux. : écriture et réécriture. Elle révèle que, d'une certaine manière, Balzac a inventé le traitement de texte avant les ordinateurs. Il déteste travailler sur ses manuscrits écrits à la main. Il a besoin de voir le texte imprimé pour continuer.  "

Réfutant la thèse selon laquelle l'écrivain aurait été la victime d'une mère destructrice, Titiou Lecoq n'oublie pas sa casquette de féministe. Pour cela, elle utilise aussi bien les fait que les propres ouvres de Balzac qui dénoncent les viols conjugaux et dépeignent avec une perspicacité surprenante les contraintes de la maternité. Ce qui lui a au passage valu d'être méprisé, puisqu'on ne traite pas de sujets aussi insignifiants (surtout quand, au même moment, un Victor Hugo s'attaque à la peine de mort). Dommage que Beauvoir n'ait pas analysé Balzac dans Le Deuxième Sexe, cela aurait été fabuleux.

Une biographie passionnante, alliant rigueur et subjectivité, et qui nous montre un homme loin du grand cliché de l'artiste, qui a utilisé la littérature pour vivre sa vie.

Les avis de Maggie, Claudialucia, Keisha et Choup.

L'Iconoclaste. 294 pages.
2019.

15 juillet 2021

Journal (1867) - Anna Dostoïevski

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Après la mort de sa première épouse, Fiodor Dostoïevski se remarie avec sa sténographe, âgée d'à peine vingt ans. Le couple, pour se soustraire aux problèmes financiers que rencontre l'auteur, se rend à l'étranger. Après un désastreux séjour à Baden, où l'auteur perd ses biens et ceux de sa femme aux jeux, ils s'établissent à Genève. En septembre, Anna débute un journal dans lequel elle va consigner ses réflexions, son quotidien, ainsi que ses souvenirs autour de sa rencontre avec son mari.

Cette lecture est à recommander aussi bien aux admirateurs de Dostoïevski qu'à ceux qui aiment les journaux intimes. Comme le souligne la préface, le fait qu'il ait été rédigé par une autrice qui ne le destinait qu'à son propre usage et souhaitait sa destruction rend son propos spontané et sincère.

La vie d'Anna Dostoïevski n'est pas simple, malgré toute l'affection qu'elle porte à son mari. On ressent vivement les humiliations répétées dues au manque d'argent, qui la contraignent à se rendre chaque jour à la poste, dans l'espoir de recevoir quelque argent. A de maintes reprises, elle doit mettre en gages ses maigres possessions pour pouvoir manger et se loger. Le simple fait d'envoyer des lettres fait l'objet de réflexions intenses en raison du coût que cela implique. Enceinte, la situation matérielle d'Anna ne lui permet pas d'appréhender aussi sereinement qu'elle le désire l'arrivée de cet enfant.

Ce texte pourrait faire l'objet d'une lecture à la lumière de ce que dénoncent les féministes d'aujourd'hui, tant la charge mentale de ce couple repose sur cette femme qui doit ruser et mentir pour garder quelques ressources de secours. Son époux n'est pas toujours facile à vivre. Il lui reproche ses dépenses, critique sa mise, l'incendie lorsque sa mère lui envoie des lettres non affranchies, et à deux reprises part se ruiner aux jeux, la laissant seule avec ses angoisses à Genève.

Anna Dostoïevski n'est pas qu'une jeune fille follement amoureuse de son époux et jalouse (même si cela lui arrive). Elle est aussi intelligente, cultivée (elle dévore Balzac, Dickens et George Sand) et fait preuve d'une grande vivacité d'esprit, comme lorsqu'elle analyse avec humour le passage de Garibaldi à Genève. Son admiration ne l'aveugle que jusqu'à un certain point. A plusieurs reprises, elle laisse éclater par écrit sa colère contre l'attitude inconséquente de son époux. Elle sait lorsqu'il lui ment et ne comprend pas le soin qu'il prend de sa belle-soeur dont il paie l'appartement alors qu'elle-même est contrainte à vivre dans la pauvreté.

Les références au travail d'écriture de Dostoïevski sont peu nombreuses, bien que l'on devine qu'il est alors en pleine rédaction de Crime et Châtiment, et que c'est à l'occasion de la rédaction du Joueur que les deux époux se rencontrent. Ce journal est avant tout un document remarquable pour pénétrer l'intimité de l'un des plus grands auteurs russes.

Syrtes. 234 pages.
Traduit par Jean-Claude Lanne.
2019.

23 juin 2021

Ada ou la beauté des nombres - Catherine Dufour

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" L’humilité n’est pas son fort, et c’est ce qui lui permettra de voir loin. "

S'il est un domaine dans lequel les femmes brillent encore plus qu'ailleurs par leur absence, c'est bien l'histoire des sciences. Certaines ont pourtant permis, faisant fi de tous les obstacles que leur condition mettait devant elles, des avancées précieuses. C'est le cas d'Ada Lovelace, à laquelle Alan Turing en personne a rendu hommage pour ses travaux préfigurant l'informatique et l'intelligence artificielle.

Très enthousiaste lorsque j'ai entamé ma lecture, j'ai failli l'abandonner au bout d'une cinquantaine de pages. Le style utilisé par Catherine Dufour, artificiellement familier (lol, boloss, BFF, bien roulée...), m'empêchait d'apprécier un fond pourtant remarquable en termes de vulgarisation et d'analyse. Finalement, comme l'ont noté d'autres personnes, ces effets de style deviennent moins nombreux par la suite. Il est alors possible d'apprécier sans réserve ce portrait passionnant.  

Ada Lovelace est la fille légitime de Lord Byron, qui ne s'en est jamais occupé, et d'une mère ayant adopté des méthodes d'éducation destructrices. Elle bénéficie cependant d'une instruction variée et de fréquentations prestigieuses (Mary Somerville, Charles Babbage...) qui lui permettent de développer sa curiosité hors du commun. Bien que mariée très jeune et mère de trois enfants, elle ne renonce pas à ses centres d'intérêt.

" À douze ans, Ada semble en forme : elle se passionne pour la mécanique, essaye de construire des ailes articulées, dissèque des corbeaux morts, rédige un « livre de Flyology » et rêve d’avions à vapeur. Elle lit tout ce qu’on lui met sous la main avec voracité. "

Mary Somerville, femme de sciences et professeur de mathématiques d'Ada Lovelace

Dans l'Angleterre victorienne, les mathématiques ne sont pas encore la discipline reine et apparaissent souvent comme une distraction accessible même aux femmes. Pourtant, les enjeux sont colossaux. Sans calculatrice, il faut se débrouiller avec des tables qui servent dans les constructions, la navigation, la finance ou l'armée. La moindre erreur (et elles sont légions) peut être fatale.
Dépassant son maître, Charles Babbage, brillant mais concentré sur son objet de travail, Ada Lovelace utilise son intuition pour imaginer que les machines pourront faire des mathématiques un moyen et non plus seulement une fin.

Si la jeune femme a assez de culot pour ne pas se faire voler son travail, on lui refuse le droit de publier sans la tutelle d'un homme. Brouillée avec Babbage, elle qui voudrait étudier de nombreux domaines, se retrouve démunie. C'est la fin du rêve et le début de la frustration.

" Les dames du XIXe sont volontiers malades. D’abord, la maladie constitue la seule excuse valable pour échapper aux corvées attribuées aux femmes. Et, dans une existence où on n’a le droit de rien choisir, tout est corvée et n’engage guère à sortir de son lit. Ensuite, le refoulement féroce et précoce de chaque désir est une excellente façon de somatiser par tous les bouts. Là-dessus, la société pousse à la roue : la maladie est un outil de contrôle. C’est un bon prétexte pour enfermer. Dans la Physiologie du mariage, Balzac explique en détail, et avec un parfait cynisme, comment détruire la santé des femmes pour mieux les tenir, en les empêchant de bouger et en les nourrissant mal. "

Après une liaison et des excès aux courses, l'histoire en finit avec elle en la faisant mourir d'un cancer très douloureux. Elle sera cependant célébrées dans des nécrologies merveilleuses de sexisme, saluant son "intelligence complètement masculine"...

Une biographie qui met en lumière une femme brillante et méconnue, brisée dans son élan par son époque.

Fayard. 244 pages.
2019.

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07 avril 2021

L'Amour au temps du choléra - Gabriel García Márquez

garciaA la fin du XIXe siècle, au bord de la Mer des Caraïbes, deux adolescents, Florentino Ariza et Fermina Daza, tombent amoureux. Cette relation juvénile ne survivra pas à la confrontation du réel.
Plus d'un demi-siècle plus tard, alors qu'elle est devenue veuve du très respectable Docteur Juvenal Urbino, Fermina Daza reçoit la visite de son ancien fiancé qui lui renouvelle son amour.

C'est avec beaucoup de soulagement que j'ai terminé ce roman qui me laisse un peu perplexe. Il est rare qu'un livre me fasse autant passer d'un extrême à l'autre, à tel point que je suis incapable de dire si je l'ai adoré ou détesté (oui, on en est là ! ).

Il a des qualités indéniables. Déjà, il est très bien écrit, avec des variations brutales de registres qui nous font passer de la douceur à la puanteur et de la bienveillance à la hargne. Derrière les plus sages et les plus policés des êtres humains se cachent des moments de spontanéité, d'abandon et de colère.
Si vous espérez sentir le vent des Caraïbes souffler sur votre nuque, respirer le parfum des fleurs exotiques et être ému par les sérénades amoureuses des Sud-Américains, sachez qu'il vous faudra également affronter les nuées de moustiques, les cadavres flottants, la puanteur des rues et les parties de sexe brutales.

"Les maisons coloniales bien équipées avaient des latrines avec des fosses septiques mais les deux tiers de la population déféquaient dans des baraquements au bord des marécages. Les excréments séchaient au soleil, se transformaient en une poussière que tout le monde respirait avec une délectation réjouie dans les fraîches et bienheureuses brises de décembre."

Nous sommes dans un pays se livrant à une guerre civile absurde et meurtrière, en proie à la corruption et aux actions néfastes pour l'environnement. Bien que présent surtout en toile de fond, ce cadre donne une ambiance unique à ce roman et le fait presque passer pour un conte pour adultes.

L'Amour au temps du choléra est un roman surprenant, bien loin de la bluette à laquelle on pourrait penser en lisant son résumé. S'il est question d'amour et de choléra, ce n'est pas seulement parce que la maladie sévit sur les terres colombiennes, mais aussi parce que ses symptômes ressemblent souvent à ceux de l'amour.
Qu'est-ce que l'amour, d'ailleurs ? La relation entre Fermina Daza et Florentino Ariza est un fil conducteur, mais peut-on parler d'amour pour qualifier un simple échange de lettres sans contact physique ? Peut-on aimer simplement parce qu'on le veut ? Un mariage fait de quotidien, d'incompréhensions et fondé sur le devoir n'est-il pas, parfois, ce que l'on pourrait considérer comme une véritable histoire d'amour ? Encore plus intéressant, l'amour physique après soixante-dix ans est-il répugnant ? A partir de quand notre vie s'arrête, au point qu'il ne nous reste plus qu'à attendre le tombeau ?
En inscrivant son roman dans la durée, Gabriel García Márquez nous offre toutes les nuances de l'amour à l'aide de son triangle amoureux.

Mais, si ce livre parvient à prendre le lecteur à contrepied par certains aspects, je l'ai aussi trouvé caricatural dans la construction de ses personnages et dans leurs relations (si l'on excepte celles du trio principal, ce qui est, je vous l'accorde, un sacré morceau). Cela se résume souvent à qui couche avec qui, les femmes sont toutes des chattes en chaleur n'attendant qu'un mâle viril pour les faire grimper aux rideaux, les viols sont excitants et il est normal pour un séducteur de plus de soixante-dix ans de s'envoyer une jeune fille d'à peine quatorze ans...

"Elle n’était plus la petite fille à peine débarquée dont il ôtait les vêtements un par un avec des cajoleries de bébé : d’abord les chaussures pour le nounours, puis la chemise pour le chien-chien, puis la petite culotte à fleurs pour le lapinou, et un baiser pour la jolie petite chatte à son papa."

Je vous passe aussi les "aréoles juvéniles", le "pubis de japonaise", et les "putes" à toutes les sauces... D'après l'article de Lire Magazine Littéraire du mois de mars consacré à la littérature sud-américaine, que j'ai par hasard lu pendant ma découverte de ce roman, les personnages féminins ne sont pas ce qu'il y a de plus remarquable chez les auteurs du "boom latino-américain". Il semble qu'il y a de quoi en discuter, en effet...

Pour ne pas complètement sombrer dans la mauvaise foi, j'ai salué les efforts de García Márquez pour évoquer la cage dorée des femmes comme Fermina Daza.

"C’était un mari parfait : il ne ramassait rien, n’éteignait jamais la lumière, ne fermait jamais une porte. Le matin, dans l’obscurité, lorsqu’un bouton manquait à ses vêtements, elle l’entendait dire : « Un homme aurait besoin de deux femmes : une pour l’aimer, l’autre pour lui coudre ses boutons. » "

J'ai aussi savouré l'éclat de voix de cette même Fermina Daza à l'encontre de sa fille à la fin du roman. D'ailleurs, elle est très réussie cette fin. Du genre à vous provoquer un sifflement d'admiration et à (presque) vous faire oublier les moments d'ennui et d'agacement...

Les avis dithyrambiques de Karine et Praline.

Le Livre de Poche. 442 pages.
Traduit par Annie Morvan.
1985 pour l'édition originale.


22 mars 2021

Femmes, Race et classe - Angela Davis

davisSaviez-vous que le mot lynchage faisait référence au nom d'un planteur américain blanc ayant institutionalisé une justice expéditive et hors des procédures légales ? Cette habitude prise durant la Guerre d'indépendance américaine a ensuite permis la mise à mort de milliers de Noirs après la Guerre de Sécession, dans une impunité presque totale...

Dans mon entreprise de découverte des grands noms du féminisme, celui d'Angela Davis, également militante antiraciste et communiste, s'est vite imposé. Femmes, race et classe est un essai passionnant et fluide, qui offre une perspective historique à la lutte pour les droits des femmes aux Etats-Unis, et étudie ses liens complexes avec le racisme et le capitalisme depuis le XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1970.

Si les femmes en général ont presque toujours été effacées de l'écriture de l'Histoire, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne les femmes noires. Pourtant, au temps de l'esclavage, elles ont été utilisées au même titre que les hommes pour les travaux de force. N'ayant pas le moindre droit, elles ne pouvaient pas même allaiter leurs enfants durant leur journée de travail, ce qui leur provoquait des mastites répétition. Elles subissaient le fouet, même enceintes. Enfin, en plus des châtiments administrés aux hommes, elles étaient très souvent violées.

Pour justifier une oppression, il est commun de créer de mythes autour de la catégorie d'individus que l'on domine. Les Noirs n'ont pas échappé à cette règle. Le viol des femmes noires par les Blancs, arme de domination, est en plus tourné de façon si perverse qu'il se retourne contre ses victimes. Les femmes noires étaient donc vues comme des êtres particulièrement lubriques. Encore pire, cela (additionné à l'idée que les Noires dominaient leur foyer) a entretenu l'idée que l'homme noir était dépossédé de sa virilité naturelle, et qu'il compensait ce désavantage en étant plus enclin à violer, en particulier les Blanches...

Au XIXe siècle, cependant, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'esclavage. La lutte pour l'abolition de l'esclavage est alors grandement aidée par les femmes blanches aisées. Angela Davis pense que l'ennui et la proximité entre la cause des Noirs et celle pour les droits des femmes a poussé les premières féministes à militer contre l'esclavage et la ségrégation, comme elle dénonçaient la situation de dépendance et d'infériorité que le mariage leur procurait.
Cependant, cette union cède rapidement le pas à une hostilité entre féministes et antiségrégationnistes. Antiesclavagiste ne signifie pas antiraciste. Refusant l'urgence des autres causes, les féministes bourgeoises n'hésitent pas à s'allier à des politiciens en leur servant un discours reprenant le mythe de l'homme noir violent et stupide. Elles vilipendent les militantes (souvent ouvrières) qui considèrent la lutte contre le capitalisme plus urgente que celle pour le droit de vote. Elles refusent souvent l'intervention des femmes noires dans les débats.

Ne suis-je pas une femme ?

Sojourner Truth

 

Pourtant, ces dernières sont parfois les meilleures porte-parole de leurs revendications. Ainsi, Sojourner Truth, qui utilise son passé de femme esclave, jamais aidée, exploitée, dont les treize enfants ont été arrachés à leur mère, pour répondre aux hommes qui refusent le droit de vote aux femmes alors que celles-ci "ne savent pas enjamber une flaque d'eau". Elle rétorque à ceux qui utilisent la religion pour refuser de droits aux femmes que le Christ venait de Dieu et d'une femme, aucunement d'un homme. Et à ceux qui évoquent Eve, elle rétorque :

"Si la première femme créée par Dieu était assez forte pour renverser le monde seule, les femmes devraient être capables de le remettre à l'endroit ! Et maintenant qu'elles le demandent, les hommes feraient mieux de les laisser faire. "

Il y a aussi Ida B. Wells qui luttera inlassablement contre les lynchages.

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Après l'abolition de l'esclavage, rien n'est encore gagné pour les Noirs. La majorité reste cantonnée à des emplois mal rémunérés. Leur instruction, interdite presque partout avant la Guerre de Sécession, reste limitée. Les lynchages sont une menace permanente.
Le racisme va également diviser les militantes pour les droits des femmes dans certains combats comme celui pour le droit à l'avortement. Les femmes racisées, étant victimes de stérilisations forcées, souhaitent davantage un travail sur le contrôle des naissances, qui leur permettrait d'accueillir leurs enfants ou d'avorter dans de bonnes conditions. Pour leur part, les femmes blanches souhaitent limiter leur nombre d'enfants, et sont accusés de provoquer un "suicide de la race". Surtout si elles sont riches.
Y a-t-il une meilleure arme que la division lorsqu'on souhaite faire échouer les revendications d'un groupe ?

Un livre qui permet de comprendre que certaines alliances et luttes ne sont pas si évidentes qu'elles le semblent, et qui éclaire jusqu'à l'actualité américaine contemporaine.

Des femmes. 295 pages.
Traduit par Dominique Taffin et le collectif des femmes.
1981 pour l'édition originale.

 

05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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14 février 2021

L'Aliéniste - Joaquim Maria Machado de Assis (et son adaptation en bande-dessinée par Fábio Moon et Gabriel Bá)

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Simon Bacamarte, ambitieux médecin revenu au Brésil après des études en Europe, décide de se spécialiser dans l'étude de l'âme. Il se fixe à Itaguaï, où il obtient du conseil l'autorisation d'ouvrir une institution pour étudier et soigner les individus considérés comme fous.
Cependant, les aliénés sont toujours plus nombreux et Simon Bacamarte apparaît aussi puissant qu'incontrôlable.

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Après ma lecture un peu décevante de Ce que les hommes appellent amour, la justesse de certains passages et la réputation de l'auteur m'ont convaincue de persévérer dans ma découverte de l'oeuvre de J.M. Machado de Assis. J'ai donc fait l'acquisition de cette nouvelle. On change complètement de registre, puisqu'on plonge dans un mélange d'absurde et de réalisme. Le style de l'auteur est très efficace, à la fois fin et ironique.

Qu'est-ce qu'un fou ? La folie existe-t-elle ? Ne sommes-nous pas tous, dans une certaine mesure, dignes de l'attention des psychiatres ?

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Au XIXe siècle, la science connaît une révolution. On promet qu'il est possible de repérer les criminels à partir de leur seule physionomie. Simon Bacamarte, lui, choisit sa femme selon des critères qui l'assurent de sa bonne fertilité.
La santé mentale n'est pas en reste. Elle attire l'attention des médecins, et la psychiatrie devient une discipline reconnue. Les patients voient ainsi leur traitement évoluer, pour le meilleur et pour le pire.

Mais la maison verte n'est pas le seul endroit où l'âme humaine est digne d'être étudiée. L'auteur ne s'y trompe pas. Les agissements de l'aliéniste donnent lieu à des bouleversements politiques et à la révélation des ambitions de certains. 

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J'ai crains de voir ce livre partir dans une direction qui ne me plaisait pas, mais l'auteur boucle son histoire avec un rebondissement à la hauteur des premières pages de son livre.

A découvrir sous sa forme originale ou dans l'adaptation très réussie de Fábio Moon et Gabriel Bá.

Métaillé. 97 pages.
Traduit par Maryvonne Lapouge.
1881 pour l'édition originale.

Illustrations extraites de : L'Aliéniste.
Fabio Moon et Gabriel Ba.
Traduit par Marie-Hélène Torres.
Urban Comics. 67 pages.

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08 février 2021

Ce que les hommes appellent amour - Joaquim Maria Machado de Assis

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- Conseiller, si les morts vont vite, pour les vieux tout va plus vite encore que pour les morts... Vive la jeunesse !

Après plus de trente ans à arpenter le monde pour mener une carrière diplomatique, le conseiller Aires est de retour à Rio. Veuf, sans enfant, il se reconstitue un cercle de connaissances. Alors qu'il se rend au cimetière en compagnie de sa soeur Rita, il aperçoit une jeune femme dont les traits retiennent son attention. Il s'agit de la veuve Noronha, dont le bref mariage a provoqué la rupture avec sa famille. Réfugiée chez son oncle, elle peut aussi compter sur l'amour des Aguiar, un couple de sexagénaires en mal d'enfant.
Rita observe que la belle Fidélia est si dévastée par la perte de son époux qu'elle ne se remariera jamais. Aires n'étant pas convaincu, le frère et la soeur lancent un pari.

En ce mois de l'Amérique Latine, je me suis dit que c'était l'occasion de découvrir un auteur qu'une lectrice de ce blog m'a conseillé récemment. J.M. Machado de Assis est un auteur brésilien dont je n'avais jamais entendu parler,  mais Wikipédia indique qu'il est " considéré par beaucoup de critiques, d’universitaires, de gens de lettres et de lecteurs comme l’une des grandes figures, sinon la plus grande, de la littérature brésilienne. " Dans sa bibliographie, Dom Casmurro et L'Aliéniste semblent particulièrement sortir du lot, mais ma médiathèque n'avait en stock que Ce que les hommes appellent Amour, le dernier de ses romans.

Cette lecture n'a pas été désagréable, mais je dois reconnaître que c'est une petite déception.

La forme du livre est plaisante puisqu'il s'agit du journal de Aires. C'est un homme sympathique et bienveillant. Bien que sa soeur le décrive comme "si vert qu'on [lui] donnerait trente [ans]" et que lui-même ne soit initialement pas complètement convaincu que le temps de l'amour soit révolu pour lui, il se place en tant qu'observateur et ne prend pas d'initiative.
Plus qu'un roman d'amour, ce livre met en scène la fin d'une génération et la montée en puissance d'une autre. Aires et les Aguiar ne bougeront plus, ils vivent des aventures en observant les plus jeunes. Ce sont eux qui leur procurent de belles joies, mais aussi qui leur brisent le coeur.
Derrière eux, le décor évolue aussi. L'esclavage est en passe d'être aboli définitivement, l'empire vit ses dernières années, la Vieille Europe retrouve de l'atrait.
Il y a un peu d'ironie, de la mélancolie, des médisances, des réflexions sur la nature humaine, mais je n'ai pu m'empêcher tout au long de ce livre de penser que d'autres ont fait la même chose, en bien mieux (Henry James, Giuseppe Tomasi di Lampedusa...). Il y a un manque de profondeur dans la description des personnages. Leurs pensées et même leurs actes restent écrits de façon trop superficielle pour permettre au lecteur de rentrer dans ce livre.

Je ne compte pas en rester là avec cet auteur malgré cet avis mitigé. L'Aliéniste en particulier m'intrigue beaucoup.

Métailié. 197 pages.
Traduit par Jean-Paul Bruyas.
1908 pour l'édition originale.

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24 novembre 2020

L'autre George : A la rencontre de George Eliot - Mona Ozouf

ozoufAlors qu'elle est encore une enfant, Mona Ozouf découvre Daniel Deronda dans la bibliothèque de son défunt père. Elle abandonne bien vite sa lecture, mais la graine est semée. Quelques années plus tard, Renée Guilloux, son enseignante de français, remet sur sa route George Eliot.

" J’ai gardé le souvenir très net du jour où, après une longue explication d’Iphigénie, elle nous avait dit — sentant, je crois, notre peine à comprendre qu’un père puisse sacrifier sa fille pour du vent — que la littérature anglaise n’avait pas sa pareille pour faire comprendre à des adolescentes les espoirs, chagrins, doutes, tourments propres à leur âge, et pour leur apprendre à mieux les vivre. Et l’exemple qu’elle nous avait donné était celui d’une certaine Maggie Tulliver qui habitait un moulin sur une rivière nommée « la Floss ». "

C'est ainsi que l'autrice anglaise a pris place aux côtés d'Henry James parmi les auteurs que Mona Ozouf chérit le plus et dont elle parle avec une passion communicative.
Cet ouvrage n'est pas à recommander à des lecteurs qui n'auraient jamais lu George Eliot. Mona Ozouf dévoile les intrigues de ses romans sans la moindre retenue. J'ai pour cette raison volontairement mis de côté le chapitre sur Felix Holt, que je compte lire dans les mois à venir et dont l'intrigue m'est pour l'instant inconnue. Pour les initiés, ce livre mêlant critique littéraire et biographie est à savourer sans retenue. Je l'ai lu presque d'une traite tant sa lecture est fluide et addictive.

George Eliot est aujourd'hui presque inconnue en France, malgré une publication très récente dans la Pléïade. Ce personnage a pourtant connu une renommée telle que certaines portes qui lui avaient été fermées du fait de sa vie privée scandaleuse dans l'Angleterre victorienne se sont de nouveau ouvertes après la publication de ses romans.
Cela n'a pas été de tout repos cependant. George Eliot était une femme, compagne d'un homme marié, et "délicieusement laide" selon les mots d'Henry James. A une époque où l'on pensait pouvoir lire l'intelligence sur les visages, ce physique désavantageux était d'autant plus un fardeau.

George Eliot - 1864

Certains critiques expliquent par cette laideur de l'auteur le caractère de ses personnages féminins, souvent superficiel lorsqu'il s'agit de femmes blondes et superbes, beaucoup plus profond quand il est rattaché à une femme brune et moins favorisée par la nature. Sans nier cette caractéristique, Ozouf se permet toutefois de la nuancer, avançant ainsi ce qui caractérise selon elle avant tout l'auteur et son oeuvre, la complexité.

"  Si tous les oxymores de James ne me convainquent pas, je serais pourtant tentée d’ajouter au portrait qu’il fait les miens propres : une athée religieuse ; une conservatrice de progrès ; une rationaliste éprise de mystère. "

En effet, George Eliot refusera d'asservir sa littérature à la moindre philosophie au nom justement des nuances de la singularité des situations et des contraditions inhérentes à la nature humaine. Les positivistes, desquels elle se sentait proche, lui ont reproché de ne pas appliquer les principes comtistes dans ses livres.

" Ce que l’art impose c’est de se confronter à la vie dans sa plus haute complexité. Dès que le romancier abandonne cette peinture forcément bigarrée pour le diagramme net des utopies, il n’appartient plus à l’art. À la science sans doute. Mais aucune science n’est capable de prescrire aux hommes leurs choix moraux. Comment alors pourrait-elle agir sur leurs émotions, agrandir leurs sympathies ?
Elle avait consacré un essai à la moralité de Wilhelm Meister et fait remarquer qu’exhiber une intention morale ne rendait pas forcément un livre moral. Faites l’expérience, disait-elle, de conter une histoire à un enfant. Tant que vous vous en tenez aux faits, vous captez aisément son attention. Mais dès que vous laissez percer votre intention d’en tirer un profit moral, vous voyez ses yeux errer, son intérêt vaciller. "

On l'a accusée d'être moraliste, antiféministe, d'écrire des oeuvres surranées. Des reproches pourtant faciles à rejeter au moins en grande partie à la lumière de l'oeuvre de l'auteur. Bien que ses premiers écrits soient marqués par la religion, l'auteur ne s'y noie jamais complètement et ne cessera jamais de mettre en lumière les différents versants d'une situation. De même, ses héroïnes, bien qu'elles ne s'affranchissent jamais complètement de leur condition, sont loin d'être aussi passives qu'on a pu le dire.

" Être libre, pour toutes, c’est savoir pourquoi elles font ce qu’elles font. "

Encore une fois, tout est affaire de complexité.

Eliot aurait sans doute pu s'éviter certaines accusations, si elle avait, comme Henry James, ce "zélote de l'indétermination", aimé les fins floues, renoncé à créer des personnages en nombre et décrit avec moults détails jusqu'au plus banal des actes du quotidien. Pourtant, comment mieux montrer les liens avec lequels chaque homme est attaché à ses semblables, qu'ils soient ses ancêtres ou ses contemporains ? Si l'homme est si imprévisible et en même temps si souvent voué au malheur, c'est parce qu'il appartient au temps. Au passé, au présent ou à l'avenir, souvent aux conflits entre les trois.

Parham Mill, Gillingham - John Constable, 1926

" Chez elle encore, des développements inattendus n’en finissent pas de bourgeonner sur le tronc de l’histoire, des comparses réclament démocratiquement leur droit à l’existence, et des voix vulgaires se permettent de donner leur sentiment sur ce qui se passe dans les sphères supérieures de la vie. (Rien de tel n’existe jamais dans les romans de James, où nul ne semble jamais avoir besoin de se nourrir ou de se soigner et où les domestiques glissent comme des ombres.) Chez elle enfin, la profusion du monde extérieur, l’inépuisable variété des lieux et des êtres, l’inclinent, comme dans Middlemarch, au panorama, et qui se soucie de donner de l’unité à un panorama ? Voilà pourquoi la romancière, incapable de rien sacrifier, de rien laisser à l’implicite, se perd dans les longueurs. "

En conclusion de son livre, Mona Ozouf tente un parallèle avec "l'autre George", la française. Il semble évident qu'Eliot connaissait George Sand et l'avait lue. George Henry Lewes, son compagnon, l'avait traduite et adaptée au public anglais (celui qui s'était ému de la sensualité de quelques baisers sur un bras dans Le Moulin sur la Floss). Entre les deux autrices, ont peut dégager certaines similitudes : leur vie non conventionnelle, leur "mauvais" féminisme, leur intérêt pour le monde rural. Toutes deux ont fait face à des accusations diverses et ont dû fermement s'imposer face aux hommes qui leur expliquaient comment écrire leurs romans. Moi qui n'ait qu'une lecture très ancienne de La Petite Fadette à mon actif, j'espère prochainement découvrir davantage George Sand.

Une délicieuse lecture qui m'a permis de prolonger ma découverte de George Eliot, dont la rencontre est l'une des plus belles de l'année.

Encore une fois, un billet de Dominique. N'hésitez pas non plus à écouter ce cycle de La Compagnie des oeuvres consacré à George Eliot.

Gallimard. 242 pages.
2018 pour l'édition originale.

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