12 juillet 2022

Le Pays du Dauphin vert - Elizabeth Goudge

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« Trente-six ans ! s'écria l'hôtesse. Mais Madame, c’est sur un bateau à voiles que vous avez dû partir. »

William, Marianne et Marguerite grandissent ensemble dans les Îles Anglo-Normandes. Si les deux sœurs Le Patourel sont amoureuses de William, lui n’a d’yeux que pour la solaire Marguerite. Marianne est trop sûre d’elle, trop intelligente (et pas assez belle) pour trouver un mari.
Lorsque des années plus tard, William envoie une lettre depuis la Nouvelle-Zélande, c’est pourtant pour demander la main de l’aînée des sœurs. Un lapsus stupide, qui condamne le trio à une existence qui n’était pas celle qui était prévue.

Peut-on vivre sans trahir l’enfant qu’on était ?
Il y a dans ce roman mettant en scène des personnages plus complexes qu’attachants une magie permanente qui est celle de nos premières années. Aucun de nos héros n’est jamais parvenu à oublier le baiser sur la plage, l’escapade sur le « Dauphin Vert » en compagnie du Capitaine O’Hara et de son fidèle Nat, pas plus qu’il n’est possible de se débarrasser d’Old Nick, le grossier perroquet.

Au milieu des obstacles, nombreux, qui empoisonnent le mariage de William et Marianne, Elizabeth Goudge nous embarque dans de vraies aventures à travers les mers et les terres hostiles, à grands coups de descriptions enchanteresses (même si la vision est très colonialiste parfois).

Marianne n’est pas une femme naturellement attachante. Ambitieuse, orgueilleuse, jalouse, elle est impitoyable avec tous, obligeant son entourage à céder perpétuellement à ses exigences. Mais il y a souvent deux façon de voir les choses, et c’est sa détermination qui ouvre des perspectives après chaque échec. Avec une malicieuse pirouette, l’autrice nous rappelle également que si Marianne n’était pas l’âme sœur de William, l’inverse est aussi vrai. Même s’il ne l’envisage pas une minute, la certitude de Marianne qu’elle n’a pas pu épouser le mauvais homme épargne à son époux une belle déconvenue. L’amour, surtout quand il dure toute une vie, ne peut pas se contenter d'être un doux rêve naïf.

Une fresque passionnante qui devrait conquérir tous les amoureux de la littérature anglaise.

Libretto. 792 pages.
Traduit par Maxime Ouvrard.
1944 pour l'édition originale.

Deuxième participation au Challenge Pavé de l'été de Brize !

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25 juin 2022

Les Forestiers - Thomas Hardy

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" Bien sûr, l’instruction vaut mieux que des terres et des maisons ! Mais laisser une fille à l’école jusqu’à ce qu’elle soit plus grande sans chaussures que sa mère en galoches, ça c’est tenter Dieu. "

Lorsqu'elle revient chez son père après avoir bénéficié d'une éducation solide, Grace Melbury retrouve son ancien prétendant, Giles Winterborne. Bien que ce dernier soit socialement inférieur à sa fille, Mr Melbury, pour réparer un affront fait au père de Giles, espère l'union des deux jeunes gens. La présence d'un nouveau médecin et de la châtelaine du lieu vont bouleverser ce projet.

Cette troisième lecture de Thomas Hardy, qui m'a rappelé Le Moulin sur la Floss de George Eliot, est un énorme coup de cœur !

Avec une plume magnifique, l'auteur nous emporte dans une histoire qui met en scène des jeunes gens se débattant avec leurs envies contradictoires, leurs impulsions et leurs rêves de bonheur sentimental. Les personnages, même secondaires, sont dépeints dans toute leur complexité. Ils vivent dans un monde qui évolue, pour le meilleur et pour le pire.

Les avancées ne simplifient pas toujours les choses. Elles n'abolissent pas non plus les rapports de domination, et nos héros vont l'apprendre à leurs dépens. Ainsi, si le savoir peut être libérateur, l'indépendance d'esprit dont jouit Grace grâce à son éducation ne lui garantit pas le bonheur. Elle l'embrouille, la rend orgueilleuse, tout en ne lui permettant pas pour autant d'être sûre d'elle. Les femmes sont peu de choses dans la très sévère société victorienne, et rien n'excuse les écarts de comportements qu'on se contente de condamner chez un homme.

Thomas Hardy est un amoureux de la nature et l'exprime merveilleusement dans ce livre. Ses descriptions nous plongent dans des tableaux magnifiques. Il nous livre une vision idéaliste des populations rurales, fidèles et pleines d'abnégation, même lorsqu'elles sont frappées par la tragédie. L'amour n'est pas souvent réciproque, les choix irréversibles sont les plus amèrement regrettés, et la misère est tapie dans l'ombre, attendant son heure.

" Tandis que les gens ordinaires n’avaient que de vagues aperçus rapides de ce monde merveilleux de sève et de feuillage qu’on appelle les bois de Hintock, Giles et Marty, eux, en avaient une vision constante et claire. Ils étaient pénétrés de leurs mystères les plus subtils. Ils en déchiffraient le langage, incompréhensible pour d’autres. Les aspects et les sons de la nuit, de l’hiver et du vent, qui à Grace semblaient lugubres, voire surnaturels parmi ces branches impénétrables, leur étaient familiers, et ils en connaissaient la source, la durée et le rythme. Ensemble ils avaient planté, ensemble ils avaient abattu. Ensemble, au cours des années, ils avaient rapproché tous ces signes et ces symboles qui restent lettre morte lorsqu’on les voit séparément, et qui, réunis, prennent un sens très clair. Dans l’obscurité, aux rameaux qui les cinglaient au passage, ils reconnaissaient les arbres qui les entouraient. Quand le vent chantait dans les branches, ils savaient de très loin en identifier l’essence. Un simple regard jeté sur un tronc leur révélait si le cœur était sain ou s’il commençait à se tacher, et à l’aspect des hautes ramures ils savaient la profondeur qu’atteignaient les racines. Ils voyaient les métamorphoses des saisons en prestidigitateurs et non en spectateurs. "

Un magnifique roman mêlant la complexité de la nature humaine, les caprices du hasard et les injustices d'une société qui enferme les individus.

Libretto. 403 pages.
Traduit par Antoinette Six.
1887 pour l'édition originale.

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18 juin 2022

Que les étoiles contemplent mes larmes : Journal d'affliction - Mary Shelley

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Le 8 juillet 1822, Percy Shelley se noie en mer. Ce drame est pour son épouse la suite d'une série de pertes terribles, puisqu'elle a déjà enterré trois de ses quatre enfants. Le journal qu'elle débute trois mois plus tard et qu'elle tiendra jusqu'en 1844, retrace son deuil.

"Peut-être le rayon de lune se trouvera-t-il réuni à son astre et cessera-t-il d'errer, tel un mélancolique reflet de tout ce qu'il chérissait, à la surface de la Terre."

Il est terrible de constater à quel point les femmes les plus brillantes se sont parfois condamnées elles-mêmes à vivre dans l'ombre d'un homme vénéré. A la lecture de ce journal, on pourrait penser qu'il est tenu par une veuve ayant simplement oeuvré pour conserver et transmettre l'oeuvre de son incroyable époux. Loin de moi l'envie de débattre des mérites de Percy Shelley dont je ne connais rien, mais je pense que Mary Shelley mérite d'être saluée avant tout pour sa propre carrière littéraire. Or, ce journal ne comprend presque aucune référence au travail d'écriture de son autrice qui a tout de même écrit la majeure partie de son oeuvre après la mort de Percy Shelley. Quand il y en a, c'est souvent pour se déprécier. C'est bien malgré elle que Mary laisse transparaître son intelligence, sa soif d'apprendre, dont elle s'excuse presque et dans laquelle elle voit la main de la Destinée.

"Poursuivre mes efforts littéraires, cultiver mon entendement et élargir le champ de mes idées, voilà les seules occupations qui me soustraient à ma léthargie."

Il faut dire que la situation de la jeune femme, déjà précaire du temps de son mariage, se fragilise. Soumise au bon vouloir d'un beau-père n'ayant jamais accepté le mariage de Percy Shelley et de sa maîtresse, elle se voit parfois retirer la pension, vitale pour elle et son fils, qu'il lui verse. Les quelques amis qu'elle a encore l'abandonnent pour d'autres causes (Byron part en Grèce où il mourra), la volent ou mènent une campagne de diffamation à son égard dont elle ne prendra conscience que des années plus tard.

"J'en viens à soupçonner d'être la créature de marbre qu'ils voient en moi. Or ce n'est pas vrai. J'ai un penchant inné à l'introspection et cette habitude ne contribue guère à me donner plus d'assurance face à mes juges -car tels m'apparaissent tous ceux qui posent les yeux sur moi."

D'abord en proie à une profonde dépression, Mary va cependant retourner en Angleterre, s'occuper de son fils et mener une vie solitaire éclairée par quelques rencontres. Fantasmant une relation et un mari qui étaient sans doute bien moins idylliques que ce qu'elle écrit, l'icône qu'est devenu Percy Shelley la console bien plus tard lorsqu'elle vit des déceptions. Ainsi, l'homme qui la délaisse par deux fois après lui avoir fait espérer le mariage, n'est de toute façon que peu de choses par rapport à la pureté de l'amour qu'elle a partagé avec Percy.

Pour finir, un mot sur cette superbe édition agrémentée de notes et de notices biographiques indispensables. Du très beau travail.

Finitudes. 261 pages.
Traduit par Constance Lacroix.

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02 juin 2022

Jane Austen, une passion anglaise - Fiona Stafford

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" En réponse à l’attitude dénigrante si commune parmi ses contemporains – « Oh, ce n’est qu’un roman ! » –, le narrateur de Northanger Abbey rétorque que ce n’est « rien d’autre qu’une œuvre dans laquelle se manifestent les plus grandes puissances de l’esprit, dans laquelle la connaissance la plus approfondie de la nature humaine, la description la plus heureuse de sa complexité, les effusions les plus vives de l’esprit et de l’humour sont offertes au monde dans un langage des plus choisis ». "

J'ai lu toute l'oeuvre de Jane Austen il y a longtemps maintenant. J'ai vu et revu les adaptations de ses oeuvres et les biopics qui lui ont été consacrés, j'ai dévoré les biographies de Claire Tomalin et de Carol Shields. Et puis, je dois reconnaître que je l'ai un peu délaissée. S'il m'arrive de relire Persuasion de temps en temps, elle ne fait plus partie des auteurs que je cite parmi mes préférés. C'est le Mois Anglais, qui consacre une journée à l'autrice cette année qui m'a poussée à ouvrir cette biographie gagnée lors d'une précédente édition.

Malheureusement, cette biographie est une déception. Elle est sympathique, mais je la trouve bien superficielle au point de ne plus en garder le moindre souvenir un mois après ma lecture (j'ai pris quelques notes, heureusement).

Les meilleurs moments sont ceux où Fiona Stafford analyse le processus d'écriture des romans. Elle nous dévoile les différentes versions supposées (très peu de manuscrits ont survécu à Jane Austen). Elle compare les oeuvres entre elles de manière à découvrir les inspirations de l'autrice et la façon dont Austen est passée de la jeune fille écrivant avant tout pour faire rire son lectorat, à une écrivaine mature bien plus subtile. Dans ses romans comme dans ses lettres, l'autrice fait défend avec éloquence son art et son intelligence. Elle explore plusieurs types de narration et met beaucoup de son époque dans des intrigues qui semblent à première vue bien minces pour des oeuvres ayant traversé plusieurs siècles.

Cette biographie propose un angle de vue indéniablement intéressant, mais en ouvrant ce livre je m'attendais à des analyses bien plus poussées des oeuvres de l'autrice.

Tallandier. 218 pages.
Traduit par Olivier Lebleu.
2017.

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31 mai 2022

Premier amour - Ivan Tourgueniev

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Lors d'une soirée entre amis, Vladimir Petrovitch lit le récit de sa rencontre avec Zinaïda, la fille d'une princesse ruinée, lorsqu'il avait seize ans. Eblouissante, la jeune fille s'entoure d'une nuée d'admirateurs espérant être son futur époux. Vladimir Petrovitch, fortement épris, ne tarde pas à soupçonner que Zinaïda aime un homme et cherche à l'identifier.

J'ai découvert la littérature russe avec ce livre il y a une quinzaine d'années. Le rebondissement final m'avait suffisamment marquée pour que je veuille le relire afin de déterminer si j'avais été aussi naïve que le narrateur. Je dois admettre que oui, qu'iil suffit d'un peu de cynisme et de résignation à l'égard de la nature humaine pour voir le problème arriver à des kilomètres.

Cette constatation de ma défunte et navrante nature fleur bleue mise à part, la redécouverte de cette nouvelle initiatique a été un enchantement. A ceux qui ont peur des auteurs russes, je conseille la lecture de Tourguniev. Il est moins survolté qu'un Tolstoï, moins perturbé qu'un Dostoïevski, tout en étant passionnant et propriétaire d'une très belle plume.

En peu de pages, nous plongeons dans cette intrigue de campagne et rencontrons la communauté dont est entouré le narrateur : ses riches parents qui ont fait un mariage de raison, leurs nouvelles voisines (Zinaïda et sa très vulgaire mère), ainsi que les vieux célibataires (cosaque, médecin, comte...) essayant d'obtenir les faveurs de la jeune princesse. 

Les rapports entre Vladimir Petrovitch et son père sont également très réussis. L'incompréhension entre les membres d'une famille est un thème cher à Tourgueniev, et même s'il ne s'agit pas de politique comme dans Pères et Fils, l'attitude du père du narrateur envers son fils est déterminante pour la construction de ce dernier.

Je suis bien plus friande de pavés que de nouvelles, mais celle-ci fait partie des exceptions.

Librio. 96 pages.
1860 pour l'édition originale.

Source: Externe


30 mai 2022

Tormento - Benito Pérez Galdós

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Madrid, 1867. Don Francisco Bringas est un fonctionnaire mal payé. Son épouse essaie de tirer le meilleur parti de leurs relations afin de leur assurer un certain train de vie et de protéger l'avenir de leurs enfants. Parmi les serviteurs de la famille se trouve Amparo, une orpheline aussi belle que dévouée, que les Bringas ont promis de ne pas abandonner. Lorsqu'un parti très avantageux pour la jeune fille se présente, la jalousie de Madame Bringas et un ancien secret déshonnorant menaçent l'union projetée.

C'est peu dire que la littérature de langue espagnole n'est pas très présente sur ce blog. Il a fallu qu'Ingannmic et Goran lancent leur Mois Latino-Américain pour que cette catégorie prenne un peu d'ampleur. Je n'avais jamais entendu parler de Benito Pérez Galdós avant que l'éditeur me propose de découvrir ce recueil, mais la comparaison avec Dickens et Balzac a eu raison de ma méfiance.

Ce livre se lit un peu comme une pièce de théâtre, une forme d'autant plus logique qu'elle est utilisée par Benito Pérez Galdós dans certains chapitres. L'auteur dresse un portrait très sarcastique de la société madrilène à la veille de la révolution de 1868, où tout est fondé sur un paraître d'autant plus absurde que tous ses membres se connaissent suffisamment pour que personne ne soit dupe. Galdós affame les enfants, transforme le respectable Bringas en fée d'intérieur, ce qui rend la lecture du roman très drôle. Malgré cela, il nous présente aussi à travers le personnage d'Amparo une société où la moindre faiblesse de jeunesse peut ruiner tout espoir.

Tormento est trop court, et la comédie trop présente, pour que le drame nous emporte comme peuvent le faire les romans des auteurs du XIXe les plus reconnus, mais j'ai hâte de lire le deuxième roman du recueil pour découvrir s'il contient des informations sur le devenir des personnages que j'ai quittés de façon trop abrupte à mon goût. Et j'espère qu'un éditeur prendra la peine de traduire les oeuvres les plus célèbres de Benito Pérez Galdós qui semblent incontournables.

Je remercie les Editions du Cherche Midi pour l'envoi de ce livre.

Le Cherche Midi.
Traduit par Sadi Lakhdari.
2022.

Source: Externe

09 avril 2022

La Tristesse des anges - Jón Kalman Stefánsson

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" Voilà les larmes des anges, disent les Indiens au nord du Canada quand la neige tombe. "

Jens le postier doit se rendre dans les fjords du sud-est alors que la tempête fait rage. Le gamin, qui devait commencer son instruction, est désigné pour l'accompagner dans ce périple. Ensemble, les deux hommes vont affronter la neige et la mer gelée. Ils vont croiser des êtres aussi démunis et peut-être aussi des revenants.

Entre ciel et terre avait été un coup de coeur, La Tristesse des anges ne m'a pas déçue. Encore une fois, la plume de Jón Kalman Stefánsson, qui n'a pas usurpé son statut de poète et use ici de quelques touches de réalisme magique, m'a portée de bout en bout. J'ai relu de nombreux passages pour m'imprégner de leur beauté et ressentir pleinement la violence des émotions qu'ils suscitent. 

" le gamin hurle parce que nul ne peut partir à la rame sur l’océan de la mort pour y chercher ceux qui nous manquent, nous nous tournons dans la nuit, agités d’une douleur indicible, que pouvons-nous faire pour aller retrouver ceux qui sont partis trop tôt, la vie est-elle donc tout à fait inutile, n’est-il aucun mot qui serait capable de rompre cette loi impitoyable, n’est-il donc aucune phrase qui soit assez puissante pour vaincre l’impossible ? "

Ce livre, c'est l'Islande du XIXe siècle, celle où une grande partie de la population vit dans un très grand dénuement, complètement isolée tant que les conditions météorologiques sont défavorables (ce qui représente la majeure partie du temps). C'est une terre où la nature rappelle sans cesse qu'elle aura toujours le dernier mot.
La solitude définit la plupart des individus que nous croisons, "puisque les gens inclinent tant à vous décevoir, à vous trahir". Certains ont peur d'eux-mêmes et refusent de se lier à quiconque pour ne pas être plus misérables qu'ils le sont déjà à leurs propres yeux. Pour les femmes, le célibat est un moyen de se soustraire à l'emprise des hommes, même si cela leur vaut des insultes.

" Il est rarement possible de juger les choses à leur surface, qu’il s’agisse de la mer ou de l’être humain, et par conséquent il est également facile d’être la proie d’une illusion qui peut nous coûter la vie ou le bonheur : je me suis donnée à toi car tu étais si doux et si beau en surface et me voilà désormais malheureuse ; je suis parti en mer parce que les eaux étaient calmes, à présent je suis mort, je pleure dans les profondeurs parmi d’autres noyés, les poissons me traversent le corps. "

Dans le brouillard des tempêtes de neige et des nuits interminables, dans les chaumières où l'on a faim et froid, même si une petite fille répète sans cesse que personne ne doit mourir, les livres apparaissent comme un moyen de chercher un sens à l'existence. Ils arrêtent (légèrement) le temps, permettent de saisir des bribes qui pourraient avoir une signification. Ils ne sont pas sans danger cependant, Stefánsson nous le rappelle. Ils ont tué le premier ami du gamin, et les mots que Jens transporte dans ses sacoches, qui "vieillissent à chacun de [leurs] pas" pourraient bien coûter la vie à nos deux héros.

" La lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.
Ainsi vivons-nous.
L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves. L’essentiel est rarement bien complexe, et pourtant il nous faut mourir pour parvenir à une aussi simple conclusion. "

C'est peu dire que Stefánsson n'épargne pas ses personnages. La route est longue, les espoirs très souvent déçus. Il est tentant de se laisser saisir par un sommeil engourdissant et mortel. Et pourtant, même s'il est bref, on finit par entendre le rire du si taciturne Jens.

Un indispensable.

Folio. 415 pages.
Traduit par Eric Boury.
2009 pour l'édition originale.

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13 mars 2022

Les Carnets de la maison morte -Fédor Dostoïevski

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" ... cette maison étrange dans laquelle j'allais devoir passer tant d'années, ressentir tant de sensations dont, si je ne les avais pas éprouvées en vérité, je n'aurais pas pu avoir une idée même approximative. "

🍂Pour ses idées, Dostoïevski est arrêté et condamné à mort en 1849. Après un simulacre d’exécution, il est finalement envoyé dans un bagne de Sibérie. Il relate cette expérience dans Les Carnets de la maison morte de façon romancée. Son alter ego est un homme qui a été condamné à dix ans de travaux forcés pour le meurtre de sa femme.

🍂S’il m’arrive d’avoir des réserves concernant cet auteur, je n’en ai aucune en vous recommandant ce roman qui nous offre un témoignage factuel de la vie dans les bagnes au XIXe siècle ainsi que des questionnements beaucoup plus profonds sur la nature humaine et les châtiments auxquels on condamne les criminels (des éléments qui hantent l’œuvre de Dostoïevski).

🍂Protégé par ses origines nobles, le narrateur ne subit pas les sévices corporels que l’on inflige au petit peuple (marquage au fer rouge, centaines voire milliers de coups de cannes). Personne n'attend qu'il se compromette lors d'une rébellion contre le responsable du camp. De même, lorsque les prisonniers montent un spectacle de théâtre, ils espèrent son approbation d'homme de culture. Cela l’isole cependant de ses codétenus qui ne le considèreront jamais comme l’un des leurs.

🍂Si pour un homme libre, la prison semble être un espace hors du temps, à l’intérieur se recrée une société avec des groupes et des rituels qui rendent cet espace moins dépaysant qu’on l’imagine. Au bagne, on s’organise comme on peut, on magouille, parfois avec la silencieuse approbation des autorités qui préfèrent de l’alcool à un soulèvement.

🍂Les criminels sont des hommes qui ont parfois commis des actes monstrueux, mais ce qui ressort de ce récit est la façon dont ils s’accrochent à ce qui compte pour ne pas sombrer. Les fêtes religieuses sont un moment de grâce et permettent aux prisonniers de se sentir plus près de leurs semblables (qui les innondent de présents, puisque les dames patronesses de la ville envoient toutes des témoignages de leur magnanimité)..
De même, quoi de plus humain que de nier sa culpabilité ? À les croire, aucun forçat n’est responsable de sa situation.

🍂Il n’y a pas ici la haine des prisonniers qu’on lit dans les récits sur les camps nazis, ce qui change beaucoup de choses, mais l’absence de solitude, les magouilles, les fers et les soins sommaires rendent l’existence des détenus très difficile.

🍂Un livre magnifique faisant surgir l’humanité là où on tente de la faire taire.

Une première participation au Mois de l'Europe de l'Est de Patrice, Eva (et bien sûr Goran).

Babel. 543 pages.
Traduit par André Markowicz.
1861 pour l'édition originale.

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21 février 2022

La Débâcle - Emile Zola

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Avant-dernier opus des Rougon-Macquart, La Débâcle s’étend de la guerre franco-prussienne de 1870 jusqu'à la Commune. Alors qu'à Paris, la propagande tente de maintenir l’illusion d’une victoire imminente, sur le front les rumeurs n'en finissent pas de se contredire. Laissés pour compte, affamés, les soldats français s'organisent comme ils peuvent. Parmi eux, Jean Macquart et Maurice Levasseur, se lient d'une profonde amitié.

Grande fresque historique dénonçant la guerre avec fermeté, ce roman mêle à la fois les tragédies collectives et les drames individuels. Fait notable chez Zola, il n'y a pas de personnage haïssable dans les rangs français (l'auteur avait choisi son camp). Si l'on occupe longuement le champ de bataille, le romancier nous montre aussi les conséquences de la guerre sur tout un territoire. Villes et champs sont dévastés et jonchés de cadavres puants, les animaux sont massacrés en même temps que les hommes, les populations brutalisées et financièrement saignées par les vainqueurs.

Avec son style toujours très visuel, Zola nous fait assister à des scènes inoubliables de chevaux débandés, de blessés amputés à la chaîne. Plus tard, les massacres de la Commune sont difficilement soutenables, et l'auteur nous offre un final le long de la Seine à la fois sublime et terrible dans Paris incendié.

Comme toujours avec cet auteur, on ressort bouleversé et impressionné. Ce livre intègre la liste de mes Zola préférés, ce qui n'est pas peu dire.

Folio. 663 pages.
1892 pour l'édition originale.

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30 janvier 2022

Elle et Lui -George Sand

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« Un jeune homme, qui avait probablement des notions de sculpture, se prit d'un amour pour une statue de marbre couchée sur un tombeau. Il en devint fou, et ce pauvre fou souleva un jour la pierre pour voir ce qu'il restait de cette belle femme dans le sarcophage. Il y trouva… ce qu'il y devait trouver, l'imbécile! une momie! Alors la raison lui revint, et, embrassant ce squelette, il lui dit: «Je t'aime mieux ainsi; au moins, tu es quelque chose qui a vécu, tandis que j'étais épris d'une pierre qui n'a jamais eu conscience d'elle-même. »

Toute personne qui s'intéresse un peu à George Sand a entendu parler de sa relation avec Alfred de Musset. Ce dernier en a tiré La Confession d'un enfant du siècle. En 1859, George Sand livre sa version des faits dans Elle et Lui.

Si ce livre n'a pas émoussé mon intérêt pour l'autrice, aussi bien parce que je sais qu'elle a écrit des choses très différentes que parce qu'il comporte de nombreux points remarquables, je dois reconnaître qu'il n'a pas été un coup de coeur.

Dans son autobiographie, George Sand se montre critique vis-à-vis du réalisme. Force est de constater que l'autofiction n'est pas le domaine dans lequel elle est le plus à l'aise. J'ai eu le sentiment de lire une histoire maquillée de manière très artificielle. Thérèse et Laurent ne sont pas écrivains mais peintres, le troisième laron n'est pas médecin mais un vieil ami de la famille... La forme romanesque est grossièrement utilisée et n'apporte à mon avis pas grand chose au récit.

Cela dit, j'ai trouvé Thérèse très moderne. Ses réflexions disent beaucoup de l'autrice et de sa vision de l'amour et de la création artistique. La jeune femme, à l'image de George Sand, mêle sa soif d'indépendance et de bonheur amoureux à un tempérament extrêmement discret et à une attitude sérieuse. Pour elle, c'est ce qui permet à la fois d'aimer vraiment et de pouvoir travailler. A l'inverse, Laurent/Musset est en proie à des excès de désespoir, de colère et de joie, et il est d'autant plus instable qu'il aime boire et fréquenter des milieux qui gâchent son potentiel. 

La relation entre Thérèse et Laurent est également intéressante. Dès le début, rien ne va entre eux, et pourtant Thérèse ne parvient pas à mettre un terme à cette relation qui la détruit et qui brise sa fragile réputation.

" Et, d'ailleurs, cet amour de Thérèse pour Laurent était incompréhensible pour elle-même. Elle n'y était pas entraînée par les sens, car Laurent, souillé par la débauche où il se replongeait pour tuer un amour qu'il ne pouvait éteindre par sa volonté, lui était devenu un objet de dégoût pire qu'un cadavre. Elle n'avait plus de caresses pour lui, et il n'osait plus lui en demander. Elle n'était plus vaincue et dominée par le charme de son éloquence et par les grâces enfantines de ses repentirs. Elle ne pouvait plus croire au lendemain; et les attendrissements splendides qui les avaient tant de fois réconciliés n'étaient plus pour elle que les effrayants symptômes de la tempête et du naufrage. "

Elle se comporte en mère, en sauveuse. Il est un enfant capricieux qui aime jouer les désabusés. Ils s'aiment pour les mauvaises raisons et ce sont les mêmes mauvaises raisons qui les attachent l'un à l'autre. Mais, même si c'est Thérèse qui est la plus maltraitée et qui perd le plus, elle est en revanche loin de se contenter de cette position de dominée. La culpabilité qu'elle éprouve parce qu'elle ne se montre pas plus compréhensive finit par céder devant son besoin impérieux de faire ce qui est bien pour elle. Difficile d'être en désaccord avec cela.

Folio. 384 pages.
1859 pour l'édition originale.