07 avril 2021

L'Amour au temps du choléra - Gabriel García Márquez

garciaA la fin du XIXe siècle, au bord de la Mer des Caraïbes, deux adolescents, Florentino Ariza et Fermina Daza, tombent amoureux. Cette relation juvénile ne survivra pas à la confrontation du réel.
Plus d'un demi-siècle plus tard, alors qu'elle est devenue veuve du très respectable Docteur Juvenal Urbino, Fermina Daza reçoit la visite de son ancien fiancé qui lui renouvelle son amour.

C'est avec beaucoup de soulagement que j'ai terminé ce roman qui me laisse un peu perplexe. Il est rare qu'un livre me fasse autant passer d'un extrême à l'autre, à tel point que je suis incapable de dire si je l'ai adoré ou détesté (oui, on en est là ! ).

Il a des qualités indéniables. Déjà, il est très bien écrit, avec des variations brutales de registres qui nous font passer de la douceur à la puanteur et de la bienveillance à la hargne. Derrière les plus sages et les plus policés des êtres humains se cachent des moments de spontanéité, d'abandon et de colère.
Si vous espérez sentir le vent des Caraïbes souffler sur votre nuque, respirer le parfum des fleurs exotiques et être ému par les sérénades amoureuses des Sud-Américains, sachez qu'il vous faudra également affronter les nuées de moustiques, les cadavres flottants, la puanteur des rues et les parties de sexe brutales.

"Les maisons coloniales bien équipées avaient des latrines avec des fosses septiques mais les deux tiers de la population déféquaient dans des baraquements au bord des marécages. Les excréments séchaient au soleil, se transformaient en une poussière que tout le monde respirait avec une délectation réjouie dans les fraîches et bienheureuses brises de décembre."

Nous sommes dans un pays se livrant à une guerre civile absurde et meurtrière, en proie à la corruption et aux actions néfastes pour l'environnement. Bien que présent surtout en toile de fond, ce cadre donne une ambiance unique à ce roman et le fait presque passer pour un conte pour adultes.

L'Amour au temps du choléra est un roman surprenant, bien loin de la bluette à laquelle on pourrait penser en lisant son résumé. S'il est question d'amour et de choléra, ce n'est pas seulement parce que la maladie sévit sur les terres colombiennes, mais aussi parce que ses symptômes ressemblent souvent à ceux de l'amour.
Qu'est-ce que l'amour, d'ailleurs ? La relation entre Fermina Daza et Florentino Ariza est un fil conducteur, mais peut-on parler d'amour pour qualifier un simple échange de lettres sans contact physique ? Peut-on aimer simplement parce qu'on le veut ? Un mariage fait de quotidien, d'incompréhensions et fondé sur le devoir n'est-il pas, parfois, ce que l'on pourrait considérer comme une véritable histoire d'amour ? Encore plus intéressant, l'amour physique après soixante-dix ans est-il répugnant ? A partir de quand notre vie s'arrête, au point qu'il ne nous reste plus qu'à attendre le tombeau ?
En inscrivant son roman dans la durée, Gabriel García Márquez nous offre toutes les nuances de l'amour à l'aide de son triangle amoureux.

Mais, si ce livre parvient à prendre le lecteur à contrepied par certains aspects, je l'ai aussi trouvé caricatural dans la construction de ses personnages et dans leurs relations (si l'on excepte celles du trio principal, ce qui est, je vous l'accorde, un sacré morceau). Cela se résume souvent à qui couche avec qui, les femmes sont toutes des chattes en chaleur n'attendant qu'un mâle viril pour les faire grimper aux rideaux, les viols sont excitants et il est normal pour un séducteur de plus de soixante-dix ans de s'envoyer une jeune fille d'à peine quatorze ans...

"Elle n’était plus la petite fille à peine débarquée dont il ôtait les vêtements un par un avec des cajoleries de bébé : d’abord les chaussures pour le nounours, puis la chemise pour le chien-chien, puis la petite culotte à fleurs pour le lapinou, et un baiser pour la jolie petite chatte à son papa."

Je vous passe aussi les "aréoles juvéniles", le "pubis de japonaise", et les "putes" à toutes les sauces... D'après l'article de Lire Magazine Littéraire du mois de mars consacré à la littérature sud-américaine, que j'ai par hasard lu pendant ma découverte de ce roman, les personnages féminins ne sont pas ce qu'il y a de plus remarquable chez les auteurs du "boom latino-américain". Il semble qu'il y a de quoi en discuter, en effet...

Pour ne pas complètement sombrer dans la mauvaise foi, j'ai salué les efforts de García Márquez pour évoquer la cage dorée des femmes comme Fermina Daza.

"C’était un mari parfait : il ne ramassait rien, n’éteignait jamais la lumière, ne fermait jamais une porte. Le matin, dans l’obscurité, lorsqu’un bouton manquait à ses vêtements, elle l’entendait dire : « Un homme aurait besoin de deux femmes : une pour l’aimer, l’autre pour lui coudre ses boutons. » "

J'ai aussi savouré l'éclat de voix de cette même Fermina Daza à l'encontre de sa fille à la fin du roman. D'ailleurs, elle est très réussie cette fin. Du genre à vous provoquer un sifflement d'admiration et à (presque) vous faire oublier les moments d'ennui et d'agacement...

Les avis dithyrambiques de Karine et Praline.

Le Livre de Poche. 442 pages.
Traduit par Annie Morvan.
1985 pour l'édition originale.


22 mars 2021

Femmes, Race et classe - Angela Davis

davisSaviez-vous que le mot lynchage faisait référence au nom d'un planteur américain blanc ayant institutionalisé une justice expéditive et hors des procédures légales ? Cette habitude prise durant la Guerre d'indépendance américaine a ensuite permis la mise à mort de milliers de Noirs après la Guerre de Sécession, dans une impunité presque totale...

Dans mon entreprise de découverte des grands noms du féminisme, celui d'Angela Davis, également militante antiraciste et communiste, s'est vite imposé. Femmes, race et classe est un essai passionnant et fluide, qui offre une perspective historique à la lutte pour les droits des femmes aux Etats-Unis, et étudie ses liens complexes avec le racisme et le capitalisme depuis le XIXe siècle jusqu'à la fin des années 1970.

Si les femmes en général ont presque toujours été effacées de l'écriture de l'Histoire, c'est d'autant plus vrai en ce qui concerne les femmes noires. Pourtant, au temps de l'esclavage, elles ont été utilisées au même titre que les hommes pour les travaux de force. N'ayant pas le moindre droit, elles ne pouvaient pas même allaiter leurs enfants durant leur journée de travail, ce qui leur provoquait des mastites répétition. Elles subissaient le fouet, même enceintes. Enfin, en plus des châtiments administrés aux hommes, elles étaient très souvent violées.

Pour justifier une oppression, il est commun de créer de mythes autour de la catégorie d'individus que l'on domine. Les Noirs n'ont pas échappé à cette règle. Le viol des femmes noires par les Blancs, arme de domination, est en plus tourné de façon si perverse qu'il se retourne contre ses victimes. Les femmes noires étaient donc vues comme des êtres particulièrement lubriques. Encore pire, cela (additionné à l'idée que les Noires dominaient leur foyer) a entretenu l'idée que l'homme noir était dépossédé de sa virilité naturelle, et qu'il compensait ce désavantage en étant plus enclin à violer, en particulier les Blanches...

Au XIXe siècle, cependant, de plus en plus de voix s'élèvent contre l'esclavage. La lutte pour l'abolition de l'esclavage est alors grandement aidée par les femmes blanches aisées. Angela Davis pense que l'ennui et la proximité entre la cause des Noirs et celle pour les droits des femmes a poussé les premières féministes à militer contre l'esclavage et la ségrégation, comme elle dénonçaient la situation de dépendance et d'infériorité que le mariage leur procurait.
Cependant, cette union cède rapidement le pas à une hostilité entre féministes et antiségrégationnistes. Antiesclavagiste ne signifie pas antiraciste. Refusant l'urgence des autres causes, les féministes bourgeoises n'hésitent pas à s'allier à des politiciens en leur servant un discours reprenant le mythe de l'homme noir violent et stupide. Elles vilipendent les militantes (souvent ouvrières) qui considèrent la lutte contre le capitalisme plus urgente que celle pour le droit de vote. Elles refusent souvent l'intervention des femmes noires dans les débats.

Ne suis-je pas une femme ?

Sojourner Truth

 

Pourtant, ces dernières sont parfois les meilleures porte-parole de leurs revendications. Ainsi, Sojourner Truth, qui utilise son passé de femme esclave, jamais aidée, exploitée, dont les treize enfants ont été arrachés à leur mère, pour répondre aux hommes qui refusent le droit de vote aux femmes alors que celles-ci "ne savent pas enjamber une flaque d'eau". Elle rétorque à ceux qui utilisent la religion pour refuser de droits aux femmes que le Christ venait de Dieu et d'une femme, aucunement d'un homme. Et à ceux qui évoquent Eve, elle rétorque :

"Si la première femme créée par Dieu était assez forte pour renverser le monde seule, les femmes devraient être capables de le remettre à l'endroit ! Et maintenant qu'elles le demandent, les hommes feraient mieux de les laisser faire. "

Il y a aussi Ida B. Wells qui luttera inlassablement contre les lynchages.

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Après l'abolition de l'esclavage, rien n'est encore gagné pour les Noirs. La majorité reste cantonnée à des emplois mal rémunérés. Leur instruction, interdite presque partout avant la Guerre de Sécession, reste limitée. Les lynchages sont une menace permanente.
Le racisme va également diviser les militantes pour les droits des femmes dans certains combats comme celui pour le droit à l'avortement. Les femmes racisées, étant victimes de stérilisations forcées, souhaitent davantage un travail sur le contrôle des naissances, qui leur permettrait d'accueillir leurs enfants ou d'avorter dans de bonnes conditions. Pour leur part, les femmes blanches souhaitent limiter leur nombre d'enfants, et sont accusés de provoquer un "suicide de la race". Surtout si elles sont riches.
Y a-t-il une meilleure arme que la division lorsqu'on souhaite faire échouer les revendications d'un groupe ?

Un livre qui permet de comprendre que certaines alliances et luttes ne sont pas si évidentes qu'elles le semblent, et qui éclaire jusqu'à l'actualité américaine contemporaine.

Des femmes. 295 pages.
Traduit par Dominique Taffin et le collectif des femmes.
1981 pour l'édition originale.

 

05 mars 2021

Les Frères Karamazov - Fédor Dostoïevski

Les Frères Karamazov

Bon, voilà toute l’introduction. J’en conviens parfaitement, elle ne sert à rien du tout, mais, puisqu’elle est écrite, qu’elle reste.

Le vieux Fiodor Pavlovich Karamazov est un homme débauché et égoïste. De son premier mariage, il a un fils, Dmitri, qui a grandi abandonné de ses parents. Une seconde union a permis la naissance d'Ivan, un érudit, et d'Aliocha, un jeune homme pieux et généreux. Enfin, il y a Smerdiakov, à qui Fiodor Pavlovich a donné son nom sans reconnaître l'avoir engendré et qui lui sert de valet.
La réunion de ces personnages provoque une série de remises en question, de disputes et de menaces, jusqu'au point de non-retour.

Ma découverte de Dostoïevski n'est pas des plus faciles. Si je lui dois de très beaux moments de lecture, c'est aussi un auteur qui me résiste. Je crois cependant avoir enfin trouvé la clé pour faire de cet auteur l'un de mes indispensables.

Les Frères Karamazov est un livre-monde, mais d'une façon différente des Misérables par exemple. S'il évoque une multitude de thèmes et nous fait rencontrer des membres très divers de la société, Dostoïevski veut avant tout explorer les tourments de l'âme humaine et nous décrire une Russie également en proie à des bouleversements profonds.
L'auteur met donc dans cette oeuvre toutes ses observations, ses réflexions, et surtout ses contradictions. Je sais qu'il s'agissait d'un homme torturé, ayant vécu de vrais moments de crise, aussi les frères Karamazov ne me sont seulement apparus comme des individus distincts mais aussi comme les différentes facettes (elles-mêmes torturées ! ) d'une même personne.
Chez Dostoïevski, il n'y a pas vraiment de beauté pure, de richesse non dévoyée. Les personnages ne sont pas attachants, à de très rares exceptions près, comme le petit Kolia qui m'a fortement rappelé un certain Gavroche. Leurs qualités sont toujours contrebalancées par de grandes faiblesses. La folie (surtout chez les femmes) et la débauche ne sont jamais loin.

Il y a toutefois de grands moments de rire, comme lorsque le starets Zossima, maître spirituel bien-aimé d'Aliocha, décède, et que très vite son cadavre se met à dégager une odeur insoutenable. Les superstitions et les médisances vont alors bon train au monastère, entre ceux qui voyaient en leur starets un saint homme et ceux qui le détestaient.

À peine eut-on commencé à découvrir la décomposition qu’à la seule vue des moines qui entraient dans la cellule du défunt on pouvait deviner pourquoi ils venaient. Ils entraient, restaient quelques instants et ressortaient confirmer la nouvelle aux autres, qui faisaient foule dehors. Certains de ceux qui attendaient secouaient la tête d’un air consterné, mais d’autres ne cherchaient même pas à cacher la joie qui luisait clairement dans leur regard haineux. Et personne ne leur faisait plus le moindre reproche, personne ne disait plus une bonne parole, ce qui en devenait étonnant, car les moines dévoués au starets formaient tout de même la majorité ; mais non, visiblement, le Seigneur Lui-même autorisait cette minorité à prendre le pas, temporairement, sur le plus grand nombre. Très vite, on vit aussi se présenter dans la cellule, aussi à titre de badauds, quelques laïcs, surtout issus des cercles cultivés. Les gens du simple peuple entraient peu, même s’ils étaient nombreux à se presser devant le portail de l’ermitage. Il est indiscutable qu’après trois heures de l’après-midi le flot des visiteurs s’accrut sensiblement, et, ce, à la suite de cette rumeur tentatrice. Ceux qui, peut-être, ne seraient jamais venus ce jour-là et n’avaient pas du tout l’intention de venir se présentaient tout exprès à présent, et, parmi eux, des personnes d’un rang des plus notables.

De manière générale, la religion et la pratique religieuse sont aussi bien louées que moquées par Dostoïevski. Il en est de même pour le reste, y compris la psychologie. Lors du procès final, les magistrales plaidoieries de l'accusation et de la défense, montrent toutes les limites de cet angle d'analyse.

J'ai été ennuyée et perdue parfois, parce que je ne voyais pas le tableau d'ensemble  Pourtant, quand j'ai enfin réussi à situer les personnages et leur personnalité, j'ai englouti les pages restantes avec un plaisir et une admiration qui ne se sont pas démentis. Pour cette raison, je sais que je relirai Les Frères Karamazov. Cela tombe bien, j'en ai trois exemplaires chez moi (tous précieux, pour diverses raisons).

L'avis de Léo, qui m'a convaincue de faire cette lecture. L'avis d'un passionné de littérature russe ici.

Babel. 2 tomes. Traduction d'André Markowicz. 584 et 791 pages.
Thélème. Lu par Pierre-François Garel. 43h44.

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14 février 2021

L'Aliéniste - Joaquim Maria Machado de Assis (et son adaptation en bande-dessinée par Fábio Moon et Gabriel Bá)

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Simon Bacamarte, ambitieux médecin revenu au Brésil après des études en Europe, décide de se spécialiser dans l'étude de l'âme. Il se fixe à Itaguaï, où il obtient du conseil l'autorisation d'ouvrir une institution pour étudier et soigner les individus considérés comme fous.
Cependant, les aliénés sont toujours plus nombreux et Simon Bacamarte apparaît aussi puissant qu'incontrôlable.

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Après ma lecture un peu décevante de Ce que les hommes appellent amour, la justesse de certains passages et la réputation de l'auteur m'ont convaincue de persévérer dans ma découverte de l'oeuvre de J.M. Machado de Assis. J'ai donc fait l'acquisition de cette nouvelle. On change complètement de registre, puisqu'on plonge dans un mélange d'absurde et de réalisme. Le style de l'auteur est très efficace, à la fois fin et ironique.

Qu'est-ce qu'un fou ? La folie existe-t-elle ? Ne sommes-nous pas tous, dans une certaine mesure, dignes de l'attention des psychiatres ?

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Au XIXe siècle, la science connaît une révolution. On promet qu'il est possible de repérer les criminels à partir de leur seule physionomie. Simon Bacamarte, lui, choisit sa femme selon des critères qui l'assurent de sa bonne fertilité.
La santé mentale n'est pas en reste. Elle attire l'attention des médecins, et la psychiatrie devient une discipline reconnue. Les patients voient ainsi leur traitement évoluer, pour le meilleur et pour le pire.

Mais la maison verte n'est pas le seul endroit où l'âme humaine est digne d'être étudiée. L'auteur ne s'y trompe pas. Les agissements de l'aliéniste donnent lieu à des bouleversements politiques et à la révélation des ambitions de certains. 

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J'ai crains de voir ce livre partir dans une direction qui ne me plaisait pas, mais l'auteur boucle son histoire avec un rebondissement à la hauteur des premières pages de son livre.

A découvrir sous sa forme originale ou dans l'adaptation très réussie de Fábio Moon et Gabriel Bá.

Métaillé. 97 pages.
Traduit par Maryvonne Lapouge.
1881 pour l'édition originale.

Illustrations extraites de : L'Aliéniste.
Fabio Moon et Gabriel Ba.
Traduit par Marie-Hélène Torres.
Urban Comics. 67 pages.

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08 février 2021

Ce que les hommes appellent amour - Joaquim Maria Machado de Assis

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- Conseiller, si les morts vont vite, pour les vieux tout va plus vite encore que pour les morts... Vive la jeunesse !

Après plus de trente ans à arpenter le monde pour mener une carrière diplomatique, le conseiller Aires est de retour à Rio. Veuf, sans enfant, il se reconstitue un cercle de connaissances. Alors qu'il se rend au cimetière en compagnie de sa soeur Rita, il aperçoit une jeune femme dont les traits retiennent son attention. Il s'agit de la veuve Noronha, dont le bref mariage a provoqué la rupture avec sa famille. Réfugiée chez son oncle, elle peut aussi compter sur l'amour des Aguiar, un couple de sexagénaires en mal d'enfant.
Rita observe que la belle Fidélia est si dévastée par la perte de son époux qu'elle ne se remariera jamais. Aires n'étant pas convaincu, le frère et la soeur lancent un pari.

En ce mois de l'Amérique Latine, je me suis dit que c'était l'occasion de découvrir un auteur qu'une lectrice de ce blog m'a conseillé récemment. J.M. Machado de Assis est un auteur brésilien dont je n'avais jamais entendu parler,  mais Wikipédia indique qu'il est " considéré par beaucoup de critiques, d’universitaires, de gens de lettres et de lecteurs comme l’une des grandes figures, sinon la plus grande, de la littérature brésilienne. " Dans sa bibliographie, Dom Casmurro et L'Aliéniste semblent particulièrement sortir du lot, mais ma médiathèque n'avait en stock que Ce que les hommes appellent Amour, le dernier de ses romans.

Cette lecture n'a pas été désagréable, mais je dois reconnaître que c'est une petite déception.

La forme du livre est plaisante puisqu'il s'agit du journal de Aires. C'est un homme sympathique et bienveillant. Bien que sa soeur le décrive comme "si vert qu'on [lui] donnerait trente [ans]" et que lui-même ne soit initialement pas complètement convaincu que le temps de l'amour soit révolu pour lui, il se place en tant qu'observateur et ne prend pas d'initiative.
Plus qu'un roman d'amour, ce livre met en scène la fin d'une génération et la montée en puissance d'une autre. Aires et les Aguiar ne bougeront plus, ils vivent des aventures en observant les plus jeunes. Ce sont eux qui leur procurent de belles joies, mais aussi qui leur brisent le coeur.
Derrière eux, le décor évolue aussi. L'esclavage est en passe d'être aboli définitivement, l'empire vit ses dernières années, la Vieille Europe retrouve de l'atrait.
Il y a un peu d'ironie, de la mélancolie, des médisances, des réflexions sur la nature humaine, mais je n'ai pu m'empêcher tout au long de ce livre de penser que d'autres ont fait la même chose, en bien mieux (Henry James, Giuseppe Tomasi di Lampedusa...). Il y a un manque de profondeur dans la description des personnages. Leurs pensées et même leurs actes restent écrits de façon trop superficielle pour permettre au lecteur de rentrer dans ce livre.

Je ne compte pas en rester là avec cet auteur malgré cet avis mitigé. L'Aliéniste en particulier m'intrigue beaucoup.

Métailié. 197 pages.
Traduit par Jean-Paul Bruyas.
1908 pour l'édition originale.

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24 novembre 2020

L'autre George : A la rencontre de George Eliot - Mona Ozouf

ozoufAlors qu'elle est encore une enfant, Mona Ozouf découvre Daniel Deronda dans la bibliothèque de son défunt père. Elle abandonne bien vite sa lecture, mais la graine est semée. Quelques années plus tard, Renée Guilloux, son enseignante de français, remet sur sa route George Eliot.

" J’ai gardé le souvenir très net du jour où, après une longue explication d’Iphigénie, elle nous avait dit — sentant, je crois, notre peine à comprendre qu’un père puisse sacrifier sa fille pour du vent — que la littérature anglaise n’avait pas sa pareille pour faire comprendre à des adolescentes les espoirs, chagrins, doutes, tourments propres à leur âge, et pour leur apprendre à mieux les vivre. Et l’exemple qu’elle nous avait donné était celui d’une certaine Maggie Tulliver qui habitait un moulin sur une rivière nommée « la Floss ». "

C'est ainsi que l'autrice anglaise a pris place aux côtés d'Henry James parmi les auteurs que Mona Ozouf chérit le plus et dont elle parle avec une passion communicative.
Cet ouvrage n'est pas à recommander à des lecteurs qui n'auraient jamais lu George Eliot. Mona Ozouf dévoile les intrigues de ses romans sans la moindre retenue. J'ai pour cette raison volontairement mis de côté le chapitre sur Felix Holt, que je compte lire dans les mois à venir et dont l'intrigue m'est pour l'instant inconnue. Pour les initiés, ce livre mêlant critique littéraire et biographie est à savourer sans retenue. Je l'ai lu presque d'une traite tant sa lecture est fluide et addictive.

George Eliot est aujourd'hui presque inconnue en France, malgré une publication très récente dans la Pléïade. Ce personnage a pourtant connu une renommée telle que certaines portes qui lui avaient été fermées du fait de sa vie privée scandaleuse dans l'Angleterre victorienne se sont de nouveau ouvertes après la publication de ses romans.
Cela n'a pas été de tout repos cependant. George Eliot était une femme, compagne d'un homme marié, et "délicieusement laide" selon les mots d'Henry James. A une époque où l'on pensait pouvoir lire l'intelligence sur les visages, ce physique désavantageux était d'autant plus un fardeau.

George Eliot - 1864

Certains critiques expliquent par cette laideur de l'auteur le caractère de ses personnages féminins, souvent superficiel lorsqu'il s'agit de femmes blondes et superbes, beaucoup plus profond quand il est rattaché à une femme brune et moins favorisée par la nature. Sans nier cette caractéristique, Ozouf se permet toutefois de la nuancer, avançant ainsi ce qui caractérise selon elle avant tout l'auteur et son oeuvre, la complexité.

"  Si tous les oxymores de James ne me convainquent pas, je serais pourtant tentée d’ajouter au portrait qu’il fait les miens propres : une athée religieuse ; une conservatrice de progrès ; une rationaliste éprise de mystère. "

En effet, George Eliot refusera d'asservir sa littérature à la moindre philosophie au nom justement des nuances de la singularité des situations et des contraditions inhérentes à la nature humaine. Les positivistes, desquels elle se sentait proche, lui ont reproché de ne pas appliquer les principes comtistes dans ses livres.

" Ce que l’art impose c’est de se confronter à la vie dans sa plus haute complexité. Dès que le romancier abandonne cette peinture forcément bigarrée pour le diagramme net des utopies, il n’appartient plus à l’art. À la science sans doute. Mais aucune science n’est capable de prescrire aux hommes leurs choix moraux. Comment alors pourrait-elle agir sur leurs émotions, agrandir leurs sympathies ?
Elle avait consacré un essai à la moralité de Wilhelm Meister et fait remarquer qu’exhiber une intention morale ne rendait pas forcément un livre moral. Faites l’expérience, disait-elle, de conter une histoire à un enfant. Tant que vous vous en tenez aux faits, vous captez aisément son attention. Mais dès que vous laissez percer votre intention d’en tirer un profit moral, vous voyez ses yeux errer, son intérêt vaciller. "

On l'a accusée d'être moraliste, antiféministe, d'écrire des oeuvres surranées. Des reproches pourtant faciles à rejeter au moins en grande partie à la lumière de l'oeuvre de l'auteur. Bien que ses premiers écrits soient marqués par la religion, l'auteur ne s'y noie jamais complètement et ne cessera jamais de mettre en lumière les différents versants d'une situation. De même, ses héroïnes, bien qu'elles ne s'affranchissent jamais complètement de leur condition, sont loin d'être aussi passives qu'on a pu le dire.

" Être libre, pour toutes, c’est savoir pourquoi elles font ce qu’elles font. "

Encore une fois, tout est affaire de complexité.

Eliot aurait sans doute pu s'éviter certaines accusations, si elle avait, comme Henry James, ce "zélote de l'indétermination", aimé les fins floues, renoncé à créer des personnages en nombre et décrit avec moults détails jusqu'au plus banal des actes du quotidien. Pourtant, comment mieux montrer les liens avec lequels chaque homme est attaché à ses semblables, qu'ils soient ses ancêtres ou ses contemporains ? Si l'homme est si imprévisible et en même temps si souvent voué au malheur, c'est parce qu'il appartient au temps. Au passé, au présent ou à l'avenir, souvent aux conflits entre les trois.

Parham Mill, Gillingham - John Constable, 1926

" Chez elle encore, des développements inattendus n’en finissent pas de bourgeonner sur le tronc de l’histoire, des comparses réclament démocratiquement leur droit à l’existence, et des voix vulgaires se permettent de donner leur sentiment sur ce qui se passe dans les sphères supérieures de la vie. (Rien de tel n’existe jamais dans les romans de James, où nul ne semble jamais avoir besoin de se nourrir ou de se soigner et où les domestiques glissent comme des ombres.) Chez elle enfin, la profusion du monde extérieur, l’inépuisable variété des lieux et des êtres, l’inclinent, comme dans Middlemarch, au panorama, et qui se soucie de donner de l’unité à un panorama ? Voilà pourquoi la romancière, incapable de rien sacrifier, de rien laisser à l’implicite, se perd dans les longueurs. "

En conclusion de son livre, Mona Ozouf tente un parallèle avec "l'autre George", la française. Il semble évident qu'Eliot connaissait George Sand et l'avait lue. George Henry Lewes, son compagnon, l'avait traduite et adaptée au public anglais (celui qui s'était ému de la sensualité de quelques baisers sur un bras dans Le Moulin sur la Floss). Entre les deux autrices, ont peut dégager certaines similitudes : leur vie non conventionnelle, leur "mauvais" féminisme, leur intérêt pour le monde rural. Toutes deux ont fait face à des accusations diverses et ont dû fermement s'imposer face aux hommes qui leur expliquaient comment écrire leurs romans. Moi qui n'ait qu'une lecture très ancienne de La Petite Fadette à mon actif, j'espère prochainement découvrir davantage George Sand.

Une délicieuse lecture qui m'a permis de prolonger ma découverte de George Eliot, dont la rencontre est l'une des plus belles de l'année.

Encore une fois, un billet de Dominique. N'hésitez pas non plus à écouter ce cycle de La Compagnie des oeuvres consacré à George Eliot.

Gallimard. 242 pages.
2018 pour l'édition originale.

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31 octobre 2020

Portrait de femme - Henry James

portrait" - Je l'ai trouvée par un jour pluvieux dans une vieille maison d'Albany, assise dans une pièce lugubre, lisant un ouvrage indigeste et s'ennuyant à périr. Elle ignorait qu'elle s'ennuyait mais je ne lui ai laissé aucun doute sur ce point et elle m'a paru très reconnaissante de ce service. "

Lorsque Mrs Touchett, épouse d'un respectable banquier américain établi en Angleterre, revient chez son époux avec sa nièce, elle est loin de se douter des conséquences de sa décision. Isabel Archer, jeune américaine peu fortunée mais avide de connaissances et d'expériences, va charmer l'Europe, à commencer par son oncle et son cousin, le chétif Ralph.
Son tempérament orgueilleux et quelques mauvaises rencontres vont cependant bien vite lui jouer des tours.

C'est avec beaucoup d'appréhensions que j'ai ouvert ce livre. Henry James est un auteur dont j'ai adoré certains titres, essentiellement des nouvelles, mais qui m'a également procuré d'inoubliables moments d'ennuis avec ses romans.
La malédiction semble rompue. Portrait de femme est peut-être mon plus gros coup de coeur de l'année (j'hésite encore avec Les Raisins de la colère). Je ne me rappelle plus à quand remonte la dernière fois où j'ai, comme ici, repoussé l'heure de mon coucher de façon très imprudente pour avoir le plaisir de lire encore un chapitre, puis un autre. J'ai atteint la dernière page avec un mélange d'impatience et d'appréhension tant j'étais avide de connaître le dénouement tout en souhaitant que cette histoire s'étire encore et encore.

L'intrigue m'a captivée de bout en bout. J'ai autant savouré l'aventure anglaise d'Isabelle Archer que son arrivée en Italie. J'ai éprouvé toute l'affection du monde pour le vieux Mr Touchett et son fils, bien que ce dernier ne soit pas exempt de défauts. J'ai admiré avec un peu de mépris Henrietta Stackpole, Mrs Touchett et même la comtesse Gemini. J'ai évidemment détesté Mrs Merle et Mr Osmond.
James étudie avec une finesse absolue la psychologie de ses personnages. Certes, il se moque souvent d'eux, critique leurs travers et ceux de leur époque : le radicalisme hypocrite de Warburton, l'indépendance et la frivolité de la journaliste américaine, l'attitude encourageante d'Osmond face aux idées de son épouse, à condition que ce soit aussi les siennes... Mais derrière cette légèreté, tous les habitants de ce livre ont leur complexité et sont incarnés de façon admirable. Les lecteurs naïfs (dont je suis) peu habitués à rencontrer des personnages aussi peu manichéens, sont bernés et éprouvés par l'auteur. Les mariages sont tous désastreux, les amitiés parfois très malsaines. S'il semble impossible de comprendre Isabel  à première vue tant ses décisions semblent absurdes, une prise en compte du décalage entre ses aspirations, ses prétentions, ses faiblesses et ses traditions ne peut que conduire au destin qui est le sien. De même, des personnages comme la comtesse Gemini et Henrietta Stackpole se révèlent bien moins superficielles et stupides qu'elles n'y paraissent ou le clament.

" - Quelle dommage qu'elle soit si charmante, déclara la comtesse. Pour être sacrifiée, la première venue aurait fait l'affaire. Pas besoin d'une femme supérieure.
- Si elle ne l'était pas, votre frère ne l'aurait jamais regardée. Il exige ce qu'il y a de mieux. "

Et si Mrs Touchett a ses défauts, sa dernière phrase au sujet de la maternité m'a brisé le coeur. 

J'aimerais vous citer tous les passages que j'ai notés. Chaque phrase de ce roman est un bijou. Chaque mot est à la bonne place pour produire l'effet voulu. Jusqu'à la dernière page (quelle fin !!! ). Il y a de la répartie, de l'humour, toute une palette de sentiments, des descriptions grandioses. On compare parfois James à un peintre, la lecture de ce livre m'a également donné cette impression.

" Le vieux gentleman assis près de la table basse était arrivé d'Amérique trente ans plus tôt ; il avait apporté avec lui, dominant tout son bagage, sa physionomie américaine. Non content de l'avoir apportée, il l’avait entretenue dans un état parfait, de telle sorte qu’il aurait pu la ramener en toute confiance dans son pays natal, en cas de nécessité. "

James est donc un peintre de la physionomie et de la psychologie humaine, mais aussi un peintre des lieux qu'il nous fait visiter. L'Italie surgit sous sa plume. Je suis retournée dans les ruines de Rome et à la Galerie des Offices. J'ai senti la douceur de Florence; l'amertume de Rome et le temps pour le moins changeant (mais tout aussi délicieux à mon goût) de l'Angleterre.

Un livre qui m'a fait rire, qui m'a enchantée, bouleversée et révoltée à la fois. L'une des meilleures recettes pour faire un chef d'oeuvre.  Lisez-le !

Les avis de Dominique et Keisha.

10/18. 689 pages.
Traduit par Claude Bonnafont.
1880 pour l'édition originale.

06 juillet 2020

Le Guépard - Giuseppe Tomasi di Lampedusa

guépardAlors que l'Italie s'apprête à devenir une nation en conquérant le royaume des Deux Siciles, Don Fabrizio, prince de Salina, contemple la disparition de son monde. Ses enfants le déçoivent, sa pieuse épouse ne lui inspire plus que des sentiments fraternels. Seul Tancredi, son neveu, pourtant engagé auprès des Piémontais, suscite son affection.

Il m'est difficile de parler de cette œuvre. J'ai peur de vous rebuter alors qu'il s'agit d'un coup de coeur. Vous ne trouverez pas de passion contrariée ici, ni de batailles épiques. Toutes ces choses se passent au loin et le lecteur n'est témoin que de leur impact sur les Salina. Inexorablement, sous l'action du temps, Don Fabrizio, le vieux guépard, voit ses maisons se fissurer, ses terres être démembrées, son influence disparaître.

Ce livre étonnant a été accusé d'être réactionnaire lors de sa parution. En effet, l'ambiance est surranée et Don Fabrizio est décrit avec une admiration nostalgique. C'est un personnage superbe. Face à lui, la classe montante est incarnée par Don Calogero Sedàra, le maire de Donnafugata,  dont le style vestimentaire laisse à désirer et dont l'épouse, une simple paysanne est soigneusement cachée. Lorsque Tancredi s'éprend d'Angelica, la flamboyante fille de Don Calogero, personne n'imagine qu'il puisse naître un attachement entre un jeune homme de si haute naissance et la petite fille de celui qui était surnommé " Peppe ’Mmerda ".

Pourtant, le clairvoyant don Fabrizio est sincère lorsqu'il appelle le peuple de ses terres à voter contre ce qu'il représente. En refusant une fonction honorifique et inutile au nouveau sénat, il prouve également qu'il a accepté son sort. Sa fille ne se battra pas davantage quand la maison Salina ne sera plus habitée que par des fantômes ou le vieux chien de son enfance empaillé.

"J’appartiens à une génération malheureuse, à cheval entre les temps anciens et les nouveaux, et qui se trouve mal à l’aise dans les deux. De plus, comme vous-même avez pu vous en rendre compte, je suis sans illusions ; que ferait donc le Sénat de moi, d’un législateur inexpérimenté à qui manque la faculté de se leurrer lui-même, cette qualité essentielle requise pour ceux qui veulent guider les autres ? Ceux de notre génération doivent se retirer dans un coin et regarder les culbutes et les cabrioles des jeunes autour de ce fastueux catafalque. "

On pourrait éventuellement voir dans la description des membres du parti piémontais, qui truquent les élections, ou dans celle du fonctionnaire chargé de recruter un sénateur effrayé par les histoires horribles que les Siciliens prennent un malin plaisir à lui raconter, une taquinerie contre le nouveau régime.

" ...ces cochons de la Mairie engloutissent mon opinion, ils la mâchent et puis la chient transformée comme ils veulent. Moi, j’ai dit noir et eux me font dire blanc ! Pour une fois que je pouvais dire ce que je pensais, cette sangsue de Sedàra m’annule, comme si je n’avais jamais existé, comme si je n’étais rien mêlé à personne, moi qui suis Francesco Tumeo La Manna fils de feu Leonardo, organiste de l’Église Mère de Donnafugata, mille fois son maître à lui auquel j’ai même dédié une mazurka que j’ai composée quand est née cette… (et il se mordit un doigt pour se retenir) sa mijorée de fille ! "

J'y vois davantage une description des excès de toutes les révolutions ainsi qu'un fort attachement à la Sicile et à ses habitants.

Et puis, quelle finesse dans l'écriture ! Bien que l'on ressente la résignation du vieux guépard, l'auteur fait preuve d'un humour teinté d'amertume qui ajoute de la légèreté dans le récit au point que je me suis surprise à rire à plusieurs reprises.

Je vous recommande absolument ce livre aussi beau que tragique. 

Comme souvent, c'est Dominique qui m'a convaincue de découvrir enfin ce grand classique.

Audiolib. 9h05.
Lu par Denis Padalydès.
1958 pour l'édition originale.

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30 juin 2020

Vingt mille lieues sous les mers - Jules Verne

Vingt mille lieues sous les mersAlors qu'un supposé monstre marin géant sème la terreur sur toutes les mers du globe, un navire est affrété pour le capturer. Le Professeur Arronax, professeur au Musée d'Histoire naturelle de Paris, fait partie de l'équipage. Il est accompagné par son serviteur, le fidèle Conseil. A bord de l'Abraham Lincoln, ils font la connaissance d'un harponneur canadien, Ned Land.
L'expédition ne se déroule pas comme prévu, mais elle conduira nos personnages à vivre de nombreuses aventures jusqu'au fond des mers.

C'est Ellettres et Lili qui m'ont enfin décidée à découvrir Jules Verne, dont je ne crois pas avoir lu la moindre ligne ni même vu une seule adaptation jusque-là. Cette rencontre n'est pas un coup de foudre, mais je l'ai quand même appréciée.

La première raison pour laquelle ma lecture n'a pas été un succès complet est totalement indépendante de l'oeuvre de Jules Verne. La version audio est déplorable. Le lecteur a une voix semblable à celle des répondeurs vocaux des services après-vente. Il ne respecte pas la ponctuation et lit toutes les phrases avec le même enthousiasme benêt. Tous les personnages ont la même voix, ce qui est très perturbant. Moi qui écoute beaucoup de livres, c'est la première fois que je suis confrontée à ce problème.
En ce qui concerne le texte, certaines énumérations d'espèces de poissons m'ont un peu lassée et la vision du monde de Jules Verne est assez caractéristique du XIXe siècle. L'auteur n'est pas non plus toujours très fin lorsqu'il nous donne des explications scientifiques. Le ton professoral adopté par le Capitaine Nemo, qui explique en détails toutes ses inventions, n'est pas ce qu'il y a de plus passionnant, surtout pour un lecteur de notre époque.
Pour en finir avec les défauts du livre, les personnages manquent de profondeur à mon goût. Nous n'avons pas accès à leurs pensées profondes ni à aucun détail intime les concernant. Les trois "invités" du Nautilus parlent uniquement de leurs conditions de vie, de leur envie de partir de plus en plus pressante. Ils n'évoquent jamais le moindre la moindre personne qui les attendrait, comme s'ils étaient aussi retirés du monde que leur capitaine.

Malgré tout, coincée dans un sous-marin avec ces quatre personnages assez hermétiques, j'ai été plutôt captivée par l'histoire du Professeur Arronax. Nous explorons toutes les mers du monde, certaines batailles contre les éléments ou certains animaux sont épiques et donnent de la vivacité au récit.

Enterrement sous-marin -Edouard RiouSurtout, l'énigmatique Capitaine Nemo est un personnage à la hauteur de sa réputation. Dans Bleak House de Dickens, un personnage prend ce pseudonyme signifiant "personne" pour se dissimuler aux yeux du monde. Le commandant du Nautilus aussi a décidé de rayer sa personne de la surface. Il apparaît comme misanthrope, rejette la terre et ses habitants avec le plus grand dégoût. Ne se nourrissant que des produits de la mer, il a juré qu'il ne remettrait jamais les pieds sur un continent émergé. Malgré cela, il reste un homme comme en témoigne son attitude affable à l'égard de ses passagers. Son affection pour son équipage transparaît à plusieurs reprises. Plus tard, nous découvrons aussi qu'il n'a pas complètement tourné le dos à ses semblables mais je ne vous en dirais pas plus. Ce personnage est la force principale du livre.

J'ai aussi apprécié le discours écologiste de ce roman. Ce n'est pas la première fois qu'un auteur du XIXe siècle parle de la protection de l'environnement dans une oeuvre que je lis. J'imagine qu'un amoureux des merveilles de la Terre comme Verne ne pouvait ignorer ces questions.

 

" — A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour détruire ! Nous n’avons que faire d’huile de baleine à bord.

— Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous avez autorisés à poursuivre un dugong !

— Il s’agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage. Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que

c’est un privilège réservé à l’homme, mais je n’admets pas ces passe-temps meurtriers. En détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action blâmable. C’est ainsi qu’ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu’ils anéantiront une classe d’animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous en mêliez. »

Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c’était perdre ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait évidemment pas ce qu’il voulait lui dire. Cependant, le capitaine avait raison. L’acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l’Océan. "


Un première lecture de Jules Verne dont je ressors surtout intriguée. Il me faudra d'autres lectures pour me faire un avis sur l'auteur.

Audible. 17h02.
Lu par Mathieu Thomas.
1869-1870 pour l'édition originale.


Il existe aussi chez Folio. 705 pages.

 

Source: Externelogo-challenge-pavevasion

21 juin 2020

Bleak House - Charles Dickens

bleak housePersonne ne se sait exactement depuis quand le procès Jarndyce contre Jarndyce fait rage. " D’innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance ; d’innombrables jeunes gens par le mariage ; d’innombrables vieillards ont cessé de l’être en mourant. Des dizaines et des dizaines de personnes se sont trouvées de manière affolante impliquées dans l’affaire Jarndyce et Jarndyce sans savoir comment ni pourquoi ; des familles entières ont hérité de haines légendaires en même temps que du procès. Le petit demandeur ou le petit défendeur à qui l’on avait promis un nouveau cheval à bascule pour le jour où l’affaire Jarndyce et Jarndyce serait réglée a grandi, a fait l’acquisition d’un vrai cheval et s’en est allé trotter dans l’autre monde. "
C'est dans ce contexte que la jeune orpheline Esther Summerson, élevée par une marraine lui ayant répété toute son enfance qu'elle a fait le déshonneur de sa famille en voyant le jour, puis envoyée après la mort de sa bienfaitrice dans une école, est finalement employée par Mr Jarndyce dans sa demeure de Bleak House. Elle rencontre lors de son voyage vers son nouveau domicile les deux pupilles de Mr Jarndyce, Ada Clare et Richard Carstone. Les trois jeunes gens vont dès lors former un trio inséparable.
Au même moment, l'orgueilleuse Lady Deadlock, également impliquée dans le procès, s'évanouit à la vue d'un simple document tendu par Mr Tulkinghorn, avoué de son mari.

Même si je dois avouer que j'ai été contente de voir le bout de cette énorme brique (presque 1400 pages), je tiens enfin le livre qui me donne envie de rajouter Dickens à la liste des auteurs que j'admire.

Sa plume est incroyable. Il nous fait passer du rire aux larmes, excelle aussi bien dans la description des phénomènes météorologiques que dans l'art de croquer les personnages.
Il utilise son art pour critiquer les institutions politico-judiciaires anglaises, et le moins que l'on puisse dire est qu'elles (ainsi que leurs membres) en prennent pour leur grade.

« Question (numéro cinq cent dix-sept mille huit cent soixante-neuf) : Si je vous comprends bien, il est incontestable que ces procédures réglementaires sont source de retards ? Réponse : Oui, d’un certain retard. Question : Et de frais considérables ? Réponse : Bien évidemment elles ne peuvent pas être appliquées pour rien. Question : Et d’indicibles tracasseries ?. Réponse : Je ne suis pas en mesure de l’affirmer. Elles n’ont jamais été source de tracasseries pour moi personnellement ; tout au contraire. Question : Mais vous estimez que leur abolition porterait tort à une catégorie d’hommes de loi ? Réponse : Je n’en ai pas le moindre doute. Question : Pouvez-vous donner en exemple un type de cette catégorie ? Réponse : Oui. Je citerais sans hésitation M. Vholes. Il serait ruiné. Question : M. Vholes est-il considéré dans les milieux professionnels comme un homme respectable ? Réponse (qui a porté le coup de grâce à l’enquête pour dix ans) : M. Vholes est considéré dans les milieux professionnels comme un homme éminemment respectable. »

Jarndyce contre Jarndyce préfigure Le Procès de Kafka, comme le note Jean-Pierre Ohl dans sa biographie de l'auteur. Nous n'en savons rien, n'y comprenons rien. Krook, le vieux fou qui entasse des masses de papier est un reflet de tous les Chanceliers ayant officié dans l'affaire. Le coup de grâce final est aussi terrible que brillant, mais je ne vous en dirais pas plus.

Si l'entreprise de Dickens avec ce roman est de critiquer la société anglaise, il y met aussi bien d'autres choses, à commencer par des personnages inoubliables.
Esther Summerson, l'une des deux voix du roman (l'autre étant celle de l'auteur), a des airs de Jane Eyre, aussi bien en raison de son enfance qu'à cause de sa personnalité. Son destin est moins fougueux que celui de l'héroïne de Charlotte Brontë, mais elle affronte la pauvreté, le scandale, la déception amoureuse, pour elle ou pour ses amis. C'est une vraie héroïne de roman victorien.

Coavinses arrête SkimpoleLes autres personnages sont nombreux (cela m'a d'ailleurs déboussolée au début) et représentent chacun une profession ou une classe sociale. Certains sont détestables tant ils sont pervertis par l'appât du gain et ont un comportement absurde. Le vieil usurier incapable de marcher, les dames de charité négligeant leurs enfants pour poursuivre des causes plus nobles (même si la vision de la femme par Dickens qui ressort est très conservatrice), Mr Turveydrop obsédé par son maintien, le soit-disant enfant Mr Skimpole qui refuse de prendre la moindre responsabilité et précipite sans scrupule commerçants, amis et famille dans la misère, pourraient sortir d'un roman de Lewis Carroll. Dickens ne se gêne pas pour les traiter avec sarcasme et mépris. Derrière ces personnages, on entrevoit les ombres de certains personnages de la vie de Dickens, en particulier ses parents. Mr Skimpole a le même rapport à l'argent que le père de Dickens. Ses proches le traitent en enfant, et Esther elle-même est d'abord magnanime envers lui. C'est pourtant l'un des personnages les plus détestables du livre.

A travers d'autres figures Dickens rend heureusement son histoire poignante. Les pauvres gens ont évidemment sa sympathie. Le petit Jo, qui balaye son carrefour, mange les mots et vit dans un taudis de Tom-tout-seul sans rien demander à personne est un exemple de la misère scandaleuse dans laquelle vivent de trop nombreux enfants dans l'Angleterre triomphante du XIXème siècle. Il m'a fait pleurer le bougre.

" Jo vit — c’est-à-dire que Jo n’est pas encore mort — dans un coin en ruine, connu de ses semblables sous le nom de Tom-tout-seul. C’est une rue noirâtre, délabrée, évitée par tous les gens convenables ; d’entreprenants vagabonds s’y sont emparés des maisons branlantes, quand leur décrépitude était déjà fort avancée, et, après s’être rendus maîtres des lieux, se sont mis à les louer en appartements. À présent ces habitations croulantes contiennent nuitamment un grouillement de misère. De même que sur une créature humaine tombée en ruine apparaît une vermine parasitaire, de même ces abris en ruine ont engendré un pullulement d’existences nauséabondes qui se glissent pour entrer et sortir par les interstices des murs et des palissades, qui se pelotonnent pour dormir, nombreux comme des asticots, là où dégoutte la pluie ; ces êtres vont et viennent, apportent et remportent la fièvre et sèment trop de maux à chacun de leurs pas pour que Lord Coussif, Sir Thomas Doussif et le duc de Foussif et tous ces beaux messieurs du gouvernement, jusqu’à Zoussif inclus, y portent remède en cinq cents ans, bien que nés expressément pour le faire. "

Aucun mariage de gens modestes n'est célébré sans que Dickens évoque la nécessité d'éduquer les mariés, hommes ou femmes. Krook qui essaie d'apprendre à lire, est aussi fou que triste à contempler. Lorsque le naïf Richard est englouti comme tant d'autres avant lui dans le procès qui a gouverné la vie de sa famille, on tremble pour lui.
Il y a aussi le si brave soldat George, le généreux Alan Woodcourt, le suprenant inspecteur Bucket, Charley, Jenny...

C'est un monde que nous offre Dickens avec ce roman, dont les thèmes sont bien plus nombreux et les intrigues sont bien plus subtilement imbriquées que ce que mon pauvre billet laisse entendre. Un chef d'oeuvre que Gallimard a eu mille fois raison d'éditer enfin dans une édition grand public de qualité. A quand les autres ?

Les avis de Keisha et de Cuné.

Folio. 1469 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1853 pour l'édition originale.