22 septembre 2021

Les Grandes oubliées : pourquoi l'Histoire a effacé les femmes - Titiou Lecoq

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"L'histoire des femmes est-elle militante ? Autant qu'une autre. Ici, bien sûr, j'ai fait des choix, mais l'histoire "officielle", celle des manuels dont les femmes sont exclues, est-elle réellement objective ? Pourquoi a-t-on l'impression qu'introduire les femmes en histoire serait une décision politique alors que c'est les avoir exclues qui était réellement politique ? Un travail d'homme qui reconduit la domination masculine passe rarement pour militant et ne s'affirme quasi jamais comme tel. Le discours dominant et officiel paraît neutre. Il ne l'est pas. Mais il parvient, par sa position majoritaire, à faire reconnaître ses choix pour de l'objectivité."

On pense que l'Histoire est le fait des seuls hommes, avec de temps en temps un accident de parcours qui aurait permis l'émergence d'une figure féminine. C'est certainement en toute bonne foi que la Pléiade répond que, malgré tous ses efforts, elle ne peut faire mieux qu'une toute petite vingtaine de femmes dans ses publications, puisque les femmes autrices (quel est ce mot barbare d'ailleurs ?) n'existent vraiment que depuis le vingtième siècle (et puis, franchement, Edith Wharton, Sigrid Undset, Katherine Mansfield, Daphne Du Maurier et toutes les autres, c'est quand même très moyen). Même dans le discours féministe, on trouve l'idée que le combat pour une meilleure reconnaissance de la place des femmes dans l'écriture de l'Histoire passe nécessairement par une histoire de l'intime. 

Titiou Lecoq montre avec trois cents pages aussi hilarantes que révoltantes (sa marque de fabrique) qu'on n'y est pas du tout. En fait, la moitié de l'humanité n'a pas passé des millions d'années à assurer l'éducation des enfants et le nettoyage des habitations. Les femmes ont participé à la grande Histoire. Pire, leur absence dans les récits est le fruit d'un effacement volontaire.

Les chercheurs ont leur part de responsabilité. Leurs préjugés les ont conduits à mettre en place des méthodes de travail qui ne pouvaient que les induire en erreur. L'idée d'une histoire progressiste et linéaire va aussi à l'encontre d'une conception ouverte de l'histoire. Si le présent est forcément un aboutissement, le passé n'a pas pu être plus favorable aux femmes.

Autre point noir, la fameuse idée d'une neutralité du masculin. Le doute bénéficie toujours à l'homme, puisqu'il est le général quand la femme est le spécifique (l'Autre de Beauvoir). Peut-on être de bonne foi quand on ne voit pas le biais (et le danger) dans l'affirmation que toute réalisation doit être considérée comme masculine, tant qu'on n'a pas la preuve qu'elle est en fait féminine ? Encore mieux, est-il normal qu'une simple accusation émanant d'un homme dans l'embarras suffise à semer le doute sur la véritable identité de l'auteur d'une oeuvre ?

"On parle souvent de "déconstruire", et on emploie le mot à tort et à travers. Mais déconstruire, c'est exactement cela. C'est croire depuis toujours que, bien évidemment, ce sont des hommes, des sortes de Michel-Ange en peaux de bêtes, qui ont peint Lascaux - avant de se rendre compte que cette vision n'est étayée par aucune preuve concrète. A l'heure actuelle, je le répète, absolument rien ne nous permet de savoir si ces sculptures, gravures et peintures sont l'oeuvre d'hommes ou de femmes."

Pour être plus claire, si les vénus préhistoriques sont l'oeuvre d'hommes, leur sens érotique est probable. A l'inverse, elles peuvent être des objets de protection pour les femmes enceintes si leurs auteurs sont de sexe féminin. L'une de ces interprétations est-elle réellement plus objective que l'autre ?

Mais n'accablons pas les seuls scientifiques (d'autant plus que la recherche universitaire a beaucoup évolué depuis un demi-siècle, sous l'impulsion des anglo-saxonnes), ils sont avant tout trompés par des siècles de destruction des actions féminines et la constitution d'une société basée sur le mépris des femmes (avec parfois un changement de paradigme dans les motivations, puisqu'elles sont passées de chaudasses et vicieuses à frigides). Et Titiou Lecoq de nous montrer comment la domination de l'homme sur la femme est arrivée et comment cette emprise sur le pouvoir politique, législatif, ou encore sur la langue a conduit à une invisibilisation des femmes et à la construction de mythes les empêchant de passer pour autre chose que des folles furieuses quand elles avaient d'autres prétentions.

Se poser la question des femmes dans l'Histoire, ce n'est pas seulement demander à ce que l'on précise que toute l'humanité était présente. C'est questionner les découpages, les dénominations (Renaissance, vraiment ? ). C'est admettre que les groupes d'individus ont eu des intérêts parfois contradictoires et que les victoires des uns ont souvent conduit à l'écrasement des autres et à leur invisibilisation (Angela Davies et Paul B. Preciado en parlent aussi très bien).

Si Titiou Lecoq ne peut évidemment offrir qu'un ouvrage de vulgarisation très condensé, elle nous invite à découvrir les noms de toutes ces presque anonymes qu'elle énumère ainsi que les travaux qu'elle a utilisés pour écrire son livre. L'absence de bibliographie organisée est d'ailleurs le seul reproche que je fais à ce remarquable ouvrage.

A lire, à relire et à offrir autour de vous (surtout si vous fréquentez des professeurs d'histoire-géographie).

L'Iconoclaste. 323 pages.
2021.

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22 juillet 2021

Honoré et moi - Titiou Lecoq

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Honoré de Balzac est aujourd'hui un monstre incontestable de la littérature. A sa mort, tout le monde veut se l'approprier, à gauche comme à droite. Les féministes comme les misogynes peuvent se délecter de ses textes. Son oeuvre est intemporelle et permet d'expliquer jusqu'à l'élection d'Emmanuel Macron, ce Rastignac (entre autres personnages balzaciens) du XXIe siècle.
Pourtant, malgré le succès réel qu'il a rencontré de son vivant, Balzac n'a pas échappé aux critiques et aux moqueries. Incarnant la popularisation du roman au XIXe siècle, il a mis le sujet de l'argent sur le devant de la scène, aussi bien dans ses livres que dans sa vie. Un crime impardonnable, puisque cela signifiait que l'artiste ne vit pas d'amour et d'eau fraîche et qu'il doit travailler pour produire ses oeuvres.

" Quand Zweig parle "d'amour de l'argent", il ne semble pas envisager que Honoré avait simplement besoin de gagner sa vie. En réalité, ce n'est pas lui-même qu'il abîme, c'est l'idée que Zweig se fait de l'art, des artistes et des grands hommes. Honoré désacralise l'écriture et c'est insupportable aux yeux de certains. "

Il y a quelques semaines, j'ai décrété, sûre de moi, que je n'aimais pas du tout les essais trop familiers, les variations de registre et que j'étais une inconditionnelle de l'académisme dans le style. Il faut croire que Titiou Lecoq est l'exception qui confirme la règle.
Honoré et moi multiplie les écarts de langage, et son autrice s'adresse à ses lecteurs comme à des amis proches. Cela ne m'a pas empêchée d'apprendre des tas de choses, tout en ayant l'impression d'avoir passé quelques soirées à rire comme une hyène avec une copine, en disant du mal de quelqu'un qu'au fond on aime bien.

Titiou Lecoq nous offre un Honoré en chair et en os, écrivain mais surtout homme plein de faiblesses, d'illusions, de mauvaise foi. On le suit dans ses projets fous et ruineux. On découvre aussi ses techniques de travail, ses horaires farfelus et ses sources d'inspiration. Entre deux entreprises catastrophiques, on le voit dessiner peu à peu sa Comédie Humaine.

"Si son temps de labeur est partagé entre jour et nuit, c'est parce que la nature même de son travail est divisée en deux. : écriture et réécriture. Elle révèle que, d'une certaine manière, Balzac a inventé le traitement de texte avant les ordinateurs. Il déteste travailler sur ses manuscrits écrits à la main. Il a besoin de voir le texte imprimé pour continuer.  "

Réfutant la thèse selon laquelle l'écrivain aurait été la victime d'une mère destructrice, Titiou Lecoq n'oublie pas sa casquette de féministe. Pour cela, elle utilise aussi bien les fait que les propres ouvres de Balzac qui dénoncent les viols conjugaux et dépeignent avec une perspicacité surprenante les contraintes de la maternité. Ce qui lui a au passage valu d'être méprisé, puisqu'on ne traite pas de sujets aussi insignifiants (surtout quand, au même moment, un Victor Hugo s'attaque à la peine de mort). Dommage que Beauvoir n'ait pas analysé Balzac dans Le Deuxième Sexe, cela aurait été fabuleux.

Une biographie passionnante, alliant rigueur et subjectivité, et qui nous montre un homme loin du grand cliché de l'artiste, qui a utilisé la littérature pour vivre sa vie.

Les avis de Maggie, Claudialucia, Keisha et Choup.

L'Iconoclaste. 294 pages.
2019.