04 janvier 2023

La Supplication : Tchernobyl, Chronique du monde après l'Apocalypse - Svetlana Alexievitch

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"Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur."

Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, une explosion se produit à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Dix ans plus tard, Svetlana Alexievitch compile les témoignages d'individus, surtout Biélorusses (les plus touchés par l'explosion), directement impactés par la catastrophe : liquidateurs, habitants, enfants, scientifiques, réfugiés, responsables... Pour "reconstituer les sentiments et non les événements".

On a reproché à Svetlana Alexievitch de ne pas écrire des livres qui relevaient de la littérature puisque ses ouvrages sont des recueils de témoignages. C'est avec cette interrogation (mais sans a priori négatif) que j'ai débuté ma lecture, et je crois que les critiques ont une nouvelle fois fait preuve d'ignorance et d'absence de réflexion en disant cela.

La littérature, il me semble que c'est dire l'indicible, trouver les mots là où ils n'existent pas encore. Tchernobyl n'a pas de précédent. Tout au plus des comparaisons : les guerres qui ont traumatisé les personnes interrogées, Hiroshima et Nagasaki, la menace nucléaire qui occupait les esprits dans le contexte de la Guerre Froide. Mais un accident de cette ampleur, c'est bien plus que ce que ce terme courant peur exprimer. Ca a l'impact d'une guerre sans en être une.

" Ce livre ne parle pas de Tchernobyl, mais du monde de Tchernobyl. Justement de ce que nous connaissons peu. De ce dont nous ne connaissons presque rien. Une histoire manquée : voilà comment j’aurais pu l’intituler. "

Laisser les répétitions, ordonner les témoignages, laisser le lecteur faire son cheminement, c'est bien le travail d'un écrivain. Cela m'a rappelé Charlotte Delbo, qui avant Alexievitch, a su dire l'horreur tout en sortant aussi la beauté et la volonté de vivre qui s'y cache parfois (et à quoi bon l'art si ce n'est pour s'adresser à l'humanité ?).

La Supplication est un livre éprouvant. Nous voyons le sacrifice d'hommes dont le nombre exact, sans doute très élevé, est tenu secret. Certains meurent presque aussitôt. Les "Tchernobyliens" font peur même aux médecins tant leur agonie est horrible. Les populations sont sacrifiées au nom de la paix civile. Beaucoup de témoignages évoquent les animaux, abandonnés sur place et souvent exterminés par les patrouilles militaires.
L'exil est une épreuve de plus, parfois insurmontable. Les évacués font peur. Le retour est décevant.

"— Nous ne sommes pas rentrés chez nous. En fait, nous sommes revenus cent ans en arrière. Un correspondant de presse s’étonnait de tout ceci : nous moissonnons avec une faucille, nous fauchons avec une faux, nous battons le grain avec des fléaux directement sur l’asphalte."

C'est aussi un livre révoltant puisque se pose évidemment la question de la responsabilité. L'absence de protection des liquidateurs et des soldats est presque totale. L'ignorance des autorités ne peut être invoquée, les livres sur les radiations et le nucléaire en général se volatilisant immédiatement des bibliothèques après la catastrophe. La corruption bat son plein au point que des quantités phénoménales de matériel radioactif sont sortis de la zone contaminée et revendus.

"Le bordel russe habituel. C’est ainsi que nous vivons... On rayait des listes, on vendait des choses... D’un côté c’est dégoûtant, mais de l’autre... Allez tous vous faire foutre ! "

La résignation des Slaves est souvent invoquée comme la raison principale de leur attitude. La foi (et la peur) envers le régime soviétique permettent de contenir les protestations, rappelant les pires heures du stalinisme. "C’est à ce moment que j’ai réellement compris pour la première fois ce qu’avait été l’année 1937. Comment tout cela avait pu se passer..." "Parce que, dès que l’on perd la foi, on n’est plus un participant, on devient un complice et l’on perd toute justification. Je le comprends si bien."
La colère est pourtant présente, chez les scientifiques comme chez les particuliers :

"Il est courant de dire : peuple saint, gouvernement criminel... Je vous dirai tout à l’heure ce que j’en pense, de notre peuple et de moi-même..."

"Je veux témoigner que ma fille est morte à cause de Tchernobyl. Et qu’on veut nous faire oublier cela."

L'autrice ne cache pas l'enthousiasme qui animait certains jeunes soldats envoyés sur place, la passion morbide pour les scénarios catastrophes. Elle interroge aussi des individus ayant fuit la guerre dans des régions de ce pays qui n'en est pas vraiment un, et trouvé refuge dans la zone contaminée.

"Les gens me posent des questions et s’étonnent. L’un d’eux m’a posé la question tout de go : est-ce que j’aurais emmené mes enfants dans un endroit où sévirait la peste, ou le choléra ? Mais moi, je connais la peste ou le choléra. Je sais ce dont il s’agit. Mais, la peur dont on parle, ici, je ne la connais pas. Je ne l’ai pas dans ma mémoire..."

Un livre bouleversant permettant de prendre conscience de l'ampleur des changements qu'a connu le monde au cours du XXe siècle et dont la catastrophe de Tchernobyl n'est qu'une manifestation.

"Nous savons maintenant que nous pouvons boire du thé autour d’une table, parler et rire sans nous apercevoir que la guerre a commencé... Que nous n’allons même pas nous rendre compte de notre propre disparition..."

J'ai lu. 249 pages.
Galia Ackerman et Pierre Lorrain.
1997 pour l'édition originale.