01 juillet 2018

Relire les soeurs Brontë en version audio

les-hauts-de-hurlevent-emilie-bronte-livre-audio-cd-mp3-et-telechargementAprès ma lecture de la biographie de Branwell Brontë par Daphné du Maurier, l'envie de me replonger dans les oeuvres d'Emily, Charlotte et Anne est devenue pressante. En une semaine, j'ai donc écouté les deux seules oeuvres disponibles en version audio française, Les Hauts de Hurle-Vent et Jane Eyre.

Je craignais que cette nouvelle lecture du livre d'Emily Brontë soit décevante. J'ai découvert ce livre lorsque j'étais encore au collège et ne l'avais pas relu depuis l'âge de vingt ans. Je pensais que les échanges amoureux entre Heathcliff et Catherine me feraient lever les yeux au ciel, et que les tortures infligées à leurs victimes m'amèneraient à remettre en cause mon amour pour ce livre. En résumé, je craignais de m'apercevoir qu'il s'agissait d'une lecture d'adolescente.

Pas du tout. Bien sûr, j'ai détesté Heathcliff, sa Cathy et tous les autres, et le traitement que subit Hareton m'est particulièrement insupportable. Pourtant, il règne dans ce roman une atmosphère que je n'ai jamais trouvée ailleurs. Et, je dois l'admettre, même si les passions de ce type ne me paraissent pas forcément enviables dans la vraie vie tant elles relèvent davantage de l'obsession et du désir de possession que de l'amour, il y a dans l'attachement entre Heathcliff et Cathy quelque chose qui me fait vibrer.

Je ne vais pas écrire un nouveau billet sur ce livre, mais depuis ma dernière lecture, j'ai découvert quelques analyses qui en ont été faites. Emily est tellement difficile à cerner, même pour les spécialistes, que toute interprétation est forcément sujette à caution, mais j'aime beaucoup ces mots de Georges Bataille :

bataille" En fait, Wuthering Heights, encore que les amours de Catherine et de Heathcliff laissent la sensualité suspendue, pose au sujet de la passion la question du Mal. Comme si le  Mal était le plus fort moyen d'exposer la passion.
Si l'on excepte les formes sadiques du vice, le Mal, incarné dans le livre d'Emily Brontë, apparaît peut-être sous sa forme la plus parfaite. [...]

Pour mieux représenter le tableau du Bien et du Mal, je remonterai à la situation fondamentale de Wuthering Heights, à l'enfance, de laquelle date, dans son intégrité, l'amour de Catherine et de Heathcliff. C'est la vie passée en courses sauvages sur la lande, dans l'abandon des deux enfants, alors que ne gênait nulle contrainte, nulle convention (sinon celle qui s'oppose aux jeux de la sensualité ; mais, dans leur innoncence, l'amour indestructible des deux enfants se plaçait sur un autre plan). Peut-être même cet amour était réductible au refus de renoncer à la liberté d'une enfance sauvage, que n'avaient pas amendée les lois de la sociabilité et de la politesse conventionnelle. Les conditions de cette vie sauvage (en dehors du monde) sont élémentaires. Emily Brontë les rend sensibles - ce sont les conditions mêmes de la poésie, d'une poésie sans préméditation, à laquelle l'un et l'autre enfant refusèrent de se fermer. Ce que la société oppose au libre jeu de la naïveté est la raison fondée sur le calcul de l'intérêt. [...]

Comme le dit Jacques Blondel, nous devons noter que dans le récit, "les sentiments se fixent à l'âge de l'enfance dans la vie de Catherine et de Heathcliff." Mais si, par chance, les enfants ont le pouvoir d'oublier un temps le monde des adultes, à ce monde ils sont néanmoins promis. [...]

Le sujet du livre est la révolte du maudit que le destin chasse de son royaume et que rien ne retient dans le désir de retrouver le royaume perdu."

Virginia Woolf offre également une vision remarquable de ce chef d'oeuvre : " Hurlevent est un livre plus difficile à comprendre que Jane Eyre, car Emily était un plus grand poète que Charlotte. woolfL’écriture, pour Charlotte, était une manière de réaffirmer avec une éloquence passionnée et magnifique : « J’aime », « Je hais », « Je souffre ». Son expérience, quoique plus intense, est sur le même plan que la nôtre. Il n’y a, en revanche, plus de « Je » dans Hurlevent. Nous n’y trouvons ni gouvernante, ni employeur. Nous y trouvons de l’amour, mais ce n’est pas celui du commun des mortels. Emily était portée par une vision plus générale. L’élan qui la poussait à créer n’avait pas pour origine sa souffrance ou ses blessures. Le monde lui apparaissait fracturé et livré au désordre et elle se sentait capable de lui redonner son unité par l’écriture. Cette ambition immense se perçoit tout au long du livre – un combat inabouti, mais empreint d’une détermination magnifique, pour faire entendre, par la bouche des personnages, quelque chose qui ne se résume pas à « J’aime » ou « Je hais », mais aurait à voir avec « nous, toute l’espèce humaine » et « vous, les puissances éternelles… », la phrase restant inachevée. Il n’est guère étonnant qu’il en soit ainsi ; il est au contraire étonnant qu’elle parvienne à nous faire partager ce qui en elle cherchait à s’exprimer. Nous le percevons dans les mots que bredouille Catherine Earnshaw : « Si tous les autres périssaient et que lui seul demeurât, je continuerais encore d’exister, et si tous les autres demeuraient et que lui pérît, l’univers se transformerait en un vaste monde étranger ; je n’aurais plus l’impression d’en faire partie. » [...]  C’est comme si Emily Brontë parvenait à défaire tout ce par quoi nous connaissons les êtres humains et à insuffler à ces ombres méconnaissables un tel souffle de vie qu’elles transcendent la réalité. Elle jouit du don le plus précieux qui soit. Elle avait le pouvoir d’émanciper la vie du poids des faits, de suggérer en quelques touches l’essence d’un visage qui n’avait dès lors nul besoin d’un corps ; et en disant la lande, de libérer le souffle du vent et le fracas du tonnerre. "

Vous êtes sans doute ravis de l'apprendre, mais Les Hauts de Hurle-Vent réintègre avec fracas la liste de mes romans favoris.

J'ai ensuite hésité à relire Jane Eyre, que j'avais adoré, mais que je trouve plus raisonnable et qui évoque moins de souvenirs passionnés chez moi. jane-eyre-charlotte-bronte-litterature-audio-cd-mp3-et-telechargementJ'avais oublié la nature impétueuse de Jane, aussi ai-je été rassurée dès la première bagarre entre la jeune orpheline et son affreux cousin Reed.
Certes, lorsqu'on connaît le mystère de Thornfield, le charme du livre opère moins bien. Je n'ai pas tremblé en entendant les rires de Grace Poole comme j'avais pu le faire lors de ma première lecture, mais j'ai pris un immense plaisir à observer Jane Eyre avec dix ans de plus que lors de ma précédente lecture. Elle est extrêmement moderne et ses propos sur les femmes ou encore les inégalités sociales m'ont enchantée.
Je sais que l'enfance de Jane ennuie plus d'un lecteur, mais c'est toujours l'une des parties qui me plaisent le plus. De même, j'apprécie beaucoup le passage de Jane ches les Rivers. A la lumière de ma récente lecture de la biographie de Daphné du Maurier, j'y ai vu des liens avec la mort des deux soeurs aînées de la famille Brontë et bien entendu avec l'expérience de Charlotte en tant que professeur.  
Niveau ambiance, si vous aimez les vieilles demeures anglaises, Thornfield ne pourra que vous séduire. Charlotte Brontë rend ce lieu d'autant plus attachant qu'elle l'identifie comme celui où Jane, qui a toujours vécu sans foyer, se met à se sentir véritablement chez elle (alors qu'elle n'est qu'une simple gouvernante).

Il y a quelques longueurs dans ce roman et les échanges entre Jane et Rochester m'ont moins émue que lors de ma première lecture, mais c'est assurément un incontournable pour ceux qui aiment la littérature victorienne.

Deux textes auxquels les éditions Thélème ont, comme à leur habitude, offert une version audio de grande qualité.

Grâce à Jane Eyre, je débute mon challenge Pavé de l'été. Si vous voulez participer, rendez-vous chez Brize.

Les Hauts de Hurle-Vent. Thélème. 14h09.
Jane Eyre. Thélème. 21h29.

 

pavé

 


01 juin 2018

Le Monde infernal de Branwell Brontë - Daphné du Maurier

branwellDe nombreuses légendes existent au sujet des membres de la famille Brontë. Comment ces trois soeurs, filles de pasteur et vivant isolées du monde ont-elles pu écrire certains des romans anglais les plus célèbres ? Leur unique frère, Branwell, était-il aussi doué, violent et fou qu'on l'a dit ?

Le monde infernal du titre, bien qu'il semble jouer sur la légende noire de Branwell Brontë, fait en réalité référence aux histoires écrites par les enfants de la fratrie. En effet, dès leur plus jeune âge, Charlotte et Branwell, alors inséparables, écrivent leurs chroniques angrianes. Emily et Anne participeront également à cette entreprise. Selon Daphné du Maurier, ces écrits de jeunesse sont la source de l'esprit créatif des Brontë. J'ai eu l'occasion de lire quelques extraits de ce monde inventé par Branwell et ses soeurs il y a quelques années. Si elles ne sont pas, loin s'en faut, au niveau des romans qui ont rendu la famille célèbre, ces juvenilia ont visiblement eu une influence énorme sur leurs auteurs, Branwell Brontë en tête.
Petit, roux et myope, le seul fils Brontë, très complexé, a selon Daphné du Maurier utilisé son monde infernal pour se créer un alter ego qui est son parfait contraire : grand et fort, aussi séduisant que séducteur.

Bien qu'il n'ait jamais bénéficié d'une instruction en dehors de chez lui (Du Maurier soupçonne que l'attitude protectrice de son père s'explique par le fait que Branwell était probablement épileptique), la famille Brontë est persuadée que le jeune homme est promis à un avenir brillant. Cependant, ses écrits ne trouveront jamais le moindre éditeur, et les extraits de ses poèmes fournis par Daphné du Maurier deviennent de plus en plus éprouvants à lire, aussi répétitifs et indigestes que morbides. 
On connaît aussi quelques portraits réalisés par Branwell Brontë, mais après un refus d'admission à la Royal Academy et une très courte et peu florissante carrière de portraitiste, il semble abandonner ses ambitions.
Ses tentatives d'exercer en tant qu'employé des chemins de fer ou de précepteur seront également des échecs.

Autorportrait de Branwell Brontë

En parallèle, Charlotte et Emily se rendent à Bruxelles. Anne est préceptrice pour les Robinson. Si Daphné du Maurier n'est pas certaine que l'on puisse établir des liens systématiques entre leurs oeuvres et les rencontres qu'elles font ou l'état de leur frère, elle pense que cette ouverture sur le monde et la confrontation de leurs textes avec des professeurs a permis aux soeurs Brontë de dépasser le stade des écrits de leur enfance, chance dont Branwell ne bénéficiera pas. Plus leur frère sombre et plus elles agissent discrètement pour se faire publier. Après un premier recueil de poèmes qui ne trouvera que deux acheteurs et de nombreux refus d'éditeurs, Jane Eyre est publié en un temps record et rencontre un véritable succès.

"Combien l'enfant Branwell se serait réjoui des succès de sa soeur... Mais l'homme, non. A l'homme, il fallait tout dissimuler. Il ne pouvait les partager."

De son côté, plus l'on avance dans le temps, et plus Branwell se réfugie dans son monde imaginaire et semble accumuler les mensonges. Ainsi, s'est-il réellement pris de passion pour Mrs Robinson ou a-t-il inventé cet amour pour se valoriser auprès de sa famille, de ses amis et (surtout) de lui-même ? A-t-il écrit le début des Hauts de Hurlevent ? Il semblerait qu'Alexander Percy, son héros de fiction, ne suffisait plus dans les dernières années de sa vie, alors que plus personne excepté lui n'espérait le voir devenir quelqu'un.
Au presbytère où tous les enfants Brontë sont rentrés, rien ne va plus. Alors que sa biographe insistait sur l'affection et la complicité qui unissait dans sa jeunesse Branwell et sa famille, les lettres de Charlotte à une amie montre l'exaspération qu'il provoque avec ses crises et ses excès d'alcool. On le traite toujours avec affection, mais comme un enfant qui se comporterait mal. Il dort dans la chambre de son père, et personne ne songe qu'il puisse souffrir d'une maladie réelle avant qu'il ne soit trop tard.
On connaît la suite, les quatres membres de la fratrie passés à la postérité meurent très jeunes, même si Charlotte aura le temps de publier quatre romans.

Une biographie adoptant un angle de vue original, très agréable à lire et bien documentée (même si les sources existantes sont peu nombreuses). J'ai envie de me replonger dans les oeuvres des soeurs Brontë.

Un autre avis ici.

Je remercie les Editions de la Table Ronde pour ce livre.

Petit Quai Voltaire. 344 pages.
Traduit par Jane Fillion.
1960 pour l'édition originale.

 

moisanglais

 

20 septembre 2008

Le treizième conte ; Diane Setterfield

resize_3_Plon ; 389 pages.

Je crois que je suis vraiment la dernière à lire ce roman qui a suscité un très grand enthousiasme depuis sa sortie en janvier 2007. Je l'avais acheté à ce moment là, feuilleté, mais je n'avais pas encore eu l'envie de le lire. Il faut dire qu'il avait été comparé à Possession, livre que j'ai été incapable de terminer, et les romans qui font l'unanimité m'inquiètent toujours beaucoup. Je viens donc, avec beaucoup de retard, ajouter ma voix au concert de louanges qui entoure Le treizième conte.

Margaret Lea est une jeune femme solitaire, qui aime davantage la compagnie des livres que celle des gens. Depuis toujours, elle a fait de la librairie de livres d'occasion de son père son antre. Un jour, elle reçoit une lettre, à l'écriture étrange, qui lui vient de Vida Winter, un auteur de best-sellers. Celle-ci souhaite confier l'histoire de sa vie à Margaret, qui a déjà rédigé quelques biographies succinctes. La jeune femme est très étonnée, elle n'est pas une réelle biographe. De plus, elle est sceptique. Vida Winter est réputée pour avoir fait de sa vie un mystère. Troublée par l'arrivée inattendue de cette lettre, Margaret décide de feuilleter le seul livre de l'écrivain disponible dans la librairie de son père, un recueil de treize conte selon le titre. Finalement absorbée par les douze premiers contes qu'elle lit, elle découvre avec stupeur que le treizième conte n'a jamais été publié. Sa rencontre avec Vida Winter soulève encore davantage de points obscurs, et la mène dans une histoire de fantômes, de jumelles, de famille brisée, qui renvoie à Margaret le reflet de ses propres drames.

Soyons honnêtes, la première chose qui m'a plu dans ce livre, c'est sa couverture. Tant la première que la quatrième, puisque cette dernière nous promettait une histoire à la Rebecca. Bon, sur ce dernier point, c'est raté. L'ambiance n'est pas celle des romans à tendance gothique qui était promise. La grande demeure des Angelfield tombe en ruine, le plancher craque, il y a bel et bien des cadavres dissimulés et des nuits sans lune, mais ce n'est pas cela qui rend Le treizième conte aussi angoissant, aussi bouleversant et aussi captivant. Il y a quand même un très bel hommage rendu à la littérature anglaise du XIXe siècle dans ce livre. On pense à Jane Eyre bien sûr, abondamment cité. Pour ma part, j'ai surtout pensé à Wuthering Heights. D'autres clins d'oeil parsèment également ce livre, à travers le comportement des personnages ou au cours de leurs discussions. Nous passons également du temps dans les vieilles bibliothèques des demeures que nous traversons. Et puis, j'ai adoré le fait que les personnages n'échangent que par lettres, même si le roman se déroule à notre époque.
Il y a certaines ficelles un peu grosses, quelques questions qui surviennent un peu tard, c'est vrai. Mais cela est totalement gommé par la puissance de l'histoire que raconte Vida Winter. La plume de Diane Setterfield est très belle, très énigmatique. Elle nous tient en haleine, certaines phrases ne prennent tout leur sens qu'à la fin, pour nous bluffer complètement. Les personnages ne sont pas beaux, mais leur attitude est entière et cela les rend attachants. De plus, leur histoire est tellement triste qu'elle ne peut qu'émouvoir. 
Quelques questions restent en suspens, mais cela fait aussi partie des charmes de ce roman, dont on a du mal à croire qu'il est le premier-né de Diane Setterfield.

Je me suis plongée dans ce roman avec un bonheur que je n'avais pas ressenti depuis longtemps, et je vous souhaite de refermer ce roman aussi conquis que moi.

Les avis de Allie, Clarabel, Fashion, Praline, Gachucha, Karine, Cuné... J'en oublie plein, mais n'hésitez pas à mettre votre lien.