14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

prince des marées

Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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10 juillet 2020

Etés anglais (La Saga des Cazalet I) - Elizabeth Jane Howard

étés anglaisChaque été, William et Kitty Cazalet reçoivent leur nombreuse famille dans leur demeure du Sussex. En cette année 1937, l'ambiance est particulière puisqu'Hitler adopte une attitude de plus en plus belliqueuse.
Sybil, l'épouse de Hugh Cazalet, s'apprête à donner naissance à son dernier enfant (à moins qu'il ne s'agisse de jumeaux). Villy, la femme d'Edward, se prépare également à ces retrouvailles familiales. Quant à la très jeune Zoë, mariée au troisième fils, elle a du mal à trouver sa place dans cette famille où elle est surtout la belle-mère maladroite et superficielle des enfants de son époux.
Du côté des plus jeunes, l'adolescence fait des ravages. Polly et Louise aimeraient bien se débarasser de leur encombrante cousine, Clary. Teddy et Simon reviennent de pension à la fois grandis et mal dans leur peau.
Bien qu'unis, les membres de la famille sont surtout préoccupés par leur petite personne. Seule tante Rachel, la vieille fille, se préoccupe de tout le monde, au détriment de son propre bonheur.

Sorti en début d'année, le premier tome de la Saga des Cazalet rencontre un joli succès. Il faut reconnaître que cette histoire permet de bien s'évader en temps de confinement.
Il m'a fallu un peu de temps pour m'intéresser à cette histoire. Les incessants changements de point de vue ont l'avantage de fluidifier la lecture, mais ils donnent au départ une impression de superficialité. La profusion de détails (l'auteur indique jusqu'au nombre de pots de chambre nécessaire à l'accueil des invités) m'a semblé excessive dans la première partie du livre.
Puis, les personnages ont commencé à devenir plus familiers et j'ai adoré les suivre à Londres puis à Home Place.

Dans ce premier tome de la Saga des Cazalets (qui compte quatre tomes originaux et un plus tardif), beaucoup de personnages sont encore très jeunes. Triturés entre les chamailleries enfantines et la prise de conscience d'enjeux plus sérieux, ils sont tour à tour attendrissants, agaçants et émouvants. Les filles vivent à une époque charnière, où les femmes n'ont pas envie d'avoir leur avenir tout tracé vers le mariage et la maternité. Quant aux garçons, ils sont coincés entre leur école où on les malmène et la perspective d'une guerre.

Du côté des adultes, ce sont surtout les femmes qui se révèlent intéressantes. Elles ont dû renoncer à toute idée de carrière professionnelle pour se marier, n'ont pas accès à la contraception qui leur permettrait de ne pas subir des grossesses non désirées et peuvent encore moins exprimer leur non désir d'enfant.
Les trois mariages des fils Cazalet sont remplis de non-dits et de faux-semblants. Les maris sont souvent décevants et typiques de leur époque, bien que généralement sympathiques (à une exception très notable). Seul Hugh, le frère aîné, blessé pendant la Première Guerre mondiale m'a touchée.

Les domestiques et les employés occupent une petite place dans ce tome (j'ai l'impression que beaucoup de déceptions sont causées par la comparaison avec Downton Abbey). J'ai adoré le personnage de Miss Milliment, l'enseignante de Polly et Louise, condamnée à vivre très modestement à cause de la mort de son fiancé, de son physique ingrat ne lui ayant pas permis d'en trouver un autre, et surtout de sa condition de femme.

" Quelle aubaine, quand Viola lui avait écrit pour qu’elle fasse la classe à Louise et par la suite à sa cousine Polly. Avant ce miracle, elle commençait à désespérer : l’argent laissé par son père lui procurait tout juste un toit sur la tête, et elle avait fini par ne plus avoir de quoi régler le bus jusqu’à la National Gallery, sans parler de l’entrée aux expositions payantes. La peinture était sa passion, en particulier les impressionnistes français, et, parmi eux, Cézanne était son dieu. Elle songeait parfois avec une pointe d’ironie qu’il était bizarre qu’on ait si souvent dit d’elle qu’elle faisait « un bien vilain tableau ». "

Ce n'est pas un coup de coeur, mais j'ai beaucoup aimé ce premier tome dans lequel règne une certaine douceur mêlée à des moments qui amorcent ou annoncent des tragédies. J'attends la suite avec impatience !

Les avis d'Hélène, Mimi et Nicole.

Quai Voltaire. 557 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1990 pour l'édition originale.

21 juin 2020

Bleak House - Charles Dickens

bleak housePersonne ne se sait exactement depuis quand le procès Jarndyce contre Jarndyce fait rage. " D’innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance ; d’innombrables jeunes gens par le mariage ; d’innombrables vieillards ont cessé de l’être en mourant. Des dizaines et des dizaines de personnes se sont trouvées de manière affolante impliquées dans l’affaire Jarndyce et Jarndyce sans savoir comment ni pourquoi ; des familles entières ont hérité de haines légendaires en même temps que du procès. Le petit demandeur ou le petit défendeur à qui l’on avait promis un nouveau cheval à bascule pour le jour où l’affaire Jarndyce et Jarndyce serait réglée a grandi, a fait l’acquisition d’un vrai cheval et s’en est allé trotter dans l’autre monde. "
C'est dans ce contexte que la jeune orpheline Esther Summerson, élevée par une marraine lui ayant répété toute son enfance qu'elle a fait le déshonneur de sa famille en voyant le jour, puis envoyée après la mort de sa bienfaitrice dans une école, est finalement employée par Mr Jarndyce dans sa demeure de Bleak House. Elle rencontre lors de son voyage vers son nouveau domicile les deux pupilles de Mr Jarndyce, Ada Clare et Richard Carstone. Les trois jeunes gens vont dès lors former un trio inséparable.
Au même moment, l'orgueilleuse Lady Deadlock, également impliquée dans le procès, s'évanouit à la vue d'un simple document tendu par Mr Tulkinghorn, avoué de son mari.

Même si je dois avouer que j'ai été contente de voir le bout de cette énorme brique (presque 1400 pages), je tiens enfin le livre qui me donne envie de rajouter Dickens à la liste des auteurs que j'admire.

Sa plume est incroyable. Il nous fait passer du rire aux larmes, excelle aussi bien dans la description des phénomènes météorologiques que dans l'art de croquer les personnages.
Il utilise son art pour critiquer les institutions politico-judiciaires anglaises, et le moins que l'on puisse dire est qu'elles (ainsi que leurs membres) en prennent pour leur grade.

« Question (numéro cinq cent dix-sept mille huit cent soixante-neuf) : Si je vous comprends bien, il est incontestable que ces procédures réglementaires sont source de retards ? Réponse : Oui, d’un certain retard. Question : Et de frais considérables ? Réponse : Bien évidemment elles ne peuvent pas être appliquées pour rien. Question : Et d’indicibles tracasseries ?. Réponse : Je ne suis pas en mesure de l’affirmer. Elles n’ont jamais été source de tracasseries pour moi personnellement ; tout au contraire. Question : Mais vous estimez que leur abolition porterait tort à une catégorie d’hommes de loi ? Réponse : Je n’en ai pas le moindre doute. Question : Pouvez-vous donner en exemple un type de cette catégorie ? Réponse : Oui. Je citerais sans hésitation M. Vholes. Il serait ruiné. Question : M. Vholes est-il considéré dans les milieux professionnels comme un homme respectable ? Réponse (qui a porté le coup de grâce à l’enquête pour dix ans) : M. Vholes est considéré dans les milieux professionnels comme un homme éminemment respectable. »

Jarndyce contre Jarndyce préfigure Le Procès de Kafka, comme le note Jean-Pierre Ohl dans sa biographie de l'auteur. Nous n'en savons rien, n'y comprenons rien. Krook, le vieux fou qui entasse des masses de papier est un reflet de tous les Chanceliers ayant officié dans l'affaire. Le coup de grâce final est aussi terrible que brillant, mais je ne vous en dirais pas plus.

Si l'entreprise de Dickens avec ce roman est de critiquer la société anglaise, il y met aussi bien d'autres choses, à commencer par des personnages inoubliables.
Esther Summerson, l'une des deux voix du roman (l'autre étant celle de l'auteur), a des airs de Jane Eyre, aussi bien en raison de son enfance qu'à cause de sa personnalité. Son destin est moins fougueux que celui de l'héroïne de Charlotte Brontë, mais elle affronte la pauvreté, le scandale, la déception amoureuse, pour elle ou pour ses amis. C'est une vraie héroïne de roman victorien.

Coavinses arrête SkimpoleLes autres personnages sont nombreux (cela m'a d'ailleurs déboussolée au début) et représentent chacun une profession ou une classe sociale. Certains sont détestables tant ils sont pervertis par l'appât du gain et ont un comportement absurde. Le vieil usurier incapable de marcher, les dames de charité négligeant leurs enfants pour poursuivre des causes plus nobles (même si la vision de la femme par Dickens qui ressort est très conservatrice), Mr Turveydrop obsédé par son maintien, le soit-disant enfant Mr Skimpole qui refuse de prendre la moindre responsabilité et précipite sans scrupule commerçants, amis et famille dans la misère, pourraient sortir d'un roman de Lewis Carroll. Dickens ne se gêne pas pour les traiter avec sarcasme et mépris. Derrière ces personnages, on entrevoit les ombres de certains personnages de la vie de Dickens, en particulier ses parents. Mr Skimpole a le même rapport à l'argent que le père de Dickens. Ses proches le traitent en enfant, et Esther elle-même est d'abord magnanime envers lui. C'est pourtant l'un des personnages les plus détestables du livre.

A travers d'autres figures Dickens rend heureusement son histoire poignante. Les pauvres gens ont évidemment sa sympathie. Le petit Jo, qui balaye son carrefour, mange les mots et vit dans un taudis de Tom-tout-seul sans rien demander à personne est un exemple de la misère scandaleuse dans laquelle vivent de trop nombreux enfants dans l'Angleterre triomphante du XIXème siècle. Il m'a fait pleurer le bougre.

" Jo vit — c’est-à-dire que Jo n’est pas encore mort — dans un coin en ruine, connu de ses semblables sous le nom de Tom-tout-seul. C’est une rue noirâtre, délabrée, évitée par tous les gens convenables ; d’entreprenants vagabonds s’y sont emparés des maisons branlantes, quand leur décrépitude était déjà fort avancée, et, après s’être rendus maîtres des lieux, se sont mis à les louer en appartements. À présent ces habitations croulantes contiennent nuitamment un grouillement de misère. De même que sur une créature humaine tombée en ruine apparaît une vermine parasitaire, de même ces abris en ruine ont engendré un pullulement d’existences nauséabondes qui se glissent pour entrer et sortir par les interstices des murs et des palissades, qui se pelotonnent pour dormir, nombreux comme des asticots, là où dégoutte la pluie ; ces êtres vont et viennent, apportent et remportent la fièvre et sèment trop de maux à chacun de leurs pas pour que Lord Coussif, Sir Thomas Doussif et le duc de Foussif et tous ces beaux messieurs du gouvernement, jusqu’à Zoussif inclus, y portent remède en cinq cents ans, bien que nés expressément pour le faire. "

Aucun mariage de gens modestes n'est célébré sans que Dickens évoque la nécessité d'éduquer les mariés, hommes ou femmes. Krook qui essaie d'apprendre à lire, est aussi fou que triste à contempler. Lorsque le naïf Richard est englouti comme tant d'autres avant lui dans le procès qui a gouverné la vie de sa famille, on tremble pour lui.
Il y a aussi le si brave soldat George, le généreux Alan Woodcourt, le suprenant inspecteur Bucket, Charley, Jenny...

C'est un monde que nous offre Dickens avec ce roman, dont les thèmes sont bien plus nombreux et les intrigues sont bien plus subtilement imbriquées que ce que mon pauvre billet laisse entendre. Un chef d'oeuvre que Gallimard a eu mille fois raison d'éditer enfin dans une édition grand public de qualité. A quand les autres ?

Les avis de Keisha et de Cuné.

Folio. 1469 pages.
Traduit par Sylvère Monod.
1853 pour l'édition originale.

03 juin 2020

Le Meurtre de Roger Ackroyd - Agatha Christie

ackroyd

King's Abbot est une paisible et ennuyeuse petite ville de la campagne anglaise où la mort de Mrs Ferras, la plus riche veuve du coin, provoque beaucoup d'interrogations.
Le Dr Sheppard, dont la soeur Caroline est la commère en chef de la commune, se rend chez son ami le puissant industriel Roger Ackroyd, fiancé de la défunte, qui lui confie que Mrs Ferrars s'est donné la mort après lui avoir avoué avoir assassiné son premier mari et qu'elle était depuis la victime d'un maître-chanteur.
Une lettre lui dévoilant le nom de ce dernier arrive alors chez Roger Ackroyd, mais le médecin est congédié avant d'avoir pu prendre connaissance du nom de celui qui extorquait l'argent de Mrs Ferrars en échange de son silence. Quelques heures après être rentré chez lui, le Dr Sheppard est appelé en urgence. Roger Ackroyd vient d'être assassiné.
Les indices convergent rapidement vers le beau-fils de Mr Ackroyd, Ralph Paton, d'autant plus que celui-ci a disparu. Sa fiancée, Miss Flora Ackroyd, refusant la piste de la police, décide d'engager le nouveau voisin du Dr Sheppard, un certain Hercule Poirot...

Le Meurtre de Roger Ackroyd est l'un des romans les plus célèbres d'Agatha Christie, tellement célèbre que l'on m'a révélé ce qui en faisait la grande originalité il y a quelques années. J'espérais que le temps me permettrait d'oublier, mais j'ai dû me résoudre au fait que cela n'arriverait jamais. Ne voulant pas passer complètement à côté de ce livre, j'ai profité du Mois anglais pour le découvrir.

C'est un livre très drôle, britannique jusqu'au bout des ongles. Il ravira les amateurs de petites communautés rurales anglaises dans lesquelles les potins sont l'occupation favorite.
Comme toujours chez Agatha Christie, la résolution du meurtre n'est pas le seul mystère élucidé, nombre d'autres petits (ou grands) secrets sont déterrés au cours de l'enquête. Hercule Poirot est en pleine forme, suffisant jusqu'au ridicule et brillant. Les autres personnages sont assez caricaturaux, tout comme leurs existences, mais cela rend le récit particulièrement vivant.
Evidemment, la construction du livre est ce qui en fait la saveur principale, d'où mon regret de ne pas l'avoir lu avec des yeux complètement neufs.

Je n'ai pu m'empêcher de me demander si Agatha Christie avait lu Drame de chasse de Tchekhov et s'en inspirer, j'y trouve des points communs troublants.

Il est évident que ma lecture a été influencée par ce que j'en connaissais, ce que j'ai un peu regretté. Toutefois, ce livre rejoint sans peine mes préférés parmi les livres que j'ai lus de la Reine du crime (une petite quinzaine, j'ai encore du pain sur la planche).

Une lecture audio très réussie. Attention aux amateurs, les éditions Thélème (que j'adore habituellement) en proposent une version annoncée comme étant intégrale, mais deux fois moins longue.

Audiolib. 7h42.
1926 pour l'édition originale.

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19 février 2020

Miroir de nos peines - Pierre Lemaître

lemaîtreLouise a trente ans lorsque débute la "Drôle de guerre". Bien qu'exerçant le métier d'institutrice, elle est aussi serveuse dans le restaurant de Monsieur Jules. Un jour, le docteur, grand habitué de La Petite Bohème, demande un curieux service à la jeune femme, service qui va bouleverser sa vie.
Gabriel, de son côté, est mobilisé sur la Ligne Maginot, dont le rôle est d'empêcher l'invasion allemande (ce qui, comme chacun le sait, sera fort utile...). Parmi ses camarades de garnison se trouve un certain Raoul Landrade, "la plaque tournante de tous les magouillages", qui va l'entraîner malgré lui dans des situations des plus inconfortables.
Enfin, Désiré Migault est un véritable caméléon. Avocat brillant, responsable de la propagande ou prêtre, il n'a pas son pareil pour convaincre les plus récalcitrants. Qui le démasquera ?

Je dois faire partie des rares personnes aimant lire à ne jamais avoir lu Pierre Lamaître. J'avais bien commencé Au revoir là-haut lors de sa sortie, mais le style de Pierre Lemaître ne supportait vraiment pas la comparaison avec Erich Maria Remarque dont je venais d'achever la lecture. Depuis, j'ai vu la superbe adaptation du roman par Albert Dupontel, qui m'a donné envie de redonner sa chance à l'auteur.
Je ne vais pas faire de mystère, je suis assez déçue par ce livre.
Pourtant, Miroir de nos peines n'est pas un livre épouvantable, que ce soit clair. C'est l'auteur en personne qui le lit dans l'édition Audiolib, et le moins qu'on puisse dire est qu'il s'agit d'un très bon conteur. Il aime ses personnages, leur donne vie avec talent et a beaucoup d'humour. Désiré, Raoul et Monsieur Jules en particulier m'ont séduite. Ce sont des personnages hauts en couleur, irrésistibles malgré (ou plutôt grâce à) leur aplomb ou leur mauvais caractère. Grâce à eux, Lemaître nous délecte de descriptions de la débâcle de l'armée française, que la censure dissimule de manière éhontée jusqu'au bout. Ainsi, Désiré, devenu censeur modèle, rature les lettres des soldats à leur famille :

"Il ouvrit les lettres des soldats à leurs parents et, considérant qu’il fallait s’attaquer prioritairement au cœur de la syntaxe, il supprima tous les verbes. Les destinataires reçurent alors des courriers du type : « On      ferme, tu      . On      d’une corvée à l’autre sans      vraiment ce qu’on      là. Les copains      souvent, tout le monde      . »

Chaque matin, le service recevait des instructions nouvelles que Désiré appliquait aussitôt avec zèle et précision. S’il était rappelé de censurer toute information concernant, par exemple, le pistolet-mitrailleur MAS 38, outre les verbes, Désiré caviardait tous les « M », les « A » et les « S ». Cela donnait quelque chose comme : « On      fer e, tu      . On      d’une corvée l’utre n      vr i ent ce qu’on      l. Le cop in      ouvent, tout le onde      . »

Même les pires moments sont rapportés de façon presque humoristique ou sont sont contrebalancés par les bonnes choses qui en ressortent.
Au final, rien n'est vraiment grave, et pour moi c'est là où le bât blesse. Je n'ai rien contre les histoires tragiques racontées sur le ton de l'humour. Je l'ai dit, j'adore Dupontel, et le film de Kheiron, Nous trois ou rien (qui se passe en partie dans les prisons iraniennes...), est l'un des films que j'ai le plus appréciés ces derniers temps. Mais ici, rien ne semble grave ou presque. A part le meurtre de sang froid de quelques prisonniers, à aucun moment je n'ai ressenti à quel point cette histoire était dramatique. Au bout d'un moment, j'ai été lassée par ce ton guilleret, ce récit devenant mièvre et dans lequel les coïncidences se mettent à pleuvoir pour boucler la boucle et permettre à tout le monde de s'en sortir, de se retrouver et de s'aimer. C'est sympathique mais insuffisant pour me plaire.

Pour les adeptes de l'auteur, il annonce dans un entretien après sa lecture qu'il va écrire une nouvelle trilogie qui se déroulera durant les Trente Glorieuses. Pour ma part, je vais m'arrêter là.

Audiolib. 14h01.
2020.


12 février 2020

Sombres citrouilles - Malika Ferdjoukh

sombres"Les petits enfants savent voler, c'est bien connu depuis Peter Pan. J'ai donc, chaque année, moins d'enfance pour m'aider. J'ai treize ans et demi, voilà tout."

C'est le 31 octobre, jour de l'anniversaire de Papigrand. Comme chaque année, la famille Coudrier se rassemble pour célébrer l'événement. Pourtant, cette année, la fête risque d'avoir une saveur amère. Dimitri, le fils préféré de Mamigrand a disparu en mer. Et puis, surtout, Hermès, Colin Six-ans et les jumelles Violette et Annette ont découvert un cadavre dans le potager. Cadavre qu'ils ont caché. Qui a bien pu tuer cet homme ? Et pourquoi ?

Voilà des années que je souhaite profiter d'Halloween pour enfin me plonger dans ce livre sans y parvenir. La sortie de l'adaptation en bande-dessinée m'a finalement décidée.
Je pensais trouver une histoire amusante et un peu effrayante, mais pour cela il faudra que je me tourne vers d'autres livres. A vrai dire, je suis surprise que Sombres citrouilles soit publié dans une édition jeunesse.
Certes, les narrateurs sont des enfants, mais des enfants qui rapportent des histoires d'adultes. On sent rapidement les tensions entre les enfants et leurs parents, entre la fille dont on a honte, celle qui retarde son arrivée, l'oncle dont personne ne savait la présence et celui qui ne viendra plus jamais. Quant à Mamigrand, elle a beau prendre soin de tout ce petit monde, il apparaît vite évident qu'elle n'est pas la mamie gâteaux dont rêvent les enfants.

citrouilles2Si les adultes sont moches, décevants, les enfants, eux, sont merveilleux. Ils prennent tous les risques afin de sauver un renard pourchassé et agissent pour permettre la réunion d'un couple de hérissons. Ce sont des enfants abîmés par les grandes personnes de leur famille, mais comme tous les enfants, même lorsqu'ils sont dédaignés, ils essaient de protéger les adultes.

Alors que la journée se déroule, les plus grands enquêtent afin de démasquer le meurtrier. Et dans une maison comme la Coudrière, les vieux meubles renferment bien des secrets.

C'est assez perturbant tant certains liens sont toxiques, mais en même temps il y a du suspense, de l'humour, de la tendresse et les noms à coucher dehors qui font la marque de Malika Ferdjoukh. C'est toujours un plaisir de la lire.

"Le feu d'artifice explosait dans toute la campagne, illuminant les collines, les champs et les marécages, d'étoiles, peut-être féériques, peut-être maléfiques...
Pour le petit renard tapi entre les racines, ce n'étaient que des coups de fusil ! Des fusils gigantesques, monstrueux, dont les balles montaient dans le ciel au-dessus des arbres en un vacarme qu'il n'avait encore jamais entendu de sa vie.
Alors, malgré sa pattes en mille morceaux, malgré la douleur qu'il transportait à ses flancs et qui le rendait fou, la terreur le submergea et le rendit plus fou encore. Il sortit de sa cachette, traînant sa patte, traînant le bandage maladroit que lui avait fait le petit enfant tout à l'heure. D'un coup de dents, il l'arracha. Puis il voulut courir. Il vacilla. Il essaya encore. Il avança. Et continua."

Quant à l'adaptation en bande-dessinée, je la trouve superbe. Les dessins donnent une ambiance surannée, la campagne est superbe et les scènes de nuit sont d'une beauté à couper le souffle.

L'Ecole des Loisirs. 222 pages.
2000 pour l'édition originale.

Rue de Sèvres. 153 pages.
Illustré par Nicolas Spitz.
2019.

27 février 2019

My Absolute Darling - Gabriel Tallent

absoluteJulia Alveston dite Turtle vit seule avec son père, Martin, dans une maison reculée. Martin est obsédé par l'idée de la fin du monde et a appris à sa fille à être autonome dans la nature.
Au collège, Turtle n'a pas d'amis et refuse la main tendue de l'une de ses enseignantes. Sa vie est bouleversée par la rencontre de deux adolescents de son âge et par le décès de la seule personne qui pouvait s'imiscer dans le duo père-fille malsain.

Roman incontournable de l'année dernière, je n'ai pas résisté lorsqu'on m'a proposé d'écouter My Absolute Darling de Gabriel Tallent. Je m'attendais à un roman sombre, mettant la nature et l'homme à nu, et de ce côté, j'en ai eu pour mon argent.
My Absolute Darling est un roman qui met mal à l'aise, qui file la nausée. On comprend très vite que la relation entre Turtle et son père n'a rien de normal. Il est brutal, vulgaire et surtout incestueux. N'espérez pas de jolies figures de style masquant l'horreur, il n'y en a pas dans ce livre. Et en faisant de cette relation quelque chose de plus complexe et de bien plus ambivalent que de la violence pure, l'auteur la rend d'autant plus crédible. Turtle hait son père, elle sait ce qu'il lui fait subir. Mais elle l'aime aussi. Follement. Autour, les gens savent, du moins se doutent, mais personne ne bougera.
C'est Turtle elle-même qui va devoir trouver le moyen de s'extraire de cette vie. En cela, My Absolute Darling est aussi un roman d'apprentissage. Ce cheminement ne se fait pas sans peine, la nature étant d'une extraordinaire violence. En quelques minutes, des instants d'enfance, de bonheur, se transforment en cauchemar. 

Malgré tout, si ce roman "coup de poing" a fonctionné sur moi, je lui ai aussi trouvé un côté brouillon. Il y a un excès d'événements et notamment un affrontement très "à l'américaine" rendant cette histoire difficile à croire. J'ai aussi trouvé les personnages, notamment les victimes, très mécaniques, froids, ce qui a davantage provoqué mon effroi que mon empathie.

Il est généralement difficile de qualifier ce genre d'histoires de coup de coeur, mais mes réserves ne viennent cette fois-ci pas uniquement de l'horreur du récit.

Un mot sur la version audio pour finir. La prestation de la lectrice est irréprochable, et bien que j'aie conscience de succomber aux a priori sur la pédophilie, j'ai apprécié que cette lecture soit effectuée par une femme.

Les billets d'Eva, Sylire et Violette.

Je remercie Audible pour cette écoute.

Audiolib. 12h52.
Lu par Marie Bouvet.
2017 pour l'édition originale.

28 août 2018

Les Fantômes du vieux pays - Nathan Hill

hill« Quand Samuel était enfant et lisait une Histoire dont vous êtes le héros, il plaçait toujours un marque-page à l’endroit où il devait prendre une décision très difficile, de sorte que, si l’histoire tournait mal, il pouvait revenir en arrière et recommencer autrement. »

Samuel Andresen-Anderson est apparu un jour sur la liste des futurs meilleurs écrivains américains grâce à la publication d'une seule nouvelle. Il n'a pas écrit une seule ligne depuis, l'avance versée par son éditeur pour son prochain roman lui a permis d'acheter une maison que la crise a dévaluée de façon spectaculaire, et sa carrière de professeur de littérature anglaise à l'université de Chicago l'ennuie. Pour contrer cette monotonie, il joue à Elfscape, un jeu en ligne dans lequel il fait équipe avec un certain Pwnage.
Tout bascule lorsqu'il reçoit un appel de l'avocat de sa mère qui lui apprend que cette dernière est accusée d'avoir agressé le gouverneur Packer, politicien n'ayant pas grand chose à envier aux membres les plus acharnés de l'alt-right américaine. Cette nouvelle est d'autant plus choquante pour Samuel qu'il n'a pas vu sa mère depuis qu'elle l'a abandonné à l'âge de dix ans.
Simultanément, Laura Pottsdam, une étudiante que Samuel a prise en flagrant délit de plagiat, mène une campagne afin de le faire renvoyer de l'université et son éditeur lui réclame le remboursement de la somme payée pour le livre qu'il n'a jamais écrit.

Alors que la rentrée littéraire 2018 commence, j'ai enfin pris le temps de lire cette parution 2017 qui avait été encensée par presque tout le monde.
Nathan Hill s'inscrit dans la lignée des auteurs américains de ce début du XXIe siècle en nous servant la tête de la société américaine sur un plateau. Tout y passe, les médias, le système scolaire, les réseaux sociaux, la société de consommation, la politique, le système électoral, les banques, la justice... Ses personnages sont souvent de parfaits produits de ce mode de vie individualiste et sans pitié pour ceux qui se montreraient trop honnêtes. Il nous sert nombre de phrases interminables, des listes de restaurants de fast-food, de produits bios, d'émotions standardisées donnant l'impression que l'on évolue dans un monde complètement fou dans lequel tout libre-arbitre est impossible.
Pire que cela, il fait preuve de beaucoup de cynisme, renvoyant dos à dos les actions des conservateurs et celles de ceux qu'il qualifie de militants libéraux. Comme si, finalement, on ne pouvait rien changer. Alors, on rit jaune. Beaucoup.

« Ils pensaient qu’ils étaient en train de changer le monde alors qu’ils aidaient Nixon à se faire élire. À leurs yeux, le Vietnam était intolérable, mais ils avaient répliqué en devenant eux-mêmes intolérables. »

« En fait, c’est assez génial. Les manifestants et la police, les progressistes et les conservateurs — ils ont besoin les uns des autres, ils n’existent pas les uns sans les autres, chacun a besoin d’un opposant à diaboliser. La meilleure façon de se sentir appartenir à un groupe, c’est d’en inventer un autre qu’on déteste. En un sens, aujourd’hui, c’était une journée extraordinaire, du point de vue de la publicité. »

Pourquoi Faye a-t-elle agressé ce gouverneur ? Pourquoi a-t-elle brutalement abandonné son fils ? Pour le savoir, nous remontons avec Samuel jusqu'en en 1968. Il a découvert que sa mère avait étudié durant un mois à Chicago, et qu'elle y avait été arrêtée pour prostitution. On y découvre une ville en ébullition, touchée par les émeutes ayant suivi la mort de Martin Luther King et foyer de protestation contre la guerre du Viêtnam. On y suit des cours pour être une bonne épouse docile, des jeunes gens idéalistes, des policiers lamentables et des journalistes bien frileux, qui commencent à céder aux sirènes du sensationalisme.

« Car c’est l’avenir de la télévision qui se joue sous leurs yeux : une pure sensation de combat. Le vieux Cronkite fait de la télévision comme on fait du journalisme papier, avec toutes les limites qui vont avec. La caméra de l’hélico, elle, donne une nouvelle perspective. Plus rapide, plus immédiate, plus riche, plus ambiguë — pas de filtre entre l’événement et la perception de l’événement. L’information et l’opinion des oncles face à l’information, lissées dans la même temporalité. »

Malgré toutes les qualités de ce roman, ce n'est pas un coup de coeur. Je l'ai trouvé moins maîtrisé que Freedom de Jonathan Franzen. Certains passages sont franchement longs et le propos devient assez naïf dans les dernières pages, où l'auteur se met à nous expliquer les choses de la vie de manière bien peu subtile. J'appréciais par ailleurs beaucoup l'idée de mêler cette histoire aux légendes norvégiennes, mais Nathan Hill exploite cela de façon maladroite (je ne pense pas que certaines révélations apportent grand chose à l'intrigue).

Un roman ambitieux, plutôt original dans sa forme et qui plaira à ceux qui aiment la littérature américaine malgré ses quelques maladresses (sans doute parce qu'il s'agit d'un premier roman).

D'autres avis chez Kathel, Karine, Claudialucia et Eva.

Gallimard. 706 pages.
Traduit par Mathilde Bach.
2016 pour l'édition originale.

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13 août 2018

Les Filles au lion - Jessie Burton

burton" Quasiment tous les Anglais, y compris les plus instruits, croyaient que nous avions plus de points communs avec les Soudanais qu’avec eux. Mais que connaissais-je du Sahara, des chameaux ou des Bédouins ? Pendant toute mon enfance, mon idéal de beauté et de glamour avait été la princesse Margaret. "

Odelle Bastien, installée à Londres depuis cinq ans, obtient un poste de secrétaire dans une grande galerie d'art. Pour cette jeune femme noire venue des Caraïbes, ce poste est inespéré dans l'Angleterre des années 1960. Peu après, elle rencontre Lawrie Scott, un jeune homme dont la mère vient de mourir en lui léguant uniquement un tableau étrange. Lorsque Lawrie montre cette oeuvre aux employeurs d'Odelle, ceux-ci sont stupéfaits : il pourrait s'agir de l'oeuvre d'un peintre de Malaga disparu pendant la guerre civile espagnole.
Nous remontons alors le temps jusqu'en 1936 pour rencontrer Olive Schloss, installée dans le sud de l'Espagne avec son père Harold et sa mère Sarah. Alors que les tensions sont à leur comble entre l'extrême-droite et les communistes, Harold Schloss, qui est marchand d'art, pense avoir découvert en son voisin un artiste hors du commun.

Lorsque l'on passe du temps sur la blogosphère, il est impossible de ne pas avoir entendu parler de Jessie Burton, dont le premier roman, Miniaturiste, a connu un succès énorme.
J'ai rapidement été captivée par cette histoire ressemblant à une sorte de chasse au trésor et alternant les époques et les lieux. Indéniablement, Jessie Burton a le sens du suspens. Chaque partie s'achève sur une révélation donnant une furieuse envie de connaître la suite de l'histoire. Les secrets de famille, les tableaux oubliés, les amours contrariés et surtout les intrigues que l'on pense cerner mais qui se révèlent bien plus tordues au dernier moment, j'adore ça. 
J'ai rapidement trouvé la construction des Filles au lion moins solide que des livres comme ceux de Marisha Pessl ou Confiteor de Jaume Cabré (je serais curieuse de savoir si Jessie Burton l'a lu) et j'avais deviné la principale supercherie dès le tout début du roman, mais l'enquête menée par Odelle est prenante, Marjorie Quick fascine et Lawrie ne manque pas non plus d'intérêt. Côté espagnol, on est aussi touché par Olive et Teresa, qui essaient de faire reconnaître leurs qualités dans un monde d'hommes. A défaut d'être particulièrement charismatiques et complexes, les personnages de Jessie Burton sont sympathiques.
Les descriptions des tableaux stimulent fortement notre imagination et nous amènent à nous interroger sur le sens de l'art, la nécessité ou non de connaître l'intention de l'artiste et également sur le sort des oeuvres lors des conflits.

" Peu importe la vérité, ce que les gens croient devient la vérité. "

Pourtant, je suis un peu déçue, et ma lecture est devenue pénible dans les cent dernières pages. Les coïncidences, déjà nombreuses jusque là, s'enchaînent et ne surprennent pas le lecteur parce que Jessie Burton s'est montrée habile mais au contraire parce qu'elle cède à toutes les facilités. J'ai aussi regretté que certaines pistes intéressantes soient à peine explorées, comme le talent d'écrivain d'Odelle.

Une lecture d'été agréable, mais une intrigue cousue de gros fils qui gâche la dernière partie du roman.

Je remercie Folio pour cette lecture.

D'autres avis chez Hélène et Maggie.

Folio. 513 pages.
Traduit par Jean Esch.
2016 pour l'édition originale.

11 août 2018

Dolores Claiborne - Stephen King

dolores-claiborne-de-stephen-king" Elle m’a bien eue, et vous savez ce qu’on dit : tu me roules une fois, honte à toi, tu me roules deux fois, honte à moi. "

Alors que Vera Donovan, riche propriétaire d'une demeure sur l'île de Little Tall dans le Maine, vient de mourir, Dolores Claiborne, son employée, est accusée de l'avoir assassinée. Interrogée, cette femme de soixante-cinq ans décide alors de se confier. Elle leur dit tout aux policiers qui l'interrogent, à commencer par le meurtre de son mari trente ans plus tôt. Mais, elle le jure, elle est innocente des accusations portées contre elle concernant le décès de sa patronne.

Dolores Claiborne n'est pas un roman de genre, ce n'est même pas réellement une enquête policière. Il s'agit d'un long monologue. Si Dolores interpelle régulièrement et avec impertinence les trois personnes qui l'entourent, deux policiers et une secrétaire, ils n'interviennent jamais. Cela peut sembler curieux et beaucoup d'auteurs se seraient cassé les dents avec ce type de roman, mais j'ai déjà remarqué que Stephen King était un formidable conteur et ce livre en est un bel exemple.
C'est avant tout l'histoire de sa famille que Dolores Claiborne raconte. On découvre d'abord une femme mariée trop jeune à un homme violent, intolérant et bien plus encore. Malgré cela, Dolores élève ses enfants et n'hésite pas à tenir tête à son mari. Elle s'exprime franchement, parfois de façon vulgaire et sans langue de bois. Dès les premières pages, on apprend que la mort de Joe Saint-George n'était pas accidentelle, que sa femme l'a bel et bien liquidé trente ans plus tôt. S'il est facile de supposer que les violences conjugales et l'alcoolisme sont les motifs de ce meurtre, nous devrons attendre que le récit arrive au jour de l'éclipse en 1963 pour en avoir la confirmation.
Avec sa patronne aussi Dolores a connu une histoire chaotique. Vera n'est pas une personne agréable et la confrontation entre ces deux femmes de poigne a fait des étincelles durant des décennies. Cette relation est parfois malsaine, puisque soumise aux changements d'humeur de Vera notamment, mais il s'agit d'une forme d'amitié. Sans doute parce qu'elle lui tient tête, l'impitoyable Vera se laisse aller avec Dolores. Tout ou presque entre elles repose sur des non-dits, des phrases prononcées l'air de rien, et pourtant... j'étais déjà fascinée par cette relation, mais la fin du roman lui donne une autre profondeur et laisse le lecteur interloqué.

Si je ne pense pas pouvoir lire un jour les romans d'épouvante de Stephen King, je réalise qu'il est un auteur bien plus complet et touche à tout que ce que je pouvais imaginer. Pas de surnaturel ici, simplement des moments d'angoisse et de terreur provoqués par les drames auxquels les personnages ont été confrontés. C'est bouleversant.

Encore une belle version audio des éditions Thélème, mais j'ai regretté que la voix de la lectrice soit aussi jeune pour un personnage de soixante-cinq ans.

Un autre avis ici.

Thélème. 8h24.
Lu par Elodie Huber.

Traduit par Dominique Dill.
1992 pour l'édition originale.