06 mai 2022

La Tache - Philip Roth

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Alors que l'affaire Lewinsky défraie la chronique, Coleman Silk, respectable professeur de lettres classiques juif et ancien doyen de la faculté de lettres de l'université d'Athena, est accusé d'avoir tenu des propos racistes par deux étudiants n'ayant jamais assisté à ses cours. Ce scandale est une opportunité pour ses rivaux, en particulier Delphine Roux, la nouvelle doyenne. Même ses amis ne se bousculent pas pour le défendre. L'épouse de Silk ne survivra pas au scandale.
Deux ans plus tard, encore aigri au point d'avoir demandé à Nathan Zuckerman d'écrire un livre sur l'affaire, l'ancien universitaire désormais retraité reçoit un courrier l'accusant d'entretenir une relation abusive avec une femme de ménage de l'université âgée de trente-quatre ans.

Ce roman, pensé comme une suite de J'ai épousé un communiste, est d'une actualité brûlante tout en me semblant moins pertinent que d'ordinaire (pardon Philip). Le parallèle avec la chasse aux sorcières est à nuancer parce que les jeux de pouvoir sont bien différents. Quelle que soit la portée des discours antiracistes et féministes ou de leurs dérives, ils ne sont pas portés par des gouvernants (ou alors par opportunisme électoral, et donc à la merci d'un retournement de veste qui ne manquera pas d'intervenir). Le harcèlement et la cancel culture sont avant tout des armes servant les groupes dominants. Une Delphine Roux est au mieux une exception, plus probablement encore un pur personnage de papier, quoi qu'en disent les petits chéris terrorisés par le soit-disant "islamo-gauchisme".

En revanche, il serait réducteur et périlleux de considérer ce livre comme un simple pamphlet réactionnaire et provocateur. Si Coleman Silk ne peut être considéré comme un cas général, il n'en est pas moins un drame individuel scandaleux. Nous sommes peu de choses face au caractère définitif d'une étiquette. Les individus sont bien plus complexes que ce que n'importe quelle idéologie tente de nous faire croire, et cela vaut aussi pour les chevaliers blancs autoproclamés.

Et puis, quand bien même j'ai grincé des dents, Roth nous présente comme à son habitude des personnages principaux d'une intensité et d'un réalisme incroyables. A l'image d'Ira Ringold et Seymour Levov, Coleman Silk a mené une vie pleine d'espérance, a bâti son rêve américain avant de le voir s'effondrer. Est-on condamné à se piéger soi-même ?

Folio. 479 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
2000 pour l'édition originale.


18 avril 2022

Pastorale américaine - Philip Roth

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"La vie de Levov le Suédois avait été, à ma connaissance, très simple et très banale, et par conséquent formidable, l’étoffe même de l’Amérique."

Lorsqu'il était dans le secondaire, Nathan Zuckerman et tous ses camarades éprouvaient une admiration sans bornes pour Seymour Levov, dit "le Suédois", le héros du lycée. Juif, très beau garçon, grand sportif, la moindre attention de sa part provoquait une fierté immense à celui qui en était l'objet.
Un demi-siècle plus tard, lorsque le Suédois le contacte, officiellement pour lui parler de son père, Zuckerman, devenu romancier, n'a pas oublié l'idole de sa jeunesse. Pourtant, l'histoire qu'il va écrire n'est pas celle qu'il imaginait.

Il y a quelque chose d'extraordinaire chez Philip Roth. Il commence par mettre en éveil nos préjugés, puis les retourne contre nous et en profite pour nous bouleverser. J'ai réellement cru détester Seymour Levov, au point de me demander comment j'allais réussir à le supporter durant presque six cents pages. Le style de l'auteur, volontairement lourd et ironique, ne me semblait pas assez séduisant pour apprécier ce que je croyais être une caricature.
En fin de compte, je ne suis que frustration depuis que j'ai achevé ce roman. Il me faut combler les blancs, chose impossible bien entendu.

Pastorale américaine, c'est l'histoire d'une ascension familiale à la façon du rêve américain. Sauf qu'il n'y a rien qui amuse autant les auteurs américains que de montrer que ça finit toujours par foirer, et nous en avons ici une démonstration magistrale et émouvante. Certes, Seymour Levov est l'homme le plus lisse du monde, marié à une reine de beauté et chef d'entreprise. Mais nous serions aussi à côté de la plaque que lui lorsque sa vie a volé en éclats si nous croyions qu'il n'y a rien de plus à en dire. Cet homme qui aime l'Amérique, qui n'a fait que la célébrer dans chacune de ses actions, a vu celle-ci lui exploser à la figure.

" Est-ce cela le détonateur ? Y a-t-il eu un détonateur ? Se peut-il que cette explosion n’ait pas eu besoin de détonateur ? "

Tout le récit va essayer de saisir où est-ce que ça a déraillé. Au sein de la famille Levov bien entendu, mais aussi dans l'Amérique des années 1960-1970, de la guerre du Vietnam, de la lutte pour les droits civiques, des affrontements sociaux. Nous allons croiser Angela Davis, parler politique, judaïsme, terrorisme et surtout paternité. Le tout jusqu'à un dîner final interminable où l'ancien dieu assiste impassible à la fin de son monde, sous le rire de l'une de ces personnes qui savourent la vue de "la crue du désordre".

Pour évoquer Portnoy et son complexe, j'avais parlé de livre provocateur, tendre et hilarant. Une description tout aussi juste de cette Pastorale américaine qui m'a encore plus touchée.

Folio. 580 pages.
Traduit par Josée Kamoun.
1997 pour l'édition originale.

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03 janvier 2022

Le Temps qu'il fait à Middenshot ; Edgar Mittelholzer

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"Cette maison et tout ce qu'elle renferme, voilà son univers, sa chrysalide. Entre ces quatre murs elle n'a pas à craindre le ridicule. Elle peut y faire des cabrioles, l'arbre droit et les pieds au mur. Qui oserait la blesser d'un éclat de rire ?"

Cela fait dix-sept ans que Mr Jarrow a perdu la raison. Depuis, il amasse des os d'animaux morts, affiche des photos macabres dans sa chambre à coucher et savoure chaque jour la lecture des faits divers rapportés dans les journaux. Sa femme, Agnès, et sa fille, Grace, subissent ses lubies sans broncher.
Lorsque Mr Holme, un voisin passionné d'orchidées, commence à s'intéresser à Grace, et qu'un fou furieux s'échappe de l'hôpital psychiatrique voisin, le fragile équilibre de Middenshot est mis à mal.

Le Temps qu'il fait à Middenshot emprunte au merveilleux pour nous conter une histoire qui explore la noirceur et la cruauté de l'être humain. Publié en 1952, le spectre des horreurs du nazisme y est omniprésent. Les contours du réel sont mal définis, la narration brouillée, obligeant le lecteur à réattribuer les flux de pensée qu'il perçoit aux différents personnages. De plus, ces derniers sont tous touchés par la folie, chacun à sa façon. Les éléments naturels sont des personnages de l'histoire, effrayant les personnages, dissimulant les crimes. Le vent, le brouillard puis la neige rythment notre lecture.

Cette forme inclassable est un prétexte pour nous livrer une réflexion passionnante sur la justice et la folie. Aurait-on pu empêcher la Shoah ? Suffit-il d'éliminer les mauvaises herbes pour empêcher le mal de se propager ? Peut-on distinguer les monstres des autres êtres humains ? Quels critères pour juger qu'un homme doit être mis hors d'état de nuire ?
L'auteur évoque le duel entre les tenants de la prise en compte de la psychologie et du contexte dans le jugement des crimes et ceux qui plaident pour une justice impitoyable. Les premiers sont-ils des idéalistes laxistes et irresponsables ? Les seconds ne nous condamneraient-ils pas à une société composée d'automates identiques ?

En plus de ces éléments déjà passionnants, j'ai été complètement envoûtée par la plume d'Edgar Mittelholzer. Ses descriptions sont d'une beauté à couper le souffle et sa plume retranscrit à merveille la violence des émotions et la complexité de ses personnages.

"Un soleil décoloré, semblable à une goutte d'huile de ricin coagulée, éclairait par moments le paysage convalescent. Quelques feuilles restaient encore aux châtaigniers, aux chênes et aux peupliers, mais beaucoup d'arbres, et surtout les plus verts, laissaient pendre leurs membres rompus, et les talus, les prairies défoncées par le bétail, les chemins creux, tout, jusqu'au portail des maisons, était jonché de débris de branchages. L'air froid sentait la feuille déchiquetée, l'arbre blessé, la plante violée par le vent. La fumée qui sortait des cheminées de briques rouges ne pouvait masquer cette odeur de bois qui saigne, de chlorophylle répandue, de sève encore à vif."

Avec ce livre je découvre également les éditions du Typhon et le travail d'édition remarquable a indéniablement ajouté à mon plaisir de lecture. Je vais me faire un plaisir de parcourir le reste de leur catalogue.

Un classique anglais dont je n'avais jamais entendu parler mais dont je ne peux que vous conseiller vivement la lecture.

Les éditions du Typhon. 336 pages.
Traduit par Jacques et Jean Tournier.
1952 pour l'édition originale.

30 novembre 2021

Mélodie de Vienne - Ernst Lothar

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"Même si c'est un fou qui met le feu au monde, le monde brûle."

Au numéro 10 de la Seilerstätte réside la famille Alt dans un très bel immeuble. Mozart en personne a joué sur l'un des instruments de la firme de pianos familiale. En 1888, Franz Alt, petit-fils du fondateur de l'entreprise, décide d'épouser la jeune Henriette Stein, fille d'un grand professeur viennois d'origine juive.

Ce roman décrivant la longue agonie de l'Empire Austro-Hongrois (puis de l'Autriche) depuis le suicide du prince héritier Rodolphe à l'Anschluss a de nombreuses qualités. Il se lit avec une grande facilité, l'écriture est belle, le discours engagé. Ernst Lothar nous fait observer, avec un habile effet de miroir, la chute d'une famille et d'un État qui ne sont plus que des chimères depuis très longtemps.
Derrière les relations complexes des Alt surgit une capitale où s'opposent les époques, où les bals et les amours de contes de fées côtoient des mouvements sociaux et des revendications nationalistes de plus en plus forts.

"... je suis un Autrichien qui sait que l’Autriche n’est une nécessité vitale qu’aux Habsbourg et aux Viennois. Et si tu veux, aux habitants de Salzbourg et de Graz ! Un peuple sans sentiment national est une absurdité. Et les Autrichiens n’en ont pas."

Après la disparition de François-Joseph et la défaite de 1918, l'Autriche plonge dans une misère et une colère qui seront les meilleurs terreaux pour le triomphe du nazisme quelques années plus tard.

Ernst Lothar, ainsi qu'il le dit lui-même, a voulu écrire un roman d'amour à sa patrie. Il loue ses grands hommes, ses grands artistes, sans toutefois s'aveugler sur ses injustices et ses incohérences. Le discours qu'il porte est à la fois grave et plein de foi dans l'avenir.

Si ce livre est parfait sur le papier, j'ai cependant eu du mal à rester captivée par son histoire qui couvre une période tellement grande que l'on a à peine le temps de commencer à voir se dessiner les personnages qu'ils ont déjà vieilli et changé. Je trouve également que l'histoire n'est pas toujours bien rythmée. Cela dit, ces bémols ne m'empêchent pas de recommander ce livre à ceux qui s'intéressent à cette période de l'histoire et qui aiment les sagas familiales.

Liana Levi. 672 pages.
Traduit par Elisabeth Landes.
1944 pour l'édition originale.

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27 octobre 2021

Nous avons toujours vécu au château - Shirley Jackson

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Les Blackwood font partie des familles les plus aisées de la région. On les hait pour cela. Depuis quelques années, il n'y a plus que Mary-Katherine qui sort faire les courses deux fois par semaine, sous les regards narquois et terrifiés des gens. Ensuite, elle referme le verrou qui empêche les intrus de pénétrer dans son immense propriété et retourne se terrer avec son oncle Julian et sa soeur Constance. Ils sont les seuls survivants.

Toujours dans l'ambiance du Challenge Halloween, j'ai sorti ce livre des tréfonds de ma PAL avec beaucoup d'attentes. De Shirley Jackson, j'avais lu une seule nouvelle, La Loterie, qui m'a marquée à jamais. Je n'ai pas trouvé dans ce roman le récit d'horreur que j'attendais, mais cette lecture est tout de même très dérangeante à sa façon.

Nous avons toujours vécu au château est un conte, sans lieu ni époque. Il pourrait être une métaphore pour d'inombrables situations. L'autrice nous plonge dans un univers ambigu, malsain, mêlant méchanceté humaine et rumeurs. Les habitants du village se comportent de façon ignoble envers la jeune Mary-Katherine, la harcelant et poussant les enfants à le faire. Le rapport de force n'est cependant pas si simple à évaluer. Les Blackwood sont aussi en position dominante sur leur territoire et aiment le rappeler. Même après les événements qui surviennent, ils apparaissent comme des demi-dieux capables de détruire ceux qui les ont offensés.

Ce livre flirte avec le surnaturel avec brio. On ignore s'il se déroule dans un monde où les sortilèges existeraient ou s'il ne décrit que des manies enfantines.  Il met en scène des êtres dont on ne sait s'ils sont fous ou hors de la réalité. La vérité est relative et Shirley Jackson distille les informations au compte-goutte.

Un texte d'autant plus déstabilisant qu'on ne sait de quel côté le couperet va tomber, et qui nous offre une vision de la nature humaine des plus sombres.

Rivages. Traduit par Jean-Paul Gratias.
234 pages.
1962 pour l'édition originale.

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24 octobre 2021

La Saga des Cazalet. 4. Nouveau départ - Elizabeth Jane Howard

Nouveau départ

Alors que la guerre s'achève, les habitants de Home Place retournent à Londres. Certains secrets nés durant cette période si particulière sont enfouis profondément alors que d'autres s'apprêtent à être révélés. Chacun cherche à trouver sa place dans ce monde nouveau.

Depuis maintenant un an et demi, je retrouve les Cazalet avec un immense plaisir. Encore une fois, j'ai lu ce livre très facilement, même si je dois reconnaître que les tomes précédents m'avaient davantage conquise.

Je crois que les multiples rebondissements ne me passionnent plus autant qu'avant et certains chapitres m'ont ennuyée. Je n'ai pas compris pourquoi Dolly avait droit à quelques interventions, alors que la Duche, qui aurait eu toute sa place, reste presque muette. Par ailleurs, j'attendais depuis le premier tome qu'un très grave événement bénéficie d'un traitement, mais ce n'est pas le cas et je ne comprends pas ce parti pris de l'autrice. 

Malgré cela, mon avis général est très positif. Les ficelles de la saga sont toujours efficaces. J'aime voir se dessiner dans le fond de l'intrigue les bouleversements politiques et sociaux de l'Angletere, même si nous suivons des individus très protégés par leur position sociale. On assiste à la chute de Churchill, les conséquences de la guerre sont encore très présentes, les hommes sont démobilisés, les domestiques cherchent une nouvelle voie.

Dans cette saga multipliant les points de vue et s'étendant sur de nombreuses années, on a pu observer une véritable évolution des personnages. Elizabeth Jane Howard aime la nuance, surtout dans ses personnages féminins et dans les couples qu'elle met en scène. Ainsi, bien que j'éprouve beaucoup de mépris pour Diana et Edward, l'évolution de leur relation et leurs motivations à être ensemble sont très bien analysées. Il en va de même concernant l'union entre Rupert et Zoe. Les relations parents-enfants sont moins réussies en revanche dans ce tome, plutôt superficielles et toujours dans le même registre.

Il reste un dernier tome à lire, dont la traduction est prévue pour l'année prochaine. Ecrit longtemps après, je dois admettre que je suis un peu méfiante, même si je sais que je ne résisterai pas à l'envie de retrouver les Cazalet.

La Table Ronde. 600 pages.
Traduit par Cécile Arnaud.
1995 pour l'édition originale.

27 septembre 2021

Seule en sa demeure - Cécile Coulon

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Jura, XIXe siècle. Aimée Deville épouse Candre Marchère avec la bénédiction de ses parents. Pour ces derniers, le jeune veuf incarne l'assurance du bonheur conjugal et matériel de leur fille.
Pourtant, une fois installée dans son nouveau domaine, Aimée va peu à peu prendre conscience des mystères qui l'entourent.

Sur le papier, ce livre, comparé aux grands romans anglais, avait de quoi intriguer. Nul doute que Cécile Coulon a lu Jane Eyre et Rebecca, en effet. Malheureusement, c'est une déception en ce qui me concerne.

J'ai passé le premier tiers du livre à me demander si l'autrice en faisait intentionnellement des tonnes tant elle trace à gros traits le décor de son intrigue (la forêt oppressante, la demeure de pierre, le soldat qui pleure d'un oeil sec, l'époux qui n'aime que ses bois...) et à lutter contre mon envie d'abandonner ma lecture.
Après le premier rebondissement, mon intérêt a été davantage retenu, mais j'ai tout de même été gênée par les nombreux effets de style ratés (on dirait que l'autrice ne peut faire une description sans tenter d'y ajouter une dose de poésie). De plus, le manque de consistance des personnages rend certaines de leurs réactions incompréhensibles. Ainsi, si j'ai lu qu'on est censé éprouver immédiatement un malaise au contact de Candre et de son domaine, pour ma part je me suis demandé quelle mouche avait piqué Aimée tant il agit de façon banale les premiers temps. Rien n'indique que son veuvage est entouré de mystères (on n'est ni chez Daphne Du Maurier, ni dans Vera d'Elizabeth von Arnim). De même, Candre est critiqué pour sa piété excessive, mais celle-ci n'est mise en scène à aucun moment. 

J'arrive à percevoir les intentions de l'autrice, ce qu'elle dénonce de l'impuissance des femmes dans un monde si brutal et codifié. J'ai aimé la cruauté de la fin et la beauté du dernier chapitre. Cependant, j'ai le sentiment d'avoir lu un livre dont on aurait coupé des morceaux indispensables et qui se perd dans les clichés du genre qu'il revisite.

L'Iconoclaste. 333 pages.
2021.

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18 mars 2021

Confusion (La Saga des Cazalet III) - Elizabeth Jane Howard

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Tu ne trouves pas qu'il y a un truc qui cloche avec notre durée de vie ? Si on vivait 150 ans sans trop vieillir pendant les cent premières années, alors les gens auraient le temps de devenir raisonnables (...).

1942. La guerre fait toujours rage. A Home Place, on s'organise comme on peut. Le Brig est de plus en plus aveugle, les servantes s'engagent pour participer à l'effort de guerre ou sont trop vieilles pour s'occuper seules des plus jeunes, et surtout, Sybil vient de succomber à son cancer.
Hugh et Edward continuent leurs allers-retours à Londres pour gérer l'entreprise familiale et leurs problèmes personnels, la perte de sa femme pour l'un, sa maîtresse enceinte pour l'autre.
Quant aux plus âgées des filles Cazalet, elles quittent le nid familial pour travailler ou se marier, avec plus ou moins de bonheur.

C'est un plaisir de retrouver les Cazalet, que la guerre, le temps et la maladie ont bien changé depuis Etés anglais. J'ai toujours un peu de mal à entrer dans les livres qui composent cette saga, mais il arrive toujours un moment où je n'arrive plus à les lâcher.

Comme précédemment, les personnages féminins sont les plus marquants. Si certaines, comme Zoë, semblent dans une certaine mesure tirer leur épingle du jeu, pour d'autres la chute est rude.
Villy vieillit, Rachel continue à se sacrifier, ses nièces s'enferment dans des relations décevantes de diverses manières. Même si elles jouissent d'une autonomie plus grande, le mariage reste la porte de sortie quasi-systématique et même les unions heureuses se font avant tout à l'avantage des hommes. Cette situation rend presque touchante la très antipathique maîtresse d'Edward, réduite à lui sussurer ce qu'il veut entendre pour ne pas se retrouver dans une situation impossible.

On pourrait se demander si Elizabeth Jane Howard n'est pas excessive dans sa description des hommes. La plupart ont des défauts impardonnables et tous sont égoïstes. Même Hugh a considéré que traiter sa femme comme une enfant était préférable à lui dire la vérité.
Edward ne peut être détrôné en tant que membre le plus répugnant de la famille Cazalet, mais Michael obtient le titre de pire mufle lorsqu'il laisse sa femme à peine accouchée et son nouveau-né à Londres pour se reposer auprès de "maman". Cela semble caricatural. Pourtant, est-il inconcevable que le plaisir féminin à cette époque n'ait pas été une préoccupation pour les hommes, même ceux qui aimaient leur femme ? Est-il faux que l'on attendait des femmes qu'elles offrent à leurs pères, maris et frères un abri chaleureux lors de leurs permissions, et donc qu'elles taisent leurs propres colères ? Qui se souciait réellement des violences obstétriques ?

Même si j'apprécie beaucoup cette saga, elle a pour moi les défauts de son genre : une surabondance dans les thèmes abordés, un traitement parfois superficiel des sujets graves (le deuil, la déchéance physique...), et une écriture assez basique. Certains éléments sont problématiques. J'attends ainsi toujours qu'Elizabeth Jane Howard en dise davantage au sujet de l'inceste qu'elle met en scène pour des raisons qui ne sont pour l'instant pas justifiées (je lui laisse le bénéfice du doute tant que je n'ai pas achevé la saga). Et cela me perturbe qu'un presque quadragénaire puisse s'enticher de la fille adolescente de son meilleur ami disparu.

Cela dit, un peu de superficialité (relative) dans mes lectures n'est pas pour me déplaire de temps en temps. Je serai d'autant plus au rendez-vous pour la parution du prochain tome que Confusion s'achève sur des changements qui s'annoncent passionnants.

Je remercie les éditions de La Table Ronde pour ce livre.

La Table Ronde. 480 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1993 pour l'édition originale.

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14 juillet 2020

Le Prince des marées - Pat Conroy

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Un soir, Tom Wingo reçoit une visite de sa mère avec laquelle les relations sont pour le moins tendues. Savannah, sa soeur jumelle, célèbre poétesse résidant à New York, a tenté de mettre fin à ses jours. Etant au chômage depuis plus d'un an après avoir arrêté ses activités d'entraîneur de football dans des conditions scandaleuses, Tom décide de se rendre auprès de sa soeur. Le soir-même, sa femme lui annonce qu'elle le trompe et ignore si elle souhaite poursuivre leur vie commune.
Arrivé à New York, Tome tente d'aider la psychiatre de sa soeur, Susan Lowenstein, a comprendre ce qui, dans le passé des enfants Wingo, pourrait expliquer la détresse actuelle de Savannah. Ce faisant, Tom pourrait bien entreprendre involontairement sa propre psychothérapie.

Cette lecture, cela faisait des années que je l'attendais. Après ma déception avec Beach Music, on m'avait rassurée en me disant que Le Prince des marées était un chef d'oeuvre et que je ne pourrais qu'aimer.
Alors oui, je reconnais à Pat Conroy de grandes qualités de conteur. Si j'ai trouvé la fin trop longue, mon intérêt est resté assez constant durant la lecture de ce livre de plus de mille pages. L'humour grinçant de ses personnages, que j'avais déjà apprécié dans Beach Music, est irrésistible.
J'aime aussi énormément l'amour du Vieux Sud, et particulièrement de la Caroline du Sud qui transparaît dans ce livre. Pat Conroy ne nie pas ses énormes défauts, le conservatisme, le racisme de ses habitants. Pourtant, Tom et Savannah éprouvent pour leur terre natale un sentiment d'amour-répulsion qui caractérise aussi leurs relations avec leurs parents et leur enfance, qui a été aussi belle par moments que dévastatrice la plupart du temps. J'ai apprécié cette complexité que je trouve très réaliste.

Malheureusement, en relisant mon billet sur Beach Music je m'aperçois que j'ai exactement les mêmes reproches (et les mêmes compliments) à faire au Prince des marées. Il faut dire que c'est globalement la même histoire, et que là aussi le fil conducteur est difficile à trouver. Il est question de la Seconde Guerre mondiale, de l'intégration d'un étudiant noir, de violences sexuelles, de la Guerre du Viêtnam, d'écologie. Cela fait trop pour une seule famille. Je pense que l'on pouvait se contenter des aventures du marsouin blanc, du tigre domestique et du dédain de Colton pour les Wingo en laissant en arrière-plan une partie de la Grande Histoire. De même, la vie conjugale et parentale de Lowenstein me paraît inutilement développée.
Dès le début, nous savons que plusieurs drames se sont produits, dont la mort de Luke. Dans un roman traitant a priori de relations familiales très compliquées et des conséquences de notre enfance sur l'adulte que l'on devient, on s'attend à ce que certains liens soient établis. Les choix de l'auteur m'ont laissée perplexe et ont complètement gâché ce qui promettait d'être un moment fort en émotion.

L'avis de Karine.

Pocket. 1069 pages.
Traduit par Françoise Cartano.
1986 pour l'édition originale.

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10 juillet 2020

Etés anglais (La Saga des Cazalet I) - Elizabeth Jane Howard

étés anglaisChaque été, William et Kitty Cazalet reçoivent leur nombreuse famille dans leur demeure du Sussex. En cette année 1937, l'ambiance est particulière puisqu'Hitler adopte une attitude de plus en plus belliqueuse.
Sybil, l'épouse de Hugh Cazalet, s'apprête à donner naissance à son dernier enfant (à moins qu'il ne s'agisse de jumeaux). Villy, la femme d'Edward, se prépare également à ces retrouvailles familiales. Quant à la très jeune Zoë, mariée au troisième fils, elle a du mal à trouver sa place dans cette famille où elle est surtout la belle-mère maladroite et superficielle des enfants de son époux.
Du côté des plus jeunes, l'adolescence fait des ravages. Polly et Louise aimeraient bien se débarasser de leur encombrante cousine, Clary. Teddy et Simon reviennent de pension à la fois grandis et mal dans leur peau.
Bien qu'unis, les membres de la famille sont surtout préoccupés par leur petite personne. Seule tante Rachel, la vieille fille, se préoccupe de tout le monde, au détriment de son propre bonheur.

Sorti en début d'année, le premier tome de la Saga des Cazalet rencontre un joli succès. Il faut reconnaître que cette histoire permet de bien s'évader en temps de confinement.
Il m'a fallu un peu de temps pour m'intéresser à cette histoire. Les incessants changements de point de vue ont l'avantage de fluidifier la lecture, mais ils donnent au départ une impression de superficialité. La profusion de détails (l'auteur indique jusqu'au nombre de pots de chambre nécessaire à l'accueil des invités) m'a semblé excessive dans la première partie du livre.
Puis, les personnages ont commencé à devenir plus familiers et j'ai adoré les suivre à Londres puis à Home Place.

Dans ce premier tome de la Saga des Cazalets (qui compte quatre tomes originaux et un plus tardif), beaucoup de personnages sont encore très jeunes. Triturés entre les chamailleries enfantines et la prise de conscience d'enjeux plus sérieux, ils sont tour à tour attendrissants, agaçants et émouvants. Les filles vivent à une époque charnière, où les femmes n'ont pas envie d'avoir leur avenir tout tracé vers le mariage et la maternité. Quant aux garçons, ils sont coincés entre leur école où on les malmène et la perspective d'une guerre.

Du côté des adultes, ce sont surtout les femmes qui se révèlent intéressantes. Elles ont dû renoncer à toute idée de carrière professionnelle pour se marier, n'ont pas accès à la contraception qui leur permettrait de ne pas subir des grossesses non désirées et peuvent encore moins exprimer leur non désir d'enfant.
Les trois mariages des fils Cazalet sont remplis de non-dits et de faux-semblants. Les maris sont souvent décevants et typiques de leur époque, bien que généralement sympathiques (à une exception très notable). Seul Hugh, le frère aîné, blessé pendant la Première Guerre mondiale m'a touchée.

Les domestiques et les employés occupent une petite place dans ce tome (j'ai l'impression que beaucoup de déceptions sont causées par la comparaison avec Downton Abbey). J'ai adoré le personnage de Miss Milliment, l'enseignante de Polly et Louise, condamnée à vivre très modestement à cause de la mort de son fiancé, de son physique ingrat ne lui ayant pas permis d'en trouver un autre, et surtout de sa condition de femme.

" Quelle aubaine, quand Viola lui avait écrit pour qu’elle fasse la classe à Louise et par la suite à sa cousine Polly. Avant ce miracle, elle commençait à désespérer : l’argent laissé par son père lui procurait tout juste un toit sur la tête, et elle avait fini par ne plus avoir de quoi régler le bus jusqu’à la National Gallery, sans parler de l’entrée aux expositions payantes. La peinture était sa passion, en particulier les impressionnistes français, et, parmi eux, Cézanne était son dieu. Elle songeait parfois avec une pointe d’ironie qu’il était bizarre qu’on ait si souvent dit d’elle qu’elle faisait « un bien vilain tableau ». "

Ce n'est pas un coup de coeur, mais j'ai beaucoup aimé ce premier tome dans lequel règne une certaine douceur mêlée à des moments qui amorcent ou annoncent des tragédies. J'attends la suite avec impatience !

Les avis d'Hélène, Mimi et Nicole.

Quai Voltaire. 557 pages.
Traduit par Anouk Neuhoff.
1990 pour l'édition originale.